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coup AmiTIÉ
LumiÈre résister
fr ère
Direction artistique : Élisabeth Hebert Conception graphique : Séverine Roze Photographie de couverture : © Getty Images/Lauren Nicole/ DigitalVision Pictos de couverture : © Shutterstock
Direction de la fabrication : Thierry Dubus Fabrication : Florence Bellot
© Fleurus, Paris, 2017 Site : www.fleuruseditions.com ISBN : 978-2-2151-3445-9 MDS : 652 706
Tous droits réservés pour tous pays. « Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. »
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coup AmiTIÉ
coup
Odile Hervé-Bazin, Stéphanie Moreau,
Remerciements
Jardin Dumaine.
Un couple de marronniers centenaires, à l’écorce écaillée
par les ans, veille sur un vieux portail en fer. Derrière
celui-ci, d’anciennes carrières de sable se sont muées en
parc floral.
En bordure de l’allée principale, sur la pelouse verdoyante,
un cheval en bronze dresse ses avant-bras vers le ciel
comme s’il voulait boxer les nuages. Son ombre, écrasante,
éclabousse le jeune garçon qui, la bouche grande ouverte,
se tient devant lui tel le frêle David défiant Goliath.
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Axel a treize ans. Et, chaque matin, il traverse ce jardin
pour se rendre au collège. Une bouffée d’oxygène avant
l’oppressante journée.
Perdu au milieu d’une réalité qu’il peine à comprendre,
Axel ne trouve refuge qu’au sein des nombreux livres qu’il
engloutit chaque semaine. L’imagination débordante, il
n’est alors pas rare qu’il se glisse dans la peau des personnages
héroïques croisés dans ses lectures. C’est ainsi qu'en ce
mercredi matin, figé sous le monumental étalon de métal, il
se voit puissant guerrier s’apprêtant à domestiquer l’animal
sur lequel il sillonnera le monde.
De petits piaillements détournent soudain son attention.
– Attends-moi là, chuchote-t-il à la statue équine. Je
crois qu’on nous espionne.
Le jeune garçon ramasse une branche qui traîne au sol
et, à pas de velours, s’approche de l’épais buisson d’où
s’échappent les bruissements. Du bout de son glaive ima-
ginaire, il écarte les feuillages et découvre une mince
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reaux d’une dizaine de jours réclament la becquée.
Aussitôt, les explications lues dans la grande encyclopédie
des oiseaux lui reviennent en mémoire : les tourterelles
mâles et femelles se relaient pour couver les œufs et, sans
distinction de sexe, produisent le nectar dont ils abreuvent
leur progéniture. Les oisillons glissent alors leur tête à
l’intérieur du bec de l’adulte, et se délectent d’un mélange
de graines broyées et de lait produit par la gorge. La
mixture est tellement nourrissante que les tourtereaux
vont doubler, voire tripler de poids et de volume chaque
jour.
« Heureusement que l’on ne m’alimente pas avec ça,
pense Axel. Déjà que je grossis à vue d’œil, là, ce serait la
fin de tout... »
Axel a toujours aimé le contact étroit avec la nature.
Comme lorsqu’il allait pêcher avec son père sur les sommets
pyrénéens. Là, après de longues heures d’effort qui les
menaient à un lac aussi pur que le diamant, ils installaient
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leurs lignes et dressaient la tente. Puis, tandis que la nuit
enveloppait les arêtes déchiquetées de ses draperies
orangées, le feu de bois crépitait en colorant les odorantes
saucisses parsemées de thym. Alors, petit à petit, le ciel
n’était plus qu’un océan d’étoiles bercé par le halo chaleu-
reux de la lune.
exceptionnelle : celle des souvenirs qui ne s’effacent jamais.
Une cloche tinte au loin et sort le jeune garçon de ses
rêveries.
– 7 h 45 ! réalise-t-il en entendant l’angélus de la chapelle
Sainte-Ursule. Je vais être en retard !
Axel se met alors à courir le plus vite qu’il peut.
