Ernest Renan - Vie de Jesus [1863] (04)

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Ernest Renan - Vie de Jesus [1863] (04)

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  • AVERTISSEMENT

    DE LA PREMIERE DITION POPULAIRE, FORMAT IN-32

    Puisqu'il m'a t donn de tracer de Jsus une image qui a

    obtenu quelque attention, j'ai cru devoir offrir cette image, sous une

    forme convenabtement prpare, aux pauvres, aux attrists de ce

    monde, ceux que Jsus a le plus aims. Beaucoup de personnes

    ayant regrett que le tivre, par son prix et son volume, ne ft pas

    accessible tous, j'ai sacrifi l'introduction, les notes et certains pas-

    sages du texte qui supposaient le lecteur assez vers dans les recher-

    ches spciales de la critique. Par ta suppression de ces diverses

    parties, nous avons atteint un triple but.'D'abord, le livre est devenu

    d'un format si modeste, que toute personne qui y trouvera du got

    pourra le possder. En second tieu, je ne erois pas qu'il y reste un

    mot ni une phrase qui exigent, pour tre entendus, des tudes prti-

    minaires. Enfin, par ces retranchements, j'ai obtenu un rsultat qui

    ne m'est pas moins prcieux. J'avais fait mon tivre avec la froideur

    absolue de l'historien se proposant pour unique objet d'apecevoir la

    nuance la plus fine et la plus juste du vrai. Cette franchise ne pou-f

  • 9 AVERTISSEMENT

    vait manquer de causer quelques froissements h tant d'mes excel-

    tentes que le christianisme tve et nourrit. Ptus d'une fois, j'ai

    regrett de voir des personnes auxquelles j'aurais infiniment aim h

    plaire, dtournes de la lecture d'un livre dont quelques pages n'au-

    raient peut-tre pas t pour elles sans agrment. ni sans fruit. Je

    crois que beaucoup de vrais chrtiens ne trouveront dans ce petit

    volume rien qui les btesse. Sans changer quoi que ce soit h ma pen-

    se, j'ai pu carter tous les passages qui taient de nature h produire

    des malentendus, ou qui auraient demand de longues explications.

    L'histoire est une science comme la chimie, comme la gologie.

    Pour tre entirement comprise, elle demande des tudes approfon-

    dies, dont le rSultat le plus lev est de savoir apprcier la diffrence

    dei temps, des pays, des nations et des races. Aujourd'hui, un

    homme qui croit aux fantmes, aux sorciers, n'est plus tenu chez nous

    pour un homme srieux. Mais, autrefois, des hommes minents ont

    cru h tout cela, et peut-tre, en certains pays, est-il encore possible,

    de nos jours, d'allier une vraie supriorit h de pareilles erreurs. Les

    personnes qui ne sont pas arrives, par des voyages, par de longues

    lectures ou par une grande pntration d'esprit, h s'expliquer ces

    diffrences, trouvent toujours quelque chose de choquant dans les

    rcits du pass; car le pass, si hroque, si grand, si original,

    n'avait pas, sur certains points fort importants, les mmes ides ( -pie

    nous. L'histoire complte ne peut recuter devant cette difficult, mme

    au risque de provoquer les plus graves mprises. La sincrit Scien-

    tifique ne connat pas les mensonges prudents; Il n'est pas en ce

    monde un motif assez fort pour qu'un savant se contraigne dans

    l'exPression de ce qu'il croit la vrit. Mais, quand une fois on a dit,

    sans une ombre d'arrire-pense, ce qu'on: croit certain, ou probable,

  • AVERTISSEMENT 3

    ou possible, n'est-il pas permis de laisser l les distinctions subtiles

    pour s'attacher uniquement l'esprit gnral des grandes choses,

    que tous peuvent et doivent comprendre? n'a-t-on pas le droit d'effa-

    cer les dissonances pour ne plus songer qu' ta posie et l'difi-

    cation, qui .surabondent en ces vieux rcits? Le chimiste sait que

    te diamant n'est que du charbon ; il sait tes voies par lesquelles ta

    nature opre ces profondes transformations. Est-il oblig pour ceta

    de s'interdire de parler comme te monde et de ne voir dans le plus

    beau joyau qu'un simple morceau de carbone ?

    . Ce n'est donc pas ici un nouveau livre. C'est la Vie de Jsus

    dgage de ses chafaudages et de ses obscurits. Pour tre histo-

    rien, j'avais d chercher peindre un Christ qui et les traits, ta

    couleur, la physionomie de sa race. Cette fois, c'est un Christ en

    marbre blanc que je prsente au public, un Christ taill dans un bloc

    sans tache, un Christ simple et pur comme le sentiment qui le cra.

    Mon Dieu, peut-tre est-il ainsi plus vrai. Qui sait s'il n'y a pas des

    moments o tout ce qui sort de l'homme est immacul? Ces moments

    ne sont pas longs; mais il y en a. C'est ainsi du moins que Jsus

    apparut au peuple; c'est ainsi que te peuple le vit et l'aima; c'est

    ainsi qu'il est rest dans le coeur des hommes. Voit ce qui a vcu en

    lui, ce qui a charm le monde et cr son immortatit.

    Je ne rfuterai pas pour la vingtime fois le reproche qu'on

    m'adresse de porte;atteinte. la religion. Je crois ta servir. Certaines

    personnes s'imaginent que, par de timides rticences, on empchera

    le peuple de perdre lafoi au surnaturel. Quand mme une telle pr-

    caution serait honnte, elle serait fort inutile. Cette foi, le peuple l'a

    perdue. Le peuple, en cela d'accord avec la science positive, n'admet

  • G. AVERTISSEMENT

    pits le surnaturel particulier, le miracte. Faut-il conclure de lit qu'it

    est tranger aux hautes croyances qui font la noblesse de l'homme?

