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  • Chapitre 1

    Le constructivisme aprs Piaget :

    lapport des modles de lauto-organisation1

    par Jacques Lautrey 1. Introduction

    Pourquoi un enfant qui en tait encore incapable quelques temps auparavant parvient-

    il, vers un an retrouver un objet qui a disparu de sa vue, vers 7 ans trouver une mthode

    systmatique pour srier un ensemble dobjets, vers 12 ans trouver une mthode

    systmatique pour faire toutes le permutations possibles dans lordre dun ensemble dobjets?

    Quest-ce qui a chang ces moments l dans lquipement cognitif de cet enfant? Comment

    sest opr ce changement? Pourquoi na-t-il pu avoir lieu avant ?

    Au cours de lhistoire de la psychologie du dveloppement, trois sortes dhypothses

    ont t avances pour expliquer que les enfants acquirent de nouvelles capacits

    intellectuelles lorsquils avancent en ge. Lhypothse inniste est que les structures

    cognitives dont tmoignent ces nouvelles capacits sont prformes. Constitues au cours de

    la phylogense, elles seraient inscrites depuis dans le patrimoine gntique de lespce mais

    ne se mettraient toutefois en place que lorsque la maturation des structures neuronales qui les

    sous-tendent est acheve. Lhypothse empiriste est que lorganisation cognitive serait

    directement tire de lorganisation de lenvironnement au sein duquel le sujet se comporte.

    Lintriorisation de cette organisation se ferait par des mcanismes dassociation (plus

    prcisment des mcanismes de renforcement pour le behaviorisme ). Selon lhypothse

    constructiviste, enfin, telle quelle a t formule par Piaget, les structures cognitives ne

    seraient ni prformes ni tires de lenvironnement mais construites par lintriorisation et

    lauto-organisation des actions par lesquelles lenfant transforme son environnement. On

    pourra trouver dans le chapitre 1 C du volume de licence2 une prsentation moins

    1 Je remercie J. Bideaud et H. Lehalle davoir accept de faire une lecture critique dune prcdente version de ce chapitre. 2 Chaque fois quun renvoi sera fait au volume de licence, il sagira du volume du Nouveau cours de psychologie intitul Psychologie du dveloppement psychologie diffrentielle .

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    schmatique de ces trois sortes dinterprtations du dveloppement de la connaissance.

    Rappelons seulement ici que jusquaux annes 60-70, le constructivisme piagtien a domin

    la scne en psychologie dveloppementale, aprs avoir supplant la conception behavioriste

    de lontogense du comportement, puis qu partir de ce moment l, il a lui-mme perdu de

    son influence la suite des critiques svres quen ont fait les tenants dun courant neo-

    inniste qui sest dvelopp dans la mouvance du cognitivisme sous linfluence, notamment,

    de la thorie de Chomsky (1965) sur linnit et luniversalit des structures profondes du

    langage et des considrations de Fodor (1983) sur la modularit de lesprit.

    La thse argumente dans ce chapitre est que le concept dauto-organisation, qui tait

    au centre du modle piagtien de lquilibration des structures cognitives - et sinspirait

    lpoque de la cyberntique - a t profondment renouvel par lapparition de nouvelles

    formes de modlisation du changement, en particulier la modlisation connexionniste et la

    modlisation des systmes dynamiques non linaires. Dans quelle mesure ces nouvelles

    conceptions de lauto organisation peuvent-elles aider, lorsquelles sont appliques au

    dveloppement de lenfant, dpasser les objections faites au constructivisme ? Telle est la

    question laquelle tente de rpondre ce chapitre. Avant den venir l, les grandes lignes du

    constructivisme piagtien seront dabord rappeles, ainsi que les principales critiques qui lui

    ont t adresses dans le cadre du courant no-inniste.

    1.1. Le constructivisme piagtien et le modle de lquilibration

    Pour Piaget donc, ce ne sont pas les structures cognitives elles-mmes qui sont innes,

    mais le processus dquilibration par lequel celles-ci se construisent (pour une prsentation de

    la thorie de Piaget, voir le chapitre 2, A du volume de licence). Il a consacr au modle de

    lquilibration des structures cognitives un ouvrage entier dont le sous-titre prcise quil

    sagit, selon lui, du problme central du dveloppement (Piaget , 1975). Il nest pas question

    ici dentrer dans une description dtaille de ce modle, fort complexe, mais seulement de

    donner un aperu de son principe en examinant les principaux postulats sur lesquels il est

    fond (Piaget prcise dans une note nous parlons de postulats dans le sens dhypothses

    gnrales tire de lexamen des faits ) (op. cit. p. 13). Le premier postulat est formul ainsi :

