Fruits indécents - documentation céline duval | Le peupLe mange Gervaise (René Clément, 1956)...

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    15-Sep-2018
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  • Fruits indcentsJrme, hros du Genou de Claire dric Rohmer (1970), est en vacances chez une amie dans la rgion du lac dAnnecy. Tout le film est construit sur son projet darriver caresser le genou de Claire, une jeune fille qui le trouble profondment. La vision de Claire cueillant des cerises, installe en haut dune chelle et vtue dune robe trs courte, constitue le point culminant du dsir de Jrme. la fin du film, celui-ci parvient caresser le genou grce une manipulation faisant douter Claire de la fidlit de son petit ami. Tout lart dric Rohmer consiste jouer sur lattente et la suggestion, contre toute forme de vulgarit ou dimage Le Genou de Claire

    1970, FranceRalisateur : ric RohmerScnario : ric RohmerImage : Nestor AlmendrosProduction : Pierre Cottrell / Les Films du Losange / Barbet Schroeder

    Ds la naissance du cinma, les scnes de repas et la prsence de la nourriture illustrent sur des modes burlesques ou tragiques des dsirs et conflits universels. Elles ouvrent des reprsentations du corps individuel et du corps social, de ce qui les rotise ou les assche, les humanise ou les dshumanise. Symboles dopulence, les scnes de repas mettent en avant dans certaines uvres limage dune communaut unie. Ce sont les valeurs de partage et de transmission qui y dominent, ainsi que lexpression dun dsir dharmonie avec la nature. Un aliment peut aussi personnifier un individu et, en fonction de la dramaturgie du film, questionner la hirarchie des sexes, les ingalits sociales ou le contexte historique et politique. Dans cette histoire des corps, les moments de dbordements peuvent loigner des forces vitales et des plaisirs des sens pour nous faire basculer dans lentropie. Les uvres cinmatographiques qui obissent ces orientations narratives offrent une trs riche palette de situations et de personnages. Elles sont un instrument dapprhension de diffrents registres dimages, dune forme dimpressionnisme moderne au naturalisme le plus drangeant.

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  • Dautres uvres cinmatographiques font du fruit un lment de tension entre sensualit et danger, sensibilit et cruaut. Tess (1979), que Roman Polanski adapte du roman de Thomas Hardy, est le por-trait dune jeune fille misreuse. la demande de ses parents, Tess (Nastassia Kinski) rend visite celui quelle croit tre son riche cousin dans lespoir dobtenir son aide. Dans son jardin, elle gote une fraise dans une scne qui rvle le dcalage entre son ingnuit et sa maturit physique, face au dsir dun homme plus g. La squence est centre sur la bouche de Nastassia Kinski, presque aussi rouge et charnue que le fruit, tel un motif indcent. Elle annonce le destin tragique de la jeune femme, victime de la duret des hommes et du puritanisme de la socit victorienne. Latmosphre esthtique du film, inspire de la peinture anglaise des dix-huitime et dix-neuvime sicles (de Thomas Gainsborough John Constable et William Turner), appuie sur le contraste entre la perfection des paysages naturels (champs et fort, bord de mer, ruines de Stonehenge) et la lente dchance de Tess. Les rapports de sduction et de domination entre hommes et femmes sont aussi lobjet de Love de Ken Russell (Women in Love, 1969). Rupert, personnage dcrivain libertaire, provoque ses amis lors dun repas en dissertant sur lanalogie possible entre la figue et le sexe fminin. Le pourrissement de la figue est compar au vieillis-sement inluctable et tragique du corps de la femme, la fin du dsir sexuel, et le mode de dgustation du fruit la sexualit. Pendant le discours de Rupert, la camra scrute les visages des femmes pr-sentes au repas : Quand la figue a gard son secret longtemps elle explose. Par la fente on entrevoit lcarlate. La figue et lanne sont finies. Cest ainsi que la figue meurt, montrant le pourpre par la fente mauve. Comme une blessure. Elle expose son secret la lumire comme une prostitue ; la figue explose donne en spectacle son secret. Voil comment les femmes meurent aussi.