    Ce serait une grave erreur: Le peuple est religieux sa manire. Quoi

    de ptus touchant que son respect pour ta mort? Son courage, sa sr-

    nit, son dsir de s'instruire, son indiffrence a ridicule, ses grands

    instincts d'hrosme, son got pour tes ouvrages d'art ou de posie

    qui procurent des motions srieuses en - s'adressant. aux sentiments

    nobles, cette perptuelle jeunesse qui brilte en lui qUand'il s'agit de

    gtoire et (le patrie, tout cela est de la retigion et de la meitteure. Le

    peuple tn'est nullement matrialiste. On lui plat par l'idatisme. Son

    dfaut, si c'en est un, est de faire bon march de tous les intits

    quand il s'agit d'une ide. Il serait funeste de lui prcher l'irrligion;

    il serait inutile d'essayer de le ramener aux vieilles croyances surna-

    turelles. Reste un seul parti, qui est de tui tout dire. Le peupt saisit

    trs-vite et par une sorte d'instinct profond les rsultats les ptus levs

    (le la science. Il voit que, parmi tes formes religieuses (lui ont exist

    jusqu'ici, aucune ne peut prtendre une valeur absolue; mais il

    sent bien aussi que le fondement de la retigion ne croute pas pour

    cela. LM inspirer le respect mme des formes qui passent, tui en

    montrer la grandeur dans l'histoire, mettre en relief ce que ces

    formes antiques ont eu de bon et de saint, n'est-ce pas faire acte

    pieux? Pour moi, je pense que te peuple tournerait le dos la dli-

    vrance, le jour o il tiendrait pour des chimres la foi, l'abngation,

    le dvouement. La part d'iltusions qui autrefois se mtait Louis les

    grands mouvements soit potitiques, soit religieux, n'est pas un motif

    pour refuser ces mouvements ta sympathie et l'admiration. On peut

    tre bon Franais sans croire la sainte ampoule. On peut aimer

    Jeanne Darc salis admettre la ralit de ses visions.

  • AVERTISSEMENT 5

    Voil pourquoi j'ai pens que te tableau de ta ptus tonnante

    rvolution populaire dont on ait gard te souvenir pouvait tre utile

    au peuple. C'est ici vraiment la vie de son meilleur ami; toute cette

    pope .des origines chrtiennes est l'histoire des plus grands pl-

    biens qu'il y ait jamais eu. Jsus a aim les pauvres, ha les prtres

    riches et mondains, reconnu le gouvernement existant comme une

    ncessit; il a mis hardiment les intrts moraux.au-dessus des que-

    relles des partis; il a prch, que ce monde n'est qu'un songe, que

    tout est ici-bas image et figure, que te vrai royaume de Dieu, c'est

    t'idat, que l'idat appartient tous. Cette lgende est une source

    vive d'ternetleS consolations; elle inspire une suave gaiet; elte

    encourage l'amtioration des moeurs sans vaine hypocrisie; elle

    donne le got de la libert; etle porte enfin rflchir sur les pro-

    blmes sociaux, qui sont tes premiers de notre temps. Jsus ouvre

    sur ce point des vues d'une profondeur tonnante. Quand on sort de

    son cole, on conoit trs-bien que la potitique ne saurait tre un jeu

    friVOle, que l'essentiel un jour sera de travailter au bonheur, it l'in-

    struction et la vertu des hommes, que tout effort pour carter de

    telles questions est frapp de stritit.

    Humbles 'serviteurs' et servantes de Dieu, qui portez le poids du

    jbur et de ta chaleur; ouvriers fini travaitlez de vos bras btir le

    temple que nous levons l'esprit ; prtres vraiment saints. qui g-

    missez en silence de la domination d'orgueitleux sadducens; pauvres

    femmes qui souffrez d'un tat social oit la part du bien est encore

    faible; ouvrires pieuses et rsignes au fond de la froide cetlule oit

    'le Seigneur est avec vous, venez la fte qu'un jour Dieu, en son

    sourire, prpara pour les simptes de coeur. Vous tes les vrais dis-

    ciples de Jsus. Si ce grand matre revenait, oit croyez-vous qu'it

  • AVERTISSEMNT

    reconnatrait la vraie postrit de la troupe aimable et fidle qui t'en-

    tourait sur le bord du lac de Gnsareth? Serait-ce parmi les dfen-

    senis de symboles qu'il ne connaissait pas, dans une glise officielle

    qui favorise tout ce qu'it a combattu, parmi les partisans. d'ides

    vieillies associant sa cause k leurs intrts et k leurs passions? Non;

    ce serait parmi nous, qui aimons la vrit, le progrs, la tibert. Et,

    si un jour il s'armait du fouet . pour chasser les hypocrites, en qui

    pensez-yous qu'il reconnatrait le pharisien de sa parabole? En ceux

    qui disent : 0 Dieu, je le rends grce de ce que je ne suis pas

    comme ce grand coupable, ce malheureux, cet homme de nant,

    ou ceux qui diSent 0 toi, que je mconnais peut-tre, mais que

    j'aime et qui dois rechercher avant tout' l'hommage d'un coeur sincre,

    rvle-toi, car ce que je veux, c'est te voir? Considrez l'horizon ;

    on y sent poindre une aurore, ta dlivrance par la rsignation, le tra-

    vail , la bont, te soutien rciproque; la dlivrance par la science,

    qui, pntrant les lois de l'humanit et assujettissant de plus en plus

    la matire ,fondera la dignit de tous les hommes et la vraie libert.

    Prparons, en faisant chacun notre devoir, ce paradis de l'avenir.

    Pour moi, je serai heureux si un moment, avec ces rcits du pass .,

    je vous ai fait oublier le prsent, si j'ai renouvet pour vous la dou-

    ceur de cette idylte sans pareille qui, it y a dix-huit cents ans, ravit

    de joie quelques humbles comme vous.

  • PAGEBLANC

    DOS DE GRAVURE

  • VIE

    DE JSUS

    CHAPITRE PREMIER

    MNPANCE ET JEUNESSE DE JSUS. SES PREMIkRES

    IMPRESSIONS

    L'vnement capital de l'histoire du monde est la rvolution

    par laquelle les plus nobles portions de l'humanit ont pass, des

    anciennes religions comprises sous le nom vague de paganisme , -

    une religion fonde sur l'unit divine, ta trinit, l'incarnation du

    Fits de Dieu. Cette conversion a eu besoin de prs de mille ans pour

    se faire. La religion nouvelte avait mis elleLmme au moins trois

    cents ans se former. Mais l'origine de la rvotution dont it s'agit

    est un fait qui eut lieu sous les rgnes d'Auguste et de Tibre. Alors

    vcut une personne suprieure qui, par son initiative hardie et par

    l'amour qu'elle sut inspirer, cra l'objet et posa te point de dpart

    de la -foi future de l'humanit. .Jsus naquit Nazareth, petite ville de Galile; qui n'eut avant

    lui aucune clbrit. Toute sa vie il fut dsign du nom de Naza-

  • 10 VIE DE JESLIS

    ren , et ce n'est que par un dtour assez embarrass qu'on russit,

    dans sa lgende, le faire natre Bethlhem. Nous verrons plustard le motif de cette supposition et comment ette tait la cons-

    quence du rte prt Jsus. On ignore la date prcise de sa nais-sance. Etle eut lieu sous le rgne d'Auguste, probablement vers

    l'an 750 de Rome, c'est--dire quelques annes avant l'an 1 de l're

    que tous les peuples civiliss font dater du jour o il naquit.

