GYMNASTIQUE ET EXERCICES MILITAIRES

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JACQUES THIBAULT PROFESSEUR E.P.S., DOCTEUR EN PÉDAGOGIE, ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR, BORDEAUX GYMNASTIQUE ET EXERCICES MILITAIRES M. Jacques Thibault, Professeur d'E.P.S. a soutenu le 21 novembre 1970 à l'Université de Bordeaux, une thèse de Troisième cycle de Pédagogie, intitulée : L'influence du mouvement sportif sur l'évolution de l'éducation physique dans l'enseignement secondaire français. J'ai eu le plaisir de siéger au jury qui a décerné à ce magnifique travail la mention « Très bien » à l'unanimité. Monsieur le Professeur Jean Château, dont on connaît bien l'oeuvre fondamentale, sur le jeu chez l'enfant notamment, mais dont on ne sait pas toujours assez qu'il s'est attaché, de longue date, à examiner les problèmes psycho-pédagogiques dans le do- maine de l'éducation physique et du sport, et à y aider nombre de chercheurs, avait dirigé et inspiré les recher- ches de M. J. Thibault. Il était Président de ce Jury, auquel siégeait également Monsieur le Professeur Wittwer, spé- cialiste des sciences de l'éducation. Nous avons attesté que le candidat avait non seulement su accomplir, dans les quelque 475 pages de son ouvrage, toutes les perfor- mances exigées pour le grade universitaire qu'il postulait, mais qu'il apportait une contribution importante à l'histoire et, peut-être plus encore, à la critique et à la théorie de l'Education physique et sportive ; de même qu'aux nouvel- les voies des Sciences de l'éducation. Aussi à l'aise dans sa discipline de vocation et de pro- fession que dans celles où il en a conduit l'analyse solide et perspicace, M. J. Thibault a réalisé pour sa part avec succès, une intégration universitaire qui apparaît de plus en plus au foyer des préoccupations de tous ceux pour les- quels l'éducation et la culture du physique ne peuvent qu'être en même temps une éducation et une culture par le physique. Le texte que l'on va lire ne donnera probablement qu'une idée beaucoup trop restreinte d'un travail très riche qui sera, je l'espère, bientôt publié, car il versera au dossier, assez brûlant actuellement, des rapports de l'éducation physique et du sport, des révélations et des mises au point fondamentales, quel que soit le style toujours nuancé et discret dans lequel nous les livre l'auteur. Michel BOUET Professeur à l'Université de RENNES II. (U.E.R. de Psychologie et Sociologie). « Un ministère dont le véritable nom devrait être « le ministère de l'éducation nationale » ne doit pas avoir pour seule pensée de fournir aux intelligences des éléments de culture ; il devrait se préoccuper aussi, avant tout, peut-être par dessus tout, de préparer pour la nation des citoyens dévoués jusqu'au sacrifice suprême, dans les luttes où peuvent être engagés les intérêts de la patrie, sa liberté et sa gloire ». Paul BERT Première réunion de la Commission de l'éducation militaire — J. O. du 26 janvier 1882. 87 Revue EP.S n°111 Septembre-Octobre 1971. ©Editions EP&S. Tous droits de reproduction réservés

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JACQUES THIBAULT PROFESSEUR E.P.S., DOCTEUR EN PÉDAGOGIE, ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR, BORDEAUX

