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  • Le Bulletin freudien n40Aot 2002

    La traduction mlancolique(sur Paul Celan) 1

    Alexis Nouss

    (105)Le colloque Paul Celan aura lieu dans sa ville natale. Sur linvitation off-cielle, reue de lInstitut franais dUkraine : Tchernovitsi (les Ukrainienscrivent : Chernivtsy ou Tscherniwzi). A la gare de Bucarest, ma premiretape, lemploye me vend un billet pour Cernauti (prononcer : Tsernautsi).Mais dans le train, je rve ma destination Czernowitz. Tchernovits - Cernauti Czernowitz. Ou dans lordre historique : Czernowitz Cernauti Tchernovitsi, selon les langues des souverainets successives. Trois villes ouune ville trois noms ? Palimpseste urbain comme celui que dessine Freud audbut du Malaise. Pas tant mtaphorique pour lui, citoyen de ces terrescacaniennes o les villes, de mme que leurs habitants, changeaient souvent denoms. Il le savait bien : Je suis n Freiberg, en Moravie, une (106)petite villede la Tchcoslovaquie actuelle

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    Prs de la frontire roumano-ukrainienne, vastes plaines dcolores, soleil ple,le train simmobilise pendant deux heures trente. Le long des rails,dinterminables fles dessieux et dtranges pattes daraignes montes surroues. Des paysannes, blondeur des jeunes, les plus ges le fchu sur la tte,proposent par les fentres des ufs et des bouteilles de bire. Un un, les

    1 Publi dans Psychanalyse et traduction : voies de traverse , Etudes sur le texte etses transformations, vol. XI, n 2, 2e semestre 1998, Association canadienne detraductologie.

  • wagons les voyageurs lintrieur, interdit de descendre et daller aux toilet-tes sont hisss par les grues-pattes daraignes et les essieux sont changs. Onmexplique, en roumain-allemand-anglais-ukrainien et par gestes. Les rails desex-rpubliques sovitiques nont pas la mme largeur que les autres paysdEurope. Mesure de prcaution adopte la dernire guerre pour prvenirune invasion ferroviaire des armes hitlriennes. Depuis, tout train entrantdans ces territoires ou les quittant est soumis ce rituel. De lusage politique dela technologie, quoi de neuf ? Mais je me demande : si jen fais un usagemtaphorique, le rituel reprsente-t-il une traduction, ou son contraire ?

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    Lhistoire ne sabsente jamais. Les lieux ignorent le silence des hommes.Demeurent les demeures, lorsque meurent les rumeurs. A Czernowitz, deuxadresses de Celan. Il rsida la premire jusqu quinze ans, en 1935. Il habita la seconde jusquen 1932.

    Des arbres devant la premire maison, 5 rue Wassilkostrasse (aujourdhuiSaksagansky). Sur la faade rose et beige, trop charge, style tournant du sicle,trois plaques plutt kitsch en forme de livres, pour ne pas sy tromper : le lieudun crivain. La seconde adresse, 10 rue Masarykgasse : un petit immeublegris, austre modernit architecturale des annes vingt, similaire tous lesautres de cette rue sans arbres. Pas de plaque, rien. Le dcor est nu, im-personnel, cest--dire sans personne. De l les parents de Celan furent dpor-ts le 27 juin 1942. Quelle plaque, quels mots pourraient dire ce dplacement ?

    Pourtant cest la scne primordiale. Justement elle est la scne du vide, dela disparition. Le lendemain matin quand Paul Antschel revient aprs strecach pendant la nuit, il trouve des scells sur la porte. Ce jours-l, il devientPaul Celan.

    Notes dun journal de voyage, juin 1998S S S

    (107)La scne est vide. Elle met en scne le vide. Loeuvre de Celan le mettra enmots. Des mots pour cette scne vide. Le pome celanien dont les vers tendentde plus en plus la concision notamment par la fragmentation des propo-sitions et des mots sur plusieurs lignes , dont le texte tend de plus en plus labrivet, fait de la page, en loccupant minimalement, cette scne vide.

    Celan la reprsente par les deux volets de son criture : la posie, assurantla fonction dune anamnse 2, et la traduction, activit quil pratiqua tout aulong de sa vie, ds ladolescence. Mais aprs la guerre et la Shoah, la traductionacquiert une fonction spcifque comme mode scripturaire, dbordant le seultransfert inter-langagier pour sattacher pareillement lcriture des pomes.Dans la logique du terme allemand bersetzung la traduction est ce qui faitpasser au del, de lautre ct de lhistoire et de la langue, les deux marques

    2. Voir A. Nouss, Mmoire et survie : une lecture de Paul Celan , Etudes franaises,34, 1, printemps 1998, et Das haus des Vergessens : la posie comme anamnse , Actesdu Colloque Celan de Czernowitz, 1998, paratre.