Ses chaussures battent le pavé d’un pas lourd et, les
poumons en feu, le goût du sang ne tarde pas à emplir sa
bouche.
Le jeune garçon marque une pause en s’appuyant contre
l’enclos grillagé des chèvres, l’une des espèces animales
présentées dans le parc.
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Son cœur martèle sa poitrine tel un forcené tambourinant
la porte de sa cellule, et sa vision se trouble. D’innombrables
moucherons noirs se mettent alors à danser devant lui.
Au bout de quelques instants, le visage rafraîchi par une
fine bruine, le jeune garçon reprend son chemin avec la
boule au ventre. Non pas qu’il n’aime pas l’école, car il est
plutôt bon élève. Ni parce qu’il a déménagé quelques
semaines plus tôt pour cette grande ville froide peuplée de
tours déprimantes.
En fait, si Axel a le cœur au bord des lèvres, c’est à cause
d’Édouard, un grand échalas ayant déjà redoublé deux
fois, et de sa cour de décérébrés. Axel ignore pourquoi,
mais ils l’ont pris en grippe dès son arrivée dans
l’établissement. Ou plutôt si, au fond de lui, il en connaît
la raison... C’est parce qu’il est nouveau. Et donc une proie
facile pour ces gros bras en mal de reconnaissance. Car il
est évidemment plus aisé de s’attaquer à quelqu’un que
personne n’aura d’intérêt à défendre. Pas très glorieux,
certes. Mais les minables savent se contenter d’exploits
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misérables. Une réplique tirée d’un des livres préférés
d’Axel lui revient en mémoire : « À vaincre sans péril, on
triomphe sans gloire », lança le père de Chimène à Rodrigue
dans Le Cid, la merveilleuse pièce de théâtre de Pierre
Corneille.
– Cela ne doit guère parler à ces analphabètes, murmure
le jeune garçon avec rage en une affirmation qui le revigore
l’espace de quelques instants. Pour eux, Corneille ne doit
être qu’un oiseau, et Le Cid, une boisson gazeuse à la pomme !
Axel pense alors à tous ceux qui, lorsqu’il se fait malmener,
passent près de lui sans intervenir.
Oh, certes, certains hésitent parfois l’espace d’une
fraction de seconde. Mais ils se ravisent aussitôt en se
disant qu’il serait idiot d’attirer l’attention sur eux. Après
tout, tant qu’il y a une tête de Turc, c’est toujours autant
de tranquillité d’assurée pour eux-mêmes !
Et puis, souffrant de surpoids, Axel est une cible de choix
pour les moqueries en tout genre. D’autant qu’il n’a ni la
verve de Cyrano pour ridiculiser ses harceleurs, ni sa
maîtrise de l’épée.
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Alors, il subit en silence les railleries incessantes...
Tandis qu’il avance vers l’école, les images se bousculent
dans sa tête. Il revoit ce premier jour de cantine où il
déjeunait seul à sa table. Édouard s’était soudain présenté
devant lui.
– Hé, toi ! On t’a déjà dit que quand tu manges tu
ressembles à une grosse truie ? Avec mes potes là, on n’a
pourtant pas demandé de déjeuner avec vue sur... le porc !
Tout en imitant le cri du cochon, Édouard avait observé
autour de lui l’effet de son jeu de mots aboyé sans retenue.
Puis, les poings sur la table, il avait approché son visage
de celui d’Axel. Celui-ci, ne sachant plus où se mettre,
avait fixé le fond de son assiette.
– Hé ! Tu pourrais me regarder quand je te parle !
Édouard avait alors saisi le plat spécialement préparé par
la cantine en raison des allergies alimentaires du jeune
garçon, et l’avait porté à ses narines.
– Beurk ! Ça pue, ce truc !
Il avait alors reposé la platée sans ménagement et la sauce
avait éclaboussé les vêtements d’Axel.
