L'Avenir de La Science - Ernest Renan

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Ernest RENAN [1848] (1995, pour cette édition) L'AVENIR DE LA SCIENCE Présentation, chronologie, bibliographie par Annie Petit Un document produit en version numérique par Marcelle Bergeron, bénévole Professeure à la retraite de l’École Dominique-Racine de Chicoutimi, Québec et collaboratrice bénévole Courriel : [email protected] Dans le cadre de la collection : "Les classiques des sciences sociales" dirigée et fondée par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi Site web : http://classiques.uqac.ca Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi
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Ernest RENAN[1848] (1995, pour cette dition)

L'AVENIR DE LA SCIENCEPrsentation, chronologie, bibliographiepar

Annie Petit

Un document produit en version numrique par Marcelle Bergeron, bnvole Professeure la retraite de lcole Dominique-Racine de Chicoutimi, Qubec et collaboratrice bnvole Courriel : [email protected] Dans le cadre de la collection : "Les classiques des sciences sociales" dirige et fonde par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cgep de Chicoutimi Site web : http://classiques.uqac.ca Une collection dveloppe en collaboration avec la Bibliothque Paul-mile-Boulet de l'Universit du Qubec Chicoutimi

Ernest Renan, Lavenir de la science, [1848] (dition 1995)

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Un document produit en version numrique par Mme Marcelle Bergeron, bnvole, professeure la retraite de lcole Dominique-Racine de Chicoutimi, Qubec.courriel : [email protected]

ERNEST RENAN

Lavenir de la science.GF-Flammarion Paris : Garnier-Flammarion, 1995, 542 pp.

Polices de caractres utiliss : Pour le texte : Times New Roman, 12 points. Pour les citations : Times New Roman 10 points. Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 10 points. dition lectronique ralise avec le traitement de textes Microsoft Word 2008 pour Macintosh. Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter), 8.5 x 11) dition numrique ralise le 24 novembre 2010 et complte le 28 novembre 2010 Chicoutimi, Ville de Saguenay, Qubec.

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Ernest RENAN

Couverture : Gontcharova, Construction rayonniste. Photo Adam Rzepka/Muse National d'Art Moderne, Paris. ADAGP, 1995.

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Quatrime de couverture

Ernest Renan

L'avenir de la science

Publi en 1890, L'Avenir de la science est l'uvre ultime d'Ernest Renan, qui meurt deux ans plus tard. En fait, c'est aussi l'aboutissement d'un ouvrage commenc dans sa prime jeunesse.

Il s'agit tout la fois d'un expos gnral de la religion, conue comme religion de la raison, d'une philosophie de l'histoire, spcialement attentive aux origines, et enfin d'une philosophie des sciences. Renan affirme qu' ct des sciences de la nature, dont la ncessit et la rigueur sont reconnues, il doit y avoir place pour un ensemble de "sciences de l'humanit" ou "sciences philologiques", aussi rigoureuses et positives que les premires. Renan dfinit le rve "scientiste" du XIXe sicle ainsi qu'une politique du savoir. Un texte majeur du XIXe sicle. Prsentation, notes par Annie Petit.

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Table des matiresL'AVENIR DE LA SCIENCENote sur la prsente dition Traduction des textes latins et grecs Prface A. M. Eugne Burnouf I Une seule chose est ncessaire. Le sacr et le profane. Asctisme chrtien. Sanctification de la vie infrieure. Unit de la vie suprieure. Possibilit de raliser cette unit. Maintenant une trop riche nature est un supplice. II Savoir. Sa valeur objective. Sa base psychologique. Curiosit primitive. Des premires tentatives scientifiques. La science conue comme un attentat. Des rsultats et des applications de la science. Ide de la science pure : rsoudre l'nigme. De la science dans le gouvernement de l'humanit rflchie. Bvues et mcomptes ncessaires des premiers moments de rflexion. Tche de notre temps : reconstruire par la science l'difice bti par les forces spontanes de la nature humaine. Comment la philosophie gouvernera un jour le monde et comment la politique disparatra. III La science positive peut seule fournir les vrits vitales. De ceux qui prtendent les tirer : 1 de la spculation abstraite ; 2 des instincts potiques ; 3 d'une autorit rvle. Impossibilit de la haute science dans un systme de rvlation ; car la science n'a de valeur qu'en tant que cherchant ce que donne la rvlation. Des savants orthodoxes. Silvestre de Sacy. La science n'est srieuse que quand on en fait l'affaire essentielle de la vie. Du naturel et du surnaturel. (En grec dans le[Les numros entre accolades rfrent aux numros de page de ldition de papier, MB]

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texte). Indpendance de la science. Esprit moderne. Il faut le continuer. uvre de la critique moderne. Exemple tir de l'islamisme. Molle raction contre la ferme tenue du rationalisme. Les calamits dpriment. Nous tiendrons ferme. Symbole rationaliste. Qui sont les sceptiques ? Le rationalisme, c'est la reconnaissance de la nature humaine dans toutes ses parties. Une nation rationaliste et rflchie seraitelle faible ? La rflexion attache la vie. Quoi qu'il en soit, les critiques ont raison. Possibilit de grands dvouements dans un tat critique trs avanc. Y a-t-il des illusions ncessaires ? Sve ternelle de l'humanit. Ne nous objectez pas les goistes frivoles... La religion chez les modernes ne fait rien pour la force des nations. Exemple de l'Italie. Que si la civilisation succombait sous la barbarie, elle vaincrait encore une fois ses vainqueurs, et ainsi de suite jusqu' ce qu'elle n'et plus personne vaincre. 4 du bon sens. En quoi le bon sens est comptent. Il ne peut apercevoir les fines vrits. Ton agaant. IV Les frivoles. Jamais la frivolit ne gouvernera le monde. L'humanit est srieuse. Tendances utilitaires. Les amliorations matrielles servent la cause de l'esprit. Du petit esprit d'industrialisme. Mieux vaut le peuple tel qu'il est. La science du bonhomme Richard. Grande vie dsintresse. Noblesse de l'asctisme. Dfauts de notre civilisation bourgeoise, ncessaires et justifis. Du peu d'originalit de notre temps. La libert ne sert de rien pour la production d'ides nouvelles. Le christianisme n'a pas eu besoin de la libert de la presse ni de la libert de runion. Toute ide nat hors la loi. La petite police gne plus l'originalit de la pense que l'arbitraire pur et la perscution. Jsus en police correctionnelle. Le progrs de la rflexion ramnera la grande originalit. Ne dsesprez jamais de l'esprit humain. La science est une religion. Sacerdoce rationaliste. V Ide d'une science positive des choses mtaphysiques et morales. Elle n'est pas faite. tat fatalement incomplet. Regret des illusions dtruites. Il faut en appeler l'avenir. Il serait plus commode de croire. Courage de s'abstenir. Ignorer pour que l'avenir sache. La ralit que la science rvle suprieure toutes les imaginations. Scurit contre les rsultats futurs de la science. Le monde de Cosmas et celui de Humboldt ; de mme, le vrai systme des choses se trouvera infiniment suprieur nos pauvres imaginations. Humanisme pur. Le temps des sectes est fini. Couleur sectaire. Impossibilit d'une nouvelle secte religieuse. Pierre Leroux. L'universel.

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VI La science, en gnral, peu comprise et ridiculise. La science n'est comprise qu'en vue de l'cole et de l'enseignement. trange cercle vicieux. Dfauts de l'enseignement suprieur en France. Le ministre de l'Instruction publique, considr tort comme le ministre de la Science. Fabricants et dbitants. La science n'est pas une affaire de collge. De la science d'amateurs. De la science de salons. Du technique. Du bon got dans la science. Du pdantisme. De la science allemande. Ne pas chercher l'amusement dans la science. VII De l'rudition. Elle n'a pas et il n'est pas ncessaire qu'elle ait toujours la conscience de son but. Services rendus l'esprit humain par des esprits trs mdiocres. Dperdition de forces par suite de cette inintelligence. Vaine manire de concevoir la science. La perte de la vie ne se rpare pas. Du curieux et de l'amateur. Services qu'ils peuvent rendre. En quel sens la science est vanit. L'Imitation. VIII De la philologie. Difficult de saisir l'unit de cette science. Vague expressif. Elle dsigne une nuance de recherches plutt qu'un objet spcial de recherches. Le philologue et le logophile. La philologie conue comme l'illustration du pass. La philologie n'a pas son but en elle-mme. L'apparition de la philologie signale un certain ge de toutes les littratures. La philologie envisage comme fournissant les matriaux de l'histoire et de l'humanit. Ncessit des recherches positives et des derniers dtails. La philosophie suppose l'rudition. Dans l'tat actuel de l'esprit humain, les travaux spciaux sont plus urgents que les considrations gnrales et surtout que les spculations abstraites. Les recherches particulires. Union de la philologie et de la philosophie. Grands rsultats de l'rudition moderne. Il ne s'agit pas d'tudier le pass pour le pass. Science des produits de l'esprit humain. C'est surtout par la philologie et la critique que les temps modernes sont suprieurs au Moyen ge. Les fondateurs de l'esprit moderne ont t des philologues. La philologie des modernes suprieure celle des anciens. Rvolution opre par la philologie. Le jour o la philologie prirait, la barbarie renatrait. Ce qui lui reste faire. Philosophie des choses.

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IX Philosophie critique. L'clectisme. La philosophie n'est pas une science part. Le philosophe, c'est le spectateur dans le monde. Notion primitive de la philosophie ; il faut y revenir. La philosophie est une face de toutes les sciences. Dispersion de la science et retour l'unit. Exemple de la cosmologie. La philosophie ne peut se passer de science. Exemple d'un problme philosophique rsolu par les sciences spciales : problme des origines de l'humanit. X Lacunes de la psychologie combler par la science. 1 Ide d'une embryognie de l'esprit humain. Moyens et mthode suivre. Psychologie primitive. Les lois de l'tat primitif identiques celles de l'tat actuel. Insuffisance de la psychologie qui n'tudie que l'tat actuel. 2 La psychologie jusqu'ici n'a tudi que l'individu. Ide d'une psychologie de l'humanit. La science de l'esprit humain, c'est l'histoire de l'esprit humain. La psychologie n'a pas un objet stable ; son objet se fait sans cesse. Tout ce qui tient l'humanit est dans le devenir. Comparaison de la psychologie et de la linguistique. L'me n'est pas un tre stable, objet d'une analyse faite une fois pour toutes. La conscience se fait. La science d'un tout qui vt, c'est son histoire. Ncessit d'tudier les uvres de l'esprit humain. Rien n'est ngliger. Les tats exceptionnels, les extravagances, les fables fournissent plus la science que les tats rguliers. Exemple tir de l'histoire des origines du christianisme. Autre exemple tir de l'tude des littratures de l'Orient. Les tudes orientales en apparence insignifiantes. Elles n'ont d'intrt qu'en vue de l'esprit humain. Les anciennes littratures de l'Orient, qui sont incontestablement belles, ne le sont qu'au point de vue de l'esprit humain. L'humanit seule est belle dans toutes les littratures. Tout ce qui reprsente l'humanit est beau. Esthtique humanitaire. Elle prfre pour l'tude les littratures primitives. La vraie esthtique suppose la science. Le savant seul a le droit d'admirer. XI La philologie envisage comme moyen d'ducation et de culture intellectuelle. M. Welcker. Ce point de vue ne suffit pas. Les langues classiques sont un fait gnral. Aucune langue n'est classique d'une manire absolue. Le choix des langues classiques n'a rien d'arbitraire. Partout l'histoire des langues montre deux idiomes superposs, langue ancienne synthtique, langue moderne analytique. La langue ancienne, bannie de l'usage, reste sacre, savante, classique. Ncessit de l'tude de la langue et de la littrature anciennes. Les racines de la langue et de la nation sont l.

