Jean Cristofol (ESAA, France) : "Distance et proximité dans un espace...

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L’espace concret dans lequel nous vivons est indissociable des formes dans lesquelles nous nous le représentons. Ces formes mobilisent des connaissances objectives, mais elles engagent aussi un imaginaire dans lequel nous nous projetons. De ce point de vue, l’espace concret n’est pas seulement la résultante de nos pratiques, il est aussi habité par des sujets qui y situent et y identifient des enjeux et il est traversé de fictions et de récits. Les récits et les fictions, dont nous sommes culturellement les héritiers, mettent en oeuvre un espace continu qui s’articule sur les oppositions du proche et du lointain, de la distance et de la proximité, de l’ici et de l’ailleurs. Les frontières y dessinent des lignes de discontinuité entre des entités homogènes. La figure du voyage, celle de l’utopie, le thème de l’ile ou du labyrinthe, celui de la limite et de son franchissement en sont des incarnations. Mais ces figures ne sont pas seulement de libres constructions de l’esprit, elles sont aussi en correspondance avec les médiums dans lesquels elles ont été articulées et elles sont concrètement produites par la relation aux modes d’existence technique et sociaux d’une époque. Quand les échanges et les déplacements sont déterminés par les flux informationnels et que des dispositifs autonomes ubiquitaires agissent sur nos modes de perception et nos capacités directes d’action, comment pouvons-nous les penser et les mettre en oeuvres ? Que devient notre relation à l’espace quand celui-ci se construit dans une complexité qui vient bouleverser les façons de comprendre le sens même de ce qu’on appelle la distance ou la proximité ? Si l’espace dans lequel nous vivons et communiquons est un espace complexe et multidimensionnel, comment pouvons nous en construire la représentation ?

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  • 1.Distance et proximit dans un espace multidimensionnelJean Cristofol - ESAAix

2. Introduction 1 - Si la frontire produit du territoire et de la reprsentation du territoire, la reprsentation cartographique contribue produire de la frontire. Nos reprsentations ne sont pas seulement des reets du monde qui nous entoure, elles contribuent l'organiser, le structurer, le constituer en objet d'exprience, de connaissance et d'action. 3. 2 - L'espace mondialis dans lequel nous vivons n'est plus un espace homogne et continu comme celui que la frontire linaire partageait. C'est un espace multidimensionnel dans lequel les ux gnrent des "sphres" spatio-temporelles profondment direntes. 4. 3 - La frontire linaire impliquait un eet de superposition des direntes dimensions, politique, conomique, culturelle. Dans la complexit des ux, la frontire est devenue un oprateur de ltrage, bien plus qu'une limite dnissant des espaces homognes ou proposs une homognisation. 5. Partie I : Le rapport distance/proximit comme forme des relations dans l'espace et le temps.4 - Les notions de distance et de proximit tmoignent de la perception de l'espace concret et dnotent sans doute une subjectivit, mais cette subjectivit s'inscrit aussi dans des logiques spatiales parfaitement objectives, comme un eet de structuration du milieu dans lequel nous nous situons. 6. 5 - La relation entre distance et proximit est au coeur de la pense de Walter Benjamin, en particulier de ses textes sur la photographie, les mdias et la reproductibilit de l'image. "Quest-ce au fond que laura? Un singulier entrelacs despace et de temps: unique apparition dun lointain, aussi proche soit-elle" "La masse revendique que le monde lui soit rendu plus accessible (plus proche) avec autant de passion quelle tend dprcier lunicit de tout phnomne en accueillant sa reproduction multiple. De jour en jour, le besoin sarme plus irrsistible de prendre possession immdiate de lobjet dans limage, bien plus, dans sa reproduction." 7. 