  • par un trauma condamnant au silence de la mlancolie. La langue peut devenir trangre celui qui la parle et qui na pourtant

    rien dautre en partage. Celan tmoigne dune double csure, celui de lindivi-du par rapport sa langue et celui de lindividu par rapport son co-locuteur,double blessure infige par lhistoire : Elle, sa langue, fut sauvegarde, oui,malgr tout. Mais elle dut alors traverser son propre manque de rponses, duttraverser un mutisme effroyable, traverser les mille tnbres des discoursmeurtriers. 3 Une langue en exil, une langue perdue, comme une mre, com-me une patrie. On ne peut plus faire confance au langage quand celui-ci apermis la parole des bourreaux. Do ce qui passe pour lobscurit de sa posiemais qui nest que lopacit du langage aujourdhui, tel quil est devenu depuisle passage par le gouffre. Do lappel du traduire comme fondamental dulangage. Faire passer au del puisquaussi bien la langue allemande,loriginelle, la non-corrompue, la maternelle, est reste de lautre ct, du ctde lavant. Le deuil de la langue oblige trouver une langue du deuil, qui varendre possible ce travail.

    (108)() je pense que cest depuis toujours une esprance du pome, avecce langage justement, comme si ctait dailleurs non, je ne peux plusutiliser ce mot dsormais, - comme si ctait au nom dun autre qui sait,peut-tre au nom dun tout autre. () Le pome est au plus fort quand ilest au bord de lui-mme ; cest de l quil appelle, mais il ne peut plus sytenir quen sarrachant sans cesse de son dj-plus vers son encore. 4

    De son dj-plus vers son encore , nest-ce pas l, dans ce qucrit Celande la posie aujourdhui, esquisser une phnomnologie du traduire quisarticulerait ce que la psychanalyse nous dit de lAutre ? Si lhistoricit delcriture celanienne une langue daprs le langage claire le processustraductif, cest quune telle potique trouve dans la traduction sa dynamiquemme. Dans la langue perdue et retrouve mais conservant la trace de sa pertese dessine ltre du traduire, esquissant en retour la tension ontologiquedsormais attache au langage.

    Il est cependant un autre deuil dont lexigence savre impossible car luimanque lobjet : la dportation de juin 1942. Il sagit alors de faire le deuil dudeuil, une analyse souvent entreprise dans la critique du corpus littraire de laShoah ou dans les approches psychanalytiques portant sur les enfants dedports 5. Larticulation freudienne entre deuil et mlancolie est ici prcieuse,do je retiendrai le propos suivant : Le complexe mlancolique se comportecomme une blessure ouverte attirant de toutes parts vers lui des nergies

    3. Discours de Brme , dans Pomes (tr. John E. Jackson), Le Muy, Ed. Unes, 1987,p. 16.4. Le Mridien (tr. Jean Launay), Posie, n 9, 1979.5. Sur le lien entre la mlancolie et la barbarie du sicle, voir, entre autres, lesdernires pages de Jacques Hassoun, La cruaut mlancolique, Paris, Aubier, 1995, et JuliaKristeva, Soleil noir, Dpression et mlancolie, Paris, Gallimard, 1987 (ch. VIII).

  • dinvestissement () et vidant le moi jusqu lappauvrir compltement () 6.La mtaphore me retint de son assonance avec un pome de Celan :

    Dein von wachen stiger Traum. / Mit der zwlfmal schrauben- / frmig in sein /Horn gekerbten / Wortspur / Der letzte Sto , den er fhrt. // Die in er senk- /rechten, schmalen / Tagschlucht nach oben / stakende Fhre : // sie setzt / Wund-gelesens ber. Ton rve encornant force de veiller. / Avec son trac de mots / crn(109)dans sa corne / flete douze fois / comme une vis. // Le derniercoup quil donne. // Dans la gorge du jour / verticale et troite, / la traillegaffant / vers le haut : // elle fait passer / ce qui a t lu jusqu enblesser 7.On nous a mis en garde 8 : bersetzen, traduire, est un verbe insparable et

    on ne peut le lire dans le setztber des deux premiers vers. Pourtant, lesyntagme () qui ne saurait en aucun cas se traduire par traduit , passeaussi par-dessus cette impossibilit grammaticale pour faire signe vers latraduction de cette lecture-blessure, passant la frontire vers lautre ct, duct de lautre 9. Faire signe : la stratgie mme de linconscient, fonctionnantuniquement dans ce geste 10, sans jamais arrter sa dynamique dans la produc-tion de signes, dans une quelconque signifcation. Tout le pome semble, parson lexique et ce quil dcrit, voquer des mcanismes psychiques le rve, letrac de mots, le mouvement vers la clart et vers le haut qui se fgureraientdans la traduction comme passage de lautre ct. Elle serait ce qui permet dejouer lappauvrissement mlancolique du moi dont parle Freud, puisque letraducteur sefface dans un premier temps devant lauteur de loriginal lalecture blessante du pome prcit , tout en prservant sa subjectivit, puisquele traducteur produit un texte qui rcuprera ses affects. La mlancolie tantlie la pulsion de mort provoque par une mise mal du narcissisme et une hmorragie libidinale allant jusqu lacceptation dune perte du moi -, latraduction ne serait pas tant la mort de loriginal, au sens de son remplacement,sa substitution, que la mort fantasme du traductant. Pour lcrivain 11, la

    6. Deuil et mlancolie , dans Mtapsychologie (tr. J. Laplanche et J.-B. Pontalis),Paris, Folio Essais, 1986, p. 162.7. Traduction de Elfe Poulain, dans Hans-Georg Gadamer, Qui suis-je et qui es-tu ?Commentaire de Cristaux de souffe de Paul Celan, Arles, Actes Sud, 1987, p. 80. Voiraussi la traduction de Michel Deguy et Jean Launat dans Po&sie, n 9, 1979, p. 42. La