La Catharsis impensable. La passion dans la théorie classique de la ...

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    Tony Gheeraert, La Catharsis impensable. La passion dans la thorie classique de la tragdie et samise en cause par les moralistes augustiniens , Etudes Epitm, n 1 (2002). Toute reproduction, mmepartielle, interdite sans autorisation.

    6.

    La Catharsis impensable. La passion dans la thorie classique de latragdie et sa mise en cause par les moralistes augustiniens.

    Tony GHEERAERTUniversit de Rouen

    INTRODUCTION

    Dans les annes 1630, Richelieu, dsireux d'assurer le rayonnementdes arts et des lettres, encourage l'Acadmie franaise, qu'il protge depuis1636, tablir les conditions d'une purification du thtre. L'objectif de cetterforme est de transformer un divertissement grossier jug indigne du publiccultiv, en un salutaire instrument de la morale publique, utile tous, etacceptable par les yeux les plus chastes1. Le projet est ambitieux: il vise lgitimer le thtre pour lui donner une place de choix dans la cit, et enfaire un symbole du "modle franais" que le Cardinal-ministre cherche promouvoir. Ainsi, la scne franaise retrouverait la grandeur et la dignit duthtre antique. L'impulsion tait donne: le classicisme allait sortir de cetterflexion thorique, qui s'imposa progressivement. L'difice de la doctrineclassique est pleinement achev lorsque Boileau la rsume dans l'Artpotique en 16742.

    Cette entreprise est un succs. Le thtre parvient acqurir larespectabilit: les salles de spectacle cessent d'tre des coupe-gorge, et lesauteurs, Corneille compris, acceptent bon gr mal gr de jouer le jeu del'Acadmie et du pouvoir 3. Mais curieusement, c'est prcisment au momento le thtre subit ce processus d'assainissement qu'il subit les plus violentsassauts. Les coups les plus vigoureux sont ports par cette partie de l'Eglisede France attache la tradition augustinienne, dont Port-Royal constitue lefer de lance. Ces thologiens et ces moralistes dnoncent la vanit de cetterforme. Selon eux, le thtre est par essence un divertissement coupable, et

    1 Voir Jacques Schrer, La dramaturgie classique en France, Paris, Nizet, 1959.2 Voir Ren Bray, Formation de la doctrine classique, Paris, Nizet, 1927.3 Corneille se soumet Richelieu lors de la querelle du Cid. Voir Armand Gast, La querelledu Cid, Paris, 1898.

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    restera toujours un pch mortel.Sur quoi se fonde cette obstination? En fait, les moralistes partagent la

    mme analyse esthtique que les doctes: pour tous, le plaisir qu'on prend authtre est le fruit des "passions", c'est--dire des motions violentes que lespectacle excite dans notre me4. En revanche, les augustiniens ne font pasconfiance dans les mcanismes de rgulation censs convertir l'motionesthtique en profit moral; le premier de ces mcanismes tant lamystrieuse catharsis, dont Aristote parle dans le chapitre VI de sa Potique.

    Je me limiterai la tragdie, genre sur lequel portait tous les effortsdes thoriciens, et les plus virulents assauts des moralistes5. Dans un premiertemps, j'essaierai rapidement de montrer comment les critiques identifientpassion et plaisir, tout en accordant l'agrment avec la ncessitd'dification. Puis j'essaierai de montrer que la question de la passion est augalement au centre de la critique augustinienne du thtre: les augustinienss'appuyent sur les propres discours des doctes pour dmontrer la vanit de larforme. Dans la mesure o l'excitation des passions est inhrente au projetdu dramaturge, la finalit mme du genre thtral implique des dsordres quichappent toute tentative de rcupration d'ordre rationnelle, et conduisent la folie individuelle et la dislocation sociale. Mais ces mmesaugustiniens, fins lettrs, ne souhaitent pas entrer en guerre avec toute formede posie, mme dramatique. Leur projet est plutt de fonder l'esthtique enfaisant l'conomie de la notion de passion.

    I - "DES TOURMENTS AGRABLES ": LES LARMES DU PLAISIR

    Le pote tragique propose au spectateur de venir chercher au thtreun plaisir. Mais paradoxalement, ce plaisir prend la forme d'un dsordre,d'une souffrance, d'une folie heureuse. L'panchement des larmes est lafois le vhicule et le symptme de ce plaisir-tourment qui constitue le but dela tragdie. Je m'appuierai sur des passages de Racine, de Corneille, de LaMesnardire6, de Chapelain7 et du Pre Ren Rapin 8.

    4 Furetire consacre plus d'une page de son Dictionnaire (1690) la dfinition de la passion.On peut retenir: "Passion, en morale, se dit des diffrentes agitations de l'me selon les diversobjets qui se prsentent ses sens. [...] Passion se dit aussi, en rhtorique, en posie, enpeinture et en musique, de l'art d'exciter ou de reprsenter les passions. Un orateur vhment,un pote dramatique, tchent d'exciter la passion dans l'esprit de leurs auditeurs".5 Le mot de "comdie" sous leur plume ne doit pas tromper: il signifiait pice de thtre engnral (songeons la "Comdie franaise").6 Jules Hippolyte Pilet de La Mesnardire tait un membre de l'Acadmie charg parRichelieu d'crire une Potique, en attendant que ne paraisse la Potique de l'Acadmie, quine vit d'ailleurs jamais le jour.

