La Mort Aujourd'Hui

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  • 7/28/2019 La Mort Aujourd'Hui

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    Basarab Nicolescu (Ed.)

    LA MORT AUJOURDHUI

    2012

    Basarab Nicolescu

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    SOMMAIRE

    Michelle Nicolescu,Au seuil du mystre

    Adonis,Mourir

    Horia Badescu, Chants de vie et de mort

    Michel Cazenave,La mort, le sacrement

    Olivier Germain-Thomas,Eros et Thanatos

    Jean-Yves Leloup, Vers un art de vivre et de mourir en paix

    Jean-Paul Bertrand, La mortUne proposition rvolutionnaire permanente

    Dominique Dcant,Actualit de la mort dans la vie psychique

    Patrick Paul,La mort dans la phnomnologie des rvesLa question de la subjectivit et des

    niveaux de Ralit

    Hlne Trocm-Fabre, Les mots forgent notre regard sur le mourir

    Jean-Yves Lefvre,La mort fait partie de la vie

    Maurice Couquiaud,La mort aujourdhui peut-tre

    Franois Vannucci,Le physicien et la mort

    Richard Welter,La mort, la vie et la conscience attentive

    Ren Berger,Les mtamorphoses du mourir aujourdhui

    Jean Bis,Mort et spiritualitDe la mort aujourdhui lternel Aujourdhui

    Alain Santacreu,La mort devant soi

    Sylvie Jaudeau,Aperus sur les sciences de la mort

    Lama Denys,Apprendre la mort pour mieux vivre

    Ren Barbier, La recherche, lducation, et le sentiment de la mort: rflexions dans lesprit de

    Krishnamurti

    Pablo Sobrero et Andreu Sol, Un immense chagrin anthropologique

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    Corin Braga, Les eschatologies superposes de la mythologie irlandaise

    Charles-Henri Rocquet,La mort aujourdhui

    Magda Carneci,Requiem

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    UN MYSTERIEUX PHENOMENE1*

    Michelle Nicolescu

    15 aot 2001

    MdS est dcd le 4 aot 2001, un samedi matin, vers 10h, Beauprau.

    *+ Nous arrivons Beauprau le dimanche 5 aot, vers 16h, et nous avons la chance darriver

    un moment o il ny a pas de monde. *+ Devant la porte de la chambre de MdS, deux jeunes

    femmes sont assises. Elles ouvrent la porte pour nous faire entrer : deux personnes sont dj

    prsentes qui vont sortir. Je me dirige vers la gauche du lit derrire B., puis, ds que les deux

    personnes sont sorties, je vais sur la droite masseoir sur une des deux chaises prs de lange en

    marie. D. sassoit au pied du lit. B. reste debout.

    Aprs un certain temps je peux poser le regard calmement vers le visage de MdS. Il est calme,

    un lger sourire semble sesquisser de ses lvres ; une barbe blanche de quelques jours recouvre son

    menton. Il est habill dune chemise indienne blanche. Ses mains sont croises sur son ventre dans la

    posture traditionnelle.

    Jessaie de me concentrer sur le visage de MdS. Ma respiration est de plus en plus lgre,

    suspendue. Cependant, des milliers de penses dferlent dans ma tte et, en essayant de les chasser,

    *Extraits du journal tenu de 1978 jusqu sa mort par Michelle Nicolescu, dcde le 28 octobre 2005. Les nomsont t remplacs par des initiales.

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    elles reviennent de plus en plus fortes *+ Quand ces penses affluent trop nombreuses dans ma

    tte, je marque un temps darrt en regardant tout autour, sans bouger la tte ; seuls les yeux

    absorbent les dtails de la pice et font pntrer dans mon me les impressions du lieu : le mur

    dlav au dessus de MdS, le visage immobile de B., les mains de MdS, sa barbe, ses lvres, le dessus

    du lit, lange marie que jaime beaucoup *+

    Et puis soudain, en regardant le corps de MdS, une respiration forte et rgulire se fait

    entendre. Jouvre les yeux (je dis bien les yeux et non les oreilles) pour fixer la cage thoracique de

    MdS, puis son visage. Il me semble dormir, prt sveiller, mais aucun mouvement nest

    perceptible. Je regarde alors tout de suite B. et je me concentre sur sa respiration ; mais le son

    rgulier qui continue toujours emplir la chambre nmane pas de lui. B., qui peut avoir une

    respiration bruyante, semble ce moment-l peine respirer : aucun son, ni aucun mouvement

    travers son costume noir, ne sont perceptibles. Il semble en suspens, comme MdS.

    Mes yeux sont grand ouverts et, comme si jobservais le droulement dun rve, mon regard va

    alternativement de MdS vers B. Mais le son de la respiration continue : le rythme pntre

    entirement dans mon corps et mon regard continue daller et venir de MdS B., mais plus

    calmement. Je suis dans un tat dabsorption totale des impressions. Je vis pleinement en moi cette

    respiration et enfin toutes les penses ont disparues. Il ne reste que ce rythme qui dure.

