Jean-Pierre Naugrette - Revue Des Deux Mondes · PDF file Jean-Pierre Naugrette PARIS-LONDRES...

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    Jean-Pierre Naugrette

    PARIS-LONDRES OU LES CHRONIQUES

    DE M. STENDHAL

    I' I 1 est toujours, dans la vie et la carrière des grands écrivains, un moment ou une période où ils n'étaient pas encore

    , I eux-mêmes, pas encore tels que nous les connaissons. C'est le cas d'Henri Beyle, dit Stendhal, en juin 1821. Il a trente-huit ans. Il est établi à Milan, son cher Milan - on connaît le célèbre Milanese par lequel il définissait sinon sa nationalité, du moins son territoire d'adoption -, depuis la chute de l'Empire napoléonien. C'est là qu'il a publié ses premières œuvres, principalement consacrées à la musique et à l'Italie : Vies de Haydn, Mozart et Métastase, Histoire de la peinture en Italie, ou encore Rome, Naples et Florence en 1817, ouvrage paru pour la première fois sous le pseudonyme de Stendhal : comme si le choix d'un exil, loin d'une France associée

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    au père, était aussi choix d'un autre nom, naissance d'un nouveau patronyme. Comme l'écrit fort justement Roland Barthes dans l'un des textes les plus pertinents jamais écrits sur Stendhal, mais aussi sur l'Italie, « l'Italie est le pays où Stendhal, n'étant ni tout à fait voyageur (touriste) ni tout à fait indigène, se retrouve voluptueu- sement retiré de la responsabilité de citoyen; si Stendhal était citoyen italien, il mourrait "empoisonné de mélancolie" : tandis que Milanais de cœur, mais non d'état civil, il n'a qu'à récolter les effets brillants d'une civilisation dont il n'est pas responsable (1) ».

    C'est dire à quel point, en juin 1821, lorsqu'il devient suspect aux yeux des autorités autrichiennes, et déçu dans ses assiduités auprès de Mathilde Dembowski, c'est dans le déchirement que Stendhal doit se résoudre à quitter sa ville bien-aimée, la ville de cette Scala qu'il aimait tant à fréquenter, là même où il avait rencontré lord Byron et s'était battu en faveur du romanticisme naissant. Le tout pour Paris, où très vite se pose la question de sa survie financière. Il ne dispose en effet que d'une pension militaire - un reste de l'équipée napoléonienne - s'élevant à 900 francs et d'une rente annuelle de 1 000 francs, autant dire trop peu pour mener le genre de vie qui est le sien, celui d'un homme de lettres reçu dans les salons, fréquentant assidûment les spectacles, se promenant sur les boulevards avec des airs de dandy, ou féru de voyages...

    Il songe à fonder un magazine littéraire sur le modèle des magazines britanniques qu'il admire, mais le projet échoue. C'est alors que survient une offre inespérée. Les périodiques d'outre- Manche lui proposent une collaboration doublement précieuse : d'une part, la possibilité de s'exprimer, d'autre part, un revenu appréciable, à savoir 200 livres par an, de 1822 à 1827. On ignore au juste par quelle entremise il est recruté. On sait, en revanche, que Stendhal devait adresser une copie écrite de sa main, laquelle, traduite en anglais, paraissait dans les périodiques en question.

    En janvier 1822, il commence à écrire pour la Paris Monthly Review, à qui il donnera notamment un article sur Rossini, auquel il consacrera un ouvrage, la Vie de Rossini, en 1823. Bientôt viendront le New Monthly Magazine - auquel il collabore jusqu'en 1826 -, puis le London Magazine à partir de 1825, avant d'aborder une longue collaboration avec le New Monthly Magazine, une série de vingt-neuf articles intitulée « Esquisses de la société parisienne,

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    de la politique et de la littérature », de janvier 1826 à août 1829. D'abord publiées dans une volumineuse édition universitaire sous le titre Chroniques pour l'Angleterre (2), ces chroniques nous sont données aujourd'hui sous un format et une présentation plus accessibles, sous le titre Paris-Londres : chroniques (3). Il est d'autant plus passionnant de s'y plonger.

    Une affaire d'identité : le chroniqueur masqué

    Tel un roman policier, ces chroniques ne sont pas sans poser au lecteur un certain nombre de problèmes, comme autant de mystères à résoudre. Il y a tout d'abord la question du texte lui-même. Comme le souligne Mme Renée Dénier dans son érudite et utile introduction au volume, le texte stendhalien nous parvient aujourd'hui, la plupart du temps, par le biais de sa version anglaise retraduite en français, car les originaux de la copie stendhalienne n'ont pas toujours été conservés : premier déguisement. Le trajet Paris-Londres, si courant à l'époque (4), suppose ici un curieux aller et retour : étrange effet de retour ou, comme on dit, defeed-back, qui nous permet de lire Stendhal en traduction ! Ce corpus nécessairement inégal, où le grand article de fond côtoie le compte rendu lapidaire, l'est aussi par la qualité inégale des traductions d'alors, souvent le seul texte de départ pour la retraduction d'aujourd'hui. Il semble bien que ces brefs articles aient été plutôt mal traduits, ce qui n'est pas le cas par exemple des Lettres de Paris, pour lesquelles on sait que Stendhal félicita le Mister Translator, sans savoir qu'il s'agissait de Sarah Austin, éminente femme de lettres et traductrice...