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– Ha ha ! avait éclaté de rire Édouard en s’éloignant tel
un grand seigneur. Il paraît que ces bêtes-là adorent se
rouler dans le fumier.
Le cuisinier, que le grand échalas n’avait pas entendu
arriver, avait fort peu goûté que l’on ose parler ainsi de sa
cuisine. Il avait attrapé l’insolent par l’oreille et l’avait traîné
jusqu’au surveillant général. Celui-ci l’avait sévèrement
réprimandé devant tout le monde.
Vexé, Édouard en avait gardé une farouche rancœur
envers Axel.
***
Axel arrive au collège. La pluie bat de plus en plus fort et
fouette ses vêtements.
Le jeune garçon, qui a pris soin d’éviter l’entrée principale,
s’est dirigé vers l’arrière de l’établissement.
En se faufilant par le parking à vélos, il espère échapper
à Édouard et à ses sbires.
L’endroit est désert.
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classes.
C’est alors qu’un pied crochète son tibia et le fait tomber
violemment à terre.
À plat ventre sur le sol détrempé, Axel relève son visage
ensanglanté et essuie en tremblant la boue qui recouvre ses
paupières.
Des larmes s’étirent au coin de ses yeux et ruissellent sur
ses joues endolories.
Une ranger se pose lentement devant lui, bientôt suivie
d’une seconde, aspergeant son front d’eau croupie.
La semelle épaisse appuie alors sur son crâne et le plaque
au sol.
La tête sur le côté, Axel respire avec difficulté et, de l’œil
qui se trouve à l’air libre, il découvre son assaillant.
– Eh bé, on ne voulait pas dire bonjour à ses potes ?
s’exclame Édouard. C’est pas très sympa, ça, hein, les gars ?
– Ça ne m’étonne pas, répond un des sous-fifres n’existant
que dans le regard de son mentor. Ce sont des méthodes
de gros porc !
– Un porc qui est dans son fumier ! clame un autre.
T’aimes ça, hein, te rouler dans ton jus ?
– Tu as quoi, dans ton sac ? demande Édouard, avant de
faire signe à l’un de ses acolytes de lui tendre l’objet. Voyons
voir : cahier de maths, pfff inutile...
Le redoublant jette le carnet dans une flaque.
Puis il ouvre le classeur d’histoire et déverse les feuillets
sur le sol.
maintiennent fermement au sol.
– Ah, ça c’est intéressant ! se réjouit-il en découvrant une
barre chocolatée. Hop, pour mon goûter !
Il glisse la friandise dans sa poche.
– Tu ne m’en voudras pas, ajoute-t-il. J’ai toujours un
petit creux en milieu de matinée.
– De toute façon, ça ne peut lui faire que du bien au
gros ! lance Maxence, l’un des acolytes d’Édouard.
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– Ha ha, oui, tu as raison ! acquiesce celui-ci. En fait,
amigo, tu devrais me remercier de faire attention à ta
santé ! Ha ha !! Allez, dis-moi merci !
Axel refusant de répondre, Édouard appuie de tout son
poids sur le visage de sa victime.
N’y tenant plus, le pauvre garçon s’exécute.
– M...Merci, chuchote-t-il, en hoquetant.
– Comment ?... Parle plus fort, je n’entends rien. T’arrête
pas de pleurnicher !
– Merci !
– Eh bé voilà, c’est pas compliqué. Tu vois quand tu
veux, mon petit porcinet.
Axel est en larmes. Il tousse à plusieurs reprises, recrachant
la boue qui lui gratte la gorge, et des bulles brunâtres
s’échappent de ses narines.
L’un des garçons prend Édouard par l’épaule.
– Allez, il a son compte, là, murmure-t-il. Viens.
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– Hé ! s’énerve Édouard en le repoussant vigoureusement.
D’où tu me donnes des ordres, toi ? Et d’où tu me touches ?
– Vingt-deux, les gars ! crie celui qui faisait le gué. V’là le
pion !
Aussitôt, Édouard fait signe à son équipe de quitter les
lieux et les membres du clan s’enfuient telle une envolée de
moineaux.