    La population de Gatile tait fort mle. Cette province comp-

    tait parmi ses habitants, au temps de Jsus, beaucoup de non-Juifs

    (Phniciens, Syriens, Arabes et mme Grecs). Les conversions au

    judasme n'taient pas rares 'dans ces sortes de pays mixtes. Il est

    donc impossible de soulever ici aucune question de race et de recher-

    cher quet sang coulait dans les veines de celui qui a le ptus contri-bu effacer dans l'humanit les distinctions de sang.

    Il sortit des rangs du peuple. Son pre Joseph et sa mre Marie

    taient des gens de mdiocre condition, des artisans vivant de leur

    travail, dans cet tat si commun en Orient, qui n'est ni l'aisance ni

    la misre. L'extrme simplicit de la vie dans de tettes contres, en

    cartant le besoin de ce qui constitue chez nous une existence

    agrabl et commode, rend'le privilge du riche presque inutile, et

    fait de tout le monde des pauvres votontaires. D'un autre ct, le

    manque total de got pour les arts et pour ce qui contribue

    l'lgance de la vie matrielle donne la maison de celui qui ne

    manque de rien un aspect de dnment. La ville de Nazareth , autemps de Jsus, ne diffrait peut-tre pas beaucoup de ce qu'elle estaujmird'hui. LeS rues o il joua enfant, nous tes voyons dans ces

    sentiers pierreux ou ces petits carrefours qui sparent tes cases. La

    maison de Joseph ressembla beaucoup sans doute ces pauvres

    boutiques, claires par la porte, servant la fois d'tabli , de cui-

    sine, de chambre coucher, ayant pour ameublement une natte,

    quelques coussins terre, un ou deux vases d'argite et un coffrepeint.

  • 'VIE DE JSUS li

    La famille, qu'elle provnt d'un ou de ptusieurs mariages, tait

    assez nombreuse. Jsus avait (les frres et des soeurs, dont il semble

    avoir t l'an. Tous sont rests obscurs; car il parait que tes

    quatre personnages qui sont donns comme ses frres, et parmi

    tesquels un au moins, Jacques, est arriv une grande importance

    dans les premires annes du dvetoppement du christianisme .

    taient ses cousins germains. Marie, en effet, avait une sur nom-

    me aussi Marie, qui pousa un certain Atphe ou Clophas (ces

    deux noms paraissent dsigner une mme personne), et fut mre de

    plusieurs fils qui jourent un rle considrable parmi les premiers

    disciples de Jsus. Ces cousins germains, qui adhrrent au jeune

    matre, pendant que ses vrais frres lui faisaient de l'opposition

    prirent le titre de frres du Seigneur . Les vrais frres de Jsus

    n'eurent de notorit, ainsi que teur mre, qu'aprs sa mort. Mme

    ators, its ne paraissent pas avoir gat en considration leurs cou-

    sins, dont la conversion avait t plus spontane et dont le caractresemble avoir eu ptus d'originatit.

    Ses soeurs se marirent Nazareth , et il y passa les annes de

    sa premire jeunesse. Nazareth tait une petite ville; situe dans

    un pli de terrain largement ouvert au sommet du groupe de mon-tagnes qui ferme au nord la plaine d'Esdrelon. La population est

    maintenant de trois quatre mille mes, et elle peut n'avoir pas

    beaucoup vari. Le froid y est vif en hiver et le climat fort salubre.

    Nazareth, comme cette poque toutes tes bourgades juives, tait 1111

    amas de cases bties sans style, et devait prsenter cet aspect sec et

    pauvre qu'offrent les vitlages dans les pays orientaux. Les maisons..

    - ce qu'il semble , ne diffraient pas beaucoup de ces cubes de

    pierre, sans lgance extrieure ni intrieure; qui couvrent aujour-

    d'hui les parties les plus riches du Liban, et qui, mls aux vigneset aux figuiers, ne laissent pas d'tre fort agrables. Les environs.

    d'ailleurs, sont charmants , et nul endroit du monde ne fut si bien

    fait pour les rves de l'absolu bonheur. Mme aujourd'hui, Naza-

  • 12

    VIE DE JSUS

    reth est un dlicieux sjour, le seul endroit peut-tre de la Pales-

    fine o l'me se sente um peu soulage du fardeau qui l'oppresse au

    milieu de cette dsolation sans gale. La population est aimable et

    souriante; les jardins sont frais et verts. Antonin Martyr, la fin du

    vie sicle, fait un tableau enchanteur de la fertilit des environs,qu'il compare au paradis. Quelques valles du ct de l'ouest justi-

    fient pleinement sa description. La fontaine, autour de laquelle se con-centraient autrefois la vie et la gaiet de ta petite ville, est dtruite;

    ses canaux crevasss ne donnent plus qu'une eau trouble. Mais la

    beaut ds femmes qui s'y rassemblent te soir, cette beaut qui tait

    dj remarque au vie sicle et o l'on voyait un don de la Vierge

    Marie, s'est conserve d'une manire frappante. C'est le type syrien

    dans toute sa grce pleine de langueur. Nul doute que Marie n'aitt l presque tous les jours, et n'ait pris rang, l'urne sur l'paule,

    dans la file de ses compatriotes restes obscures. Antonin Martyr

    remarque - que les femmes juives , ailleurs ddaigneuses pour leschrtiens, sont ici - pleines d'affabilit. De nos jours encore, les haines

    religieuses sont Nazareth moins vives qu'ailteurs.

    l'horizon de la ville est troit ; mais, si l'on monte quelque peu

    et que i'on atteigne le plateau fouett d'une brise perptuelle qui_

    domine les plus hautes maisons, ta perspective est sptendide. Al'ouest, se dploient les belles tignes du Carmel , termines par une

    pointe abrupte qui semble se plonger dans la mer. Puis se droulent

    le double sommet qui est au-dessus de Mageddo, les montagnes dupays de Sichem avec leurs lieux saints de l'ge patriarcal, les montsGetbo, -le petit groupe pittoresque auquel se rattachent tes souve-nirs gracieux ou terribles de Sulem et d'Endor, , le Thabor avec saforme arrondie, que l'antiquit comparait un sein. Par une dpres-sion entre la montagne de Sulem et le Thabor, s'entrevoient la

    vatle du Jourdain et les hautes plaines de la Pre , qui forment

    du ct de l'est une ligne continue. Au nord, les montagnes de

    Safed , en s'inclinant vers la mer, dissimutent Saint-Jean-d'Acre,

  • PAGEBLANCHE

    DOS DE GRAVURE

  • VIE DE JSUS 15

    mais taissent se dessiner aux yeux te golfe de Khafa. Tel fut l'hori-

    zon de Jsus. Ce cercle enchant, berceau du royaume de Dieu,

    tui reprsenta le monde durant des annes. Sa vie mme sortit peu

    des limites familires son enfance. Car, au del, du ct du nord,

    on entrevoit presque, sur les flancs de l'Hermon Csare de

    Philippe, sa pointe ta plus avance dans le monde des gentils, et,

    du ct du sud, on pressent, derrire ces montagnes dj moins

    riantes de la Samarie, la triste Jude, dessche comme par un vent

    brlant d'abstraction et de mort.

