Gaston Miron : À bout portant - Cultivez votre savoir – .Gaston Miron : À bout portant Laure

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  • Document gnr le 15 sep. 2018 10:07

    Voix et Images

    Gaston Miron : bout portant

    Laure Hesbois

    Rina LasnierVolume 4, numro 1, septembre 1978

    URI : id.erudit.org/iderudit/200135arDOI : 10.7202/200135ar

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    diteur(s)

    Universit du Qubec Montral

    ISSN 0318-9201 (imprim)

    1705-933X (numrique)

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    Citer cet article

    Hesbois, L. (1978). Gaston Miron : bout portant. Voix etImages, 4(1), 3949. doi:10.7202/200135ar

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    Tous droits rservs Les Presses de l'Universit duQubec, 1978

    https://id.erudit.org/iderudit/200135arhttp://dx.doi.org/10.7202/200135arhttps://www.erudit.org/fr/revues/vi/1978-v4-n1-vi1410/https://www.erudit.org/fr/revues/vi/https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/http://www.erudit.org

  • Gaston Miron : bout portant

    Miron appartient cette gnration de potes qubcois qui ontexprim l'alination de leur peuple, et en l'exprimant, ont particip l'mergence d'une conscience nationale, rsume dans la significationpolitique dsormais affecte l'adjectif qubcois. Il est un de cespotes pour qui cration potique et engagement politique ne font qu'un,l'une et l'autre tant la manifestation d'une situation existentielle intol-rable.

    Dans le contexte politique de 1953, date de la cration de L'Hexagone,le francophone canadien est, selon l'expression mme de Miron, untre carence1. Non seulement en tant que vaincu, dpossd d'uneterre que ses anctres ont conquise ou comme membre d'un groupeminoritaire dfavoris sur le plan conomique et social mais, plus gra-vement, un homme agress au plus profond de son tre, un homme atteintdans sa culture, menac dans sa langue, et par l mme rendu tranger lui-mme et au monde, incapable d'accder l'identit et d'avoir uneprise sur le rel. Par hritage tragique et par le dcret d'autrui, il est ledamned Canuck c'est--dire :

    le sous-homme, la grimace souffrante du cro-magnon,l'homme du cheap way, l'homme du cheap work2,

    sous-homme qui il ne reste mme pas la ressource d'lever sa protes-tation dans un langage articul qui lui appartienne.

    En proie la perversion smantique l'chelle de toute une lan-gue3, rduit au regard de l'altrit anglo-canadienne4, le pote n'en estpas moins tenu de tmoigner: Je n'ai que mon cri existentiel pour m'as-sumer solidaire de l'exprience d'une situation d'infriorisation collecti-ve5, dit Miron.

    Gaston Miron, pote empch6, c'est--dire pote dpossdde ses signes, s'est donn pour mission premire de remettre lalangue en fonctionnement7.

  • Cette situation est trop connue pour qu'il soit besoin d'y insis-ter. Prcisons, toutefois, que Miron en fait une analyse rigoureuse dansla dernire section de l'Homme rapaill, Recours didactique, et plusparticulirement dans les Notes sur le non-pome et le pome. Sa po-sition se trouve confirme et prcise dans le texte d'une interview raliseen 1973 par un groupe de l'Universit Laurentienne8 et qui constitueune des analyses les plus pntrantes du problme francophone queje connaisse.

    Il est clair que, pour Miron, la dpossession linguistique est la con-squence directe d'une alination politique et qu'il est vain d'esprery remdier sans une rvolution. Mais il est non moins vident que la vraiervolution d'un langage libr, c'est la tension dialectique entre le pomeet le non-pome :

    Le non-pomec'est ma tristesseontologiquela souffrance d'tre un autre

    Le non-pomece sont les conditions subies sans espoirde la quotidienne altrit

    Le non-pomec'est mon historicitvcue par substitutions

    Le non-pomec'est ma langue que je ne sais plus reconnatredes marcages de mon esprit brumeux ceux des signes alins de ma ralit

    Or le pome ne peut se faireque contre le non-pomene peut se faire qu'en dehors du non-pomecar le pome est mergencecar le pome est transcendancedans l'homognit d'un peuple qui libresa dure inerte tenue emmure

    La racine du mal rside dans une pratique langagire tare queMiron appelle la diglossie. Non pas le bilinguisme qui maintient lesdeux codes relativement spars, mme quand on les utilise conjointe-ment dans une mme phrase, du type le dispatcher m'a donn maslip [pour coupon] pour aller gaser [faire le plein], mais une con-fusion beaucoup plus subtile et plus dangereuse, parce qu'elle aboutit une perversion radicale du signe, qui consiste couler par insidieuseosmose des signifis anglais dans des signifiants franais. Prenons unexemple: Voiture avec monnaie exacte seulement, lit-on sur l'auto-route des Laurentides. C'est un pige, dit Miron. En apparence c'est untexte clair : tous les signifiants sont franais. Mais quel est le signifide monnaie exacte? S'il existait, en fonction du code du franais,

  • ce serait quelque chose comme argent de bon aloi, le contraire defausse monnaie mais, de toute vidence, une telle interprtation nes'adapte pas la situation. En fait c'est with exact change qu'il fautcomprendre. Et l'automobiliste, rompu cette distorsion, jette docilementsa pice de 25 cents dans le panier10.