G Y M N A S T I Q U E ET

E X E R C I C E S M I L I T A I R E S

M. Jacques Thibault, Professeur d'E.P.S. a soutenu le 21 novembre 1970 à l'Université de Bordeaux, une thèse de Troisième cycle de Pédagogie, intitulée : L'influence du mouvement sportif sur l'évolution de l'éducation physique dans l'enseignement secondaire français. J'ai eu le plaisir de siéger au jury qui a décerné à ce magnifique travail la mention « Très bien » à l'unanimité. Monsieur le Professeur Jean Château, dont on connaît bien l'oeuvre fondamentale, sur le jeu chez l'enfant notamment, mais dont on ne sait pas toujours assez qu'il s'est attaché, de longue date, à examiner les problèmes psycho-pédagogiques dans le do­maine de l'éducation physique et du sport, et à y aider nombre de chercheurs, avait dirigé et inspiré les recher­ches de M. J. Thibault. Il était Président de ce Jury, auquel siégeait également Monsieur le Professeur Wittwer, spé­cialiste des sciences de l'éducation. Nous avons attesté que le candidat avait non seulement su accomplir, dans les quelque 475 pages de son ouvrage, toutes les perfor­mances exigées pour le grade universitaire qu'il postulait, mais qu'il apportait une contribution importante à l'histoire et, peut-être plus encore, à la critique et à la théorie de

l'Education physique et sportive ; de même qu'aux nouvel­les voies des Sciences de l'éducation.

Aussi à l'aise dans sa discipline de vocation et de pro­fession que dans celles où il en a conduit l'analyse solide et perspicace, M. J. Thibault a réalisé pour sa part avec succès, une intégration universitaire qui apparaît de plus en plus au foyer des préoccupations de tous ceux pour les­quels l'éducation et la culture du physique ne peuvent qu'être en même temps une éducation et une culture par le physique.

Le texte que l'on va lire ne donnera probablement qu'une idée beaucoup trop restreinte d'un travail très riche qui sera, je l'espère, bientôt publié, car il versera au dossier, assez brûlant actuellement, des rapports de l'éducation physique et du sport, des révélations et des mises au point fondamentales, quel que soit le style toujours nuancé et discret dans lequel nous les livre l'auteur.

Michel BOUET Professeur à l'Université de RENNES II. (U.E.R. de Psychologie et Sociologie).

« Un ministère dont le véritable nom devrait être « le ministère de l'éducation nationale » ne doit pas avoir pour seule pensée de fournir aux intelligences des éléments de culture ; il devrait se préoccuper aussi, avant tout, peut-être par dessus tout, de préparer pour la nation des citoyens dévoués jusqu'au sacrifice suprême, dans les luttes où peuvent être engagés les intérêts de la patrie, sa liberté et sa gloire ».

Paul BERT

Première réunion de la Commission de l'éducation militaire — J . O. du 26 janvier 1882.

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La militarisation de la gymnastique dans l'enseignement secondaire fran­çais, au cours du XIXe siècle, est un phénomène relevé par tous les auteurs, mais dont on ignore presque toujours les péripéties et dont on n'envisage pas exactement les réper­cussions.

Tout d'abord, il convient de pré­ciser que si « l'esprit de revanche », fruit de la guerre de 1870, fut, à la fin du siècle dernier, un facteur déci­sif pour l'achèvement du processus de militarisation, ce dernier relève par contre d'une tendance beaucoup plus générale débordant le plan de la formation corporelle.

Philippe Aries a mis en évidence que, dès le XVIIIe siècle, « bien avant le Lycée Napoléonien, l'école, du moins celle qui correspond à notre secondaire se militarise » (1).

Cela est dû à la place que l'armée commence à prendre dans la société, place qu'elle perdra à la Restauration

et qu'elle retrouvera sous le Second Empire, ainsi qu'à l'influence des écoles militaires préparatoires — com­me celle de Brienne — qui dispen­sent un enseignement dont la qua­lité tranche au milieu d'une grisaille pédagogique générale.

Il existe donc une tendance affir­mée qui, dans le domaine spécifique des exercices corporels, est encore amplifiée par le courant nationaliste.

C'est toujours Philippe Aries qui remarque qu'à la fin du siècle des Lu­mières les jeux d'exercices commen­cent à recevoir une justification pa­triotique : ils préparent à la guerre. « On comprit alors les services que l'Education physique pourrait rendre à l'instruction militaire. C'était l'épo­que où le dressage du soldat deve­nait une technique presque savante, l'époque aussi où germaient les na­tionalismes modernes. Une parenté s'établit entre les jeux éducatifs des Jésuites, la gymnastique des méde­

cins, l'école du soldat et les néces­sités du patriotisme » (2).