    Un autre mystère a trait à la signature même de ces chroniques. Celle consacrée à Rossini est signée « Alceste ». Une autre, intitulée « Chefs-d'œuvre des théâtres étrangers traduits en français », ne porte pas de signature - comme c'était souvent le cas dans les magazines ou revues britanniques jusqu'à la fin du siècle. Une autre sera signée « S. » ou « B. ». Stendhal, ou Beyle ? Encore plus curieux, ces « Lettres de Paris », publiées de janvier à décembre 1825 dans le London Magazine, sont signées des énigmatiques initiales

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    « P.N.D.G. » : il faut entendre le « Petit-Neveu De Grimm ». Masque sur masque : Stendhal écrit en anglais, et signe d'un nom allemand. Ou encore « V.R. », « LCD. », etc.

    Mais il y a plus encore, un autre jeu de miroir avec le lecteur et soi-même. Parfois, en effet, il arrive à Stendhal chroniqueur de rédiger une chronique sur... lui-même ! Ce que la déontologie la plus élémentaire devrait interdire devient possible par le jeu des pseudonymes ou des fausses signatures. Ainsi le poff article, ou article-réclame consacré à son Histoire de la peinture en Italie - ouvrage de M. Beyle, ancien auditeur au Conseil d'Etat -, qui commence par : « Voici un livre qui, malgré tout ce qu 'on a écrit sur la peinture et sur les peintres, répond à un besoin dans ce domaine de la littérature. » On n'est jamais aussi mieux servi que par soi-même, et de fait l'auteur de la chronique, un certain « S. », va dire qu'il ne peut s'empêcher de citer « les excellentes remarques suivantes sur l'expression en peinture », c'est-à-dire se citer lui-même. Stendhal pousse cependant la subtilité jusqu'à se demander, après un déluge de compliments, « s'il s'agit là d'une critique impartiale »... Il est vrai qu'une phrase comme « il n'y a pas de compagnon de voyage plus délicieux:, plus amusant, plus instructif pour l'intellectuel qui vagabonde en Italie que V'Histoire de la peinture en Italie"par M. Beyle » pouvait prêter à confusion... Il va donc, bien entendu, introduire des critiques sur son propre ouvrage. Savant dosage ! Le futur auteur des Souvenirs d'égotisme serait-il l'inventeur de la chronique égotiste ? Plutôt qu'un défaut, il faudrait y voir une nouvelle ruse narcissique avec l'image et l'amour de soi.

    Le poids d'une époque : l'ombre napoléonienne

    On a parfois tendance à l'oublier, et peine à l'imaginer aujourd'hui : Napoléon Bonaparte, Napoléon Ier, le Boney des Anglais, est la grande ombre qui plane sur ce premier quart de XIXe siècle, et peut-être sur le siècle tout entier : en 1802, on le sait, « déjà Napoléon perçait sous Bonaparte ». Il suffit de parcourir les grandes revues européennes du début du siècle pour s'en

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    convaincre. Ainsi, la prestigieuse Edinburgh Review, pour laquelle Stendhal eût aimé écrire, contient dès juillet 1807 un compte rendu du Jugement sur Buonaparté adressé par le général Dumouriez à la nation française, et à l'Europe, traduit par Mr Elder et publié à Londres chez Hatchard en 1807 - déjà un exemple de traversée Paris-Londres.

    On comprend qu'une revue britannique s'empare alors d'un avertissement contre Napoléon lancé par un général passé à l'ennemi, qui prédisait de manière prophétique la fin tragique de l'Empire en s'appuyant sur les ravages déjà effectués par les guerres napoléoniennes dans les rangs de l'armée française. Lorsque Stendhal écrit ses chroniques dans ces années 1820, le fracas de cette chute ne cesse de se faire entendre. D'où un compte rendu des Mémoires sur les Cent-Jours par M. Benjamin Constant (1822), qui porte sur cette période que Stendhal traite volontiers de * roma- nesque ». Mais surtout, une longue chronique consacrée à Y Histoire de Napoléon et de la Grande Armée pendant la campagne de 1812 par le général comte de Ségur, publiée dans le London Magazine de février 1825.

    En 1812, on est déjà loin de ce que Barthes appelle un « mythe », qui implique « un héros, une grande figure libératrice : c'est Bo