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  • Phares 219

    Hegel, la proprit et le libralisme

    emmanuel Chaput, Universit de Montral

    Nombreux sont les lecteurs de Hegel avoir soulign lintrt et la

    perspicacit du philosophe au sujet des bouleversements de la socit

    lre du capitalisme naissant : Ds le dbut du sicle, une poque

    donc o triomphaient les harmonies conomiques, Hegel qui a lu

    et comment Stewart et Adam Smith, dcrit avec une stupfiante perspicacit les contradictions qui dchirent ce quil appelle la

    civilisation industrielle1 . Malgr ces analyses qui anticipent et

    recoupent certains aspects de la critique marxienne, Marx et ces

    continuateurs verront principalement dans la philosophie politique

    hglienne centre autour de son concept dtat la promotion d une

    ide mystique dunit qui voile la ralit empirique des divisions de

    la socit bourgeoise2 . Hegel, en tant quil omettrait le conflit social au cur du capitalisme, serait ainsi, leurs yeux, un apologue de

    ltat de fait, de limmobilisme et du consensus abstrait. Si lenjeu est

    donc de situer la pense rien de moins que complexe dun philosophe

    comme Hegel par rapport aux dveloppements socitaux de son

    poque, force est de constater que nous faisons face une position

    fort ambigu. Hegel est-il un prcurseur de la critique du capitalisme naissant en soulignant les contradictions du libralisme ou nest-il

    pas plutt, travers son concept dtat, le thoricien du despotisme

    prussien ? Tout en prtendant dcrire le rel3, ne trace-t-il pas, comme

    le prtendait la critique marxienne, un portrait mensonger du monde

    politique dans lequel il vit, en omettant les tensions internes de la

    socit allemande pour souligner lunit de lUn et du Multiple, du

    pour soi individuel et de len soi commun dans la figure de ltat ? Le prsent texte se veut une contribution ce genre de rflexion sur la nature de la pense politique de Hegel. On tentera ainsi,

    travers lanalyse du concept de proprit chez Hegel, de questionner

    le rapport que ce dernier entretenait avec le libralisme.

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    Commentaires

    La conception hglienne de la proprit dans sa philosophie du droitLe droit la proprit, faut-il le rappeler, joue un rle central dans

    la thorie librale tant dun point de vue politique quconomique4. Aussi nest-ce pas un hasard si la proprit fut considre par la Dclaration des droits de lhomme et du citoyen de 1789 comme un des droits naturels et imprescriptibles de lhomme5 ou encore comme un droit inviolable et sacr6 . Dans une perspective librale, la libert est indissociable de la proprit. Mme les niveleurs (Levellers)7 galitaristes du XVIIe sicle considraient la proprit comme le droit conomique le plus fondamental qui soit, directement corollaire de la libert de vendre, dacheter, de produire, dchanger, etc.8. Or, comme nous le verrons, Hegel maintiendra lui aussi cette ide dun rapport entre libert et proprit. Il ne faudrait pas pour autant faire de Hegel un tenant du libralisme, loin sen faut. Toutefois, la distinction entre Hegel et le libralisme ne se situera pas au niveau de lexistence de ce rapport dadquation entre proprit et libert, mais bien plutt au niveau de la nature de ce rapport. Pour Hegel, comme le rappelle ric Weil : La politique [] nest rien dautre que la science de la volont9 . Toute la substance et la finalit du droit nest autre que la ralisation pleine et entire de la libert10. Or, pour Hegel, la proprit constitue le point de dpart, lacte primitif lorigine de cette qute de libert :

    Le droit primitif, premire expression objective de la volont, est la ralisation empirique de la volont empirique et naturelle de lindividu. Cest le droit de lindividu en tant que tel, le droit de la proprit, qui, pour Hegel, se distingue de la fortune, de la proprit qui rapporte et qui garantit lindpendance conomique de lindividu, de la famille, de la socit ; elle signifie la possession dun objet naturel11.

    Hegel dfinit le droit la proprit comme rsultant de la capacit de lhomme doter toute chose dune fin, par le biais de sa volont12. Ds lors, la chose se voit attribuer une substance qui nest autre que la volont de lhomme objective dans celle-ci.