6 - La rexion de Benjamin nous invite considrer de faon critique la relation entre connaissance, reprsentation et ction. Connatre, c'est toujours construire une reprsentation, et toute reprsentation se construit dans les formes qu'une poque produit et dans lesquelles elle saisit le monde. La reprsentation cartographique du monde porte avec elle des schmas et des catgories de l'espace et du temps qu'elle renforce en retour et qui participent aussi d'un imaginaire. 8. 7 - La ction n'est pas seulement l'invention d'une situation ou d'un monde imaginaire, c'est d'abord un dplacement qu'on opre sur notre perception et nos faons de comprendre le monde qui nous entoure. La ction suppose un cart, l'exprience seconde d'une *proximit lointaine* par laquelle un sujet est confront des situations sans y tre existentiellement impliqus. 9. Partie II : L'espace utopique, le panoptique et le rseau.8 - Les utopies ne sont pas seulement des visions illumines d'"ailleurs" impossibles et inatteignables. Ce sont des constructions qui posent dans la continuit d'un espace en droit franchissable, la gure d'une altrit qui nous ressemble et dans laquelle nous pouvons nous reconnaitre, serait-ce sous une forme inverse, ou reconnatre ce que nous pourrions ou devrions tre. L'utopie creuse la distance entre notre monde et le monde qu'elle dcrit, pour mieux nous proposer d'imaginer les possibles de nos propres socits. 10. 9 - Les utopies classiques prsentent des traits qui structurent une part de notre imaginaire : a) un espace ferm sur lui-mme, coup du monde extrieur (la gure de l'le) ; b) un principe d'ordre et d'harmonie des relations entre les parties et le tout, et l'intgration de l'individu dans la communaut ; c) un principe de visibilit fond sur la transparence, et la parfaite intgration de la collectivit dans sa propre reprsentation. 11. 10 - Le projet du Panoptique de Jeremy Bentham se situe dans la continuit de la tradition de l'espace utopique. Or le panoptique est devenu la gure type des dispositifs de surveillance et de contrle dans les rseaux d'information, en particulier l'internet. La prsupposition sur laquelle repose le projet du panoptique est le lien entre environnement et comportement : C'est une thorie du conditionnement. Ne plus pouvoir mal faire, jusqu' ne plus penser mal faire. "On ne forme point de desseins quand on voit l'impossibilit de les excuter. Les hommes se rangent naturellement leur situation, et une soumission force amne peu peu une obissance machinale." Bentham. 12. 11 - Les rseaux des ux informationnels rpondent une toute autre logique : mouvement, asymtrie des rgimes de visibilit, complexit, gnrativit, temporalits en boucles et "quilibres ponctus". C'est aussi un espace complexe o se dveloppent des stratgies multiples d'occultation, de rinterprtation des situations, d'organisations emboites et de segmentation des points de vue. 13. 12 - La gure du panoptique revient craser la complexit de l'espace rticulaire des ux d'information la continuit homogne de l'espace classique. le Panoptique a une structure radiale, pour laquelle l'opposition entre le dehors et le dedans est constitutive. Il en est tout autrement des rseaux, qui sont videmment des formes, mais des formes qui ne se dnissent pas dans le rapport entre intrieur et extrieur, mais dans la relation entre les ux et les ples, la dynamique de la circulation et la ponctuation des noeuds dans lesquels la circulation s'articule. 14. Partie III : Frontires et rseaux13 - En tant quobjets gographiques, le rseau et la frontire sont deux modalits de spatialisation humaine inverses et exclusives lune de lautre : le rseau cre articiellement de la proximit l o il y a de la distance, inversement la frontire cre articiellement de la distance, l o il y a de la proximit. Christiane Arbaret-Schulz 15. 