    Si jamais le monde rest chrtien , mais arriv une notion

    meilleure de ce qui cotistitue te respect des origines, veut remptacer

    par d'authentiques lieux saints les sanctuaires apocryphes et mes-

    quins o s'attachait la pit des ges grosiers , c'est sr cette hau-

    teur de Nazareth qu'il btira son temple. L, au point d'apparition

    du christianisme et au centre d'o rayonna l'activit de son fonda-

    teur , devrait s'lever la grande glise o tous les chrtiens pour-

    raient prier. Lit aussi, sur cette terre o donnent le charpentier

    Joseph et des milliers de Nazarens oublis , qui n'ont pas franchi

    l'horizon de leur valle, te philosophe serait mieux plac qu'en aucun

    tieu du monde pour contempler te cours des choses humaines , se

    consoter des dmentis qu'elles infligent nos instincts tes ptus chers,

    se raffermir dans ta foi au but divin que le monde poursuit travers

    d'innombrables dfaillances et nonobstant t'universelle vanit.

  • CHAPITRE II

    DUCA.TION DE JSUS

    Cette nature la fois riante et grandiose fut toute l'dikation

    de Jsus. Il apprit lire et l crire, sans doute selon ta mthode de

    t'Orient, consistant mettre entre les mains de l'enfant un livre qu'itrpte en cadence avec ses petits camarades, jusqu' ce qu'il le

    sache par coeur. Le matre d'cole , dans les petites villes juives,

    tait le haz:ran, ou lecteur des synagogues. Jsus frquenta peu - lescoles plus releveS des scribes (Nazareth n'en avait peut-tre pas),

    et il n'eut aucun de ces titres qui donnent aux yeux du vutgaire les

    droits du savoir. Ce serait une grande erreur cependant de s'ima-

    giner (lite Jsus fut ce que nous appelons un ignorant. L'ducation

    scolaire trace chez nous une distinction profonde, sous te rapport dela valeur personnelte, entre ceux qui l'ont reue et ceux qui en sont

    dpourviis. Il n'en tait pas de mme en Orient, ni en gnral dans

    la bonne antiquit. L'tat de grossiret o reste, chez nous, par

    suite de notre vie isole et tout. industrietle, elui qui n'a pas taux coles est inconnu dans ces socits ; la culture morale et sur-tout l'esprit gnral du temps s'y transmettent par le contact per-

    ptuel des hommes. 'L'Arabe, qui n'a aucun matre, est souvent

    nanmoins trs-distingu; car la tente est une sorte d'acadmie tou rjours ouverte, o , de la rencontre des gens bien tevs, nat ungrand mouvement intellectuel et mme littraire. La dlicatesse desmanires et ta finesse de t'esprit n'ont rien de commun en Orient avec

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    DOS DE GRAVURE

  • VIE DE JSUS 19

    ce que nous appelons ducation. Ce sont tes hommes d'cote, au con-

    traire, qui passent pour pdants et mal levs. Dans cet tat sociat,

    l'ignorance, qui chez nous condamne l'homme un rang infrieur,

    est ta condition des grandes choses et de la grande originatit.

    Il n'est pas probable que Jsus ait su te grec. Cette langue tait

    peu rpandue en Jude hors des classes qui participaient au gouver-nement et des vitles habites par tes paens, comme Csare. L'idiome

    propre de Jsus tait le dialecte syriaque ml d'hbreu qu'on par-

    lait alors en Palestine. A ptus forte raison , n'eut-il aucune connais-

    sance de la culture grecque. Cette culture tait proscrite par les

    docteurs palestiniens, qui enveloppaient dans une mme maldiction

    celui qui tve des porcs et cetui qui apprend son fits ta science

    grecque . En tout cas, elte n'avait pas pntr dans les petites

    vitles comme Nazareth. Mme Jrusatem, te grec tait trs-peu

    tudi; les tudes grecques taient considres comme dangereuses

    et mme serviles; on les dctarait bonnes tout au plus pour les

    femmes, en guise de parure. L'tude seule de ta Loi passait pour

    tibrate et digue d'un homme srieux. Interrog sur le moment oit

    it' convenait d'enseigner aux enfants la sagesse grecque , un

    savant rabbin avait rpondu : A l'heure qui n'est ni le jour ni ta

    nuit, puisqu'it est crit de ta Loi : Tu l'tudieras jour et nuit.

    Ni directement ni indirectement , aucun lment de doctrine

    profane ne parvint clone jusqu' Jsus. Il ne connut rien hors dujudasme; son esprit conserva cette franche navet qu'affaibtit tou-

    jours une cutture tendue et varie. Dans le sein mme du judasme.

    il resta tranger beaucoup d'efforts souvent parallles aux siens.

    D'une part, la vie dvote des essniens ou thrapeutes ne parait pas

    avoir eu sur lui d'influence directe; de l'autre , tes beaux essais de

    philosophie religieuse tents par l'cote juive d'Alexandrie, et dont

    Philon, son contemporain , tait l'ingnieux interprte, lui furent

    inconnus. Les frquentes ressemblances qu'on trouve entre lui et

    Philon, ces excellentes - maximes d'amour de Dieu , de charit, de

  • 20

    VIE DE JESUS

    repos en Dieu, qui font comme un cho entre l'vangile et les crits

    de l'illustre penseur atexandrin, viennent des communes tendanes

    que les besoins du sicte inspiraient tous les esprits tevs.Heureusement pour lui, il ne connut pas davantage la scolas-

    tique bizarre qui s'enseignait Jrusalem et qui devait bientt con-

    stituer le Talmud. Si quelques pharisiens l'avaient dj apporte en

    Galile, il ne les frquenta pas, et, quand il toucha plus tard cette

    casuistique niaise, elte ne lui inspira que du dgot. On peut suppo-

    ser cependant que les principes de Hillel ne lui furent pas inconnus.

    Hitlel, cinquante ans avant lui, avait prononc des aphorismes qui

    ont avec les siens beaucoup d'analogie. Par sa pauvret humblemeUt

    supporte, par la douceur de son caractre, par l'opposition qu'il

    faisait aux hypocrites et aux prtres, Hillel fut le matre de Jsus,

    s'il est permis de parler de maitre quand il s'agit d'une si haute

    - personnalit.