L'Université napoléonienne accentue cette évolution jusqu'à transformer, selon une formule classique, les lycées en casernes. Dans ces derniers, en particulier, « la gymnastique, nous dit Dupont-Ferrier (3), est confondue avec le maniement d'armes et l'es­crime ».

Aussi peut-on se ranger à l'avis de Van Schagen (4) pour estimer que les ancêtres des professeurs d'édu­cation physique sont ces officiers instructeurs, prévus dans le person­nel des Lycées impériaux pour diriger le maniement d'armes et l'école de peloton, tous les jeudis de 11 h à 12 h 30, chez les élèves âgés de plus de 12 ans.

Cette assimilation de l'exercice corporel à l'exercice militaire est en­suite facilitée par l'orientation domi­nante de la méthode amorosienne et encore amplifiée par les instructeurs qui dispensent cette dernière après la disparition de son fondateur.

Ceux-ci sortent en effet exclusive­ment de l'Ecole Normale militaire de Joinville, fondée le 15 juillet 1852.

Cet établissement, dont le premier directeur est le capitaine d'Argy, un disciple d'Amoros, va être durant longtemps le seul établissement fran­çais dispensant un enseignement sys­tématique dans le domaine de la formation physique, et les moniteurs militaires qu'il forme aboutissent tout naturellement dans l'enseignement quand la gymnastique est intégrée dans les programmes par suite d'une série de mesures qui s'échelonnent de 1854 à 1869.

Mais alors qu'Amoros distinguait nettement les exercices relevant de la gymnastique civile et ceux appar­tenant à la gymnastique militaire, l'orientation première des instructeurs fera que ceux-ci « qui sont certaine­ment de bons gymnastes, mais chez lesquels rien n'indique l'aptitude né­cessaire à l'enseignement pédagogi­que » (5), négligent ou ignorent les premiers et ne font pratiquer que les seconds, et tout particulièrement les exercices aux appareils. Ceux-ci leur permettent en effet, grâce à des exploits spectaculaires, d'affirmer un prestige qui leur manque totalement par ailleurs. Ceci fait que les ins­tructions, qui précisent que la gym­nastique des lycées « ne doit cher­cher qu'à développer d'une manière normale et progressive les forces du corps », car « c'est un exercice hygié-

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nique et non un moyen de produire des prodiges d'agilité et d'audace » (6), restent entièrement lettre morte.

Par ailleurs, la confusion primitive ne peut qu'être augmentée par la décision prise par Victor Duruy d'as­similer la gymnastique à la prépara­tion militaire directe, « car il ne faut pas dédaigner ce moyen (le manie­ment des armes et l'école du soldat) de donner au corps une meilleure tenue et à l'âme plus d'assurance » (7).

Ceci entraîne pour les élèves les plus âgés le maniement du fusil Chas-sepot, remplacé pour les plus jeunes par un fusil en bois muni d'une baïonnette rentrante, « car l'escrime à la baïonnette est un bon exercice gymnastique » (8).

Cette décision ministérielle, quali­fiée « d'extrêmement importante » au cours d'une séance du Corps Légis­latif (9) consacrée à l'Instruction Pu­blique, permet au rapporteur de met­tre en évidence que l'introduction du maniement du fusil parmi les exer­cices réglementaires procure « l'avan­tage appréciable » de concilier l'exer­cice corporel avec l'instruction mi­litaire, et de faire des élèves, « des jeunes gens instruits dans le métier des armes ». Cette caporalisation de la jeunesse universitaire est encore amplifiée par les dramatiques consé­quences de la guerre de 1870 qui trau­matise profondément les Français en entraînant, écrit C. de Gaulle, « un immense désastre, une paix de dé­sespoir, des deuils que rien ne com­pense » (10).

Or l'ampleur même de l'épreuve va donner à la nation le sentiment d'une mobilisation permanente et le désir d'une préparation intensive dans tous les domaines afin, surtout, de retrouver les provinces perdues (11).

