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  • Hegel

    chez

  • Marc Crpon

    et Catherine Malabou,

    de Hegel Derrida Par ROBERT MAGGIORI

    Philosophe, traducteur, Marc Crpon est

    directeur de recherches au CNRS. Catherine

    Malabou est philosophe, matre de confrences

    luniversit Paris Ouest Nanterre La Dfense

    et Visiting Professor de la State University of

    New York Buffalo. Bien des points les

    rapprochent : la figure de Hegel, prsente ds

    leur thse de doctorat, lintrt pour Heidegger,

    la proximit de Jacques Derrida. Aprs avoir

    exploit lhritage de la dconstruction, en

    dgageant le concept de plasticit et en

    ltendant au champ neurobiologique,

    Catherine Malabou a trait des identits scindes dabord dans les Nouveaux Blesss. De Freud la neurologie : penser les traumas contemporains (Bayard) puis dans Ontologie de laccident (Lo Scheer). Elle vient de publier la Chambre du milieu. De Hegel aux neurosciences (Hermann) et, sur philosophie et fminisme, Changer de diffrence (Galile). Par des voies diffrentes, passant par Nietzsche,

    Rosenzweig, Benjamin, le messianisme, la

    question des langues et des communauts,

    Marc Crpon a abouti une rflexion sur

    la pense de la mort et la mmoire des guerres, qui a donn Vivre avec (Hermann). Dernirement, il a analys les usages politiques

    du sentiment de crainte dans la Culture de la peur. Dmocratie, identit, scurit (Galile).

  • Les aventures de Hegel

    Critique

    Jean-Clet Martin fait partager sa passion pour

    la Phnomnologie de lEsprit

    Par ERIC AESCHIMANN

    Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) na

    pas bonne presse en France. Pour des raisons

    diffrentes, Deleuze, Foucault et Levinas en

    avaient fait leur cible prfre, symbole de la

    Raison occidentale quils entendaient subvertir.

    Il y a deux ans, le deux centime anniversaire

    de la Phnomnologie de lEsprit, son ouvrage majeur, na t clbr que par les

    spcialistes, tandis que le discours de Nicolas

    Sarkozy Dakar, copi-coll de quelques

    paragraphes sur lhomme africain qui ne

    serait pas entr dans lhistoire, a confort

    limage du philosophe allemand en thoricien

    de la raison dEtat.

    Lorsquil parle de son livre, Jean-Clet Martin se

    fixe une haute ambition : Marquer une inflexion dans la lecture de Hegel en France.De fait, proposer de lire la Phnomnologie de lEsprit est en soi une rupture : depuis les fameux sminaires de

    Kojve et Hyppolyte avant la guerre, les

    contempteurs de Hegel sintressent moins

    ses textes qu sa prtention construire un

    systme couvrant les domaines les plus

    varis de lactivit humaine - droit, histoire,

    esthtique Projet dnonc comme rigide,

    ferm, totalisant, voire potentiellement

    totalitaire. Cest par exemple la thse rpte

    de livre en livre par Andr Glucksmann (le

    premier des Matres penseurs quil dnonce ds 1977, cest Hegel).

  • Catgorie. Jean-Clet Martin, lui, nous convie

    une lecture mot mot, ligne ligne. La Phnomnologie de lEsprit, il est vrai, est un texte difficile. En 1807, Hegel a 37 ans et vit

    Ina, toujours en qute dun poste de

    professeur duniversit rmunr - ce nest que

    plus tard, devenu professeur vedette Berlin,

    quil sera le mandarin tel quon le caricature

    souvent. Pour lheure, il vivote et sa

    Phnomnologie est elle-mme un norme effort pour raconter, tape par tape, lhistoire

    de ce quil appelle lEsprit, et que lon

    pourrait traduire par : lirrductible singularit

    de chaque tre humain. Jean-Clet Martin

    inaugure sa lecture en reprenant Qui pense abstrait ?, un petit texte de Hegel publi la mme anne que la Phnomnologie et rcemment traduit en franais (1). Dcrivant

    une foule en train de conspuer le criminel que

    lon va pendre, Hegel crit : Voil donc ce quest la pense abstraite : ne voir dans le meurtrier que labstraction dtre un meurtrier et, laide de cette qualit simple, anantir tout autre caractre humain. Penser concret, chercher lEsprit, ce serait donc dvoiler ltre

    vivant l o les discours institus ne voient que

    la catgorie.

    Hegel a souvent t considr comme lultime

    tape dune philosophie occidentale qui, de

    Platon Kant, spare lapparence de lessence

    et loge la Vrit hors du monde (dans le ciel

    des Ides ou dans la chose en soi). Jean-Clet

    Martin inverse la perception : en montrant que

    le philosophe allemand fonde au contraire sa

    dmarche sur lide quil ny a pas aller au-del des apparences.Veut-on voir les objets en leur noyau, en plucher la surface? explique Martin. Alors, on ne verra aucune silhouette dans les tnbres obscures de la matire. Veut-on voir la pure lumire en se rfugiant dans les

  • sommets ? On ny verra pas grand-chose tant la neige nous blouira. Pour Hegel, la vrit nhabite ni dans la matire, ni au Ciel, mais

    dans la relation toujours instable quils

    entretiennent.