    Tout schme dassimilation tend salimenter, cest dire sincorporer les lments

    extrieurs lui et compatibles avec sa nature (ibid , p.13). A ltat initial, Piaget admet donc

    la prsence dun rpertoire limit de schmes inns (schmes de succion, de prhension, de

    poursuite du regard, etc.), non relis entre eux, et un principe de fonctionnement, inn lui

    aussi, faisant que ces schmes tendent incorporer des lments extrieurs leur organisation

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    (par exemple le sein ou le pouce dans le cas du schme de succion). Le second postulat prend

    acte dun dsquilibre initial dans lchange qui sinstaure entre les schmes et les lments

    de lenvironnement que ceux-ci tendent assimiler. Ce dsquilibre tient ce que la

    dmarche spontane de lesprit consiste se centrer sur les affirmations et les caractres

    positifs des objets, des actions ou mme des oprations, les ngations sont alors ngliges ou

    ne sont construites que secondairement et laborieusement (ibid, p. 20). Les raisons de ce

    primat des affirmations sur les ngations sont que perceptivement on nenregistre que des

    observables positifs, et la perception de labsence dun objet ne se produit que secondairement

    et en fonction dattentes ou de prvisions qui relvent de laction entire et dpassent la

    perception. Pour ce qui est des actions, elles sont centres sur le but atteindre et non pas sur

    lloignement leur point dorigine (Ibid, p. 22). En dautres termes, labsence de ce que le

    schme laisse attendre, ou lobstacle qui empche datteindre le but poursuivi, ne sont, par

    dfinition, pas inclus initialement dans le schme activ et en perturbent le droulement, do

    le dsquilibre. La perturbation est en somme le dclencheur du processus dquilibration par

    lequel le schme va tre modifi. Cest le troisime postulat : Tout schme dassimilation

    est oblig de saccommoder aux lments quil assimile, cest dire de se modifier en

    fonction de leurs particularits, mais sans perdre pour autant sa continuit(donc sa fermeture

    en tant que cycle de processus interdpendants), ni ses pouvoirs antrieurs dassimilation

    (ibid, p. 13).

    Le processus dquilibration ne rgule donc pas seulement les relations entre les

    schmes et lenvironnement, en compensant par de nouvelles constructions les dsquilibres

    provoqus par les perturbations, mais aussi les relations des schmes entre eux, comme

    lorsque le schme de succion et le schme de prhension, jusque l spars, se coordonnent

    pour former un nouveau schme daction consistant prendre un objet pour le porter la

    bouche. Lajustement de ces deux schmes dans une nouvelle organisation cognitive qui les

    intgre, mais lintrieur de laquelle ils restent nanmoins diffrencis, requiert aussi une

    quilibration interne au systme cognitif. Piaget distingue en fait trois formes dquilibration,

    toutes trois ncessaires pour assurer la fois la cohrence interne du systme cognitif et sa

    cohrence avec son environnement :

    a) Lassimilation des objets des schmes daction et laccommodation de ces derniers aux

    objets.

    b) Lassimilation rciproque de deux sous-systmes et leur accommodation (comme dans

    lexemple de la coordination entre la prhension et la succion).

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    c) lquilibre progressif de la diffrenciation et de lintgration, donc des relations unissant

    des sous-systmes la totalit qui les englobe. Cette troisime forme dquilibration ne se

    confond pas avec la seconde , puisquelle ajoute une hirarchie aux simples rapports

    collatraux (Ibid, p. 15).

    Selon Piaget, cest donc par lensemble de ces rgulations que sauto-organisent des

    structures cognitives de plus en plus puissantes, fondes sur la coordination et lintriorisation

    des actions, dabord sensori-motrices, puis opratoires concrtes, puis opratoires formelles,

    dont chacune intgre la prcdente en la dpassant.

    1.2. Les critiques du constructivisme

    Les partisans dun no-innisme cest dire dune conception renouvele de

    linnisme qui a pris appui sur la psychologie cognitive - ont oppos au constructivisme

    piagtien des arguments thoriques et des donnes dexpriences.

    Du point de vue thorique, trois principaux arguments ont t avancs. Le premier met

    laccent sur le paradoxe de lapprentissage en affirmant quune structure cognitive ne peut

    engendrer une structure cognitive plus puissante quelle ne lest elle-mme. Selon Fodor

    (1975), pour que lenfant puisse construire des logiques de plus en plus puissantes, telles que

    la logique du stade de niveau N+1 contienne la logique du stade de niveau N comme une de

    ses parties, il faudrait quil puisse concevoir et vrifier des hypothses dont la formulation

    mme exigerait quil dispose de concepts du stade de niveau N+1, ce que ne lui permet

    videmment pas la logique du stad