    La lecture des livres de l'Ancien Testament fit - sur lui beaucoupplus d'impression. Le canon des livres saints se composait de deux

    parties principales, la Loi, c'est--dire le Pentateuque, et les Pro-

    phtes tels que nous les possdons aujourd'hui. Une vaste mthode

    d'interprtation allgorique s'apptiquait tous ces livres et cherchait

    en tirer ce qui rpondait aux aspirations dit temps. Mais la vraie

    posie de la Bible, qui chappait aux docteurs de Jrusatem, servlait pleinement au beau gnie de Jsus. La Loi ne parat pas

    avoir eu pour lui beaucoup de charme ; il crut pouvoir mieux faire.

    Mais la posie religieuse des psaumes se troua dans un merveilleux

    accord avec son me lyrique; ces hymnes augustes restrent toute sa

    Nie son aliment et son soutien. Les prophtes, Isae, en particulier,

    et soi) continuateur du temps de la captivit, avec leurs brittants rves

    d'avenir, leur imptueuse loquence, leurs invectives entremtes de

    tableauk enchanteurs, furent ses vritables matres. Il tut aussi sans

    dmit plusieurs des ouvrages apocryphes, c'est--dire de ces critsassez modernes, dont les auteurs, pour se donner une autorit qu'on

  • VIE DE JSUS 21

    n'accordait plus qu'aux crits trs-anciens, se couvraient du nom de

    prophtes et de patriarches. Le livre de Daniel surtout le frappa. Ce

    tivre, compos par un Juif exalt du temps d'Antiochus piphane,

    et mis par lui sous le couvert d'un ancien sage, tait le rsum del'esprit des derniers temps. Son auteur, vrai crateur de ta phito-

    sophie (le l'histoire, avait pour la premire fois os ne voir dans le

    mouvement du monde et ta succession des empires qu'une srie de

    faits subordonne aux destines du peuple juif. Jsus, ds sa jeu- .

    nesse, fut pntr de ces hautes esprances. Peut-tre lut-il aussi les

    livres d'Hnoch , alors rvrs l'gal des livres saints, et les autres

    crits du mme genre, qui entretenaient un si grand mouvement dans

    t'imagination populaire. L'avnement du Messie avec ses gloires et

    ses terreurs, les nations s'croulant les unes sur les autres, le cata-

    ctysme du ciel et de la terre furent l'aliment famitier de son imagi-

    nation, et, comme ces rvotutions taient censes prochaines, qu'une

    foule de personnes cherchaient en supputer tes dates, l'ordre sur-

    naturel o nous transportent de telles visions lui parut tout d'abord

    parfaitement naturel et simpte.

    Qu'il n'et aucune connaissance de l'tat gnral du monde,

    c'est ce qui rsutte de chaque trait de ses discours les plus authen-

    tiques. La terre tui parat encore divise en royaumes qui se font la

    guerre ; il semble ignorer ta ( ptflx romaine , et l'tat nouveau de.

    socit qu'inaugurait son sicle. Il n'eut aucune ide prcise de la

    puissance de l'empire; le nom de a Csar seul parvint jusqu' lui.

    Il vit btir, en Galile ou aux environs, Tibriade, Juliade, Dioc-

    sare, Csare, ouvrages pompeux des Hrodes, qui cherchaient, par

    ces constructions magnifiques, prouver leur admiration pour la civili-

    sation romaine et leur dvouement envers les membres de la famille

    d'Auguste, dont les noms, par un caprice du sort, servent aujour-

    d'hui, bizarrement altrs, dsigner de misrables hameaux de

    Bdouins. Il vit aussi probablement Sbaste, oeuvre d'Hrocfe le

    Grand, vitle de parade, dont les ruines feraient croire qu'elle a t

  • c)c) VIE DE JSUS

    apporte l toute faite, comme une machine qu'it n'y avait plus qu'

    monter sur place. Cette architecture d'ostentation , arrive en Jude

    par chargements, ces centaines de colonnes, toutes du mme dia-

    mtre, ornement de quelque insipide u rue de Rivoli , voil ce qu'it

    appelait les royaumes du monde et toute leur gloire . Mais ce luxe

    de commande, cet art administratif et officiel lui dplaisaient. Cc qu'it

    aimait, c'taient ses villages galilens, mlange confus de cabanes,

    d'aires et de pressoirs tailts dans le roc, de puits, de tombeaux, de

    figuiers, d'otiviers. Il resta toujours prs de la nature. La cour des

    rois lui apparat comme un lieu oit les gens ont de beaux habits. Les

    charmantes impossibilits dont fourmillent ses paraboles, quand il

    met en scne les rois et les puissants, prouvent qu'il ne conut

    jamais la socit aristocratique que 'comme un jeune villageois qui

    voit le monde travers le prisme de sa navet.

    Encore moins connut-il l'ide nouvelte, cre par la science

    grecque, base de toute philosophie et que la science moderne a hau-

    tement confirme; l'exclusion des forces surnatureltes auxqueltes la

    croyance des vieux ges attribuait le gouvernement de l'univers.

    Sur ce point, Jsus ne diffrait nullement de ses compatriotes. Le

    merveilleux n'tait pas pour lui l'exceptionnel : c'tait l'tat normal.

    La notion desurnaturel , avec ses impossibilits, ne parat que l jouro nat la science exprimentale de la nature. L'homme tranger -

    toute ide de physique, qui croit qu'en priant il change la marche

    des nuages, arrte la maladie et la mort mme , ne trouve dans le

    miracle rien d'extraordinaire, puisque le cours entier des choses est

    pour lui le rsultat de votonts libres de la Divinit. Cet tat intetlec-

    tuel fut toujours celui de Jsus. Mais, dans sa grande me, une

    telte croyance produisait des effets tout opposs ceux o arrivait le

    vulgaire. Chez le vulgaire, la foi l'action particulire de Dieu ame-

    nait une crdulit niaise et des duperies de charlatans. Chez lui, cette

    foi tenait une notion profonde des rapports familiers de l'homme

    avec Dieu et une croyance exagre dans le pouvoir de l'homme ;

  • VIE DE JSUS 23

    belles erreurs qui furent le principe de sa force; car, si elles devaient

    un jour le mettre en dfaut aux yeux du physicien et du chimiste,

    elles lui donnaient sur son temps une autorit dont personne n'a dis-

    pos avant tui ni depuis.