– T’as de la chance, toi, grogne-t-il à Axel, en retirant
lentement son pied. Pour cette fois... Et t’avise pas d’ouvrir
ta grande bouche et de nous dénoncer ou on te fera la
peau. T’as compris ?
Hoquetant, le jeune garçon se relève péniblement et,
alors qu’il est à quatre pattes, un violent coup de pied le
frappe au visage.
Édouard, avant de se volatiliser à son tour.
Lorsque le surveillant, qui n'avait rien vu de la scène,
s'approche pour aider Axel à se relever, le premier réflexe
de celui-ci est de le repousser.
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de peur et de honte qui l’enserre.
– Holà, du calme, jeune homme ! rétorque l’éducateur
qui, passé brusquement de la compassion à l’agacement,
détaille le collégien de la tête aux pieds. Débrouillez-vous
tout seul, après tout !...
En tout cas, vous ne vous êtes pas loupé, cher ami ! Voilà
ce qu’il advient de ceux qui arrivent en retard !... Suivez-moi
jusqu’au bureau de la vie scolaire, où nous consignerons
votre retard et où nous vous donnerons des vêtements secs
pour que vous intégriez les cours dans une tenue plus
présentable... Taisez-vous !... Je vous conseille de ne pas en
rajouter !
Dépité, voyant qu’il ne serait pas écouté, Axel baisse alors
la tête et suit le surveillant tel un condamné que l’on mène
à l’échafaud.
Huit ans plus tard. Jeux olympiques de Londres, août 2012
Assis par terre, à l’angle des murs d’un vestiaire, un jeune
homme se tient la tête entre les mains.
Le sol est froid et un néon crépite au-dessus de lui.
Ambiance glauque d’une vieille salle de quartier, loin des
luxueuses installations olympiques où il se rendra tout à
l’heure.
Dans quelques heures, il disputera le match de sa vie.
Celui que tout sportif rêve de vivre un jour : une finale
olympique.
Que de chemin parcouru pour arriver jusqu’ici ! Que de
souffrances et de sacrifices !
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Tout se mélange dans sa tête : les séances de musculation,
les entraînements jusqu’à la nuit malgré la fatigue, les
doutes qui ont jalonné toutes ces années de préparation.
Le jeune homme se revoit à ses débuts lorsqu’il se rendait
à vélo à la salle municipale. Qu’il aimait ces soirs de
septembre, lorsqu’il fait encore chaud et que le soleil se
couche en teintant l’horizon de nuances roses et orangées !
Il se rappelle l’air frais qui lui fouettait le visage et la
sensation de liberté qui l’envahissait quand, sur le chemin
du retour, il traversait la nuit déserte.
Il se remémore les visages de ses premiers partenaires
d’entraînement, les encouragements au bord du ring et les
larmes mêlées de sueur quand l’épuisement enserrait son
corps haletant.
Il ressent encore les blessures qu’il a dû endurer jour après
jour, et qui lui ont donné mille fois l’envie de tout plaquer.
Un nouveau flash s’impose à lui. L’image de sa fiancée.
Son amour. Sa confidente. Sa meilleure amie.
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Elle a toujours été là près de lui. Depuis si longtemps...
Le jeune homme attrape son sac par l’une des anses et le
tire à lui. Il en sort une vieille photo et, les yeux embués, la
regarde en tremblant.
traduisent la rudesse des combats qui auraient dû faire de
lui une machine.
Pourtant, en cet instant, il n’y a plus qu’un être de chair
et de sang face à lui-même, et il est terrassé par le stress.
Le boxeur lève la tête et fixe le poster accroché au mur,
juste en face de lui. Il s’agit de la photo de Cassius Clay,
plus connu sous le nom de Mohammed Ali, médaillé d’or
à dix-huit ans aux Jeux olympiques de Rome et couronné
sportif du xxe siècle par l’hebdomadaire américain Sports
Illustrated. En bas de l’affiche, une phrase résume la
maxime chère au triple champion du monde : « Vole
comme le papillon et pique comme l’abeille. »
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Le jeune homme passe ses mains sur son visage bosselé
et esquisse un sourire.