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XII Groupe de sciences qu'on doit appeler sciences de l'humanit. La vraie science ne s'inquite pas de l'humilit des moyens, ni mme du peu de rsultats que semblent amener les premires recherches. Exemple des inscriptions cuniformes. La science doit s'esquisser largement, comme toutes les formes de l'humanit. Prodigalit de l'individu. Large limination de superflu. Ce qui reste du travail scientifique. Faon d'entendre l'immortalit littraire. Un livre est un fait. Rle nouveau de l'histoire littraire. XIII Manire dont les rsultats scientifiques prennent place dans la science. Diffrence de la science et de l'art cet gard. Des spcialits scientifiques. Les travaux gnraux sont encore prmaturs dans plusieurs branches de la science. Ncessit de monographies sur tous les points. Que les grandes histoires gnrales sont encore impossibles. Ces grandes histoires ne valent d'ordinaire que pour le point sur lequel l'auteur avait fait des recherches spciales. L'uvre des monographies devrait tre celle du XIXe sicle. Combien elle suppose de dsintressement et de vertu scientifique. La monographie tout entire n'est pas faite pour rester. Ses conclusions transformes restent. Manire troite de prendre sa spcialit. Travaux de premire main. Insuffisance de la science, qui ne touche pas incessamment les sources. Exemple du Moyen ge et de nos histoires gnrales. Inexactitudes fabuleuses et traditionnelles. Ncessit d'une vaste laboration scientifique. Rien de futile. Questions capitales dpendant de recherches en apparence frivoles. Dangers d'essayer les travaux gnraux avant les laborations prliminaires. Exemple de la littrature sanscrite. Morale du spcialiste. B travaille trop souvent pour lui seul ou pour sa coterie. Dispersion du travail et isolement des recherches. Ncessit d'une organisation du travail scientifique. XIV L'tat doit patronner la science, comme tout ce qui est de l'humanit et a besoin de l'aide de la socit, tat social o la science remplacerait les cultes. L'tat ne peut rien sur la direction de la science. Libert parfaite. Grands ateliers de travail scientifique. Ordres religieux. Sincures.

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XV Exemples de recherches constituant une philosophie scientifique. Immenses rsultats sortant des sciences de la nature. Sciences historiques et philologiques : ges divers de l'humanit. Rvolution opre par cette distinction dans la critique historique. Exemple tir de l'histoire des religions. Faon dont l'homme primitif envisageait la nature. Thorie de l'pope et de la posie primitive. Thorie des mythologies. tude compare des religions. Nouvelle manire de les critiquer. L'esprit humain a tout fait. Combien l'tude des religions est indispensable la vraie psychologie. Caractre subjectif des religions ; de l leur intrt psychologique ; l'homme s'y met plus que dans la science : l'humanit est l tout entire. Ncessit de travaux spciaux sur les religions diverses : islamisme, bouddhisme, judasme, christianisme. Essai d'une classification des religions : religions organises, mythologies. Influence des races. Difficult de comprendre ces uvres d'un autre ge. tude compare des langues. Philosophie qu'on en a tire et qu'on en peut tirer. Ncessit de l'rudition pour constituer dfinitivement la philosophie de l'histoire et la critique littraire. Sotte manire d'admirer l'antiquit. Le savant seul a le droit d'admirer. Influence des rsultats de la haute science sur la littrature productive. M. Fauriel. La critique n'est possible que par la comparaison. Dfaut de la critique du XVIIe sicle. Manire d'inoculer le sens critique. Les rsultats de la critique ne se prouvent pas, mais s'aperoivent. XVI La philosophie parfaite serait la synthse de la connaissance humaine. Trois phases de l'esprit humain. 1 Syncrtisme primitif : livre sacr ; beaut et harmonie de cet tat. 2 Analyse. Vue partielle et claire. Comment la thologie se conserve encore en cet tat. En quoi cet tat est infrieur et suprieur au prcdent. 3 Synthse dfinitive. Il y aura encore des Orphe et des Trismgiste. Gnralisation de cette loi du dveloppement de toute vie. L'analyse ne vaut qu'en vue de la synthse venir. Nous ne travaillons pas pour nous. L'analyse est la mthode franaise par excellence. La France n'entend rien en religion. Pourquoi la France est reste catholique, tandis que l'Allemagne est devenue protestante. De l'Espagne. Que, malgr notre libralisme, nous sommes de timides penseurs. XVII Qu'il y a une religion dans la science. Un scrupule. Cette religion ne peut tre pour tous. Je l'avoue. Tous pourtant ont leur part l'idal. Marie a la meilleure part. Ingalit fatale. Travailler lever tous les hommes la hauteur du culte pur.

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Diffrence de la condition du peuple relativement la culture intellectuelle, dans l'antiquit et dans les temps modernes. Tradition intellectuelle chez les nations antiques, pope. L'homme du peuple chez nous dshrit de l'esprit. Cela n'est pas tolrable. Autrefois, quand il y avait une religion pour le peuple, la bonne heure ! Impossibilit de rsoudre ce problme ; la brutalit le rsoudra. Des rvolutionnaires. Nous avons dtruit le paradis et l'enfer, il ne faut pas rester en chemin. Impossibilit de rtablir des croyances dtruites. Hypocrisie. Laisser faire le prtre ! Inutile ; eh bien ! nous allons nous convertir ! Impossible. Reste la force. Ne vous y fiez pas. Et puis c'est immoral. Fatalit de tout ce dveloppement. Une seule solution : lever tous l'intelligence. La socit doit tous l'ducation. On n'est pas homme pour natre homme. De quoi punissez-vous ce misrable ? Le peuple n'est pas responsable de ses folies. Injustice des reproches qu'on lui adresse. Ils retombent sur ceux qui ne l'ont pas lev. Plus de barbares ! Dangers du suffrage universel avec des barbares. L'intrigue et le mensonge aux enchres. Le souverain de droit divin, c'est la raison. La majorit ne fait pas la raison. Ide d'un gouvernement scientifique. Le suffrage d'un peuple ignorant ne peut amener que la dmagogie ou l'aristocratie nobiliaire. Le peuple n'aime pas les sages et les savants. Il n'y a qu'une chose faire : cultiver le peuple. Tout ce qu'on fera avant cela sera funeste. Du libralisme franais. Qu'il ne profite qu'aux agitateurs, qui n'ont rien de bon faire. Qu'il n'avance en rien les ides. Nos institutions n'ont de sens qu'avec un peuple intelligent. Droit la culture qui fait homme. XVIII Le socialisme est-il consquence de l'esprit moderne ? La tendance laquelle correspond le socialisme est la vraie, ses moyens sont mauvais et iraient contre son but. Le problme n'est que pos. Solution trop simple et apparente. Analogie du problme de l'esclavage dans l'antiquit. Charlatanisme naf. Cela est autrement difficile. Ne pas injurier ceux qui tentent sans russir. Antinomie ncessaire. Tous ont tort, except les sages qui attendent. Rvolutionnaires et conservateurs. Le but de l'humanit n'est pas le bonheur, mais la perfection. Ce qui est ncessaire pour la perfection de l'humanit est lgitime. Les droits se font et se conquirent. Le but de l'humanit n'est pas son affranchissement, mais son ducation. Dtruire n'est pas un but. Si le but de l'humanit tait la jouissance, l'galit la plus absolue serait de droit. Le sacrifice des individus ne se conoit qu'au point de vue de la perfection de l'humanit. Socit ayant un dogme et socit qui n'en a pas. La premire est essentiellement intolrante : c'est le dogme qui gouverne. Le dogme n'est tyrannique que le jour o il n'est plus vrai.

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XIX La civilisation moderne aura-t-elle le sort de la civilisation antique ? Assimilation des barbares aux peuples civiliss. Possibilit d'allier la culture intellectuelle avec une profession manuelle. Pourquoi le mtier est chez nous abrutissant. Socit grecque. Douleur de voir une portion de l'humanit condamne la dpression intellectuelle. Simultanit de deux vies. tat o le travail matriel deviendrait presque insignifiant. Rgne de l'esprit. Varit individuelle. Ah ! ne nous dfendez pas ces chimres ! XX De la science populaire. Ne pas abaisser la science. Dcadence de la culture dsintresse parmi nous. La ploutocratie, cause de cette dcadence. Le riche ne demande pas de science srieuse. Les facults que dveloppe la ploutocratie sont de nulle valeur pour les travaux de l'esprit. Il ne s'agit pas de faire que tous soient riches, mais qu'il soit insignifiant d'tre riche. XXI La science est indpendante de toute forme sociale. Les rvolutions sont prjudiciables la petite science d'rudit et d'amateur, mais non au grand dveloppement intellectuel. Le gnie ne vgte puissamment que sous l'orage. Le XVIe sicle. Athnes. L'tat habituel d'Athnes, c'tait la terreur. Habitude de repos et de scurit que nous avons contracte. Les poques de calme ne produisent rien d'original. L'ordre n'est dsirable que pour le progrs. Il ne faut pas sacrifier le progrs de l'humanit la commodit d'un petit nombre. Tout ce qui meut et rveille l'humanit lui fait du bien. Il faut toujours philosopher. XXII Foi la science. Nous sommes botiens. Les sceptiques superstitieux. Ces gens sont incurables. Mais l'humanit n'est jamais sceptique. Il viendra un sicle dogmatique par la science. Du bon petit esprit de Rollin. Ce qu'il faut, c'est la critique. Il y a des sciences auxquelles tout le monde croit. Possibilit de la science avec un certain scepticisme moral ; Gthe. Des jouissances de la science. Que la science est la grande affaire. Que la rvolution qui renouvellera l'humanit sera religieuse et morale, non politique. Il n'y a rien faire en politique. poques o la politique est ou n'est pas en premire ligne. Le christianisme. Le XVIIIe sicle. Combien est

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humiliant le rle du politique. Pourquoi la science pure parat avoir peu agi sur l'humanit. Murs vraies qui ne seraient ni aristocratiques, ni bourgeoises, ni plbiennes. La Grce. Il n'y a de majest que celle de l'humanit, celle de l'esprit. Simplification de murs opre par la bourgeoisie. Murs purement humaines. Le salon et le caf. L'cole antique et le gymnase. L'glise et le club. Mauvaise influence de ce qu'on appelle la socit. Hermann. Vie prise plein ; franchise avec soi-mme. Retour la Grce. La religion hellnique vaut mieux qu'on ne pense : forme potique du culte de la nature. XXIII O est la place de l'esprit ? Il a tout fait, et il ne parat pas. Les religions ont jusqu'ici reprsent l'esprit dans l'humanit. Premire vie religieuse, une et complte. Deuxime moment o, ct du religieux, on admet du profane. Le profane prend le dessus et touffe la religion. Il faut revenir l'unit et proclamer tout religieux. On est religieux ds qu'on adore quelque chose. Disputer sur l'image divine, c'est de l'idoltrie. Douleur de s'isoler de la grande famille religieuse. Douleur d'entendre les femmes et les enfants nous dire : Vous tes damn ! Il faut tre religieux. Absurdit de l'athisme. Dieu, c'est la catgorie de l'idal. Ce Dieu est-il ou n'est-il pas ? Les questions d'tre nous dpassent. Nous sommes avec les croyants. Les impies sont les frivoles. Nous avons au moins l'analogue des religions. Soyons frres, au nom de Dieu.