    Tess1979, FranceRalisateur : Roman PolanskiScnario : Grard Brach, Roman Polanski et John Brownjohn, daprs Tess of the DUrbervilles de Thomas HardyImage : Geoffrey Unsworth et Ghislain CloquetProduction : Renn Productions Claude Berri

    trop vidente. Lutilisation de la couleur et les images impressionnistes de la nature (arbres, lac, fruits) permettent au cinaste de crer un climat esthtique la lumire doucereuse, presque touffante. La temporalit du film, construit selon une succession de conversations entre Jrme et divers personnages, o ceux-ci devisent sur lamour et le dsir, cre un suspens sur lissue de sa stratgie. En sattardant sur lanatomie de ses actrices, ric Rohmer fait de celle-ci le sujet mme du film et questionne le dsir masculin en associant plaisirs des sens et raffinement de la parole. Cette dimension rotique particulire est galement au cur de La Collectionneuse (1966), portrait dune jeune femme libre et incons-tante qui partage une maison de vacances dans le Sud avec des amis. Les jeux de sduction qui sy droulent dclenchent des rivalits entre les prtendants que le personnage dHayde samuse conduire. La scne de repas o la jeune femme mange une pche et les moments o elle boit du caf ou de lalcool trahissent sa personnalit, grave et srieuse, offerte et refuse. Pour magnifier le mystre quincarne Hayde, le cinaste fait alterner des plans serrs sur son visage et sur les diffrentes parties de son corps, dnud ou habill, avec des images de la vgtation et de la mer, comme sil sagissait dune statue antique. Les longs dialogues qui caractrisent les films dric Rohmer pourraient laisser croire quil sagit dun cinma purement intellectuel, bavard. Mais il est aussi luvre dun sensualiste, dont lil vibre au plus prs des corps, de leur disponibi-lit et de leurs frlements. Avec les auteurs de la Nouvelle Vague, une nouvelle reprsentation de la femme est ainsi apparue. Marianne dans Pierrot le fou (Jean-Luc Godard, 1965), Marion dans Pauline la plage (ric Rohmer, 1983) ou milie dans Le Bonheur (Agns Varda, 1965) sont effrontes, sensuelles, gracieuses. Ces cinastes jouent de losmose entre la beaut calme des dcors naturels et les figures fminines. Comme si leurs corps et la nature vibraient lunisson, exprimant une connivence et un bonheur secrets convoits par les hommes.

    La Collectionneuse1966, FranceRalisateur : ric RohmerScnario : ric RohmerImage : Nestor AlmendrosProduction : Georges de Beauregard / Barbet Schroeder /Les Films du Losange

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  • Grard Depardieu, massif, truculent, la physicalit presque dran-geante, et Wojciech Pszoniak, petit, sec, guind. Danton reproche Robespierre son puritanisme et sa mconnaissance du peuple. Il utilise son dsintrt pour la nourriture comme preuve de sa scheresse Tu isoles la Rvolution, tu la glaces , lui dit-il. Revendiquant sa proximit avec le peuple, Danton/Grard Depardieu joue avec la nourriture et lalcool dans une mise en scne de son propre dbordement, se prsen-tant comme un jouisseur insatiable, mtaphore de son apptit rvolu-tionnaire. Le climat esthtique de la squence appuie sur limpossibilit de lentente entre les deux hommes : sur fond noir, dans une petite pice claire par quelques bougies, les personnages se dtachent du dcor-fond comme dans certains des clbres tableaux de Jacques Louis David (La Mort de Marat, Le Serment des Horaces). Les cadrages de la table, des mets et des visages perruqus de Danton et Robespierre accordent une dimension solennelle, thtrale et presque abstraite la scne. La rf-rence la vanit annonce lchec venir de la Rvolution. Un soir, un train dAndr Delvaux (1969, adaptation dun roman fan-tastique belge de Johan Daisne) prsente un autre type de face--face. Cest un film onirique dans lequel la nourriture semble accompagner le passage du monde des vivants au monde des morts, travers deux scnes de repas inspires des natures mortes flamandes. Le personnage dYves Montand, au cours dun accident de train, vit une sorte de rve veill o il revoit des moments de sa vie puis sgare dans une rgion inconnue, se retrouvant dans une auberge pour un trange dner. Le premier repas se droule dans lappartement du couple form par Yves Montand et Anouk Aime. Des cadrages frontaux et lgrement plongeants sur la table et les personnages marquent la difficult de communication du couple et la perte progressive de leur amour : les gros plans sur lassiette dhutres, les verres de vin, le foie gras et les grappes de raisin blanc rythment les champs-contrechamps sur les deux acteurs. Le cadre touffant de lappartement Un Soir, Un Train