– Je te dis pas la tronche du papillon, murmure-t-il en
laissant glisser l’extrémité de ses phalanges sur ses cicatrices.
Puis il regarde de nouveau l’icône et s’adresse à lui.
– Tu as l’air si sûr de toi... Pourtant, n’as-tu jamais douté ?
N’as-tu jamais craint que ton rêve ne s’échappe alors que
tu le touches enfin du bout des doigts ?
Il tourne la tête vers la photo qu’il avait posée près de lui
et effleure les visages. Sa chère mère... Son frère... Tant de
souvenirs.
Il est là pour eux.
Le boxeur fait rouler entre ses doigts la petite plaque gravée
du prénom « Tony », qui pend au bout de son collier.
Alors, dans le silence glacial du vieux gymnase, il laisse
échapper un sanglot.
Samedi 25 septembre 2004. L'année des treize ans
Axel est enfermé dans sa chambre et s’apprête à jouer à
Alias, un jeu vidéo d’action sorti quelques mois aupara-
vant et inspiré de la série télévisée américaine du même
nom.
Sydney, l’héroïne de l’aventure, est un agent de la CIA
surentraîné et féru d’arts martiaux.
Afin de mettre toutes les chances de son côté, le jeune
garçon prend soin de créer une ambiance propice à la
concentration.
dans la salle de contrôle d’un vaisseau spatial. Check !...
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check !... Et abruti de frère loin d’ici : check !
– Devises pour soudoyer nos ennemis  : check ! fait-il en
changeant sa voix, comme s’il s’agissait de celle d’un
copilote assis à ses côtés.
– Capitaine, gardez vos blagues pourries pour vous, s’il
vous plaît.
– Euh, si, commandant. Comment avez-vous deviné ?
– Une intuition. Vous me rappelez étrangement
quelqu’un que je n’aime pas beaucoup.
L’écran de l’ordinateur crache dans la pièce éteinte ses
lumières tressaillantes.
Les yeux hagards, entre deux cuillerées de crème glacée à
la vanille, le jeune garçon dirige l’espionne au milieu des
nombreux pièges.
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C’est alors qu’un bruit dans les escaliers le fait sursauter.
Surpris, il voit son avatar chuter dans les profondeurs d’un
abîme.
– Bon sang ! s’énerve-t-il en jetant le joystick sur le
bureau. J’étais à deux doigts de changer de niveau ! La
poisse !
Le bruit de la serrure qui se déverrouille résonne derrière
lui.
Tony, son grand frère âgé de dix-sept ans, fait irruption
dans la pièce, un tournevis à la main.
– Hé ! Faut pas se gêner ! hurle Axel en claquant le tiroir
qui renferme les friandises.
– Ça fait dix fois qu’on t’appelle ! lui répond Tony,
fortement agacé. Qu’est-ce que tu fabriques ? On t’attend
dans la voiture depuis dix minutes ! Évidemment, tu étais
encore devant tes satanés jeux ! Bon sang, mais quand
est-ce que tu vas grandir ?! T’as pas de potes ?... Et les filles,
ça ne t’intéresse pas ?
Le regard de Tony s’arrête sur un cahier grand ouvert.
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referme brusquement les pages.
Puis il remarque des taches de crème glacée sur le tee-shirt
de son frère, et les mêmes coulures sur le rebord du tiroir
qu’il ouvre aussitôt.
– Attends, tu te fiches de nous... On t’attend depuis des
plombes, et pendant ce temps-là Monsieur s’empiffre de
cochonneries... Tu vas voir une diététicienne, ça coûte une
fortune à maman, et toi tu te goinfres en cachette ! Bon
sang, mais ça te plaît d’être un gros tas ?
Furieux, il se dirige vers la porte.