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NOTE SUR LA PRSENTE DITIONRetour la table des matires

Lavenir de la science, Penses de 1848, parut le 9 avril 1890, chez CalmannLvy. L'ouvrage a t crit entre mai 1848 et juillet 1849 1. Renan a d'abord envisag des remaniements et des suppressions de double emploi, dont on trouve trace sur le manuscrit gard la Bibliothque nationale puis il s'est content de lui adjoindre une Prface soigneusement travaille : il en a demand quatre preuves successives 2. Le manuscrit est trs touffu. Le texte comporte de nombreuses additions de supplments , avec des supplments aux supplments , et de nombreuses indications de passages transfrs d'une section l'autre. La table analytique finale est de Renan, qui l'a tablie en 1849. En fait, elle ne correspond pas toujours trs fidlement au texte, car elle ne tient pas compte de certains importants supplments ou/et dplacements. Parmi les premiers, signalons : 4 pages de la section II, sur le pouvoir rformateur de l'esprit (pp. 101-105) ; 4 pages de la section III prcisant ce qu'est la critique (pp. 113-117) et 5 pages sur la manire de rendre sensible les formes d'esprit (pp. 121-126) ; 3 pages de la section V sur la ncessit des contradictions (pp. 158-160) ; 3 pages la fin [p. 48] de la section VIII critiquant les raideurs de certains rationalistes (pp. 201-204) ; 8 pages dans la section X appelant comprendre les productions de l'esprit humain dans leur encadrement leur milieu et leur temps et mditant sur les rapports entre grands hommes et gnies, foule et masse (pp. 235-244) ; dans la section XV Renan a prcis son projet d'une histoire des origines du christianisme (pp. 311-312), il a ajout des critres de classification des religions (p. 314) et a dvelopp sa conception des phases (pp. 318-320) ; dans la section XVI, 3 pages prcisent encore ce qu'est l'analyse et la critique et la vise de l'unit (pp. 336-338) ; dans la section XVII sont ajouts des dveloppements sur les diverses thories politiques appuys sur l'histoire (pp. 364-370) ; la section XVIII souvre sur une raffirmation insistante de la ncessit d'une vraie religion dont la table des matires ne dit rien (pp. 382-383) ; dans la section XIX sont ajoutes une mditation sur les notions de dcadence et de palingnsie de l'humanit (pp. 403404) et une autre sur la conception des rapports de l'me et du corps, des besoins1

2

Voir les lettres Henriette du 16 dcembre 1848, du 28 janvier 1849, et du 15 juin 1849, O.C., t. IX, p. 1147, p. 1167, et pp. 1189-1193. Rfrence du manuscrit : Bibliothque nationale, NAF 11459 ; les preuves corriges sont sur microfilm, n 5058.

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intellectuels et matriels (pp. 415-417) ; dans la section XXII, ont t ajouts le passage sur la critique des rieurs (pp. 443-448), un autre dveloppant les rapports entre scepticisme et dogmatisme o Renan dfinit aussi son dogmatisme critique (pp. 453-454) ; dans la section XXIII Renan a dvelopp aussi l'analyse du retour au catholicisme (pp. 483-488), et il a ajout les pages trs personnelles en forme de profession de foi du final de l'ouvrage. Parmi les dplacements les plus consquents, signalons que ce que la table analytique indique pour la deuxime moiti la section IV est, dans le texte transfr, avec d'autres ajouts, dans la section XVII (pp. 379-382) ; ce qui est annonc la fin de section XVI est aussi report la fin de la section XVII ; dans cette section XVII, trs retravaille, il y a eu encore beaucoup d'autres dplacements minimes ; de mme, ce qui est indiqu pour la seconde moiti de la section XXII a t dplac et dispers dans la section XXIII ; cette dernire section a t trs remanie. En 1890 ni Renan, ni son diteur, n'ont signal ces discordances entre l'ouvrage et sa table des matires ; elles ne sont pas mentionnes non plus dans l'dition tablie par Henriette Psichari des uvres compltes, Calmann-Lvy, 1949. En fait, comme le montre une lettre de Renan sa sur Henriette, cette table analytique correspond la premire rdaction, que Renan a rvise ensuite pendant l't (voir lettre du 15 juin 1949, O.C., t. IX, pp. 1189-1193). [p. 49] Le texte de l'ouvrage dit en 1890 est donc celui du manuscrit tel qu'il tait prt en 1849. Nous n'avons relev qu'une dizaine de modifications, d'une ou deux lignes au plus, portant surtout sur des rfrences et allusions supprimes, ou quelques images ou formules ajoutes. signaler cependant la suppression sur preuves dans la section IV d'un passage autobiographique sur l'indigence de l'enfance renanienne. Les notes laisses en tas la fin du volume (p. 70) ont t, elles, beaucoup retravailles et allges en 1890. Le manuscrit comporte 261 notes numrotes, et d'autres notes, ajoutes souvent dans les supplments, sont signales par des lettres l'alphabet tout entier, en majuscules et en minuscules, y est utilis. Toutes les notes ne sont pas entirement rdiges dans le manuscrit. Le texte publi en 1890 ne retient que ( !) 193 notes : Renan a donc supprim plus d'un tiers des notes prvues, et a surtout allg les rfrences et citations. Dans la prsente dition, nous avons repris les traductions des textes latins et grecs faites par Marcel Pernot, jointes l'dition tablie par Henriette Psichari dans le tome III des uvres compltes chez Calmann-Lvy. Nous n'avons cependant pas jug bon de reprendre les indications donnes par Henriette Psichari sur les passages correspondants un article de la revue La libert de penser du 15 juillet 1849. D'une part, de telles rfrences ne nous sont gure parues utiles : il faut plutt les donner dans la version plus accessible, reprise en 1868, du recueil Questions contemporaines, sous le titre Rflexions sur l'tat des

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esprits 1849 1 . D'autre part, et surtout, de telles indications nous ont parues partielles : il y a de trs nombreux autres passages de l'ouvrage qui ont t repris dans d'autres articles ; il n'est pas justifi de signaler certaines reprises et d'en taire d'autres. Comme Renan l'indique dans sa Prface de 1890, L'Avenir de la science a t dbit en dtail 2 . Nous avons ainsi constat que non seulement des textes [p. 50] ont t recopis ailleurs, mais beaucoup aussi ont t recopis d'ailleurs. Parmi les rutilisations de textes antrieurs signalons, par exemple, celle d'un article de 1847 sur L'Instruction publique en Chine 3 : 4 pages dans la section XI, et de plus petits morceaux disperss ailleurs. De trs nombreux et importants passages de l'ouvrage De l'origine du langage 4 se retrouvent aussi, dans les sections X et XV particulirement. Des passages de l'Histoire des langues smitiques 5 sont galement repris, section XV par exemple. D'autres double usages sont contemporains : nombre d'articles rdigs et publis par Renan en 1848-1849 comportent des pages identiques celles de L'Avenir de la science : par exemple, un passage de la section IV (pp. 141-142) est exactement le mme que la conclusion de l'article sur L'Instruction publique en France juge par les Allemands6 ; le dbut de la section III et la fin de la section XV prsentent des passages que l'on retrouve dans un article sur Les historiens critiques de Jsus 7 (vers les pp. 112-114, et pp. 325-326) ; la section VI et le dbut de la section XI sont trs proches de l'article sur Les Congrs philologiques en Allemagne 8 quelques dplacements prs ; il y a galement de grandes proximits entre la section VIIII et l'article sur 1' Histoire de la philologie classique dans l'antiquit 9 ; [p 51]

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Voir O.C., I, pp. 209-232. Les passages identiques de L'Avenir de la science et de cet article se trouvent dans les sections III, V, XVII, et surtout XXI mais l'ordre des passages est assez diffrent. Voir p. 66 de cette dition. Renan a d'ailleurs procd carrment des collages de texte imprim dans son manuscrit, et dans les preuves corriges. Cet article, publi dans le Journal de lInstruction publique a t repris dans Mlanges dHistoire et de voyage en 1878 voir O. C., I, pp. 576-602. Renan avait termin ce texte en octobre 1847. Il a t publi en 1848 chez Joubert. Il est repris dans O. C., VIII, pp. 10- 127. Cet ouvrage, publi en 1855 repris dans O.C., VIII, pp. 129-595 est la refonte du travail avec lequel Renan avait obtenu le prix Volney en 1847. L'article sur L'Instruction publique en France juge par les Allemands , publi dans le Journal de l'instruction publique en juillet 1849, est repris en 1868 dans le recueil Questions contemporaines voir O.C., I, pp. 205 sq. Cet article publi en mars-avril 1849 dans La Libert de penser est repris en 1857 dans les tudes d'histoire religieuse voir O.C., VII, pp. 116-165. Cet article publi en 1848 est repris dans Mlanges dHistoire et de voyage en 1878 voir O. C., II, pp. 620 sq. Cet article publi dans le Journal de l'instruction publique en juin 1848, est repris dans Mlanges dHistoire et de voyage en 1878 voir O. C., II, pp. 603 sq.

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l'article Du libralisme clrical 1 a quelque cho aussi dans les passages de la section XVII. Beaucoup plus tard, Renan a puis encore dans le stock de son gros manuscrit indit : on doit signaler au moins que l'article de 1860 sur La Mtaphysique et son avenir 2 emprunte abondamment aux sections VII, VIII, XII et XIII du texte de 1848-1849. L'Avenir de la science est ainsi un vritable patchwork de textes que Renan a exploits parfois plusieurs fois. Le reprage exhaustif est difficile, d'autant qu'il y a parfois des variantes ; en tout cas il aurait t fastidieux d'indiquer toutes les reprises et cela aurait alourdi considrablement le texte. En prsentant globalement cette stratgie de l'criture renanienne, nous voulions attirer l'attention, sans la disperser, sur la densit particulire de L'Avenir de la science.

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Cet article publi en mai 1848, dans La Libert de penser, est repris dans le recueil Questions contemporaines, voir O.C., I, pp. 283-307. Cet article, publi en janvier 1860 dans la Revue des Deux-Mondes, est repris dans la partie Fragments philosophiques du recueil Dialogues et Fragments philosophiques en 1876 voir O. C., I, pp. 680-717.