    1969, BelgiqueRalisateur : Andr DelvauxScnario : Andr Delvaux, daprs Un soir, un train de Johan DaisneImage : Ghislain CloquetProduction : Mag Bodard

    Love, adapt du roman de D. H. Lawrence, est le portrait de deux femmes en qute dmancipation sociale et sexuelle dans la socit anglaise du dbut du vingtime sicle. Mais elles sont confrontes des regards mas-culins sans concession, o, travers la scne de la figue, le fruit devient linstrument dune infriorisation. Dans Tess et Love, le fruit symbolise ainsi un moment de la condition fminine, de lhistoire du corps et de sa perception par les hommes : leur regard cruel et prdateur conduit les personnages fminins sendurcir, abandonner leurs illusions pour se protger et tenter de smanciper.

    Le dernier repasLa squence-cl de Danton dAndrzej Wajda (1983) prsente laffronte-ment idologique de Danton et Robespierre. Dans un salon priv, Danton organise un repas pour tenter de rallier Robespierre sa vision politique. Avant larrive de Robespierre, Danton hume et gote les plats, il y plonge ses doigts, faisant des commentaires, poussant des petits cris de satisfaction. Puis il dvore de la viande pleines mains, face un Robespierre impassible, presque coeur par son comportement. Celui-ci refuse de goter aux plats dlicieux dont les noms font pourtant cho au contexte rvolutionnaire : Mauviettes et cailles migres aux petits oignons , Fruits dguiss sauce Varenne Il accepte seulement de boire un verre de vin, aprs que Danton a brutalement dbarrass la table. La relation des deux hommes la nourriture est le symbole de leur rivalit, rvlatrice de conceptions divergentes de la vie et de la Rvolution : Danton le terrien, le sduc-teur, le libral, soppose Robespierre le psychorigide, lidologue obsd par le contrle et le pouvoir. Andrzej Wajda a choisi deux acteurs trs diffrents :

    Love (Women in Love)1969, Grande-BretagneRalisateur : Ken RussellScnario : Larry Kramer, daprs Women in Love de D.H. LawrenceImage : Billy WilliamsProduction : Larry Kramer / Martin Rosen / Roy Baird

    Danton1983, FranceRalisateur : Andrzej WajdaScnario : Jean-Claude Carrire, daprs Laffaire Danton de Stanislawa PrzybyszewskaImage : Igor LutherProduction : Gaumont / TF1 / Film Polski / Les Films du Losange

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  • Quand Le peupLe mangeGervaise (Ren Clment, 1956) est le rcit de lexistence de Gervaise, personnage de LAssommoir dmile Zola aline par sa condition sociale et sa vulnrabilit motionnelle. Pour un repas de fte, elle achte une oie et reoit ses employes et amis dans sa boutique de blanchisseuse. Lalcool coule flots, le laisser-aller saccrot, la gaudriole domine. Loie doit tre admire par tous. Sa dcoupe fait lobjet de gestes appliqus et crmoniaux. Mais Gervaise choue dans son projet : malgr les chansons et la joie quelle sefforce dafficher, lhypocrisie, lenvie et la convoitise demeurent. Les gros plans sur les visages des convives, dvorant loie et de la salade, les bouches et les corps graisseux, montrent une humanit enlaidie. Lentente collective est fragilise par les jalousies et les diver-gences politiques. Lamour naissant entre Gervaise et son ami Goujet est balay par la dchance de son mari Coupeau et le retour du cynique Lantier. Le partage du mets exceptionnel ne parvient pas lever la condition dtres traumatiss par leur existence misreuse. Luis Bunuel dveloppe dans Viridiana (1961) une vision naturaliste qui sinscrit dans la tradition du grotesque espagnol et en particulier celle des Peintures noires de Francisco Goya. Le dner des mendiants que Viridiana a in-vits vivre dans sa proprit constitue la scne danthologie du film. En son absence, ceux-ci sintroduisent dans la maison pour organiser un festin qui bascule dans lobscnit et le blasphme. Comme dans la plupart des uvres de ses priodes mexicaine et espagnole, Luis Bunuel fait un portrait cruel des pauvres et de la misre morale, rejetant toute compassion. La squence montre une progression vers le chaos, entre bagarres, blasphme de la musique sacre (danse ridicule sur l Allluia extrait du Messie de Haendel), pulsions sexuelles, jusqu la destruction de la vaisselle par le chef des mendiants. Le repas nest pas dgust mais aval, et la nourriture, une crme blanchtre et paisse, devient un instrument de jeux. Le grotesque