Cet état d'esprit enracine un peu plus l'idée que l'entraînement physi­que n'est qu'un aspect de la forma­tion militaire générale à laquelle petits et grands se soumettent si allègre­ment que le physiologiste italien Mos-so peut écrire au retour d'un voyage en France :

« Jamais dans l'histoire de l'Europe on n'a vu un peuple se préparer à la guerre avec plus d'enthousiasme » (12).

Dans le domaine scolaire, de mili­taire, la gymnastique devient résolu­ment belliqueuse. J. Simon rappelle qu'« à la gymnastique se rattachent étroitement les exercices militaires : il faut qu'à 18 ans un jeune homme

élevé par nous fasse l'exercice avec la précision d'un vétéran » (13).

En liaison avec son collègue de la Guerre, il prescrit que, chaque fois que cela est possible, les élèves des lycées et collèges doivent bénéficier de séances d'équitation dans les ma­nèges régimentaires, réglemente l'ins­truction militaire et introduit le tir réel avec des armes de guerre prê­tées aux établissements (14).

Ces différentes mesures plus ou moins fragmentaires trouvent leur couronnement, lors du « grand minis­tère Gambetta », avec la création au sein de l'Instruction publique d'une Commission de l'Education militaire dont la présidence est confiée à Paul Deroulede (15).

Ses attributions sont l'étude de : « l'enseignement des exercices mili­taires et du maniement des armes ; le choix des armes, la distribution des fusils et des cartouches, le choix de livres, d'images et de chants ; la dis­

cipline intérieure des établissements, la gymnastique et l'escrime, les fê­tes, revues, tirs, excursions et en général la continuation de l'éducation militaire en dehors des écoles » (16).

Elle comprend 31 membres dont 12 militaires parmi lesquels lé capi­taine Bonnal, Directeur de l'Ecole de Joinville, et le chef de bataillon du régiment des sapeurs-pompiers de Paris. La Commission se réunit pour la première fois le 25 janvier 1882 et, à cette occasion, le Ministre Paul Bert souligne dans une allocution « qu'il ne s'agit plus seulement ici d'hygiène et d'exercices corporels » mais qu'« il faut se servir des exer­cices gymnastiques et militaires pour arriver à la trempe morale de l'en­fant.. tout cela étant dirigé, surveillé, inspecté non plus seulement par des maîtres sans autorité (sic) mais avec le concours d'officiers délégués par le Ministère de l'Instruction publi­que ». Pour justifier ce bouleverse-

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ment il affirme que « l'éducation mi­litaire est... la plus sûre protection contre le militarisme... cette espèce d'automatisme du corps et de l'esprit tant admiré par les grands exploiteurs d'hommes », car - elle développe non les tendances serviles mais les quali­tés de l'homme vraiment libre dont la liberté n'est ni entravée mais bien assurée et consacrée par l'obéissance à la règle, à la loi » (17).

Deux jours plus tard, la Commission émet un certain nombre de propositions ayant trait au régime intérieur des établissements. Elle souhaite que soient nommés « des adjudants et des adjudants majors scolaires char­gés de l'organisation et de la direc­tion des exercices militaires, de l'équi-tation, de l'escrime, des promenades et en général de tout ce qui concerne l'éducation physique et militaire ». Ces « adjudants-scolaires » sont, soit des sous-officiers en activité, soit des officiers en retraite, selon l'im­

portance de l'établissement. Ils con­servent dans leurs fonctions leur uni­forme et leur grade (18).

Si la chute du Ministère Gambetta, le 30 du même mois, met fin à ces travaux, l'arrivée de J. Ferry au Minis­tère de l'Instruction publique, puis à la Présidence du Conseil, entraîne toute une série de décisions qui, tout en étant moins révolutionnaires que les propositions précédentes, con­tinuent cependant à établir une sym­biose étroite entre l'éducation phy­sique et la préparation militaire (19).