    De bonne heure, son caractre part se rvla. La lgende se

    ptat le montrer ds son enfance en rvolte contre l'autorit pater-

    nelte et sortant des voies communes pour suivre sa vocation. Il est

    sin., au moins, que les relations de parent furent peu de chose pour

    lui. Sa famille ne parat pas l'avoir aim , et, par moments , on le

    trouve dur pour elle. Jsus , comme tous les hommes uniquement

    proccups d'une ide, arrivait tenir peu de compte des liens du

    sang. Le lien de l'ide est le seul que ces sortes de natures recon-

    naissent. Voil ma mre et mes frres, disait-il en tendant ta main

    vers ses disciples ; celui qui fait la votont de mon Pre, voil mon

    frre et ma sur. Les simples gens ne l'entendaient pas ainsi, et,

    un jour, une femme, passant prs de lui, s'cria, dit-on : a Heureux

    le ventre qui t'a port et les seins que tu as sucs! Heureux

    plutt, rpondit-il, celui qui coute la parole de Dieu et qui la suit !

  • CHAPITRE III

    .ORDRE D'IDES AU SEIN DUQUEL SE DVELOPPA JSUS

    Comme la terre refroidie ne permet plus de comprendre les

    phnomnes de la cration primitive, parce que le feu qui la pn-

    trait s'est teint, ainsi les explications historiques ont toujours quel-

    que chose d'insuffisant quand il s'agit d'appliquer nos timides pro-

    cds aux rvolutions des poques cratrices qui ont dcid du sort

    de l'humanit. Le peuple juif a eu l'avantage, depuis la captivit de

    Babylone jusqu'au moyen ge, d'tre toujours dans une situationtrs-tendue. Voil pourquoi les dpositaires de l'esprit de la nation,

    durant ce long priode, semblent crire sous l'action d'une fivre

    intense, qui les met tantt au-dessus, tantt au-dessous de la raison,

    rarement dans sa moyenne voie. Jamais l'homme n'avait saisi le pro-

    blme de l'avenir et de sa destine avec un courage plus dsespr,

    plus dcid se porter aux extrmes. Ne sparant pas le sort de

    l'humanit de celui de leur petite race, les penseurs juifs sont les

    premiers qui aient eu souci d'une thorie gnrale de la marche de

    notre espce. La Grce, toujours renferme en elle-mme , et uni-

    quement attentive ses querelles de petites villes, a eu des historiens

    excellents; le stoicisme a nonc les plus hautes maximes sur les

    devoirs de l'homme considr comme citoyen du monde et comme

    membre d'une grande fraternit ; niais, avant l'poque romaine, on

    chercherait vainement dans les littratures classiques un systme

    gnral de philosophie de l'histoire, embrassant toute l'humanit.

  • VIE DE JSUS 25

    Le Juif, au contraire, grce une espce de sens prophtique, a faitentrer l'histoire dans la religion. Peut-tre doit-il un peu de cet

    esprit la Perse. La Perse, depuis une poque ancienne, conut

    t'histoire du monde comme une srie d'volutions, chacune des-

    quelles prside im prophte. Chaque prophte a son rgne de mitte

    ans, et de ces ges successifs se compose ta trame des vnements

    qui prparent le rgne d'Ormuzd. A la fin des temps, quand le cercte

    des rvolutions sera . puis, viendra le paradis dfinitif. Les hommes

    alors vivront heureux ; ta terre sera comme une plaine ; il n'y aura

    qu'une langue, une loi et un gouvernement pour tous les hommes. Mais

    cet avnement sera prcd de terribles catamits. Dahak (le Satan

    de ta Perse) rompra tes fers qui t'enchanent et s'abattra sur le monde.

    Deux prophtes viendront consoler les hommes et prparer te grand

    avnement. Ces ides couraient de peupte en peuple et pntraient jus-

    qu' Rome, o elles inspiraient un cycte de pomes prophtiques.

    dont les ides fondamentales taient la division de l'histoire de l'hu-

    manit en priodes, la succession des dieux rpondant ces priodes,

    un complet renouvellement du monde, et l'avnement final d'un ge

    d'or. Le livre de Daniel, certaines parties du livre d'Hnoch et deslivres sibyllins, sont l'expression juive de la mme thorie. Certes it

    s'en faut que ces penses fussent celles de tous. Elles ne furent

    d'abord embrasses que par quetques personnes l'imagination vive

    et portes vers les doctrines trangres. L'auteur troit et sec du livre

    d'Esther n'a jamais pens au reste du monde que pour le ddaigner

    et lui vouloir du mal. L'picurien dsabus qui a crit l'Ecclsiaste

    pense si peu l'avenir, qui it trouve mme qu'un pre est dupe en

    travaillant pour ses enfants; aux yeux de ce clibatair goste, le

    dernier mot de La sagesse est de placer son bien fonds perdu.Mais les grandes choses dans un peuple se font d'ordinaire par la

    minorit. Avec ses normes dfauts, dur, goste, cruel. troit, subtit.

    sophiste, le peuple juif est cependant l'auteur du plus beau Mouve-

    ment d'enthousiasme dsintress dont parte l'histoire. L'opposition 4

  • 96 VIE DE JSUS

    fait toujours la gtoire d'un pays. Les ptus grands hommes d'une

    nation sont souvent ceux qu'elle met mort. Socrate a fait la gtoire

    d'Athnes, qui n'a pas jug pouvoir vivre avec lui. Spinoza est te

    plus grand des juifs modernes, et la synagogue l'a exclu avec igno-

    minie. Jsus a t l'honneur du peuple d'Isral, qui l'a crucifi.

    Un gigantesque rve poursuivait depuis des sicles le peuple

    juif, et le rajeunissait sans cesse clans sa dcrpitude. trangre la

    civilisation profane, la Jude avait concentr sur son avenir nationat

    toute sa puissance d'amour et de dsir. Elte crut avoir les promesses

    divines d'une destine sans bornes, et, comme l'amre ralit qui, partir du ix' sicle avant notre re, donnait de plus en plus le

    royaume du monde la force, refoulait brutalement ces aspirations,

    elle se rejeta sur les altiances d'ides les plus impossibles, essaya les

    volte-face les plus tranges. Avant la captivit, quand tout l'avenir

    terrestre de la nation se fut vanoui par la sparation des tribus du

    Nord, on rva la restauration de la maison de David, la rconcilia-

    tion des deux fractions du peuple, le triomphe de la thocratie etdu culte de Jhovah sur les cultes idoltres. A l'poque de la capti-vit, un pote plein d'harmonie vit la splendeur d'une Jrusalem

    future, dont les peuples et les les lointaines seraient tributaires, sous

    des couleurs si douces, qu'on et dit qu'un rayon des regards deJsus l'et pntr une distance de six sicles.

    La victoire de Cyrus sembla quelque temps raliser tout ce

    qu'on avait espr. Les graves disciples de l'Avesta et les adorateursde Jhovah se crurent frres La Perse tait arrive une sorte de

    monothisme. Isral se reposa sous les Achmnides, et, sousXerxs (Assurus), se fit, dit-on, redouter des Iraniens eux-mmes.

