La Baule, et puis apr¨s

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  • I J.-E BAYART

    La problmatique de la dmocratie en Afrique noire

  • DMOCRA TIE

    sont parvenus se dpartir depuis une dizaine dannes de leur rputation de protecteur des rgimes autoritaires les plus contesta- bles en sachant modifier leur politique lgard de Hati, des Phi- lippines, du Chili, notamment, et, plus rcemment, du Zare et du Liberia. En outre, la polmique dclenche en France en 1990 par les dclarations de M. Chirac sur linadaptation du multipartisme aux ralits africaines est un phnomne assez neuf. I1 suggre que lopinion publique nest peut-tre plus aussi inmerente cette ques- tion que dans le pass, grce en particulier au mouvement repr- sentant les jeunes, immigrs ou dorigine immigre. La politique africaine de la France dans le domaine des Droits de lhomme peut devenir une ligne de clivage entre la droite et la gauche, par rap- port laquelle le Prsident de la Rpublique et le gouvernement devront t tou tard prendre position, sous peine de se voir svre- ment critiqus.

    Mme si lon peut tre sceptique sw les possibilits relles dune dmocratisation durable des socits politiques subsahariennes, la France se doit de tenir un discours clair en la matire. Or, la pro- blmatique de la dmocratie en Afrique noire ne peut tre com- prise quen termes historiques, ne serait-ce que parce quelle est peque de la sorte par les Africains eux-mme et que sa mise en uvre effective est conditionne, au moins en partie, par des ant- cdents, aussi peu encourageants soient-ils.

    Les racines coloniales de lautoritarisme

    Les pratiques autoritaires, lchec de la greffe de la dmocratie librale en Afrique noire ne renvoient pas la persistance dune culture traditionnelle dont la dfinition est au demeurant impossi- ble, mais bel et bien au moment colonial et la reproduction de son hritage au lendemain de lindpendance. Les Africains en ont une conscience aigu, qui citent volontiers les abus du travail forc, le style de commandement de ladministration franGaise, ou ses mani- pulations lectorales. Mais les enseignements de lhistoire et de la science politique corroborent dune certaine manire leur perception.

    La corrlation entre le multipartisme et le tribalisme a toujours t beaucoup plus complexe que lide que lon sen est fait en France. Tendancielle, elle na jamais t absolue, ainsi que lont montr de nombreuses tudes de sociologie lectorale, par exem- ple au Nigeria. En ralit, le multipartisme laisse apparatre au grand jour le phnomne majeur de la vie sociale en Afrique noire, que le rgime du parti unique connat aussi mais quil dissimule mieux au regard de lobservateur tranger : savoir le dchanement des luttes factionnelles, qui (( parasitent )) non seulement les institutions

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  • politiques mais aussi les administrations publiques, les syncicats, les chefferies dites traditionnelles, les entreprises et jusquaux Eglises chrtiennes ou aux confrries islamiques. Or, les diffrentes eth- nies - pour autant que ce terme veuille dire quelque chose, comme nous allons le voir - se partagent systmatiquement entre plusieurs entrepreneurs politiques rivaux. I1 ny a jamais adquation parfaite entre appartenance ethnique et adhsion politique. De ce point de vue, les interprtations (( tribalistes )) du politique en Afrique noire, qui se parent volontiers des vertus de lexpertise et de Irudition, sont dangereusement simplistes, ne serait-ce que parce quelles lais- sent dans lombre des clivages historiques ou sociaux plus fins mais autrement plus significatifs.

    Mme lorsquelle est reprable, la corrlation entre conscience ethnique et adhsion politique ne sinscrit pas dans la continuit dune (( tradition africaine 1) dfinie de manire atemporelle, mais dans celle du moment colonial. Historiens et anthropologues ont en effet dmontr ces dernires annes que lAfrique prcoloniale ntait pas constitue en ethnies closes sur elles-mmes mais en cha- nes de socits pluriethniques et en troite interdpendance. La cris- tallisation de la plupart des identits ethniques contemporaines tait trs rcente et indissociable de la construt+on dun champ tati- que largi par le colonisateur : celui de 1Etat-nation. En dautres termes, lethnicit nest pas la contraire de ltat moderne mais fait systme avec lui ; elle nest pas forcment contradictoire avec lint- gration nationale mais est un mode daccs ses bnfices mat- riels ; elle nquivaut pas la persistance de la tradition mais au partage des ressources de la modernit.

    I1 faut dailleurs souligner que ces conclusions des historiens et des anthropologues africanistes rejoignent celles auxquelles sont parvenus dans le mme temps leurs collgues spcialistes de lInde ( propos des identits religieuses) et de lURSS ( propos des natio- nalits). Les identits dites primordiales sont de f?brication rcente et appartiennent la modernit de ces diffrents Etats ; il est assez vain denvisager un projet politique reposant sur leur radication volontariste, plutt que sur leur rgulation institutionnelle, par exem- ple par le biais du multipartisme.