    Mon regard slargit, car je suis bien oblige de croire cette respiration.

    *+ A plusieurs reprises il me semble que MdS bouge, respire, ouvre les yeux mme. Alors mon

    regard se fixe fortement sur MdS mais ne peut constater rellement aucun mouvement.

    La respiration pourtant continue. Mon cur cherche dsesprment do peut provenir ce

    son, car peu peu je ralise lextrme mystre de ce phnomne et quelque chose en moi refuse dy

    croire et essaie de trouver une origine, une explication.

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    Je fixe donc encore plus profondment, de mon regard, le son de cette respiration. Il est bien

    en direction de MdS et semble envelopper tout son corps, un corps beaucoup plus large qui dpasse

    son corps terrestre. Un corps pratiquement aux dimensions de la chambre et dont le cur serait le

    corps terrestre de MdS, un corps nous englobant tous les trois en nous imprgnant, quant moi, de

    sa lumire et de sa bont.

    A deux reprises le bruit de la respiration reprend fortement son souffle. Mon regard atterr se

    dirige vers B., mais, nouveau, aucun signe que ce bruit provienne de lui. Il est toujours aussi

    immobile et sa respiration semble arrte.

    *+ Je suis en tat de gratitude pour ce moment.

    B. bouge et se dirige vers MdS pour le toucher une dernire fois. Il sort. Je fais un dernier signe

    vers MdS et nous le suivons.

    *+ Dans la voiture jose parler de la respiration que jai entendue. A ma grande surprise, D. dit

    quelle a entendu la mme respiration. Je croyais toujours en fait un phnomne dhallucination

    Puis B. parat trs intress et nous dcrit lexercice quil a fait dans la chambre. Il a concentr sa

    respiration et la faite circuler de MdS lui ; lui seul pourra dcrire vraiment cet exercice de

    respiration circulaire. Sa propre respiration sest pratiquement arrte. *+ B. pendant son exercice

    na pas entendu le son de la respiration : il sentait que MdS respirait travers lui.

    Je sais que ces instants resteront gravs jamais dans mon me.

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    MOURIR

    Adonis

    Commencer implique finir . Cest la loi de la nature. Le problme, sil y a un, nest pas

    dans la fin. Il est plutt dans le commencement, dans la naissance, dans la vie, et non pas dans la

    mort. Surtout que la mort est commune et quelle est, de ce fait, banale.

    La vision monothiste de lhomme et du monde a transform la mort en problme, une fois

    quelle la idologise. On peut dire que cest cette vision qui a cr la mort en la considrant

    comme un pont vers une vie mta-naturelle. Ainsi, elle la exile de la sphre de la nature celle de

    la culture. Elle est devenue une partie intgrante dune culture fonde sur la foi en Dieu unique et

    transcendantal. Cette culture prcise que lhomme qui meurt ira lun de deux lieux dans un ciel

    imaginaire : le Paradis ou lEnfer.

    La vision monothiste a condamn la vie relle en promettant une autre vie, soi-disant plus

    heureuse et ternelle. Elle a dform lide de la vie sur la terre en dformant lide de la nature, de

    la mort et de lhomme lui-mme. Ltre humain a perdu ainsi son essence et il a perdu la vie.

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    Tuer, selon la vision monothiste, cest tuer au nom de Dieu. Lhomme est possd, enchan,

    par cette vision. Il est assujetti elle au nom dune libert venir avec la mort. Il est devenu

    moyen au lieu dtre la suprme et lultime fin.

    Pour accder au paradis, lhomme se trouve men tuer pour Dieu. Si tu aimes Dieu, tu dois

    tuer son ennemis , le non-croyant. Dieu est devenu un seigneur absolu guidant son arme

    contre ses ennemis . Ainsi le crime se sacralise et se divinise.

    La culture, dans cette optique, est essentiellement une culture de mort, et non pas de vie.

    Comme si elle prchait que lhomme est cr pour tuer lhomme. Ce qui se droule en Palestine,

    Bagdad et dans le monde de lIslam, illustre le massacre divinis et perptuel, et ce nest quune

    variation dune histoire longue, tragique et inhumaine.

    Pour redevenir lhomme libre, linstar de la nature, il faut se librer radicalement de la vision

    monothiste. Pour penser tout court, il faut sen librer.

    A partir de cette libration, on pourrait comprendre pourquoi lhomme monothiste ne cesse

    de tuer la vie, ne cesse de se tuer et tuer lautre, alors que tout doit tre pour lhomme, pour sa vie,

    et pour son bonheur.

    Non, ce nest pas Dieu qui est mort, dans notre modernit. Celui qui est mort est lhomme lui-

    mme.

    Homme, lve-toi !

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    MOURIR

    Adonis

    Commencer implique finir . Cest la loi de la nature. Le problme, sil y a un, nest pas

    dans la fin. Il est plutt dans le commencement, dans la naissance, dans la vie, et non pas dans la

    mort. S