– Je vais dire à maman qu’on part faire les courses sans
toi. Tu n’as qu’à continuer de te gorger de sucreries et
devenir le gros porc qui est la risée de tous. On te prend
quoi ? Des cacahuètes pour tes grosses fesses et de la
chantilly pour tes nichons ?
Alors qu’il franchit le seuil, Tony marque un léger temps
d’arrêt.
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Le poing fermé, il frappe violemment la cloison, laissant
dans le plâtre la marque de ses phalanges. Puis il claque la
porte derrière lui.
De nouveau seul dans son antre, Axel s’écroule sur son
bureau et pleure toutes les larmes de son corps.
Au bout de longues minutes, complètement abattu, il
ouvre son carnet intime à qui il a donné le prénom de
Xavier. Camarade imaginaire, à défaut d’avoir de vrais amis.
Il saisit un stylo et, tout en essuyant les larmes qui
mouillent sa lèvre supérieure, il commence à écrire.
« Xavier,
Cette fois ma décision est prise. Cette vie me devient
insupportable. Mon père ne veut plus me voir. Mon frère me
déteste. Et les autres ne pensent qu’à me faire du mal. Mais je
suis quoi, moi ? Un animal ?... À quoi je sers, Xavier, dis-moi ? »
La vision troublée par les larmes qui s’accumulent de
nouveau devant ses yeux, Axel se dirige vers la salle de
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bains. En tremblant, il ouvre l’armoire à pharmacie et
saisit le premier flacon qu’il trouve. À travers le verre, il
discerne les dizaines de petits comprimés qui s’y trouvent.
D’un geste maladroit, le jeune garçon retire le bouchon,
puis il se regarde dans le miroir.
– À la tienne, Édouard, murmure-t-il en sanglotant. Et à
la tienne, Tony.
***
Lorsqu’il rouvre les yeux, Axel a la sensation de flotter au
milieu d’un halo apaisant, qui n’est, en fait, que le néon
blafard d’une chambre d’hôpital.
Quelqu’un lui tient la main. Il tourne lentement la tête et
distingue alors sa mère. Sa chère mère... Comment a-t-il pu
ne pas penser à elle au moment de commettre l’irréparable ?
Femme de ménage, elle se saigne aux quatre veines pour
les faire vivre décemment, son frère et lui. Depuis que son
père les a lâchement abandonnés, elle ne compte pas les
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heures pour rapporter le salaire indispensable à la survie de
leur petite famille.
Le jeune garçon a honte de ne pas avoir pensé à elle au
moment de réaliser son geste.
L’esprit comateux, accablé par une immense lassitude,
Axel fixe sans rien dire les yeux de sa mère, rougis par les
larmes.
– Qu’est-ce qui t’a pris, mon pauvre petit ? chuchote-
t-elle, pleine d’amour.
– C’était vraiment une connerie à la hauteur de ton
talent de crétin, intervient son frère.
– Tony ! gronde leur mère. Je t’interdis de parler comme
ça !
– Forcément, on lui passe tout au pauvre chéri ! Et voilà
le résultat !
Furieux, Tony sort de la pièce et claque la porte derrière
lui.
Après un long silence, la mère d’Axel reprend la parole.
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– Il faut que tu l’excuses, car il a vraiment eu peur, Axel.
Tu sais, c’est lui qui t’a trouvé. Tu t’étouffais avec les
comprimés accumulés dans ta gorge et c’est lui qui t’a
porté les gestes de premier secours. Sans Tony, tu... Tu...
Étranglée par l’émotion, la mère d’Axel ne peut terminer
sa phrase. Elle avale difficilement sa salive, puis inspire
profondément.
– Il faut que tu saches que Tony a été très marqué par le
départ de votre père, et il se sent désormais comme
responsable de nous deux. Tu sais, il ne le montre pas,
mais il tient profondément à toi. Quand les secours sont
arrivés, il a cru te perdre et, lui qui ne pleure jamais, il s’est
complètement effondré.
balbutie Axel, la voix pleine de larmes.