    Puis l'entre triomphante et souvent brutale de la civilisation grecque

    et romaine en Asie te rejeta daris les rves. Phis que jamais,- il

    invoqua le Messie comme juge et vengeur des peuples. Il lui fallut

    un. renouvellement complet, une rvolution prenant le globe ses

    racines et l'brantant de fond en comble, pour satisfaire l'norme

  • PAGEBLANC

    DOS DE GRAVURE

  • VIE DE JSUS 211

    besoin de vengeance qu'excitaient chez tui le sentiment de sa sup-riorit et la vue de ses humitiations.

    Jsus, ds qu'il eut une pense, entra dans la brlante atmo-

    sphre que craient en Palestine les ides que nous venons d'expo-

    ser. Ces ides ne s'enseignaient aucune cole; mais elles taient

    dans l'air, et l'me du jeune rformateur en fut de bonne heure

    pntre. Nos hsitations, nos doutes ne l'atteignirent jamais. Ce

    sommet de la montagne de Nazareth, o nul homme moderne ne

    peut s'asseoir sans un sentiment inquiet sur sa destine peut-tre

    frivole, Jsus s'y est assis vingt fois sans un doute. Dlivr de

    l'gosme, source de nos tristesses , it ne pensa qu' son oeuvre,

    sa race, l'humanit. Ces montagnes, cette mer, ce ciel d'azur, ces

    hautes plaines l'horizon, furent pour lui, non ta vision mlanco-

    lique d'une me qui interroge la nature sur son sort, mais le sym-

    bole certain, l'ombre transparente d'un monde invisibte et d'un ciel*

    nouveau.Il n'attacha jamais beaucoup d'importance aux vnements poli-

    tiqus de son temps, et il en tait probablement mal inform. La

    dynastie des Hrodes vivait dans un monde si diffrent du sien,

    qu'il ne la connut sans doute que de nom. Le grand Hrode mourut

    vers l'anne mme oh it naquit, taissant des souvenirs imprissables.

    des monuments qui devaient forcer la postrit la plus malveillante

    d'associer son nom celui de Salomon, et nanmoins une oeuvre

    inacheve, impossible continuer. Ambitieux profane , gar. dans

    un ddale de tuttes retigieuses , cet astucieux Idumen eut l'vantage

    que donnent le sang-froid et la raison, dnus de moralit, au milieu

    de fanatiques passionns. Mais son ide d'un royaume profane d'Is-

    rat, lors mme qu'elle n'et pas t un anachronisme dans l'tat

    du monde o il la conut, aurait chou, comme le projet semblable

    que forma Salomon, contre les difficults venant du caractre mme

    de la nation. Ses trois fits ne furent que des lieutenants des Romains,

    analogues aux radjas de l'Inde sous la domination anglaise. Anti-

  • 30 VIE DE JSUS

    pater ou Antipas , ttrarque de la Galite et de la Pre, dont Jsus

    fut le sujet durant toute sa vie , tait un prince paresseux et nul,

    favori et adulateur de Tibre, trop .souvent gar par l'influence

    mauvaise de sa seconde femme Hrodiade. Philippe , ttrarque de la

    Gaulonitide et de la Batane, sur les terres duquel Jsus fit de fr-

    quents voyages,. tait un beaucoup meilleur souverain. Quant k

    Archlatis , ethnarque de . Jrusalem , Jsus ne put le connatre. It

    avait environ dix ans quand cet homme faible et sans caractre, par-

    fois violent, fut dpos par Auguste. La dernire trace d'un gouver-

    nement indpendant fut de la sorte perdue pour Jrusalem. Runie it

    la Samarie et ii l'Idume, la Jude forma une sorte d'annexe de la

    province de Syrie, o le snateur Publius Sulpicius Quirinus, per-

    sonnage consulaire fort connu , tait lgat imprial. Une srie de

    procurateurs romains , subordonns pour les grandes questions au

    lgat imprial de Syrie, Coponius,. Marcus Ambivius, Annius Rufus,

    Valrius Gratus , et enfin (l'an 2G de notre re) Pondus Pilatus,

    s'y succdrent, occups sans relche k teindre le volcan qui faisait

    ruption sous leurs pieds.

    De continuelles sditions excites par les ztateurs du mosasme

    ne cessrent en effet, durant tout ce temps, d'agiter Jrusatem. La

    mort des sditieux tait assure; mais la mort, quand il s'agissait

    de l'intgrit de la Loi , tait recherche avec avidit. Renverser les

    aigles, dtruire les ouvrages d'art levs par les Hrodes et o les

    rglements mosaques n'taient pas toujours respects , s'insurgercontre les cussons votifs dresss par les procuratenrs et dont les

    inscriptions paraissaient entaches d'idoltrie, taient de perptuelles

    tentations pour des fanatiques parvenus . ce degr d'exaltation qui

    te tout soin de la vie. Juda , fils de Sariphe , Matthias, fils de

    Margaloth, deux docteurs de la Loi fort clbres, formrent ainsi

    un parti d'agression hardie contre l'ordre tabli , qui se continua

    aprs leur supplice; Les Samaritains taient agits de fiVres dumme genre. It semble que la Loi n'et jamais compt plus de sec-

  • VIE DE JESUS

    31

    tateurs passionns qu'au moment o vivait dj celui qui, de la pteineautorit de son gnie et de sa grande me, attait l'abroger. Les

    'zlotes ou sicaires , assassins pieux, qui s'imposaient pour

    tche de tuer quiconque manquait devant eux la Loi, commenaient

    paratre. Des reprsentants d'un tout autre esprit, des thauma-

    turges, considrs comme des espces de personnes divines, trou-

    vaient crance , par suite du besoin imprieux que le sicle prouvait

    de surnaturel et de divin.

    Un mouvement qui eut beaucoup plus d'influence sur Jsus fut

    celui de Juda le Gaulonite ou te Galilen. De toutes les sujtions

    auxquelles taient exposs les pays nouveltement conquis par Rome,

    le cens tait la plus impoputaire. Cette mesure, qui tonne toujours

    les peuples peu habitus aux charges des grandes administrations

    centrales, tait particulirement odieuse aux Juifs. Dj, sous David,

    nous voyons un recensement provoquer de viotentes rcriminations,

    et les menaces des prophtes. Le cens, en effet, tait la base de

    l'impt; or, l'impt, dans les ides de la pure thocratie, tait

    presque une impit. L'argent des caisses publiques passait pour de

    l'argent vol. Le recensement ordonn par Quirinus ( an G de t're

    chrtienne) rveitla puissamment ces ides et causa une grande fer-

    mentation. Un soulvement clata dans les provinces du Nord. Uncertain Juda, de la vitle de Gamala , sur la rive orientale du lac de