    Cette dfinition vaut galement et mme en premier lieu pour le corps : le propre de lhomme libre est dtre propritaire de son

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    Hegel, la proprit et le libralisme

    propre corps et de sa vie, cest--dire que sa volont en dtermine les mouvements : en tant que personne, je ne possde en mme temps ma vie et mon corps, tout comme dautres Choses, que dans la mesure o cest ma volont13 . loppos, les actions de lesclave ne sont pas le fruit de sa propre volont, mais de celle de son matre. Ce dernier devient alors le vritable propritaire du corps et de la vie de son esclave. On voit ici comment le concept de proprit, dans sa dimension la plus gnrale, constitue pour Hegel un moment fondamental dans laffirmation de la libert. La libert de lhomme est indissociable du concept de proprit. Il faut tre propritaire, minimalement de son propre corps, pour pouvoir tre libre. Dans le cadre dune transition historique dune socit fodale stratifie une socit bourgeoise, ou encore la lumire des socits esclavagistes de lAntiquit, le droit la proprit pour tout un chacun peut ainsi revtir un caractre rellement progressiste dans la mesure o, comme lcrit Hegel : tre son propre matre et son propre serviteur, cela semble, il est vrai, avantageux par rapport la condition o lhomme est le serviteur dun tranger14 . Labolition du servage par exemple permettait ainsi de librer le serf de son attachement un lot et un matre-seigneur et ainsi lui permettre de disposer, selon sa volont, de ses mouvements et de ses possessions15.

    Toutefois, notre capacit dterminer la finalit dune chose en fonction de notre volont ne constitue pas elle seule le concept plein et entier de proprit. Cette tape nest encore que ce que Hegel appelle la possession : Le fait que jai quelque chose en mon pouvoir, lui-mme externe, constitue la possession16 . La possession nest proprit quen puissance, elle ne le devient de fait qu partir du moment o je puis objectiver ma relation de possession la chose spcifique. En effet, la capacit dappropriation qua lhomme sur toute chose est une capacit universelle, propre lensemble des hommes en tant qutres dous de volont. Cest donc dire que, primitivement, chaque homme pris individuellement possde virtuellement toute chose. Cependant, cette possession ne devient effective qu partir du moment o elle prend la forme de la proprit prive qui dissout la proprit communautaire, forme abstraite de proprit, pour placer dans une chose spcifique la volont dun moi dfini visant une fin

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    Commentaires

    dtermine17. En posant ma volont particulire dans un objet prcis, je lintgre comme partie spcifique de ma libert et la soustrais, par le fait mme, de ce qui peut tre virtuellement possd par tous. Cette chose ne fait plus partie du droit dappropriation absolu qua lhomme sur toutes Choses18 , mais mappartient en propre. Comme le rappelle Fleischmann : Par cet acte exprs de ma volont, la chose sort de son tat dindiffrence lgard de son possesseur, elle ne sera plus lobjet possible de nimporte quelle personne humaine, elle devient dsormais proprit prive dun seul19 .

    On voit ainsi que la proprit trouve son plein achvement dans sa forme juridique. La proprit, pour dpasser le stade de la simple possession, doit devenir objective, cest--dire reconnue par autrui. En effet, cette objectivit ne se ralise pleinement qu partir du contrat, qui lui-mme nest possible que par la capacit dalination (Entusserung) de lhomme20. Lalination constitue ainsi la dtermination infinie ou sursume de la proprit. La premire dtermination, positive, est lappropriation, ou prise de possession aborde par Hegel aux 54-58 de la Philosophie du Droit ; la seconde, ngative, est lusage qui nie la chose, soit par le biais de sa consommation, soit par sa transformation ( 59-64). Je puis ainsi prendre possession dune certaine quantit de bois dans la fort puis en user pour me fabriquer une table (transformation) ou pour me chauffer (consommation). Toutefois si je nai que faire de tout ce bois ou si encore, aprs lavoir transform, je ralise que je nai nul besoin dune nouvelle table, je puis encore maliner mon bien, prendre une distance avec celui-ci. Lalination constitue ainsi simultanment un dtachement du sujet par rapport la chose et un maintien du rapport de dpendance de celle-ci celui-l21. Si jai construit une table avec le bois dont jai pris possession, la trace de mon action et de ma volont sera jamais imprime dans la chose tant quelle existera. La table sera ainsi, de par sa forme, de par son existence comme table, dans un rapport de dpendance vis--vis de ma volont. Cette dpendance est cependant unilatrale. Je puis aussi avoir rellement besoin dune nouvelle table, ce qui justifierait mon travail et impliquerait de mon ct galement une certaine dpendance la chose, mais cette possibilit est strictement contingente et non ncessaire. Je puis tout

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    aussi bien produire une table sans en avoir besoin personnellement et ainsi poser lindpendance de ma volont par rapport mon produit. Linverse nest toutefois pas possible : pour Hegel, lobjet dont on use ne trouve son sens que par notre volont, il en dpend de manire ncessaire.

    Par lalination donc, je suis capable de me dtacher de la chose en mon pouvoir tout en maintenant son rapport de dpendance ma personne. La chose devient alors une possession libre , mais nanmoins attache moi. Cest ici quopre la double ngation dialectique qui, chez Hegel, nest pas un simple retour ltat dorigine. Originellement, la chose est indiffrente celui