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TRADUCTION DES TEXTES LATINS ET GRECS

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N.B. Les numros de notes de bas de page ne correspondent pas ldition de papier puisque la numrotation recommence chaque page. Les numros de lignes ne correspondent pas galement, cependant les numros de pages correspondent bien ldition de papier. [MB] Traductions faites par Marcel Pernot pour l'dition tablie par Henriette Psichari (O.C., t. III, Calmann-Lvy, 1949). Page 63. Voil l'os de mes os et la chair de ma chair (Ancien Testament, Gense, 11, 23). Page 66. Ploie tes rameaux, arbre auguste, relche tes fibres tendues, assouplis cette raideur que te donna la nature (Brviaire romain, Hymne Lustra sex qui jam..., de Laudes, au Temps de la Passion). Page 67, ligne 14. Rsidu. Page 91, ligne 29. L'audacieux fils de Japet (Horace, Odes, I, 3,27). Page 91, lignes 30-31. [Un but] interdit et sacrilge (Horace, Odes, 1, 3, 26). Page 91, ligne 35. Le ciel mme, notre draison veut y atteindre (Horace, Odes, 1, 3, 38). Page 102. Par tous les moyens, licites et illicites. Page 128. Une esclave qui devra marcher sa suite. Page 135. Pauvre petit Grec, Grcaillon. Page 140. La critique du sicle (Snque le Rhteur, Controverses, 11, prface, 2). Page 147. quoi bon cette perte ? (D'aprs lvangile selon saint Marc, XIV, 4). Page 168. Indits. Page 187, ligne 38. Entirement, compltement. Page 187, ligne 39. Je porte tout sur moi. Page 189. Un riche fonds de connaissances et d'opinions (Cicron, De l'Orateur, III, 103). Page 194. Confusion. Page 196. Avec comptence, d'une manire approfondie.

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Page 207. Trait de la Nature. Page 226. Particulier. Page 227. Devenir. Page 228, ligne 2. Fonds permanent. Page 229, ligne 29. Devenir. Page 231. Les Indits. Page 238, ligne 24. Maintenant, il faut boire (Horace, Odes, I, 37, 1). Page 238, ligne 25. Tel le ministre de la foudre, l'animal ail (Horace, Odes, IV, 4, 1). Page 265. J'ai achev un monument plus durable que le bronze (Horace, Odes, III, 30, 1). Page 273. Ergastule (Atelier et prison d'esclaves). Page 279. Le Miroir de l'Histoire. Page 280, ligne 31. Quoique. Page 280, ligne 33. Il est fatal il est besoin. Page 281. Sur les souliers des Hbreux. Page 317, ligne 4. C'est lui-mme qui l'a dit. Page 317, ligne 35. Qui arrte les vents (Clment d'Alexandrie, Stromates, VI, 3. Diogne Larce, Vies et doctrines des philosophes, VIII, 60). Page 346. Je dsire que tous deviennent tels que je suis. (D'aprs le Nouveau Testament, Actes des Aptres, XXVI, 29). Page 356. Ergastule. (Atelier et prison d'esclaves). Page 360. Que prisse le souvenir de ce jour, que les sicles venir n'y croient plus ; et nous, taisons-nous et laissons une paisse nuit recouvrir la souillure des crimes de notre peuple (Michel de l'Hospital). Page 369. Force-les d'entrer (vangile selon saint Luc, XIV, 23). Page 372. Les meilleurs. Page 386. Il n'y a pas de juif ni de Grec ; il n'y a pas d'homme ni d'esclave ni d'homme libre, femme ; car vous n'tes tous qu'un dans le Christ (saint Paul, ptre aux Galates, III, 28). Page 394. Il est utile qu'un seul homme mesure pour [tout] le peuple (vangile selon saint Jean, XVIII, 14). Page 409. Proposition expliquant l'essence d'une chose. Page 428. Auxquelles on s'adonne dans l'ombre du cabinet (Cicron, De l'Orateur, XIX, 64). Page 451. Seigneur, si nous nous trompons, c'est par toi que nous avons t abuss. [p. 529] Page 458. Sous le rgne de Csar Auguste, le Christ est n Bethlem, ville de Jude. Page 468. Les compagnons, les disciples.

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Page 473. Soit que vous mangiez, soit que vous buviez (saint Paul, Premire Eptre aux Corinthiens, X, 3 1). Page 475. Par ses principes actifs, par sa vertu propre. Page 477. Le sommet, la perfection. Page 486. Sa masse le maintient debout. Page 488. Un animal religieux. Page 489, ligne 13. Le Seigneur est la part qui m'est chue en hritage et la portion qui m'est destine ; c'est toi, [Seigneur], qui me rendras l'hritage qui m'est propre (Ancien Testament, Psaumes, XV, 5). Page 489, ligne 33. Le Seigneur est la part qui m'est chue en hritage (id.). Page 490, ligne 23. Le sort m'est chu d'une manire avantageuse (Ancien Testament, Psaumes, XV, 6). Page 494, note 4. Et parce que souvent les causes nous chappent, nous invoquons le hasard. Page 494, note 5. L'uvre propre du genre humain pris dans son ensemble est de faire toujours passer en acte toute la puissance de son intellect capable de dveloppement (Dante, De la monarchie, I, 4). Page 495, note 14. Devenir. Page 502, note 49. Le protecteur, le directeur, le chancelier et le snat de l'Acadmie Albertine fixent la clbration de l'anniversaire du royaume de Prusse au 18 janvier 1840 dans le grand amphithtre. Au programme : une dissertation sur l'alternance des noms de la troisime dclinaison. Page 503, note 54. La grammaire a plus dans l'arrire-fond qu'elle ne promet en faade (Quintilien, Institution oratoire, 1, 4, 2). Page 504, note 62. Aristarque nie comme tant d'Homre tout vers qu'il ne trouve pas bon (Cicron, ad Familiares, III, 11, 5). Page 505, note 69, ligne 3. Qu'il est rudit et parle beaucoup (Platon, Les Lois, I, 641, E). Page 505, note 69, ligne 4. Ces demandes taient d'un homme de lettres, et que mon rang me permettait de faire (Cicron, ad Atticum, XV, 15). Page 507, note 83. Beau, noble, honnte. Page 509, note 103. Mon royaume n'est pas de ce monde... [p. 530] mais mon royaume n'est pas d'ici (vangile selon saint Jean, XVIII, 36). Page 510, note 109, ligne 3. Parole. Page 510, note 109, ligne 4. Bouche... raison. Page 510, note 109, ligne 5. Voir trouble... aller comme un aveugle. Page 515, note 133, ligne 6. Au creux de ses cavernes, brlant de l'avoir pour poux (Homre, Odysse, I, 15). Page 515, note 133, ligne 8. Brlant. Page 516, note 139. Amiti... discorde.

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Page 519, note 154. Il tombe et, en tombant, ses yeux s'ouvrent (Ancien Testament, Nombres, XXIV, 4).

[Il ny a pas de p. 52 65 dans ldition de papier, p. 64, MB.]

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L'AVENIR DE LA SCIENCEPENSES DE 1848Hoc nunc os ex ossibus meis et Caro de carne mea.

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PRFACE

Retour la table des matires

L'anne 1848 fit sur moi une impression extrmement vive. Je n'avais jamais rflchi jusque-l aux problmes socialistes. Ces problmes, sortant en quelque sorte de terre et venant effrayer le monde, s'emparrent de mon esprit et devinrent une partie intgrante de ma philosophie. Jusqu'au mois de mai, j'eus peine le loisir d'couter les bruits du dehors. Un mmoire sur ltude du grec au Moyen ge, que j'avais commenc pour rpondre une question de lAcadmie des Inscriptions et Belles-Lettres, absorbait toutes mes penses. Puis je passai mon concours d'agrgation de philosophie, en septembre. Vers Le mois d'octobre, je me trouvai en face de moi-mme. Jprouvai le besoin de rsumer la foi nouvelle qui avait remplac chez moi le catholicisme ruin. Cela me prit les deux derniers mois de 1848 et les quatre ou cinq premiers mois de 1849. Ma nave chimre de dbutant tait de publier ce gros volume sur-le-champ. Le 15 juillet 1849, j'en donnai un extrait la Libert de penser, avec l'annonce que le volume paratrait dans quelques semaines . C'tait l de ma part une grande prsomption. Vers le temps o j'crivais ces lignes, M. Victor Le Clerc eut l'ide de me faire charger, avec mon ami Charles Daremberg, de diverses commissions dans Les bibliothques dItalie, en vue de lHistoire littraire de la France et d'une thse que j'avais commence sur l'averrosme. Ce voyage, qui dura huit mois, eut sur mon esprit la plus grande [p.66] influence. Le ct de l'art, jusque-l presque ferm pour moi, m'apparut radieux et consolateur. Une fe charmeresse sembla me dire ce que lglise, en son hymne, dit au bois de la Croix : Flecte ramos, arbor alta, Tensa laxa viscera, Et rigor lentescat ille Quem dedit nativitas. Une sorte de vent tide dtendit ma rigueur ; presque toutes mes illusions de 1848 tombrent, comme impossibles. Je vis les fatales ncessits de la socit humaine ; je me rsignai un tat de la cration o beaucoup de mal sert de condition un peu de bien, o une imperceptible quantit d'arme s'extrait d'une norme caput mortuum de matire gche. Je me rconciliai quelques gards avec la ralit, et, en reprenant, mon retour, le livre crit un an auparavant, je le trouvai pre, dogmatique, sectaire[Les numros entre accolades rfrent aux numros de pages de ldition de papier, MB.]