    Et cest l quil est question dun os. Au dbut

    du XIXe, la biologie croit avoir trouv le fin mot

    de lhomme : sil y a des gnies ou des

    criminels, des imbciles et des matheux, cest

    cause de la forme de leur crne. Pour la

    phrnologie, rsume Hegel dans une formule

    qui sert de leitmotiv Jean-Clet Martin,

    lEsprit est un os. Certes, depuis, la science a progress, mais la tentation rductionniste

    demeure. Par exemple, prtendre que

    lhomosexualit est gntique, ce serait, en

    langage hglien, dire que lEsprit est une

    squence dADN. Martin : Dire que lEsprit nest pas un os, cest refuser de linscrire dans un simple processus matriel. Mais, symtriquement, Hegel soppose la vision dune transcendance. Marx lui reproche dtre idaliste : cest compltement faux !

    Visions. Il y a (jeu de mots mis part)

    quelque chose dun peu crne dans la passion

    que Jean-Clet Martin voue lEsprit hglien.

    Ex-cancre, lui-mme est une forte tte. En

    seconde, il arrte les tudes. Ctait en 72-73, une poque o le lendemain ntait pas une crainte et o le travail tait peru comme une alination. Il lit, dcouvre Nietzsche, passe le bac en candidat libre, dcroche lagrgation et,

    encourag par Jean-Luc Nancy, soutient une

    thse sur Gilles Deleuze, dont il sera proche.

    Prestigieux patronage, mais qui contribue lui

    fermer les portes de luniversit. Depuis, Jean-

    Clet Martin enseigne la philosophie en

    terminale, dans sa rgion natale, prs de

    Mulhouse. Rsonance ? Quand Hegel crit la

  • Phnomnologie, son statut social nest pas assur. Peu aprs, il va diriger un journal, dont il sera vir. Puis il est directeur de lyce et donne des cours : cela ne peut que me le rendre sympathique.

    Autre convergence : Dans la Phnomnologie, il se sert souvent de la langue populaire, il fonctionne par visions, par prises de vue. Le terrain sur lequel il avance na pas t dfrich : il en dcouvre le style, de manire erratique. Jean-Clet Martin sexprime lui-mme avec un peu de brusquerie, ce quil

    appelle une alternance de lenteur et de prcipitation et que son accent alsacien accentue. Est-ce pour cela quil est sensible

    la violence qui traverse Hegel, ses sautes

    dcriture, ses tourments ? Son oreille

    frontalire, en tout cas, la aid entendre,

    derrire Begriff (concept en allemand, terme central chez Hegel) le mot begreiffen du patois de son enfance. Il se rappelle : Cela veut dire : sentir, choper. Dans la mme famille, on trouve greifer et le franais griffe. Pour Hegel, crer un concept, cest saisir,mettre la main dessus,produire le relev des griffures, des raflures. Tout le contraire dune abstraction.

    Cest cette tension, cette rage inquite, que

    Martin aime dbusquer dans son Enqute criminelle Hegel ne disait-il pas que toute approche conceptuelle se traduit par un meurtre ? Revisitant les figures qui scandent laventure de lEsprit - le matre et lesclave, la conscience malheureuse, la flatterie, la

    belle me, la Terreur rvolutionnaire -,

    notre dtective rouvre les dossiers, rveille les

    blessures, exhume les cadavres. La

    reconstitution finale montre Hegel dans Ina

    occupe par les troupes napoloniennes. Il voit

  • passer lempereur, cette me du monde, mais son appartement a t pill et la dernire image nous le montre son manuscrit sous le manteau, comme un voleur dans une ville en pleine liesse. Laissant derrire lui un maigre indice : un os.

    (1) Qui pense abstrait ? (Hermann, 2007). Lire

    Libration du 28 juin 2007.

  • Par ROBERT MAGGIORI

    Kostas Axelos Ce qui advient. Fragments dune

    approche Les Belles Lettres, Encre marine,

    158 pp., 21 euros.

    On reproche parfois aux philosophes de

    caresser les questions au point de les rendre

    vicieuses et de les compliquer loisir pour

    quelles deviennent insolubles. On part pour un

    long voyage si on se demande, par exemple :

    Que peut-on savoir ? Mais on souvre en effet des abysses si on tourne la question en

    vinaigre : Que ne sait-on pas ? Il serait pourtant vain de soutenir que les questions

    dernires sont vaines : chacun, un jour ou

    lautre, confront un avenir incertain, une

    libert menace, lignorance, la disparition,

    au choix, labsurde, lattente, labandon,

    au besoin de se regarder dans une glace pour

    savoir ce quil a fait de sa vie, ou de la vie des

    autres, sy trouve, quil le veuille ou non,

    confront. Cest pourquoi la philosophie, que

    son langage peut rendre lointaine, est s