    Gervaise1956, FranceRalisateur : Ren ClmentScnario : Jean Aurenche et Pierre Bost, daprs LAssommoir dmile ZolaImage : Robert JuillardProduction : Films Corona / Agns Delahaie Productions / Silver Films / C.I.C.C.

    et les attitudes figes des personnages renvoient cer taines peintures de vanits o, la place du mouvement et de labondance, se substitue la reprsentation dun espace-temps lointain, mlancolique. Lors du second repas, la temporalit parat flottante, indtermine : dans une auberge, un orchestre accompagne le service tandis quune jeune femme mystrieuse observe le droulement du dner lors duquel Yves Montand est accompagn de deux autres personnages, un crivain et un tudiant. La crmonie du service laisse place une danse entre la jeune femme et ltudiant qui semble annoncer limminence de la mort. Les plats qui se succdent voquent la cuisine des pays de lEst et leur aspect artificiel laisse penser que les personnages sont comme prisonniers dune boucle de temps : un temps irrel et inactuel. On retrouve ce sentiment de fin imminente dans Boom de Joseph Losey (1968) o les scnes de repas cristallisent les tensions entre Sissy Goforth, diva malade interprte par Elizabeth Taylor vivant recluse sur une le prs de Capri, et les autres personnages ses domestiques, son ami mdecin et le personnage de Richard Burton, pote gigolo. Par leur excs crmonial, les repas qui se tiennent sur la haute terrasse de la villa surplombant lle figent les relations entre les personnages. Lextravagance des tenues dElizabeth Taylor, le luxe de la vaisselle et du cadre architectural dissimulent mal la nvrose du personnage. On bascule dans un monde drgl et tragique. La nourriture apparat alors comme une trace absurde du monde des vivants, un rsidu trivial duquel Sissy Goforth se dtache pour boire de lalcool longueur de journe, me tourmente par Richard Burton, le messager de la mort. Aux moments de repas et tentatives de sduction mutuelle des personnages succdent des scnes daffrontements ver-baux, de crispation intense. Dans Boom, la nourriture et les repas ne sont plus synonymes de vie, de partage. Ils deviennent les vecteurs de moments de crise, de dstabilisation, dangoisse de la fin, o lhomme et la femme ne se reconnaissent plus.

    Boom1968, tats-UnisRalisateur : Joseph LoseyScnario : Tennessee WilliamsImage : Douglas SlocombeProduction : John Heyman / Lester Persky