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et dur. Ma pense, dans son premier tat, tait comme un fardeau branchu, qui s'accrochait de tous les cts. Mes ides, trop entires pour la conversation, taient encore bien moins faites pour une rdaction suivie. L'Allemagne, qui avait t depuis quelques annes ma matresse, m'avait trop form son image, dans un genre o elle n'excelle pas, im Bchermachen. Je sentis que le public franais trouverait tout cela d'une insupportable gaucherie. Je consultai quelques amis, en particulier M. Augustin Thierry, qui avait pour moi les bonts d'un pre. Cet homme excellent me dissuada nettement de faire mon entre dans le monde littraire avec cet norme paquet sur la tte. Il me prdit un chec complet auprs du public et me conseilla de donner la Revue des Deux Mondes et au Journal des Dbats des articles sur des sujets varis, o j'coulerais en dtail le stock d'ides qui, prsent en masse compacte, ne manquerait pas d'effrayer les lecteurs. La hardiesse des thories serait ainsi moins choquante. Les gens du monde acceptent souvent en dtail ce qu'ils refusent d'avaler en bloc. M. de Sacy, peu de temps aprs, m'encouragea dans la [p. 67] mme voie. Le vieux jansniste s'apercevait bien de mes hrsies ; quand je lui lisais mes articles, je le voyais sourire chaque phrase cline ou respectueuse. Certes, le gros livre d'o tout cela venait, avec sa pesanteur et ses allures mdiocrement littraires, ne lui et inspir que de l'horreur. Il tait clair que, si je voulais avoir quelque audience des gens cultivs, il fallait laisser beaucoup de mon bagage la porte. La pense se prsente moi d'une manire complexe ; la forme claire ne me vient qu'aprs un travail analogue celui du jardinier qui taille son arbre, l'monde, le dresse en espalier. Ainsi je dbitai en dtail le gros volume que de bonnes inspirations et de sages conseils m'avaient fait relguer au fond de mes tiroirs. Le coup dtat qui vint peu aprs, acheva de me rattacher la Revue des Deux Mondes et au Journal des Dbats, en me dgotant du peuple, que j'avais vu, le 2 Dcembre, accueillir d'un air narquois les signes de deuil des bons citoyens. Les travaux spciaux, les voyages m'absorbrent ; mes Origines du Christianisme, surtout, pendant vingt-cinq ans, ne me permirent pas de penser autre chose. Je me disais que le vieux manuscrit serait publi aprs ma mort, qu'alors une lite d'esprits clairs s'y plairait et que, de l peut-tre, viendrait pour moi un de ces rappels l'attention du monde dont les pauvres morts ont besoin dans la concurrence ingale que leur font, cet gard, les vivants. Ma vie se prolongeant au-del de ce que j'avais toujours suppos, je me suis dcid, en ces derniers temps, me faire moi-mme mon propre diteur. J'ai pens que quelques personnes liraient, non sans profit, ces pages ressuscites, et surtout que la jeunesse, un peu incertaine de sa voie, verrait avec plaisir comment un jeune homme, trs franc et trs sincre, pensait seul avec lui-mme il y a quarante ans. Les jeunes aiment les ouvrages des jeunes. Dans mes crits destins aux gens du monde, j'ai d faire beaucoup de sacrifices ce qu'on appelle en France le got. Ici, l'on trouvera, sans aucun dgrossissement, le petit Breton consciencieux qui, un jour, s'enfuit pouvant de Saint-Sulpice, parce qu'il crut s'apercevoir qu'une partie de ce

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que ses matres lui avaient dit n'tait peut-tre [p. 68] pas tout fait vrai. Si des critiques soutiennent un jour que la Revue des Deux Mondes et Le journal des Dbats me gtrent en m'apprenant crire, c'est--dire me borner, mousser sans cesse ma pense, surveiller mes dfauts, ils aimeront peut-tre ces pages, pour lesquelles on ne rclame qu'un mrite, celui de montrer, dans son naturel, atteint d'une forte encphalite, un jeune homme vivant uniquement dans sa tte et croyant frntiquement la vrit. Les dfauts de cette premire construction, en effet, sont normes, et, si j'avais le moindre amour-propre littraire, je devrais la supprimer de mon uvre, conue en gnral avec une certaine eurythmie. L'insinuation de la pense manque de toute habilet. C'est un dner o les matires premires sont bonnes, mais qui n'est nullement par, et o l'on n'a pas eu soin d'liminer les pluchures. Je tenais trop ne tien perdre. Par peur de n'tre pas compris, j'appuyais trop fort ; pour enfoncer le clou, je me croyais oblig de frapper dessus coups redoubls. L'art de la composition impliquant de nombreuses coupes sombres dans la fort de la pense, m'tait inconnu. On ne dbute pas par la brivet. Les exigences franaises de clart et de discrtion, qui parfois, il faut l'avouer, forcent ne dire qu'une partie de ce qu'on pense et nuisent la profondeur, me semblaient une tyrannie. Le franais ne veut exprimer que des choses claires ; or les lois les plus importantes, celles qui tiennent aux transformations de la vie, ne sont pas claires : on les voit dans une sorte de demi-jour. C'est ainsi qu'aprs avoir aperu la premire les vrits de ce qu'on appelle maintenant le darwinisme la France a t la dernire s'y rallier. On voyait bien tout cela, mais cela sortait des habitudes ordinaires de la langue et du moule des phrases bien faites. La France a ainsi pass ct de prcieuses vrits, non sans les voir, mais en les jetant au panier, comme inutiles ou impossibles exprimer. Dans ma premire manire, je voulais tout dire, et souvent je le disais mal. La nuance fugitive, que le vieux franais regardait comme une quantit ngligeable, j'essayais de la fixer, au risque de tomber dans l'insaisissable. Autant, sous le rapport de l'exposition, j'ai modifi, [p. 69] tort ou raison, mes habitudes de style, autant, pour les ides fondamentales, j'ai peu vari depuis que je commenai de penser librement. Ma religion, c'est toujours le progrs de la raison, c'est--dire de la science. Mais souvent, en relisant ces pages juvniles, j'ai trouv une confusion qui fausse un peu certaines dductions. La culture intensive, augmentant sans cesse le capital des connaissances de l'esprit humain, n'est pas la mme chose que la culture extensive, rpandant de plus en plus ces connaissances, pour le bien des innombrables individus humains qui existent. La couche d'eau, en s'tendant, a coutume de s'amincir. Vers 1700, Newton avait atteint des vues sur le systme du monde infiniment suprieures tout ce qu'on avait pens avant lui, sans que ces incomparables dcouvertes eussent le moins du monde influ sur l'ducation du peuple. Rciproquement, on pourrait concevoir un tat d'instruction primaire trs perfectionn, sans que la haute science fit de bien grandes acquisitions. Notre vraie raison de dfendre l'instruction primaire, c'est qu'un peuple sans instruction est fanatique et qu'un peuple fanatique cre toujours un danger la science, les gouvernements ayant l'habitude, au nom des croyances de la foule et de prtendus

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pres de famille, d'imposer la libert de l'esprit des gnes insupportables. L'ide d'une civilisation galitaire, telle qu'elle rsulte de quelques pages de cet crit, est donc un rve. Une cole o les coliers feraient la loi serait une triste cole. La lumire, la moralit et l'art seront toujours reprsents dans l'humanit par un magistre, par une minorit, gardant la tradition du vrai, du bien et du beau. Seulement, il faut viter que ce magistre ne dispose de la force et ne fasse appel, pour maintenir son pouvoir, des impostures, des superstitions. Il y avait aussi beaucoup d'illusions dans l'accueil que je faisais, en ces temps trs anciens, aux ides socialistes de 1848. Tout en continuant de croire que la science seule peut amliorer la malheureuse situation de l'homme ici-bas, je ne crois plus la solution du problme aussi prs de nous que je le croyais alors. L'ingalit est crite dans la nature ; elle est la consquence de la libert ; or la libert de [p. 70] l'individu est un postulat ncessaire du progrs humain. Ce progrs implique de grands sacrifices du bonheur individuel. L'tat actuel de l'humanit, par exemple, exige le maintien des nations, qui sont des tablissements extrmement lourds porter. Un tat qui donnerait le plus grand bonheur possible aux individus serait probablement, au point de vue des nobles poursuites de l'humanit, un tat de profond abaissement. L'erreur dont ces vieilles pages sont imprgnes, c'est un optimisme exagr, qui ne sait pas voir que le mal vit encore et qu'il faut payer cher, c'est--dire en privilges, le pouvoir qui nous protge contre le mal. On y trouve galement enracin un vieux reste de catholicisme, l'ide qu'on reverra des ges de foi, o rgnera une religion obligatoire et universelle, comme cela eut lieu dans la premire moiti du Moyen ge. Dieu nous garde d'une telle manire d'tre sauvs ! L'unit de croyance, c'est--dire le fanatisme, ne renatrait dans le monde qu'avec l'ignorance et la crdulit des anciens jours. Mieux vaut un peuple immoral qu'un peuple fanatique ; car les masses immorales ne sont pas gnantes, tandis que les masses fanatiques abtissent le monde, et un monde condamn la btise n'a plus de raison pour que je m'y intresse ; j'aime autant le voir mourir. Supposons les orangers atteints d'une maladie dont on ne puisse les gurir qu'en les empchant de produire des oranges. Cela ne vaudrait pas la peine, puisque l'oranger qui ne produit pas d'oranges n'est plus bon rien. Une condition m'tait impose, pour qu'une telle publication ne ft pas dnue de tout intrt, c'tait de reproduire mon essai de jeunesse dans sa forme nave, touffue, souvent abrupte. Si je m'tais arrt faire disparatre d'innombrables incorrections, modifier une foule de penses qui me semblent maintenant exprimes d'une faon exagre, ou qui ont perdu leur justesse 1, j'aurais t [p. 71] amen composer un nouveau livre ; or le cadre de mon vieil ouvrage n'est nullement celui que je choisirais aujourd'hui. Je me suis donc born corriger les inadvertances, ces1

J'ai laiss tous les passages o je prsentais la culture allemande comme synonyme d'aspiration l'idal. Ils taient vrais quand je les crivais. Ce n'est pas moi qui ai chang. M. Treitschke ne nous avait pas encore appris que ce sont l des rveries dmodes.

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grosses fautes qu'on ne voit que sur l'preuve et que srement j'aurais effaces si j'avais imprim le livre en son temps. Jai laiss les notes en tas la fin du volume. On sourira en maint endroit ; peu m'importe, si l'on veut bien reconnatre en ces pages l'expression d'une grande honntet intellectuelle et d'une parfaite sincrit. Un gros embarras rsultait du parti que j'avais pris d'imprimer mon vieux pourana tel qu'il est ; c'taient les ressemblances qui ne pouvaient manquer de se remarquer entre certaines pages du prsent volume et plusieurs endroits de mes crits publis antrieurement. Outre le fragment insr dans la Libert de penser, qui a t reproduit dans mes tudes contemporaines, beaucoup d'autres passages ont coul, soit pour la pense seulement, soit pour la pense et l'expression, dans mes ouvrages imprims, surtout dans ceux de ma premire poque. J'essayai d'abord de retrancher ces doubles emplois ; mais il fut bientt vident pour moi que j'allais rendre ainsi le livre tout fait boiteux. Les parties rptes taient les plus importantes ; toute la composition, comme un mur d'o l'on retirait des pierres essentielles, allait crouler. Je rsolus alors de m'en rapporter simplement l'indulgence du lecteur. Les personnes qui me font l'honneur de lire mes crits avec suite me pardonneront, je l'espre, ces rptitions, si la publication nouvelle leur montre ma pense dans des agencements et des combinaisons qui ont pour elles quelque chose d'intressant. Quand j'essaye de faire le bilan de ce qui, dans ces rves d'il y a un demi-sicle, est rest chimre et de ce qui s'est ralis, j'prouve, je l'avoue, un sentiment de joie morale assez sensible. En somme, j'avais raison. Le progrs, sauf quelques dceptions, s'est accompli selon les lignes que j'imaginais. Je ne voyais pas assez nettement cette poque les arrachements que l'homme a laisss dans le rgne animal ; je ne me faisais pas une ide suffisamment claire [p. 72] de l'ingalit des races ; mais j'avais un sentiment juste de ce que j'appelais les origines de la vie. Je voyais bien que tout se fait dans l'humanit et dans la nature, que la cration n'a pas de place dans la srie des effets et des causes. Trop peu naturaliste pour suivre les voies de la vie dans le labyrinthe que nous voyons sans le voir, j'tais volutionniste dcid en tout ce qui concerne les produits de l'humanit, langues, critures, littratures, lgislations, formes sociales. Jentrevoyais que le damier morphologique des espces vgtales et animales est bien l'indice d'une gense, que tout est n selon un dessin dont nous voyons l'obscur canevas. L'objet de la connaissance est un immense dveloppement dont les sciences cosmologiques nous donnent les premiers anneaux perceptibles, dont l'histoire proprement dite nous montre les derniers aboutissants. Comme Hegel, j'avais le tort d'attribuer trop affirmativement l'humanit un rle central dans l'univers. Il se peut que tout le dveloppement humain n'ait pas plus de consquence que la mousse ou le lichen dont s'entoure toute surface humecte. Pour nous, cependant, l'histoire de l'homme garde sa primaut, puisque l'humanit seule, autant que nous savons, cre la conscience de l'univers. La plante ne vaut que comme produisant des fleurs, des fruits, des tubercules nutritifs, un arme, qui ne sont rien comme masses, si on les compare la masse de la plante, mais qui offrent, bien plus que les feuilles, les branches, le tronc, le caractre de la finalit.