Il faut tout d'abord noter que la loi de 1880 instaurant l'obligation de la gymnastique dans les différents ordres d'enseignement est présentée parce « qu'elle s'impose aujourd'hui comme une conséquence de notre organisation militaire et de l'établis­sement du service obligatoire » (Do­cuments parlementaires - J.O. du 24 mars 1879).

Puis le ministre rappelle aux Rec­

teurs après son adoption, qu'en la faisant appliquer, « il ne s'agit plus seulement de la santé, de la vigueur corporelle, de l'éducation physique de la jeunesse française » (20) mais « qu'il s'agit aussi du bon fonction­nement de nos lois militaires, de la composition et de la force de notre armée » (21).

Un « Manuel de gymnastique et des exercices militaires » qui détaille les exercices à utiliser voit le jour, et le Ministre précise, lors de sa dif­fusion à tous les établissements, que ce « traité que nous mettons entre les mains des instructeurs doit être assimilé aux théories en usage dans l'armée ». L'ouvrage est divisé en trois parties distinctes :

Gymnastique sans appareils, Gymnastique avec appareils, Exercices militaires,

et le programme ainsi défini va rester en application jusqu'à la paru­tion en 1891 d'un nouveau « Manuel d'exercices gymnastiques et de jeux scolaires » dont le titre révèle, par opposition, l'évolution qui s'est pro­duite entre temps.

Cependant, durant 10 ans, la gym­nastique va comprendre, au titre de l'instruction militaire, pour les élèves de huitième et septième, toutes les évolutions élémentaires concernant le soldat sans arme, pour ceux de sixième, cinquième, quatrième, l'ap­prentissage des revues et défilés ainsi que des notions d'utilisation du ter­rain, d'orientation et de cartographie ; le tout étant couronné dans les clas­ses de troisième, seconde, première et philosophie par l'étude théorique et pratique du tir, associée à celle du fusil d'infanterie et comprenant le démontage et le remontage de l'arme (Statistique de 1887).

Mais ces dispositions étant encore insuffisantes aux yeux de toute la fraction la plus patriote de l'opinion, le « drill » prussien est incorporé aux méthodes éducatives grâce à la créa­tion des « Bataillons scolaires ». Or­ganisés par le Décret du 6 juillet 1882 ceux-ci ont pour objectif de donner aux élèves volontaires de tous les établissements publics d'ensei­gnement, à partir de l'âge de 12 ans, les rudiments de l'école de compa­gnie et l'habitude des manœuvres col­lectives. Tout établissement peut, après autorisation du Préfet, regrou­per ses élèves dans le cadre d'un bataillon qui lui est propre ou qui réunit plusieurs écoles.

Chaque bataillon comprend 4 com­pagnies d'au moins 50 enfants, eux-

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mêmes divisés en sections, et pos­sède un drapeau. Les officiers, sous-officiers et caporaux sont des élèves et les instructeurs le plus souvent des professeurs de gymnastique, sous l'autorité supérieure d'un officier. L'uniforme n'est pas imposé mais presque tous les bataillons adoptent une tenue rappelant celle des mous­ses de la Flotte avec vareuse et pantalon bleu sombre et un béret de marin à pompon rouge.

Cette institution reçoit un accueil enthousiaste. Les bataillons parisiens défilent pour la première fois aux fê­tes du 14 juillet 1882 et « ce qu'on a pu obtenir d'eux en trois mois d'exer­cices a émerveillé tout le monde », constatent des publications aussi dif­férentes que l'« Illustration » ou le « Manuel général de l'Instruction pri­maire ».

Au Salon de 1885, 2 toiles sont consacrées aux bataillons ; la pre­mière montre un bivouac et la se­conde a trait justement au défilé de la Fête Nationale. Le critique s'exta­sie ainsi :

« Au son des tambours qui bat­tent aux champs, des fifres qui per­cent l'oreille, sous le regard des « pantalons rouges » alignés sur la gauche, ils marchent droit sur nous, ils vont sortir du cadre, les petits soldats, la fière tournure sous la va­reuse et le béret de laine bleue » (22).