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  • FLicit de La nature Le scnario du Djeuner sur lherbe de Jean Renoir (1959) mle rflexions sur la fcondation artificielle et histoire damour entre une paysanne et un scientifique g qui se prpare pouser une comtesse. Runis dans un beau paysage de Provence (le film a t tourn prs de Cagnes-sur-mer, dans la proprit des Renoir), les bourgeois et les gens du peuple sobservent, sopposent et fraternisent. Le djeuner des bourgeois qui doit se drouler sur des tables poses sur lherbe est interrompu par un vent mystrieux. Le professeur Alexis, invit par un groupe de paysans et ouvriers qui pique-nique au bord de leau, fait la connaissance de Nnette, jeune femme qui lintrigue et le sduit. Le personnage de Nnette, pr-sente comme une servante, toujours aux fourneaux, rvle sa beaut lors dune scne de bain dans la rivire, observe par le professeur. Le naturel quelle incarne la transforme en une apparition comme sortie dun tableau, le corps et le visage potels de lactrice Catherine Rouvel voquant la fois les peintures de Pierre-Auguste Renoir et le clbre tableau ddouard Manet. La narration est entrecoupe de plans contemplatifs de la nature (arbres, eau, insectes) qui renvoient au dsir naissant du professeur pour Nnette. La sensualit et la spontanit de la jeune femme sopposent la contenance des bourgeoises, engonces dans leurs costumes de ville. Un lan fraternel est partag un court ins-tant aprs la tempte, lorsque les bourgeois se dvtent et se dguisent en satyres. Le cadre naturel semble ainsi symboliser un espace idyllique propre rvler la bonne nature des tres. Les moments de prparation et de dgustation des repas mettent en scne un groupe humain uni dans le retour lharmonie et la simplicit. Jean Renoir renouvelle dans Le Djeuner sur lherbe sa vision des rapports de classe et des relations entre hommes et femmes, chacun saffrontant et sattirant mutuellement. Yves Robert adopte un point de vue humaniste pour ra-conter dans une comdie potique lhistoire dAlexan-dre. Alexandre le bienheureux (1967), interprt par

    Le Djeuner Sur Lherbe1959, FranceRalisateur : Jean RenoirScnario : Jean RenoirImage : Georges LeclercProduction : Consortium Path

    et la transgression culminent lorsque les mendiants sorganisent autour de la table pour former un ensemble qui parodie la Cne de Lonard de Vinci, tandis quune femme place devant eux soulve sa jupe pour mimer la prise dune photographie. Tout est lobjet dune dsacralisation. La relation des mendiants la nourriture illustre le pathtique de la condition humaine, travers les plans sur les visages et les corps dforms, abms. Dans limaginaire bunulien, les tres ne semblent ainsi partager quune mme drive vers la perversion et la destruction. Chez Federico Fellini, au contraire, le recours au natu ralisme vise clbrer le dsordre de la vie. Cest une nergie positive et incontrlable qui constitue le sel de litalianit et des classes populaires, mis en scne dans Fellini-Roma (1972). Dans un dcor reconstituant une rue de Rome, des terrasses de restaurants surpeuples alignes aux pieds des immeubles cohabitent avec le tramway. La camra passe dun visage lautre, dun ge lautre. Une sorte de chaos organis se met en place, entre les dplacements des serveurs, les disputes des familles, lagitation des enfants et les passages des chansonniers et mendiants. Labondance de la sauce to-mate appuie sur la truculence, la familiarit et la vulgarit du peuple romain. Cest la pulsion de la nourriture, de la pasta, la jouissance du gras. Une restauratrice cherche sduire un beau jeune homme en lui montrant comment dguster un escargot cuisin avec de la tomate et de la menthe. Une petite fille monte sur la table la bouche pleine de sauce tomate et chante des obscnits. Un belltre tente damadouer sa compagne lallure gothique. Federico Fellini offre un regard la fois caricatural et amoureux sur le peuple italien. La squence du repas reprsente dans Fellini-Roma un moment dquilibre improbable entre instinct grgaire, gestuelles corporelles poussives et distinction culturelle.

    Viridiana1961, EspagneRalisateur : Luis BunuelScnario : Luis Bunuel et Julio AlejandroImage : Jose F. AguayoProduction : Uninci S.A./Films 59

    Fellini-Roma1972, ItalieRalisateur : Federico FelliniScnario : Federico Fellini et Bernardino ZapponiImage : Giuseppe RotunnoProduction : Ultra Film Rome /Les Productions Artistes Associs

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  • la vacance de lme et lamour. Il exprime aussi le dsir de rupture avec le rythme de la vie urbaine, laissant se librer les corps et les esprits, conduisant la paresse et la rupture avec les conventions sociales.