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Les sciences historiques et leurs auxiliaires, les sciences philologiques, ont fait d'immenses conqutes depuis que je les embrassai avec tant d'amour, il y a quarante ans. Mais on en voit le bout. Dans un sicle, l'humanit saura peu prs ce qu'elle peut savoir sur son pass ; et alors il sera temps de s'arrter ; car le propre de ces tudes est, aussitt qu'elles ont atteint leur perfection relative, de commencer se dmolir. L'histoire des religions est claircie dans ses branches les plus importantes. Il est devenu clair, non par des raisons a priori, mais par la discussion mme des prtendus tmoignages, qu'il n'y a jamais eu, dans les sicles attingibles l'homme, de rvlation ni de fait surnaturel. Le processus de la civilisation est reconnu dans [p. 73] ses lois gnrales. L'ingalit des races est constate. Les titres de chaque famille humaine des mentions plus ou moins honorables dans l'histoire du progrs sont peu prs dtermins. Quand aux sciences politiques et sociales, on peut dire que le progrs y est faible. La vieille conomie politique, dont les prtentions taient si hautes en 1848, a fait naufrage. Le socialisme, repris par les Allemands avec plus de srieux et de profondeur, continue de troubler le monde, sans arborer de solution claire. M. de Bismarck, qui s'tait annonc comme devant l'arrter en cinq ans au moyen de ses lois rpressives, s'est videmment tromp, au moins cette fois. Ce qui parat maintenant bien probable, c'est que le socialisme ne finira pas. Mais srement le socialisme qui triomphera sera bien diffrent des utopies de 1848. Un il sagace, en l'an 300 de notre re, aurait pu voir que le christianisme ne finirait pas ; mais il aurait d voir que le monde ne finirait pas non plus, que la socit humaine adapterait le christianisme ses besoins et, d'une croyance destructive au premier chef, ferait un calmant, une machine essentiellement conservatrice. En politique, la situation n'est pas plus claire. Le principe national a pris depuis 1848 un dveloppement extraordinaire. Le gouvernement reprsentatif est tabli presque partout. Mais des signes vidents de la fatigue cause par les charges nationales se montrent l'horizon. Le patriotisme devient local ; l'entranement national diminue. Les nations modernes ressemblent aux hros, crass par leur armure, du tombeau de Maximilien Innsbruck, corps rachitiques sous des mailles de fer. La France, qui a march la premire dans la voie de l'esprit nationaliste, sera, selon la loi commune, la premire ragir contre le mouvement qu'elle a provoqu. Dans cinquante ans, le principe national sera en baisse. L'effroyable duret des procds par lesquels les anciens tats monarchiques obtenaient les sacrifices de l'individu deviendra impossible dans les tats libres ; on ne se discipline pas soimme. Personne n'a plus de got servir de matriaux ces tours bties, comme celles de Tamerlan, avec des cadavres. Il est devenu trop clair, en effet, que le bonheur de l'individu [p. 74] n'est pas en proportion de la grandeur de la nation laquelle il appartient, et puis il arrive d'ordinaire qu'une gnration fait peu de cas de ce pour quoi la gnration prcdente a donn sa vie. Ces variations ont pour cause l'incertitude de nos ides sur le but atteindre et sur la fin ultrieure de l'humanit. Entre les deux objectifs de la politique, grandeur des nations, bien-tre des individus, on choisit par intrt ou par passion. Rien ne nous indique quelle est la volont de la nature, ni le but de l'univers. Pour nous

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autres, idalistes, une seule doctrine est vraie, la doctrine transcendante selon laquelle le but de l'humanit est la constitution d'une conscience suprieure, ou, comme on disait autrefois, la plus grande gloire de Dieu ; mais cette doctrine ne saurait servir de base une politique applicable. Un tel objectif doit, au contraire, tre soigneusement dissimul. Les hommes se rvolteraient s'ils savaient qu'ils sont ainsi exploits. Combien de temps l'esprit national l'emportera-t-il encore sur l'gosme individuel ? Qui aura, dans des sicles, le plus servi l'humanit, du patriote, du libral, du ractionnaire, du socialiste, du savant ? Nul ne le sait, et pourtant il serait capital de le savoir, car ce qui est bon dans une des hypothses est mauvais dans l'autre. On aiguille sans savoir o l'on veut aller. Selon le point qu'il s'agit d'atteindre, ce que fait la France, par exemple, est excellent ou dtestable. Les autres nations ne sont pas plus claires. La politique est comme un dsert o l'on marche au hasard, vers le nord, vers le sud, car il faut marcher. Nul ne sait, dans l'ordre social, o est le bien. Ce qu'il y a de consolant, c'est qu'on arrive ncessairement quelque part. Dans le jeu de tir la cible auquel s'amuse l'humanit, le point atteint parat le point vis. Les hommes de bonne volont ont toujours ainsi la conscience en repos. La libert, d'ailleurs, dans le doute gnral o nous sommes, a sa valeur en tout cas ; puisqu'elle est une manire de laisser agir le ressort secret qui meut l'humanit et qui, bon gr mal gr, l'emporte toujours. En rsum, si, par l'incessant travail du XIXe sicle, la connaissance des faits s'est singulirement augmente, la [p. 75] destine humaine est devenue plus obscure que jamais. Ce qu'il y a de grave, c'est que nous n'entrevoyons pas pour l'avenir, moins d'un retour la crdulit, Le moyen de donner l'humanit un catchisme dsormais acceptable. Il est donc possible que la ruine des croyances idalistes soit destine suivre la ruine des croyances surnaturelles, et qu'un abaissement rel du moral de l'humanit date du jour o elle a vu la ralit des choses. force de chimres, on avait russi obtenir du bon gorille un effort moral surprenant ; tes les chimres, une partie de l'nergie factice qu'elles veillaient disparatra. Mme la gloire, comme force de traction, suppose quelques gards l'immortalit, Le fruit n'en devant d'ordinaire tre touch qu'aprs la mort. Supprimez l'alcool au travailleur dont il fait la force, mais ne lui demandez plus la mme somme de travail. Je le dis franchement, je ne me figure pas comment on rebtira, sans les anciens rves, les assises d'une vie noble et heureuse. L'hypothse o le vrai sage serait celui qui, s'interdisant les horizons lointains, renferme ses perspectives dans les jouissances vulgaires, cette hypothse, dis-je, nous rpugne absolument. Mais ce n'est pas d'aujourd'hui que le bonheur et la noblesse de l'homme reposent sur un porte-faux. Continuons de jouir du don suprme qui nous a t dparti, celui d'tre et de contempler la ralit. La science restera toujours la satisfaction du plus haut dsir de notre nature, la curiosit ; elle fournira l'homme le seul moyen qu'il ait pour amliorer son sort. Elle prserve de l'erreur plutt qu'elle ne donne la vrit ; mais c'est dj quelque chose d'tre sr de n'tre pas dupe. L'homme form selon ces disciplines vaut mieux en dfinitive que l'homme instinctif des ges de foi. Il est exempt d'erreurs o ltre inculte est fatalement entran. Il est plus clair, il

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commet moins de crimes, il est moins sublime et moins absurde. Cela, dira-t-on, ne vaut pas le paradis que la science nos enlve. Qui sait d'abord si elle nous l'enlve ? Et puis, aprs tout, on n'appauvrit personne en tirant de son portefeuille les mauvaises valeurs et les faux billets. Mieux vaut un peu de bonne science que beaucoup de mauvaise science. On se trompe moins en [p. 76] avouant qu'on ignore qu'en s'imaginant savoir beaucoup de choses qu'on ne sait pas. J'eus donc raison, au dbut de ma carrire intellectuelle, de croire fermement la science et de la prendre comme but de ma vie. Si j'tais recommencer, je referais ce que j'ai fait, et, pendant le peu de temps qui me reste vivre, je continuerai. L'immortalit, c'est de travailler une uvre ternelle. Selon la premire ide chrtienne, qui tait la vraie, ceux-l seuls ressusciteront qui ont servi au travail divin, c'est--dire faire rgner Dieu sur la terre. La punition des mchants et des frivoles sera le nant. Une formidable objection se dresse ici contre nous. La science peut-elle tre plus ternelle que l'humanit, dont la fin est crite par le fait seul qu'elle a commenc ? Nimporte ; il n'y a gure plus d'un sicle que la raison travaille avec suite au problme des choses. Elle a trouv des merveilles, qui ont prodigieusement multipli le pouvoir de l'homme. Que sera-ce donc dans cent mille ans ? Et songez qu'aucune vrit ne se perd, qu'aucune erreur ne se fonde. Cela donne une scurit bien grande. Nous ne craignons vraiment que la chute du ciel, et, mme quand le ciel croulerait, nous nous endormirions tranquilles encore sur cette pense : ltre, dont nous avons t l'efflorescence passagre, a toujours exist, existera toujours.

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A. M. EUGNE BURNOUFMembre de l'Institut, professeur au Collge de France.

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Monsieur, Bien des fois je me suis rappel, depuis une anne, ce jour du 25 fvrier 1848, o, aprs avoir franchi les barricades pour nous rendre au Collge de France, nous trouvmes notre modeste salle transforme en un corps de garde o nous faillmes tre reus comme des suspects. Ce jour-l, je me demandai plus srieusement que jamais s'il n'y avait rien de mieux faire que de consacrer l'tude et la pense tous les moments de sa vie, et, aprs avoir consult ma conscience et m'tre raffermi dans ma foi l'esprit humain, je me rpondis trs rsolument : Non. Si la science n'tait qu'un agrable passe-temps, un jeu pour les oisifs, un ornement de luxe, une fantaisie d'amateur, la moins vaine des vanits en un mot, il aurait des jours o le savant devrait dire avec le pote :Honte qui peut chanter, pendant que Rome brle.

