LA MORALE ET LA LANGUE FRANÇAISE - ASMP: · PDF filel’histoire de la langue...

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  • LA MORALE ET LA LANGUE FRANAISE

    Rapport de lAcadmie des Sciences morales et politiques

    sous la direction de

    Grald Antoine

    Rapporteur gnral : Jean-Paul Clment Rapporteurs :

    des origines 1500 : Genevive Hasenohr et Nathalie Koble XVIe-XXIe sicles : Anne Auchatraire et Agns Steuckardt

    LE PRESENT RAPPORT A ETE EDITE PAR LES PRESSES UNIVERSITAIR ES DE FRANCE

    DANS LA COLLECTION DES CAHIERS DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES EN OCTOBRE 2004

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  • Ont collabor cet ouvrage Grald Antoine , membre de lInstitut, agrg de grammaire et docteur es lettres, a enseign lhistoire de la langue franaise en Sorbonne. Il a dautre part cr lAcadmie dOrlans-Tours et travaill auprs du Ministre de lEducation nationale, puis du prsident de lAssemble nationale.

    Jean-Paul Clment, correspondant de lInstitut, prsident de la Socit de Chateaubriand, directeur de la Maison de Chateaubriand. Anne Auchatraire , agrge de philosophie, ancienne lve de lEcole Normale Suprieure. Genevive Hasenohr, membre correspondant de lAcadmie des Inscriptions et Belles Lettres. Nathalie Koble, agrge de lettres modernes, archiviste palographe, matre de confrences lEcole Normale Suprieure. Agns Steuckardt, ancienne lve de lEcole normale suprieure Fontenay-Saint-Cloud, agrge de Lettres classiques, docteur en Sciences du langage, matre de confrences luniversit de Provence. RETOUR AU SOMMAIRE

  • AVERTISSEMENT Deux difficults se sont rencontres sur notre route. Le lecteur risquant de les prouver

    son tour, mieux vaut l'en prvenir ds le dpart. L'une tient aux circonstances : un premier tandem de chercheurs n'ayant pu, faute de

    loisirs,, nous accompagner jusqu'au bout, un second dut prendre le relais. Il en rsulte quelques variations d'criture, voire de contenu entre les chapitres. Mais au fait, en ces temps de standardisation, la diversit peut tre une source d'agrment.

    L'autre difficult, plus srieuse, tient lorganisation interne de l'ouvrage. Le refus de l'

    esprit de systme a peut-tre t pouss trop loin, et la logique est loin de rgner en matresse absolue sur l'ordonnance des chapitres.

    Vingt mots-cls du vocabulaire de la morale ont t retenus. Voici le schma de

    distribution qui a prsid leur mise en place. Empirisme et rationalit s'y conjuguent : I Un quatuor trs uni : droiture, honneur, mrite vertu. II Quatre couples de termes apparents : morale-thique ; droit-devoir ; justice-

    quit ; confiance-fidlit. III Deux couples antithtiques : tolrance-fanatisme ; mmoire (devoir de)-

    opportunisme. IV Une triade moins homogne : lgitimit-responsabilit-sanction. V Un moyen toutes fins : ambition.

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  • SCIENCES MORALES ET LANGUE FRANAISE

    Morale et langage sont des sciences particulires mais universelles Pascal, Penses, n613

    Il est des sujets qui s'imposent la fois parce qu'ils importent en eux-mmes et parce qu'ils

    occupent le premier rang sous les feux de l'actualit. Celui qui nous intresse ici appartient sans nul doute cette catgorie privilgie. Il lui appartient, et mme triplement, par chacun de ses composants. Qui n'est prt le reconnatre aujourd'hui, aprs une trop longue priode d'incertitude : si la survie de l'humanit au XXIe sicle exige la sauvegarde et la restauration de biens matriels proprement lmentaires : air, eau, ressources minrales, vgtales et animales, elle exige tout autant, sinon d'abord, la sauvegarde et la restauration - voire l'inventive rcration de biens moraux - de valeurs thiques, comme on dit prsent : l'intgrit spirituelle de l'homme est pour le moins aussi gravement menace que son intgrit physique. Voil pour le premier volet du diptyque sciences morales ou morale tout court.

    Quant la langue franaise , qui n'est pas seulement notre langue, il ne se passe pas de

    semaine sans qu~un ou plusieurs livres, articles ou colloques soient consacres, cinq sicles aprs Joachim du Bellay, sa dfense et son illustration.

    Cependant, il y a plus encore : par le fait, le thme du prsent rapport ne comprend pas deux,

    mais trois termes, le troisime ft- il rduit une simple conjonction : et . Sous ses apparences de mot-outil (comme l'appellent les linguistes) se cache la cl de l'ensemble des problmes en cause : et n'est sans doute qu'un outil - mais un outil de relation, et dans le cas prsent charg de mettre en rapport morale et langue (franaise). Afin de rendre plus manifestes le poids comme le sens de ce rapport, qu'il me soit permis d'inscrire cte cte deux citations que spare peu prs un demi-millnaire. Elles sont d'une porte capitale et confrent notre entreprise sa pleine lgitimit.