    La nourriture comme ornementDans Marie-Antoinette (2006), Sofia Coppola cre une analogie entre le destin de la jeune fille et un environnement aux apparences de joie et de fte qui annonce la chute de lAncien Rgime. La fonction de la nourriture est ici centrale : cest labondance, le faste, le rgne du caprice et des excs. La femme est rduite une poupe qui enfile mcanique-ment ses robes et dont la vie est envahie par un luxe sucr constitu de friandises, crmes, gteaux et champagne. Une prison du beau. Lomniprsence de la nourriture trahit le poids de cette vie enferme dans une succession de crmonies : Marie-Antoinette na plus qu jouir de linstant prsent et de la consommation illimite de mets dlicieux, jusqu loverdose de rose et de sucre. Certaines scnes du film font le parallle entre laccumulation des chaussures de la reine et les gteaux, rappelant les peintures de Wayne Thiebaud (alignements de gteaux, de tubes de rouge lvres, de jouets) et les tableaux des artistes no-pop amricains (Kenny Scharf et sa srie Donuts, Jeff Koons et ses peintures hyperralistes de plats et daliments). Aux squences de ftes et de runions entre femmes rpond la rptitivit des repas publics o Marie-Antoinette et Louis XVI apparaissent perdus, minuscules le long dune immense table o se succdent des mets aux formes et couleurs spectaculaires, au milieu des chorgraphies des ser-viteurs. La dmesure de ces repas (plus de deux cents plats pouvaient tre servis) fait cho celle de la vie de Marie-Antoinette. Limpression de tourbillon, dune existence tiraille entre caprice et terrible, rigueur et superficialit, transforme et bouleverse lidentit de la

    Marie-Antoinette2006, tats-UnisRalisateur : Sofia CoppolaScnario : Sofia Coppola, daprs Marie-Antoinette. The Journey dAntonia FraserImage : Lance AcordProduction : American Zoetrope / Ross Katz et Sofia Coppola

    Philippe Noiret, est esclavagis par sa femme agricultrice. Il est comme une machine, entre travaux des champs et accomplissement du devoir conjugal, surveill en permanence par sa femme. Lorsque celle-ci meurt accidentellement, il cesse de travailler et dcide de vivre dans son lit avec pour seul compagnon son chien. Il cuisine et se rase dans son lit, joue du tuba. Par crainte de leffet dexemple, tout le village sorganise pour lempcher de vivre ainsi. Mais loisivet et la concentration des activits sur la subsistance sont pour Alexandre synonyme de bien-tre et clbration de lautarcie, contre la mesquinerie sociale. Le corps enrob dAlexandre / Philippe Noiret traduit son rejet de lappartenance la communaut laborieuse des paysans, du travail alinant et de la soumission aux intrts matriels. Le lit devient un vritable dispositif au-dessus duquel les victuailles et la boisson sont suspendues par un systme de poulies. Aprs une rencontre avec une jeune femme qui se rvle cupide, Alexandre demeure seul dans sa proprit, vagabondant dans les champs, en bon anarchiste individualiste. Dans le film dYves Robert, charge contre la socit du travail moderne et le mariage, seule la nature parat ne pas mentir, ne pas tromper. Les animaux sont prsents comme meilleurs que les humains : la mort de sa femme, Alexandre libre tous les animaux de la ferme et son chien devient son seul gal cest lui qui ravitaille son matre, fait les courses au village, dcroche les fruits des arbres. La nourriture est toujours accessible, disponible. Elle renvoie lidal dun monde matriel qui se distingue du matrialisme et du productivisme qui ont envahi la socit paysanne. Ces oppositions sont retranscrites dans le film par le contraste entre la rptitivit et la densit du champ de citrouilles dans lequel Alexandre est contraint de travailler, et lingniosit et la lgret du garde-manger au-dessus de son lit. Dans Le Djeuner sur lherbe et Alexandre le bienheureux, lamour de la bonne chre est li au rapport la terre, limage dune nature paisible et amicale, pastorale, propice

    Alexandre Le Bienheureux1967, FranceRalisateur : Yves RobertScnario : Yves RobertImage : Ren MathelinProduction : Les Productions de la Guville Danile Delorme Yves Robert / Madeleine Film / La Colombe

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  • Cest peut-tre que son dbit de parole et ses chorgraphies frntiques sont une clbration dun corps fminin libr, sducteur et comique, comme une persistance de lornement au sein dun monde moderniste strict et censeur.