Mais, si la science est la chose srieuse, si les destines de l'humanit et la perfection de l'individu y sont attaches, si elle est une religion, elle a, comme les choses religieuses, une valeur de tous les jours et de tous les instants. Ne donner l'tude et la culture intellectuelle que les moments de calme et de loisir, c'est faire injure l'esprit humain, c'est supposer qu'il [p.78] y a quelque chose de plus important que la recherche de la vrit. Or, s'il en tait ainsi, si la science ne constituait qu'un intrt de second ordre, l'homme qui a vou sa vie au parfait, qui veut pouvoir dire ses derniers instants : J'ai accompli ma fin , devrait-il y consacrer une heure, quand il saurait que des devoirs plus levs le rclament ? Que les rvolutions et les craintes de l'avenir soient une tentation pour la science qui ne comprend pas son objet et ne s'est jamais interroge sur sa valeur et sa signification vritable, cela se conoit. Quant la science srieuse et philosophique, qui rpond un besoin de la nature humaine, les bouleversements sociaux ne sauraient l'atteindre, et peut-tre la servent-ils en la portant rflchir sur elle-mme, se rendre compte de ses titres, ne plus se contenter de jugement d'habitude sur lequel elle se reposait auparavant. Ce sont ces rflexions, Monsieur, que j'ai faites pour moi-mme, solitaire et calme au milieu de l'agitation universelle, et que j'ai dposes dans ces pages. Grce aux sentiments qu'elles m'ont inspirs, j'ai travers de tristes jours sans maudire personne,

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plein de confiance dans la rectitude naturelle de l'esprit humain et dans sa tendance ncessaire un tat plus clair, plus moral et par l plus heureux. Ce n'est pas sans avoir eu vaincre quelque pudeur que je me suis dcid dvoiler ainsi mes penses de jeunesse, pour lesquelles peut-tre un autre ge je me ferai critique, et qui auront sans doute bien peu de valeur aux yeux des personnes avances dans la carrire scientifique. J'ai pens toutefois que quelques jeunes mes, amoureuses du beau et du vrai, trouveraient dans cette confidence consolation et appui, au milieu des luttes que doit livrer un certain ge tout esprit distingu pour dcouvrir et se formuler l'idal de sa vie. J'ai voulu aussi professer, mon dbut dans la science, ma foi profonde la raison et l'esprit moderne, dans un moment o tant d'mes affaisses se laissent dfaillir entre les bras de ceux qui regrettent l'ignorance et [p. 79] maudissent la critique. Que ceux qui exploitent nos faiblesses et qui, escomptant par avance nos malheurs, fondent leurs esprances sur la fatigue et la dpression intellectuelle qu'amnent les grandes souffrances, ne s'imaginent pas que la gnration qui entre dans la vie de la pense est eux ! Nous saurons maintenir la tradition de l'esprit moderne et contre ceux qui veulent ramener le pass et contre ceux qui prtendent substituer notre civilisation vivante et multiple je ne sais quelle socit architecturale et ptrifie, comme celle des sicles o l'on btit les Pyramides. Ce n'est point une pense banale, Monsieur, qui me porte vous adresser cet essai. C'est devant vous que je l'ai mdit. Dans mes dfaillances intrieures, toutes les fois que mon idal scientifique a sembl s'obscurcir, en pensant vous j'ai vu se dissiper tous les nuages, vous avez t la rponse tous mes doutes. C'est votre image que j'ai eue sans cesse devant les yeux, quand j'ai cherch exprimer l'idal lev o la vie est conue non comme un rle et une intrigue, mais comme une chose srieuse et vraie. En coutant vos leons sur la plus belle des langues et des littratures du monde primitif, j'ai rencontr la ralisation de ce qu'auparavant je n'avais fait que rver : la science devenant la philosophie et les plus hauts rsultats sortant de la plus scrupuleuse analyse des dtails. C'est cette preuve vivante que je voudrais convier tous ceux que je n'aurais pu convaincre de ma thse favorite : la science de l'esprit humain doit surtout tre l'histoire de l'esprit humain, et cette histoire n'est possible que par l'tude patiente et philologique des uvres qu'il a produites ses diffrents ges. J'ai l'honneur d'tre, Monsieur, avec la plus haute admiration, Votre lve respectueux, ERNEST RENAN. Paris, mars 1849.

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[p. 80. sans texte, p. 81]

I

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Une seule chose est ncessaire ! J'admets dans toute sa porte philosophique ce prcepte du Grand Matre de la morale. Je le regarde comme le principe de toute noble vie, comme la formule expressive, quoique dangereuse en sa brivet, de la nature humaine, au point de vue de la moralit et du devoir. Le premier pas de celui qui veut se donner la sagesse, comme disait la respectable antiquit, est de faire deux parts dans la vie : l'une vulgaire et n'ayant rien de sacr, se rsumant en des besoins et des jouissances d'un ordre infrieur (vie matrielle, plaisir, fortune, etc.) ; l'autre que l'on peut appeler idale, cleste, divine, dsintresse, ayant pour objet les formes pures de la vrit, de la beaut, de la bont morale, c'est--dire, pour prendre l'expression la plus comprhensive et la plus consacre par les respects du pass, Dieu lui-mme, touch, peru, senti sous ses mille formes par l'intelligence de tout ce qui est vrai, et l'amour de tout ce qui est beau. C'est la grande opposition du corps et de l'me, reconnue par toutes les religions et toutes les philosophies leves, opposition trs superficielle si on prtend y voir une dualit de substance dans la personne humaine, mais qui demeure d'une parfaite vrit, si, largissant convenablement le sens de ces deux mots et les appliquant deux ordres de phnomnes, on les entend des deux vies ouvertes devant [p. 82] l'homme. Reconnatre la distinction de ces deux vies, c'est reconnatre que la vie suprieure, la vie idale, est tout et que la vie infrieure, la vie des intrts et des plaisirs, n'est rien, qu'elle s'efface devant la premire comme le fini devant l'infini, et que si la sagesse pratique ordonne d'y penser, ce n'est qu'en vue et comme condition de la premire. En dbutant par de si pesantes vrits, j'ai pris, je le sais, mon brevet de botien. Mais sur ce point je suis sans pudeur ; depuis longtemps je me suis plac parmi les esprits simples et lourds qui prennent religieusement les choses. J'ai la faiblesse de regarder comme de mauvais ton et trs facile imiter cette prtendue dlicatesse, qui ne peut se rsoudre prendre la vie comme chose srieuse et sainte ; et, s'il n'y avait pas d'autre choix faire, je prfrerais, au moins en morale, les formules du plus troit dogmatisme cette lgret, laquelle on fait beaucoup d'honneur en lui donnant le nom de scepticisme, et qu'il faudrait appeler niaiserie et nullit. S'il tait vrai que la vie humaine ne ft qu'une vaine succession de faits vulgaires, sans valeur suprasensible, ds la premire rflexion srieuse, il faudrait se donner la mort ; il n'y[Les numros entre accolades rfrent aux numros de pages de ldition de papier, MB.]

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aurait pas de milieu entre l'ivresse, une occupation tyrannique de tous les instants, et le suicide. Vivre de la vie de l'esprit, aspirer l'infini par tous les pores, raliser le beau, atteindre le parfait, chacun suivant sa mesure, c'est la seule chose ncessaire. Tout le reste est vanit et affliction d'esprit. L'asctisme chrtien, en proclamant cette grande simplification de la vie, entendit d'une faon si troite la seule chose ncessaire que son principe devint avec le temps pour l'esprit humain une chane intolrable. Non seulement il ngligea totalement le vrai et le beau (la philosophie, la science, la posie taient des vanits) ; mais, en s'attachant exclusivement au bien, il le conut sous sa forme la plus mesquine : le bien fut pour lui la ralisation de la volont d'un tre suprieur, une sorte de sujtion humiliante pour la dignit humaine : car la ralisation du bien moral n'est pas [p. 83] plus une obissance des lois imposes que la ralisation du beau dans une uvre d'art n'est l'excution de certaines rgles. Ainsi la nature humaine se trouva mutile dans sa portion la plus leve. Parmi les choses intellectuelles qui sont toutes galement saintes, on distingua du sacr et du profane. Le profane, grce aux instincts de la nature plus forts que les principes d'un asctisme artificiel, ne fut pas entirement banni ; on le tolrait, quoique vanit ; quelquefois, on s'adoucissait jusqu' l'appeler la moins vaine des vanits ; mais, si l'on et t consquent, on l'et proscrit sans piti ; c'tait une faiblesse laquelle les parfaits renonaient. Fatale distinction, qui a empoisonn l'existence de tant d'mes belles et libres, nes pour savourer l'idal dans toute son infinit, et dont la vie s'est coule triste et oppresse sous l'treinte de l'tau fatal ! Que de luttes elle m'a cotes ! La premire victoire philosophique de ma jeunesse fut de proclamer du fond de ma conscience : Tout ce qui est de l'me est sacr. Ce n'est donc pas une limite troite que nous posons la nature humaine, en proposant son activit une seule chose comme digne d'elle : car cette seule chose renferme l'infini. Elle n'exclut que le vulgaire, qui n'a de valeur qu'en tant qu'il est senti, et au moment o il est senti ; et cette sphre infrieure elle-mme est bien moins tendue qu'on pourrait le croire. Il y a dans la vie humaine trs peu de choses tout fait profanes. Le progrs de la moralit et de l'intelligence amnera des points de vue nouveaux, qui donneront une valeur idale aux actes en apparence les plus grossiers. Le christianisme, aid par les instincts des races celtiques et germaniques, n'a-t-il pas lev la dignit d'un sentiment esthtique et moral un fait o l'antiquit tout entire, Platon peine except, n'avait vu qu'une jouissance ? L'acte le plus matriel de la vie, celui de la nourriture, ne reut-il pas des premiers chrtiens une admirable signification mystique ? Le travail matriel, qui n'est aujourd'hui qu'une corve abrutissante pour ceux qui y sont condamns, n'tait [p. 84] pas tel au Moyen ge, pour ces ouvriers qui btissaient des cathdrales en chantant. Qui sait si un jour la vue du bien gnral de l'humanit, pour laquelle on construit, ne viendra pas adoucir et sanctifier les sueurs de l'homme ? Car, au point de vue de l'humanit, les travaux les plus humbles ont une valeur idale, puisqu'ils sont le moyen ou du moins la condition des conqutes de l'esprit. La sanctification de la vie infrieure par des pratiques et des crmonies extrieures est un trait commun toutes les religions. Les progrs du rationalisme ont pu d'abord, et cela sans grand mrite, dclarer ces