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    Tony Gheeraert

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    A. "PLAIRE ET TOUCHER": LE CLASSICISME, ESTHTIQUE DE LAPASSION

    On continue souvent de prsenter le classicisme comme uneesthtique des rgles, de l'ordre et de la mesure. Certes, le discours thoriqueattend de l'auteur qu'il soit matre de son ouvrage, et qu'il rende des comptes la fois la "raison" et la Potique d'Aristote. Mais on n'exige pas duspectateur la mme rflexion laborieuse, bien au contraire: c'est seulementdans la drive et le trouble de l'me qu'il pourra goter le pome qu'onreprsente devant lui9.

    1) Le dramaturge: "sang-froid et jugement"

    On se souvient des mots de Boileau sur la raison:

    Aimez donc la raison; que toujours vos critsEmpruntent d'elle seule et le lustre et le prix.10

    Du point de vue du crateur, le pome dramatique est un "ouvrage del'esprit" concert et entirement ordonnable la raison. Les valeurs dejugement et de travail sont valorises aux dpens du gnie et de l'inspiration.Rapin crit:

    Il y a quelque chose de divin dans le caractre du pote: mais il n'y a riend'emport et de furieux. Car quoiqu'en effet le discours du pote doive enquelque faon ressembler au discours d'un homme inspir: il est bontoutefois d'avoir l'esprit fort serein, pour savoir s'emporter quand il faut, etpour rgler ses emportements: et cette srnit d'esprit, qui fait le sang-froid et le jugement, est une des parties les plus essentielles du gnie de laposie, c'est par l qu'on se possde.11

    7 Jean Chapelain est lui aussi un membre de l'Acadmie. Bien vu du pouvoir, il fut charg derdiger la liste des auteurs mritant d'obtenir des pensions, s'attirant par l bien des inimitis,en particulier celle de Boileau.8 Le Pre Rapin un jsuite, ami de Boileau et Racine.9 John D. Lyons distingue le "sujet thorique" du "sujet esthtique". Voir son article "Ledmon de l'inquitude: la passion dans la thorie de la tragdie", in XVIIe sicle, 1994, 185, p.788-798.10 Nicolas Boileau, Art potique, [1674], Cobourg, G. Sendelbach, 1874, v. 37-38.11 Ren Rapin, Rflexions sur la Potique de ce temps, [1674], ed. E.T. Dubois, Genve,Droz, 1970, Premire partie, chapitre V, p. 17.

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    L'ouvrage classique est trs prcisment codifi. La formulation exhaustivedes "rgles" fournit aux dramaturges des outils srs, grce auxquels leurspices chappent au dsordre et au hasard qui rgnait avant la granderforme des annes 163012. Une grande partie du travail des thoriciens, etmme des dramaturges, consiste "rduire la posie en art", en tchn. Ils sefondent sur Aristote, mais aussi et mme surtout sur ses commentateursitaliens et hollandais, pour percer le secret des rgles.

    Cela ne signifie pourtant pas que du travail du pote soit exclue toutedimension subjective:

    Il est croyable que les Grecs, et les autres Dramatiques dont nousadmirons les ouvrages, les ont arross de leurs larmes dans les endroitspitoyables qui nous arrachent des pleurs [...]. Si [le pote] n'a l'espritpntrable, et l'imagination sensible l'atteinte des passions, il ne russirajamais dans l'efficace du langage.13

    Mais les mouvements du moi crateur n'interviennent que pourvrifier l'efficacit de l'ouvrage, et non comme source de la cration. Il seraitanachronique de lire dans les pleurs du dramatuge une prfiguration de laconvention romantique du pote sincre qui s'panche librement ("Ah!frappe-toi le cur..."): l'uvre reste sous contrle de l'instance du jugementet de la science rhtorique. L'crivain sait toujours pleinement ce qu'il fait.

    Mais son but n'est pas de construire une uvre transparente,satisfaisant les rgles de la raison: ces rgles ne sont que les outils d'unedrive.

    2) Le spectateur: une "courte fureur"

    La perspective spculative qui prside la cration est le propre del'auteur et de son critique, pas du spectateur.

    a) La loi du plaisir

    Cette uvre, labore dans la srnit d'un jugement souverain, n'estpas destine tre contemple de faon dtache et extrieure par lespectateur. Il est inutile et mme pernicieux de rechercher dans le spectaclel'application des prceptes d'Aristote ou de Chapelain. Le type d'adhsion

    12 Avant les annes 1630, crit J. Schrer, "nulle rigueur dans l'agencement des intrigues,gure souci de vraisemblance, nulle proccupation d'quilibrer les actes", op. cit., p. 427.13 Jules Hippolyte Pilet de La Mesnardire, Potique, Paris, Sommaville, 1640, p. 397.

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