    Alice Laguarda

    Dans les multiples reprsentations du corps que traduisent les scnes de repas au cinma, la nourriture apparat simulta-nment comme un lment dmancipation et de frustration. Elle accompagne la construction identitaire des personnages, leurs dchirements entre ducation et instinct, tre intime et tre public, amour et dsir. Le cadre domestique y occupe une fonction symbolique cruciale, en particulier lorsquil met en jeu le statut de la femme. Nous oscillons sans cesse entre un conditionnement extrme, lenfermement dans une identit contrainte (Marie-Antoinette, Tess, Love) et un sensualisme des corps et des gestes (Le Djeuner sur lherbe, La Collectionneuse, Le Genou de Claire). Un propos politique peut galement sexprimer : la dimension hdoniste, parfois libertaire, vient sopposer la ralit de socits inhumaines abmes par les logiques utilitaristes et narcissiques. Instruments possibles de la conscience de soi et de rsistance, les scnes de repas et le motif de la nourriture se font aussi les mtaphores dune dgradation physique et morale. On peut alors se demander si les plus belles et les plus mmorables scnes de repas ne sont pas celles du thtre de la transgression. Que celles-ci nous mnent Dionysos, ros (Fellini-Roma, Banana Split) ou Thanatos (Viridiana, Boom, Un soir, un train), il sagit toujours de reprsenter un passage : celui du sacr au profane qui nous confronte nos propres pulsions de domination, de possession et de destruction. Les dlices ne sont pas toujours l o on le croit.

    jeune fille. De sa perruque orne dune maquette de bateau aux gteaux la crme surplombs de fraises et de cerises, cest comme si Marie-Antoinette ne pouvait exister quorne. Mais cest un ornement triste, instrument dun puissant conditionnement social et symbolique. Banana Split (The Gangs All Here) de Busby Berkeley (1943) interroge la relation du corps fminin lornement dune autre faon. Le film est rythm par dblouissants numros musicaux interprts par Carmen Miranda, pare de ses coiffures et vtements en fruits factices. Busby Berkeley fut le roi de la comdie musicale, spcialiste des dcors grandioses et des figures chorgraphiques kalidoscopiques dans lesquelles le corps est utilis fragment, tel un motif dcoratif. Carmen Miranda, chanteuse et actrice, incarne pour la socit amricaine des annes 1940 le stro-type de la femme latine, exubrante et fantasque. Crant elle-mme ses costumes en rfrence aux tenues et coiffes des bahianaises, quipe de chaussures plateforme extravagantes, elle interprte une srie de films aux titres relevant de lexotisme kitsch (Une nuit Rio, Copacabana, Week-end La Havane). Dans The Gangs All Here, la scne douverture concentre divers clichs : larrive de denres en provenance de pays lointains matrialise par un filet gorg de fruits et de lgumes permet Busby Berkeley une astuce de montage pour dvoiler le Tutti Frutti Hat de Carmen Miranda. Laccent portugais de la chanteuse renforce la dimension parodique de son personnage. Un ballet au milieu du film las-socie des fraises et des bananes gantes. Des danseuses y excutent des figures gomtriques qui jouent sur la dmultiplication du motif fruitier. Les fraises et les bananes deviennent des lments darchitectures ph-mres charges de connotations sexuelles que les danseuses samusent manipuler dans tous les sens. Les squences danses et chantes sont comme un jeu identitaire, o le corps apparat infini-ment mallable, exhibitionniste. Le trop-plein dobjets qui pourrait conduire lasphyxie ne semble pas limiter la libert du personnage de Carmen Miranda.

    Banana Split (The Gangs All Here)1943, tats-UnisRalisateur : Busby BerkeleyScnario : Walter BullochImage : Edward CronjagerProduction : William Le Baron

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  • Les dlices de lcran, 2012, Francedocumentation cline duval et Alice LaguardaTexte : Alice LaguardaDesign : Myriam Barchechat

    Exposition : Le temps du feu. documentation cline duval et invites : Alice Laguarda et Myriam Barchechat

    Production : La cuisine, centre dart et de design,Directrice artistique : Stphanie Sagot3 place du Monument aux Morts. 82 800 Ngrepelissewww.la-cuisine.frt. 05 63 67 39 74