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crmonies purement superstitieuses. Qu'en est-il rsult ? Prive de son idalisation, la vie est devenue quelque chose de profane, de vulgaire, de prosaque, tel point que, pour certains actes, o le besoin d'une signification religieuse tait plus sensible, comme la naissance, le mariage, la mort, on a conserv les anciennes crmonies, lors mme qu'on ne croit plus leur efficacit. Un progrs ultrieur conciliera, ce me semble, ces deux tendances, en substituant des actes sacramentels, qui ne peuvent valoir que par leur signification, et qui, envisags dans leur excution matrielle sont compltement inefficaces, le sentiment moral dans toute sa puret. Ainsi, tout ce qui se rattache la vie suprieure de l'homme, cette vie par laquelle il se distingue de l'animal, tout cela est sacr, tout cela est digne de la passion des belles mes. Un beau sentiment vaut une belle pense ; une belle pense vaut une belle action. Un systme de philosophie vaut un pome, un pome vaut une dcouverte scientifique, une vie de science vaut une vie de vertu. L'homme parfait serait celui qui serait la fois pote, philosophe, savant, homme vertueux, et cela non par intervalles et des moments distincts (il ne le serait alors que mdiocrement), mais par une intime compntration tous les moments de sa vie, qui serait pote alors qu'il est philosophe, philosophe alors qu'il est savant, chez qui en un mot, tous les lments de l'humanit se runiraient en une har-[p. 85] monie suprieure, comme dans l'humanit elle-mme. La faiblesse de notre ge d'analyse ne permet pas cette haute unit ; la vie devient un mtier, une profession ; il faut afficher le titre de pote, d'artiste ou de savant, se crer un petit monde o l'on vit part, sans comprendre tout le reste et souvent en le niant. Que ce soit l une ncessit de l'tat actuel de l'esprit humain, nul ne peut songer le nier ; il faut toutefois reconnatre qu'un tel systme de vie, bien qu'excus par sa ncessit, est contraire la dignit humaine et la perfection de l'individu. Envisag comme homme, un Newton, un Cuvier, un Heyne, rend un moins beau son qu'un sage antique, un Solon ou un Pythagore par exemple. La fin de l'homme n'est pas de savoir, de sentir, d'imaginer, mais d'tre parfait, c'est-dire d'tre homme dans toute l'acception du mot ; c'est d'offrir dans un type individuel le tableau abrg de l'humanit complte et de montrer runies dans une puissante unit toutes les faces de la vie que l'humanit a esquisses dans des temps et des lieux divers. On s'imagine trop souvent que la moralit seule fait la perfection, que la poursuite du vrai et du beau ne constitue qu'une jouissance, que l'homme parfait, c'est l'honnte homme, le frre morave par exemple. Le modle de la perfection nous est donn par l'humanit elle-mme ; la vie la plus parfaite est celle qui reprsente le mieux toute l'humanit. Or l'humanit cultive n'est pas seulement morale ; elle est encore savante, curieuse, potique, passionne. Ce serait sans doute porter ses esprances sur l'avenir de l'humanit au-del des limites respectes par les plus hardis utopistes que de penser que l'homme individuel pourra un jour embrasser tout le champ de la culture intellectuelle. Mais il y a dans les branches diverses de la science et de l'art deux lments parfaitement distincts et qui, galement ncessaires pour la production de l'uvre scientifique ou artistique, contribuent trs ingalement la perfection de l'individu : d'une part, les procds, l'habilet pratique, indispensables pour la dcouverte du vrai ou la rali-[p. 86] sation du beau ; de l'autre, l'esprit qui cre et anime, l'me qui vivifie l'uvre d'art, la grande

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loi qui donne un sens et une valeur telle dcouverte scientifique. Il sera tout jamais impossible que le mme homme sache manier avec la mme habilet le pinceau du peintre, l'instrument du musicien, l'appareil du chimiste. Il y a l une ducation spciale et une habilet pratique qui, pour passer au rang d'habitude irrflchie et spontane, exigent une vie entire d'exercice. Mais ce qui pourra devenir possible dans une forme plus avance de la culture intellectuelle, c'est que le sentiment qui donne la vie la composition de l'artiste ou du pote, la pntration du savant et du philosophe, le sens moral du grand caractre, se runissent pour former une seule me, sympathique toutes les choses belles, bonnes et vraies, et pour constituer un type moral de l'humanit complte, un idal qui, sans se raliser dans tel ou tel, soit pour l'avenir ce que le Christ a t depuis dix-huit cents ans, un Christ qui ne reprsenterait plus seulement le ct moral sa plus haute puissance, mais encore le ct esthtique et scientifique de l'humanit. Au fond, toutes ces catgories des formes pures perues par l'intelligence ne constituent que des faces d'une mme unit. La divergence ne commence qu' une rgion infrieure. Il y a un grand foyer central o la posie, la science et la morale sont identiques, o savoir, admirer, aimer sont une mme chose, o tombent toutes les oppositions, o la nature humaine retrouve dans l'identit de l'objet la haute harmonie de toutes ses facults et ce grand acte d'adoration, qui rsume la tendance de tout son tre vers l'ternel infini. Le saint est celui qui consacre sa vie ce grand idal et dclare tout le reste inutile. Pascal a suprieurement montr le cercle vicieux ncessaire de la vie positive. On travaille pour le repos, puis le repos est insupportable. On ne vit pas, mais on espre vivre. Le fait est que les gens du monde n'ont jamais, ce me semble, un systme de vie bien arrt, et ne peuvent dire prcisment ce qui est [p. 87] principal, ce qui est accessoire, ce qui est fin, ce qui est moyen. La richesse ne saurait tre le but final, puisqu'elle n'a de valeur que par les jouissances qu'elle procure. Et pourtant tout le srieux de la vie s'use autour de l'acquisition de la richesse, et on ne regarde le plaisir que comme un dlassement pour les moments perdus et les annes inutiles. Le philosophe et l'homme religieux peuvent seuls tous les instants se reposer pleinement, saisir et embrasser le moment qui passe, sans rien remettre l'avenir. Un homme disait un jour un philosophe de l'antiquit qu'il ne se croyait pas n pour la philosophie : Malheureux, lui dit le sage, pourquoi donc es-tu n ? Certes, si la philosophie tait une spcialit, une profession comme une autre ; si philosopher, c'tait tudier ou chercher la solution d'un certain nombre de questions plus ou moins importantes, la rponse de ce sage serait un trange contresens. Et pourtant, si l'on sait entendre la philosophie, dans son sens vritable, celui-l est en effet un misrable qui n'est pas philosophe, c'est--dire qui n'est point arriv comprendre le sens lev de la vie. Bien des gens renoncent aussi volontiers au titre de pote. Si tre pote, c'tait avoir l'habitude d'un certain mcanisme de langage, ils seraient excusables. Mais, si l'on entend par posie cette facult qu'a l'me d'tre touche d'une certaine faon, de rendre un son d'une nature particulire et indfinissable en face des beauts des choses, celui qui n'est pas pote n'est pas homme, et renoncer ce titre, c'est abdiquer volontairement la dignit de sa nature.

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D'illustres exemples prouveraient au besoin que cette haute harmonie des puissances de la nature humaine n'est pas une chimre. La vie des hommes de gnie prsente presque toujours le ravissant spectacle d'une vaste capacit intellectuelle jointe un sens potique trs lev et une charmante bont d'me, si bien que leur vie, dans sa calme et suave placidit, est presque toujours leur plus bel ouvrage et forme une partie essentielle de leurs oeuvres compltes. vrai [p. 88] dire, ces mots de posie, de philosophie, d'art, de science, dsignent moins des objets divers proposs lactivit intellectuelle de l'homme que des manires diffrentes d'envisager le mme objet, qui est l'tre dans toutes ses manifestations. C'est pour cela que le grand philosophe n'est pas sans tre pote ; le grand artiste est souvent plus philosophe que ceux qui portent ce nom. Ce ne sont l que des formes diffrentes, qui, comme celles de la littrature, sont aptes exprimer toute chose. Branger a pu tout dire sous forme de chansons, tel autre sous forme de romans, tel autre sous forme d'histoire. Tous les gnies sont universels quant l'objet de leurs travaux, et, autant les petits esprits sont insoutenables quand ils veulent tablir la prminence exclusive de leur art, autant les grands hommes ont raison quand ils soutiennent que leur art est le tout de l'homme, puisqu'il leur sert en effet exprimer la chose indivise par excellence, l'me, Dieu. Il faut pourtant reconnatre que le secret pour allier ces lments divers n'est pas encore trouv. Dans l'tat actuel de l'esprit humain, une trop riche nature est un supplice. L'homme n avec une facult minente qui absorbe toutes les autres est bien plus heureux que celui qui trouve en lui des besoins toujours nouveaux, qu'il ne peut satisfaire. Il lui faudrait une vie pour savoir, une vie pour sentir et aimer, une vie pour agir, ou, plutt, il voudrait pouvoir mener de front une srie d'existences parallles, tout en ayant dans une unit suprieure la conscience simultane de chacune d'elles. Borne par le temps et par des ncessits extrieures, son activit concentre se dvore intrieurement. Il a tant vivre pour lui-mme qu'il n'a pas le temps de vivre pour le dehors. Il ne veut rien laisser perdre de cette vie brlante et multiple qui lui chappe et qu'il dvore avec prcipitation et avidit. Il roule d'un monde sur l'autre, ou plutt des mondes mal harmoniss se heurtent dans son sein. Il envie tour tour, car il sait comprendre tour tour, l'me simple qui vit de foi et d'amour, l'me virile qui [p. 89] prend la vie comme un musculeux athlte, l'esprit pntrant et critique qui savoure loisir le charme de manier son instrument exact et sr. Puis, quand il se voit dans l'impossibilit de raliser cet idal multiple, quand il voit cette vie si courte, si partage, si fatalement incomplte, quand il songe que des cts entiers de sa riche et fconde nature resteront jamais ensevelis dans l'ombre, c'est un retour d'une amertume sans pareille. Il maudit cette surabondance de vie, qui n'aboutit qu' se consumer sans fruit, ou, s'il dverse son activit sur quelque uvre extrieure, il souffre encore de n'y pouvoir mettre qu'une portion de lui-mme. peine a-t-il ralis une face de la vie que mille autres non moins belles se rvlent lui, le doivent et l'entranent leur tour, jusqu'au jour o il faut finir et o, jetant un regard en arrire, il peut enfin dire avec consolation : J'ai beaucoup vcu. C'est le premier jour o il trouve sa rcompense.

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II

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Savoir est le premier mot du symbole de la religion naturelle : car savoir est la premire condition du commerce de l'homme avec les choses, de cette pntration de l'univers qui est la vie intellectuelle de l'individu : savoir, c'est s'initier Dieu. Par l'ignorance, l'homme est comme squestr de la nature, renferm en lui-mme et rduit se faire un non-moi fantastique, sur le modle de sa personnalit. De l ce monde trange o vit l'enfance, o vivait l'homme primitif. L'homme ne communique avec les choses que par le savoir et par l'amour : sans la science il n'aime que des chimres. La science seule fournit le fond de ralit ncessaire la vie. En concevant l'me individuelle, la faon de Leibniz, comme un miroir o se reflte l'univers, c'est par la science qu'elle peut rflchir une portion plus ou moins grande de ce qui est et approcher de sa fin, qui serait d'tre en parfaite harmonie avec l'universalit des choses. Savoir est de tous les actes de la vie le moins pro-[p. 90] fane, car c'est le plus dsintress, le plus indpendant de la jouissance, le plus objec