La poésie s'allie à la peinture pour célébrer les mérites des jeunes mi­litaires :

Nous sommes les petits enfants De la vieille mère patrie Nous lui donnerons dans 10 ans Une jeune armée aguerrie.

Nous sommes les petits soldats Des bataillons de l'Espérance Nous exerçons nos petits bras A venger l'honneur de la France.

Et Bara, le petit tambour Dont on nous a conté l'histoire En attendant, bat chaque jour Le rappel dans notre mémoire (23).

Dans les grandes villes l'inspection annuelle des bataillons constitue un événement. A Bordeaux, par exem­ple, elle a lieu sur la place des Quin­conces, est suivie par un nombreux public et donne lieu à des comptes rendus flatteurs (24) dans la presse locale.

Mais l'agitation boulangiste va po­ser un coup mortel au développement des bataillons scolaires en attirant

l'attention sur le péril militaire. Le gouvernement s'inquiète des manifes­tations, comme banquets ou remises de drapeaux, organisées par la « Li­gue des Patriotes » lors des rassem­blements des formations et qui gri­sent les jeunes cervelles. Par ail­leurs les chefs d'établissement sont unanimes à condamner cette agitation théâtrale nuisible aux études et les militaires eux-mêmes admettent le ridicule et l'inutilité de toutes ces parades qui ne font que « singer l'ar­mée » (25).

Tant et si bien qu'après 1890, les bataillons scolaires disparaissent de la scène.

Cependant une activité militaire va

conserver une place éminente dans les exercices gymnastiques ; il s'agit du tir et ceci est important car c'est autour d'elle que vont se développer les organismes qui sont l'ébauche des futures associations sportives scolaires officielles (26).

Ceci fait que ces dernières, tout en étant chronologiquement les conti­nuatrices des « sociétés de jeux » qui se développent à partir de 1890, se reféreront — les textes le prouvent — au modèle militaire et bureaucra­tique des sociétés scolaires de tir, tout en substituant à l'initiative indi­viduelle et à l'engagement personnel les contraintes artificielles d'un sys­tème directif.

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D'une façon plus générale, une cer­taine imprécision va demeurer long­temps dans les esprits en empêchant de distinguer nettement entre la no­tion d'éducation physique et celle de préparation militaire.

En 1928, l'Inspecteur général Got-teland consacre encore le premier chapitre de son livre, « L'éducation intégrale », à une analyse des deux activités qui « tendent à se confondre, ce qui est fâcheux à plusieurs égard » (27).

Nous pensons que cette ambiguïté aux origines lointaines, ainsi que nous l'avons vu, n'a pas peu contribué, à côté d'autres facteurs, à donner aux exercices corporels une réputation déplaisante, tout en masquant leur aspect proprement éducatif et en contrariant l'intégration de ceux qui les dispensaient dans les structures administratives de l'Université fran­çaise.

J. THIBAULT.

(1) L'enfant et la vie familiale sous l'an­cien régime, p. 296.

(2) Ibid. p. 89. (3) Du collège de Clermont au lycée Louis

le Grand, T. 2, p. 172. (4) Voir « Le rôle de l'Education physique

dans le développement de la personnalité » et Arrêtés du 10-12-1802 et du 10-6-1803 (20 Prairial, An XI).

(5) Hillairet, Enseignement de la gym­nastique dans l'Université, 1878, p. 77.

(6) Circulaire du 9 mars 1869. (7) Décret du 3 février 1S69. (8) Hillairet, op. cit., p. 66. (9) Séance du 16 avril 1869. (10) La France et son armée, p. 193. (11) Un bon exemple de cette mentalité

nous est fourni par J. Galtier-Boissière qui raconte qu'après une fredaine d'élève le direc­teur d'école se contenta de lui dire : « Mais, mon pauvre Jean, si tous les élèves se dis-cipalent comme toi, comment reprendrions-nous notre Alsace et notre Lorraine ». Mé­moires d'un Parisien, T. 1, p. 32.