    La thmatique du chef, qui constitue un dispositif majeur de lautoritarisme postcolonial, sur le mode prsidentialiste, est elle aussi, pour lessentiel, dorigine coloniale. Dans de nombreux cas, la chefferie dite traditionnelle )) a t construite de toutes pices par le colonisateur, notamment dans le contexte des socits ligna- gres acphales. De plus, sous le rgime colonial, la chefferie sest illustre par ses abus, soit parce que, de tradition rcente, elle ne disposait pas des institutions dlibratives qui auraient pu en limi- ter les excs, soit parce que le soutien de ladministration a per- mis ses dtenteurs de sautonomiser par rapport aux conseils de

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  • notables qui les assistaient et les contrelaient. Enfin, la plupart des oripeaux et des symboliques de la chefferie - quelle quait t son anciennet ,relle - sont des (( traditions inventes )) lors de la colo- nisation, par exemple partir du rpertoire monarchique victorien en Afrique anglophone ou de la problmatique pastorale du (( peu- ple troupeau )), du (( peuple enfant )) dans les pays de mission catholique.

    En dernier lieu, la thmatique du (< dveloppement )) et de sa mise en oeuvre autoritaire par une bureaucratie qui prtend au monopole de la modernit est elle aussi indissociable de cette problmatique pastorale du pouvoir. Elle est lhritire directe du projet autoritaire de la (( mise en valeur coloniale )) et du style de commandement de ladministration europenne de lpoque. Les techniques coercitives de celle-ci ont dailleurs t largement maintenues (discours intimi- dateur, travail obligatoire sous lappellation pompeuse de (( linves- tissement humain )), dtention arbitraire, chtiments corporels).

    Lide neuve de la dmocratie

    Nanmoins, de ce rapport organique entre moment colonial et autoritarisme postcolonial, on ne peut dduire ni une caractrisa- tion (( dmocratique )) des socits prcoloniales, ni une dfinition (( prcoloniale )) de la dmocratie africaine contemporaine. De nom- breux thoriciens du parti unique (et non des moindres : Nyerere, Kenyatta, Senghor) sy sont pourtant essays en prtendant recons- tituer au sein dinstitutions politiques monolithiques la pratique sup- pose

  • J.-E BAYART

    quemment une diffrenciation institutionnelle pousse, soit sous la forme dune pluralit dinstances reprsentatives et dlibratives, soit sous la forme dune coexistence de deux types de hirarchie au sein dune mme formation politique (par exemple, matre de la guerre et matre de la pluie, ou seigneurs du ciel et seigneurs de la terre, pouvant notamment correspondre au clivage entre lite allogne con- qurante et lite autochtone conquise). De ce point de vue, les soci- ts anciennes taient organises de manire pluraliste (ou tout au moins plurale) et pouvaient tre pourvues de directions politiques bicphales ; ladage selon lequel (( il ne peut y avoir deux crocodi- les mles dans un mme marigot )), repris ad nauseam par les ide; logues des rgimes de parti unique et par leurs thurifraires occi- dentaux, est un bel exemple de

    Dautre part, dans un contexte de faible pression dmographi- que, de grande disponibilit des terres arables et de lgret des techniques agraires, la hite (i.e. lexit option) constituait une rponse possible et praticable aux exactions du pouvoir; de pair avec la sorcellerie, elle contribuait ce quun anthropologue franais a heu- reusement nomm le (( mtabolisme de la prdation )). Limportant, cet gard, est de bien saisir combien lAfrique noire - lexcep- tion thiopienne prs - sest ainsi distingue de la (( grande tradi- tion tatique )) de lEurope et de lAsie en vitant toute forme extrme de centralisation politique et de surexploitation conomi- que. Envisage sous cet angle, la question dmocratique se pose en effet de manire peut-tre spcifique au sud du Sahara, car elle relve dune trajectoire historique trs particulire dans la longue dure. Nanmoins, cette singularit ne doit pas tre exagre dans la mesure o la colonisation du sous-continent t son intgration, au moins partielle, lconomie-monde occidentale en ont profon- dment modifi les ,termes : la systmatisation du principe mon- taire, le passage lEtat-nation, lintroduction de la technologie occi- dentale ont largi le spectre de la polarisation sociale et donn aux groupes dominants des moyens indits de parvenir leurs fins, notamment en leur ouvrant les portes de lappropriation foncire et de linvestissement ltranger.

    En raison de cette mutation qualitative, toute assimilation de la question dmocratique contemporaine la problmatique des socits africaines anciennes relve de la navet ou de la manipu- lation idologique. Le champ du pouvoir, sa dimension dmogra- phique, ses enjeux ne sont pas les mmes et impliquent des rgu- lations autres. Plus fondamentalement, les Africains ne sont pas enferms dans un tte--tte avec leur pass, nen dplaise aux tenants de 1((