    Autre exemple: ascenseur en usage. Faut-il comprendre qu'ilpourrait tre hors d'usage? Qu'il a t en panne, mais que par chanceil vient tout juste d'tre rpar et est nouveau en tat de fonctionner?Trve d'hypothses gratuites. Chacun sait fort bien que l'appareil esttout simplement in use et attend patiemment que l'appareil occupdevienne libre. Une fois de plus l'utilisateur a opr le rtablissementqui s'impose, mais quel prix? Au prix d'une gymnastique intellectuellequi tient de la schizophrnie. Au prix surtout d'une confusion des deuxcodes qui scelle son alination. En effet, dans cette sorte de symbiose,le franais a perdu tout pouvoir de signifier directement. Le francophonen'a accs au rel que par le truchement d'une langue trangre, ce qui,dans les propres termes de Miron, est la pire des dpossessions.

    Je parle de ce qui me regarde, le langage, ma fonction socialecomme pote, partir d'un code commun un peuple. Je dis quela langue est le fondement mme de l'existence d'un peuple, parcequ'elle rflchit la totalit de sa culture en signe, en signifi, en si-gnifiance. Je dis que je suis atteint dans mon me, mon tre, jedis que l'altrit pse sur nous comme un glacier qui fond sur nous,qui nous dstructure, nous englue, nous dilue. Je dis que cetteatteinte est la dernire phase d'une dpossession de soi comme tre,ce qui suppose qu'elle a t prcde par l'alination du politique etde l'conomique. Accepter CECI c'est me rendre complice de l'alina-tion de mon me de peuple, de sa disparition en l'altrit. Je dis que ladisparition d'un peuple est un crime contre l'humanit car c'est pri-ver celle-ci d'une manifestation diffrencie d'elle-mme. Je disque personne n'a le droit d'entraver la libration d'un peuple qui apris conscience de lui-mme et de son historicit11.

    D'autre part, faute d'un langage qui lui soit propre, il n'a aucunmoyen d'exprimer lui-mme ses dterminations, sa spcificit, et n'ale choix qu'entre l'insignifiance d'une exprience individuelle incommuni-cable ou la dpersonnalisation qui rsulte du recours aux catgoriesuniverselles. Coup du monde extrieur, il est de surcrot condamn l'autisme ou la dsintgration. moins qu'il ne prfre une solutionplus radicale encore et n'opte pour l'assimilation pure et simple. Danstous les cas, son identit lui chappe et c'est finalement l'autre qui endcide :

    Longtemps je n'ai su mon nom, et qui j'tais, que de l'extrieur.Mon nom est Pea Soup. Mon nom est Pepsi. Mon nom estMarmelade. Mon nom est Frog. Mon nom est dam Canuck.Mon nom est speak white. Mon nom est dish washer. Mon nomest floor sweeper. Mon nom est bastard. Mon nom est cheap.Mon nom est sheep. Mon nom... Mon nom...12

  • Passe encore si l'anglais ne faisait qu'imposer son lexique! Mais, com-me on le voit par l'exemple prcit, la structure mme est atteinte. L'af-firmation de soi se moule dans une forme emprunte : mon nom est...

    Il y a donc, l'origine, une pollution du langage et, partir de l,une occultation du rel et une dgradation de l'tre qui va jusqu'l'anantissement. C'est de cette dereliction absolue, traduite par Miron dansune srie de termes prfixe ngatifs d-ralisation, d-cration,dcentr, dshumanis, dphas, dcultur, dpotis que nat le po-me.

    Moi je gis, mur dans la bote crniennedpotis dans ma langue et mon appartenancedphas et dcentr dans ma concidenceravageur je fouille ma mmoire et mes chairsjusqu'en les maladies de la tourbe et de l'trepour trouver la trace de mes signes arrachs emportspour reconnatre mon cri dans l'opacit du rel13

    La posie de Miron est une raction d'autodfense, il l'avoue.

    Je dfends ma peaurien que ama peau de peau

    c'est bien assezil me semblepour commencer14

    C'est son ultime recours contre la maldiction qui pse sur lui.Prendre la parole, c'est--dire reprendre possession de ses signes, estle seul moyen de rendre au vcu sa signification et l'homme sa dignit.

    L'affirmation de soi, dans la lutte du pome, est la rponse lasituation qui dissocie, qui spare le dehors et le dedans15.

    Le pome se fait contre et malgr le non-pome. Et le pome refaitl'homme. Mais l'entreprise n'est pas facile :

    Comment dire ce qui ne peut se confier? Je n'ai que mon cri exis-tentiel pour m'assumer solidaire de l'exprience d'une situationd'infrioris