– Tout simplement parce qu’il t’aime et qu’il veut donc
te faire réagir.
« Xavier,
J’ai un peu honte de te dire ça, mais j’ai failli faire une grosse
bêtise...
Pour un peu, tu n’aurais plus jamais eu de nouvelles de moi.
C’est Tony qui m’a sauvé.
Et non seulement ça... Maman m’a dit qu’il avait eu peur
de me perdre.
Ça va peut-être te paraître bizarre mais, bien que nous
soyons frères, je ne pensais pas qu’il tenait autant à moi. Parce
que, tu sais, Tony est vraiment dur avec moi.
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Je pensais que c’était dû au fait qu’il n’en avait rien à faire
de moi et que, donc, je l’agaçais.
En fait, maman m’a expliqué que s’il réagit ainsi chaque
jour, c’est parce qu’il m’aime au contraire... Et que la virulence
de ses réactions contre moi est proportionnelle à l’amour qu’il
me porte. Tu te rends compte ? En fait, il ne sait pas comment
m’aider à aller mieux et, du coup, la seule façon qu’il a de
laisser échapper la colère qu’il a contre son impuissance, c’est de
la retourner contre moi.
Moi qui le croyais inébranlable, je suis surpris de voir qu’il
a lui aussi des faiblesses. Tu sais, Xavier, lui aussi souffre du
départ de papa.
Tu te rends compte que nous n’en avons jamais parlé tous les
deux ? À chaque fois que j’ai essayé de le faire, il a détourné la
conversation. Je l’ai même vu serrer les poings. Et même qu’une
fois, il a frappé dans la porte de son armoire. Je pensais qu’il
réagissait ainsi car il était fâché que je m’apitoie sur notre sort.
En fait, je comprends maintenant que c’est parce que lui aussi
est malheureux.
subis. Espérons que cela servira à quelque chose.
Mais je dois t’avouer que je n’y crois pas beaucoup. Les autres
savent très bien faire leurs coups en douce, quand les adultes
ne regardent pas.
Alors, je vais essayer de faire face de nouveau à toutes ces
moqueries. Peut-être finiront-ils par se lasser ?
Peut-être aussi que je devrais en parler à Tony. Parce que, tu
sais, je ne lui ai jamais raconté ce qu’on me fait. Certes, il est
bien un peu au courant, car je sais que maman lui a déjà fait
part de ses inquiétudes. Mais je pense qu’il est loin d’imaginer
à quel point on me fait du mal.
Qu’en penses-tu ?
Seulement, j’ai peur que, si je lui dis tout ça, il ne me prenne
pour une chiffe molle. Et je n’aime vraiment pas lire de la
déception dans ses yeux... J’aimerais tellement que mon grand
frère soit fier de moi.
Affectueusement. Ton Axel. »
Composition et mise en pages : Pixellence N° d’édition : J17187
Achevé d’imprimer en août 2017 par L.E.G.O. S.p.a., en Italie
Dépôt légal : septembre 2017
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15,90 € France TTC www.fleuruseditions.com
Axel est un garçon en surpoids. Chaque jour, il doit affronter le regard
et les moqueries de ses camarades d’école. L’adolescent trouve refuge dans les livres et
les jeux vidéo, mais, bientôt, son mal-être croissant manque de lui faire commettre l’irréparable. À travers les pages de son journal intime, Axel raconte son combat contre l’obésité
et contre les épreuves de la vie. Au fil des années, il est confronté au deuil et
à la souffrance, mais il découvre aussi l’amour, le courage, et développe une passion pour la boxe.
Et si c’était ça, la solution pour lui donner confiance en lui ?
Ancien basketteur de nationale, Benoit Grelaud est actuellement enseignant. Son travail l’a inspiré pour écrire P’tit gros, un roman émouvant où il aborde avec intelligence de nombreux thèmes qui toucheront les jeunes (et les adultes !) et inciteront à la réflexion.
© Cathy Marion