(12) L'Education physique de la jeunesse, 1893, chap. VII.

(13) Circulaire du 27 septembre 1872. (14) Circulaire du 13 décembre 1871. (15) Ce dernier ne cache pas ses inten­

tions. Il écrit qu'« il ne s'agissait de rien moins que de transformer la jeunesse de nos écoles en une légion de braves Français, de les armer dès l'enfance de ce faisceau de mâles sentiments et d'habitudes viriles qui font le vrai soldat » (De l'éducation mi­litaire, p. 3).

(16) J.O. du 22 janvier 1882. (17) J.O. du 26 janvier 1882. (18) J.O du 29 janvier 1882. (19) Celles-ci ne sont pas du goût de

Deroulede qui démissionne très vite car il considère qu'elles négligent » le côté moral et intellectuel de la question » (op. cit., p. 3).

(20) Nous avons ici un excellent exemple de l'utilisation de l'éducation physique à des fins diverses. Nous connaissons la tendance hygiénique, nous voyons maintenant la ten­dance militaire et nous éprouvons à l'heure actuelle la tendance sportive. Il faut sou­haiter que soit un jour clairement établie la tendance éducative.

(21) Circulaire du 23 mars 1881. (22) Revue Pédagogique du 15 février 1885. (23) R. P. ibid. (24) Un des articles les plus significatifs

figure dans la « Petite Gironde » du 23 mars 1889. Malgré sa longueur nous croyons bon de le reproduire in-extenso tellement II est le reflet d'une mentalité et d'une époque : « Cet après-midi M. de Buttler lieutenant colonel du 6" Hussards et M. Gaborie capi­taine au 57e régiment de ligne ont passé la revue annuelle des divers bataillons sco­laires. A une heure, ces deux officiers se sont rendus au Lycée où pendant une heure M. Labadie. l'excellent professeur de Long-champs et du Lycée (Longchamps est une société de Gymnastique de tir et d'instruc­tion militaire fondée en 1872. C'est la doyenne des sociétés bordelaises), MM. Chesnel, Lacoste et Verdier, lieutenants de la réserve, ont fait exécuter aux élèves les divers exercices d'assouplissements, d'école de sec­tion, de compagnie et de bataillon avec un ensemble parfait et beaucoup de précision dans les mouvements.

M. de Buttler a fait les plus vifs éloges à M. Labadie pour la façon brillante avec laquelle II enseigne aux lycéens le manie­ment et les divers mouvements.

Les Quinconces ont présenté cet après-midi la plus vive animation. Les bataillons scolaires et le soleil dont nous étions privés depuis longtemps, avaient, en effet attiré une foule nombreuse. A partir de deux heu­res et demie, chaque bataillon, drapeau et musique en tête, suivi de nombreux curieux est venu se ranger sur la vaste esplanade. La revue commencée à trois heures, a duré jusqu'à quatre heures et demie.

Les divers bataillons, sous le commande­ment de leur chef respectif, ont exécuté avec la plus grande rectitude les divers mouvements d'assouplissements avec et sans armes et l'école de section.

La foule maintenue par des gardes muni-paux à cheval, suivait avec beaucoup d'in­térêt ces divers exercices. M. de Buttler a manifesté à M. Sendres, Inspecteur primaire, et aux divers chefs d'école toute la satis­faction qu'il avait pour les soins apportés à développer chez les enfants l'instruction militaire

(25) Lt-Colonel Revol, Histoire de l'Armée française, p. 223.

(26) Voir J. Thibault « Introduction des activités sportives dans l'enseignement se­condaire » (1923-1938). E.P.S. n° 104 juillet-Août 1970.

(27) Op. cit. p. 73.

Photos : Pages : 88, 89 et 90 : "Les bataillons scolaires", faïences Bordelaises, (fin XIXe siécle). Collection personnelle de l'auteur. Page 91 : "La Guerre", Paris (1887 ?), extrait de H. Barthélémy.

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