    Montaigne, dans l'Apologie de Raimond Sebond, hasarde cet aphorisme qui, de prime abord,

    peut dcontenancer : La plus part des occasions des troubles du monde sont grammairiennes . Le pote Jo Bousquet, sur son lit de souffrances (la guerre de 1914-1918 l'avait jamais bless), ne craint pas, pour sa part, de proposer cet axiome, lui aussi surprenant la premire lecture, mais on ne peut plus pntrant la seconde : le langage n'est pas contenu dans la conscience, il la contient .

    Donner un sens plus pur aux mots de la morale L'une et l'autre formules s'appliquent de manire flagrante au domaine des concepts et des

    termes moraux. Chacun de ceux-ci, rod par un trop long et frquent usage, y a perdu de sa clart originaire et trop souvent suscit, pour reprendre les mots de Montaigne, des occasions de troubles . Songeons par exemple au premier terme de la trinit morale sur quoi se fonde notre Rpublique et relisons son propos les inquitantes analyses de Paul Valry. Leur titre soi seul traduit l'essentiel : Fluctuations sur la Libert . Et que dire des toutes premires lignes :

    Libert : c'est un de ces dtestables mots qui ont plus de valeur que de sens, qui chantent

    plus qu'ils ne parlent; qui demandent plus qu'ils ne rpondent ; de ces mots qui ont fait tous les

  • mtiers, et desquels la mmoire est barbouille de Thologie, de Mtaphysique, de Morale et de Politique ; mots trs bons pour la controverse... (Valry, uvres, Ed. Pliade, t. II, p. 951-969 )

    Face la libert , prilleusement partage en effet entre mtaphysique, morale et

    politique, et toujours titre d'exemples (pris demi hors de la liste retenue dans ce premier volume), pourquoi ne pas ranger le couple raison justice qu'ont choisi de faire voisiner, sur un mode galement incisif et cruel, La Fontaine et Pascal ? - Ce dernier, dans la mme Pense ( Imagination ), nous invite rflchir sur l'authentique signification de cette plaisante raison qu'un vent manie et tous sens , puis aussitt aprs sur cette non moins plaisante justice que les magistrats dguisent sous leurs robes rouges, leurs hermines dont ils s'emmaillotent en chats fourrs : ah ! il en irait d'autre sorte, s'ils avaient la vritable justice .

    De manire trangement parallle, le bon La Fontaine, coup sr plus ami de la vrit

    que de la bont, n'a pas craint de faire voisiner ces deux distiques : La raison du plus fort est toujours la meilleure : Nous l'allons montrer tout l'heure et Selon que vous serez puissant ou misrable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. Le premier de ces deux constats dsabuss non dpourvus de cynisme (comment peut-on

    encore parler de la morale des Fables ?) ouvre un apologue qu'on nous fit apprendre ds notre plus jeune ge. Le second sert de clausule aux Animaux malades de la peste : il nous enseigne que la peste la plus mortelle dont nous sommes tous frapps est au bout du compte l'injure faite la morale vritable par la fausse justice des hommes. Rien depuis lors n'a chang : tel jugement de cour tout rcent s'applique faire, en ses attendus, un soigneux dpart entre deux registres trangers l'un l'autre : le moralement blmable et le judiciairement punissable . Tout se passe ds lors comme si Justice et Morale devaient tre disjointes avec grand soin.

    Cette morale assidment propose par notre grand fabuliste, dont le temps prsent a

    rajeuni l'nonc sans altrer son esprit, suffirait nous inspirer une premire dmarche : pourquoi ne point procder l'inventaire, au moins global, des modes d'emploi et des valeurs de ce terme morale, envisag non pas en soi mais dans le tissu des diffrents ordres de discours, dans la varit des poques et des situations, en s'en tenant pour commencer la langue franaise ? - Montaigne encore, dans l'Apologie de Raimond Sebond dj cite (Montaigne, Essais, Ed. Pliade, p. 651 ), avait form ce souhait. Il se bornait (si l'on peut dire) l'Antiquit grecque et romaine et aux ouvrages de philosophie; il disait murs plutt que morale , mais l'insistance, la singulire ferveur en mme temps que la prcision du propos sont telles qu'il peut nous servir de sr garant :

    combien je desire que, pendant que je vis, ou quelque autre, ou Justinus Lipsius, le plus

    savant homme qui nous reste (... ), eust et la volont et la sant, et assez de repos pour ramasser en un registre, selon leurs divisions et leurs classes, sincrement et curieusement, autant que nous y pouvons voir, les opinions de l'ancienne philosophie sur le sujet de notre estre et de nos murs, leurs controverses (... ). Le bel ouvrage et utile que ce seroit !

  • Commenons par Morale ! Le lecteur trouvera, sous la premire rubrique du prsent rapport, ramasss en un registre ,

    les usages types du mot de morale et de son homologue plus courant depuis Aristote chez les philosophes et les thoriciens : thique . Trs loin de viser si peu que ce soit l'exhaustivit - il y faudrait toute une vie riche du repos auquel aspirait Montaigne ! ce registre voque cependant, selon leurs divisions et leurs classes , les