14 - Ce qui se posait autrefois devant nous comme le thtre du monde est devenu un ensemble englobant par rapport auquel il n'existe plus de point de vue extrieur, mais dans lequel nous sommes toujours, d'une faon ou d'une autre, immergs. Cette question de l'immersion est devenue une question centrale dans l'imaginaire contemporain, et elle ne se limite pas au modle de l'immersion dans un monde virtuel. Par contre elle l'inclut comme l'un de ses moments. 16. Exemple 115 - Grgoire Chamayou, dans "La thorie du drone", fait apparatre un espace profondment asymtrique. Or cette asymtrie est une transformation de la relation de la distance et de la proximit. Ce qui est loin et inatteignable d'un ct est accessible et parfaitement saisissable de l'autre. Et de chaque ct il y a de la distance et de la proximit, mais pas du mme point de vue, pas de la mme faon. La proximit de la mort d'un ct, sa mise distance de l'autre. La proximit du pouvoir d'action d'un ct, l'inaccessibilit de l'ennemi de l'autre. 17. 16 - "Le drone et le mur fonctionnent ensemble. Ils s'articulent de faon cohrente dans un modle scuritaire combinant clture de l'espace domestique et intervention extrieure dnu de tout engagement vital. L'idal de la force tlcommande est parfaitement congruent avec celui d'un Etat-bulle." Grgoire Chamayou Mais le dcoupage entre territoire protg et territoire hostile est bien plus complexe que ne le laisse paratre la gure du mur ou de la clture. Les deux peuvent s'interpntrer, se recouvrir, s'entrelacer. D'une certaine faon, le mme territoire peut-tre tantt hostile, tantt protg, tout dpend de celui qui l'utilise, de la faon dont il l'utilise, du contexte de cette utilisation. 18. 17 - L'usage des drones sort de la logique de la guerre entre Etats, et conduit un nouvel rgime de l'exercice de la violence o se mle la situation de guerre, la logique policire et les mthodes de la chasse l'homme. Or la guerre a lieu entre des pays dtermins, pour un temps dtermin. La chasse l'homme peut se dplacer sur n'importe quel territoire, elle peut se poursuivre chez chacun d'entre nous, elle peut aussi bien toucher le soldat, l'opposant politique, le criminel. Elle participe la confusion ou la fusion de ces dirents statuts. La logique spatiale du drone est un espace essentiellement imprvisible et opaque. 19. 18 - "Pendant lattaque, les soldats se dplaaient lintrieur de la ville travers des tunnels en surface dcoups dans un tissu urbain trs dense ils se dplaaient horizontalement travers les murs mitoyens, et verticalement travers des trous, en faisant sauter plafonds et planchers cette manoeuvre transforme lintrieur en extrieur et les espaces privs en voies de communication. Les combats se sont drouls dans les salons moiti dmolis, les chambres coucher et les couloirs des habitats prcaires des rfugis, o la tlvision pouvait trs bien continuer dmettre et la casserole demeurer sur le feu " Eyal Weizman, "A travers les murs" 20. 19 - Comme l'crit Weizman : "Ce ntait pas lordre spatial qui commandait les motifs du mouvement mais le mouvement qui produisait et pratiquait lespace autour de lui... (comme) ... une matire exible, quasi liquide, constamment contingente, en tat de ux permanent." Weizman voque la thorie de l'essaim, telle que la formulent Arquilla et Ronfeld, suivant lesquels seul un rseau peut combattre un rseau . mesure quelles sadaptent, simitent et apprennent lune de lautre, larme et la gurilla entrent dans un cycle de covolution . 21. 20 - "Le plus important tait la distinction quils (Deleuze et Guattari) oprent entre les concepts despace lisse et stri... Nous utilisons souvent aujourdhui lexpression lisser lespace dans larme isralienne pour voquer la manire doprer dans un espace comme sil tait dpourvu de frontires On pourrait trs bien concevoir les zones palestiniennes comme stries, dans la mesure o elles sont entoures de cltures : des murs, des fosss, des barrages routiers, etc. Nous voulons aronter lespace stri de la pratique militaire traditionnelle, aujourdhui prim, partir de cette dimension lisse qui autorise un dplacement dans lespace, qui traverse tout type de barrire et de front