    Tibriade, et un pharisien nomm Sadok se firent, en niant la lgi-

    timit de l'impt ; une cole nombreuse, qui aboutit bientt la

    rvolte ouverte. Les maximes fondamentales de l'cole taient que la

    tibert vaut mieux que la vie et qu'on ne doit appeler personne

    maitre , ce titre appartient Dieu .seul. Juda fut videmment lechef d'une secte galilenne proccupe des ides du Messie, et quiaboutit un complot politique. Le procurateur CopOnius crasa lasdition du Gaulonite; mais l'cole subsista et conserva ses chefs.Sous la conduite de Menahem, fils du fondateur, et d'un certainlazar, son parent, on la retrouve fort active dans les dernires

  • 32 VIE DE JSUS

    luttes des Juifs contre tes Romains. Jsus vit peut-tre ce Juda, qui

    eut une manire de concevoir la rvolution juive si diffrente de la

    sienne; il connut en tout cas son cole, et ce fut probablement par.

    raction contre' son erreur qu'il pronona l'axiome sur le denier de

    Csar. Le sage Jsus, loign de toute sdition, profita de la faute

    de son devancier, et rva un autre royaume et une autre dli-

    vrance.

    La Galile tait de ta sorte une vaste fournaise , s'agitaient

    en bullition les lments les plus divers. Un Mpris extraordinaire

    de la vie , ou, pour mieux dire, une sorte d'apptit de la mort, fut ta

    consquence de ces agitations. L'expriene ne compte pour rien

    dans les grandS mouvements fanatiques. aux premiers

    temps d l'occupation franaise, voyait se lever chaque printemps.

    des inspirs qui se dclaraient invutnrables et envoys de Dieupour chasser les infidles; l'anne suivante , leur mort tait oublie,

    et leur successeur ne trouvait pas une moindre foi: Trs-dure par un

    ct. la domination romaine,. 'peu tracassire encore, perMettait

    beaucoup de libert. Ces grandes dominations brutates, terribles

    daris la rpression , n'taient pas souponneuses comme le sont les

    puissances qui ont un dogme h garder: Elles' laissaient tout faire jus-

    qu'au jour o elles croyaient devoir svir. Dans sa carrire vaga-

    bonde , on ne voit pas que Jsus ait t une seule fois gn par la

    police. Une telle libert, et pa-dessus tout le bonher qu'avait la

    Galile d'tre beaucoup moins resserre dans les lienedti pdantisme

    pharisaque , donnaient it, cette contre nue vraie . supriorit. sin'

    Jrusalem. La rvolution, ou, en d'autres termes, l'attente du Messie,

    y faisait travailler toutes les ttes. On se croyait h la veilte de la

    grande rnovation ; l'criture, torture en des sens divers, servait

    d'aliment aux ptus cotossales esprances. A chaque ligne des simples

    crits de l'Ancien Testament , on voyait l'assurance et en' quelque

    sorte le programme du rgne futur qui devait apporter la paix aux

    justes et sceller it jamais l'oeuvre de Dieu.

  • PAGEBLANCHE

    DOS DE GRAVURE

  • VIE DE JSUS :35

    De tout temps , celte division en deux parties opposes d'intrt

    et d'esprit avait t pour la nation hbraque un principe de vigueui.

    dans l'ordre moral. Tout peuple appel de hautes destines doit

    tre un petit monde complet, renfermant dans son sein tes ptes con-

    traires. La Grce offrait, quetques tieues de distance, Sparte et

    Athnes, les deux antipodes pour un' observateur superficiel , enralit soeurs rivales, ncessaires t'une l'autre. en fut de mmede la Jude. Moins briltant en un sens que te dvetoppement de Jru-

    salem, celui du Nord fut en somme aussi fcond ; les oeuvres les

    plus vivantes du peuple juif taient toujours venues de t. Une

    absence totate du sentiment de la nature , aboutissant quetque

    chose de sec, d'troit, de farouche , a frapp toutes tes oeuvres

    purement hirosolymitaines d'un caractre grandiose, mais triste,

    aride et repoussant. Avec ses docteurs solennels, ses insipides cano-

    nistes , ses dvots hypocrites et atrabilaires, Jrusalem n'et pas

    conquis l'humanit. Le Nord a donn au monde ta nave Sulamite.

    l'humble Chananenne, la passionne Madeleine, le bon nourricierJoseph, la Vierge Marie: Le Nord seul a fait le christianisme; Jru-

    salem, au contraire, est la vraie patrie du judasme obstin qui

    fond par les pharisiens, fix par te Tatmud, a travers te moyen

    ge et est venu jusqu' nous:Une nature ravissante contribuait former cet esprit beaucoup

    moins austre, moins prement monothiste , si j'ose le dire , qui

    imprimait tous les rves de la Gatile un tour idyllique et char-

    mant. Le plus triste pays du monde est peut-tre la rgion voisinede Jrusalem. La Galile, au contraire, tait un pays trs-vert,

    trs-ombrag, trs-souriant, le vrai pays du Cantique des cantiques

    et des chansons du bien-aim. Pendant les deux mois de mars et

    d'avril, la campagne est un tapis de fleurs, d'une franchise de cou-

    leurs incomparable. Ls animaux y sont petits, mais d'une douceur

    extrme. Des tourterelles sveltes et vives, des merles bleus si lgers

    qu'ils posent sur une herbe sans la faire plier, des alouettes hup-

  • 36 VIE DE JSUS

    pes, qui viennent presque se mettre sous les pieds du voyageur;

    de petites tortues de ruisseau, dont l'oeil est vif et doux, des cigognes

    l'air pudique et grave, dpouillant toute timidit, se laissent appro-

    cher de trs-prs par l'homme et semblent l'appeler. En aucun pays

    du monde les montagnes ne se dploient avec plus d'harmonie et

    n'inspirent de plus hautes penses. Jsus semble les avoir particuli-

    rement aimes. Les actes les plus importants de sa carrire divine

    se passent sur les montagnes: c'est l qu'it tait le mieux inspir;

    c'est l qu'il avait avec les anciens prophtes de secrets entretiens,

    et qu'il se montrait aux yeux de ses disciples dj transfigur.

    Ce joli pays, devenu aujourd'hui, par suite de l'norme appau-

    vrissement que L'islamisme turc a opr dans la vie humaine, si

    morne, si navrant, mais o tout ce que l'homme n'a pu dtruire

    respire encore l'abandon, la douceur, ta tendresse, surabondait,

    l'poque de Jsus, de bien-tre et de gaiet. Les Galilens passaient

    pour nergiques, braves et laborieux. Si l'on excepte Tibriade,btie par Antipas en l'honneur de Tibre (vers l'an 15) dans le style

    romain, la Galile n'avait pas- de grandes villes. Le pays tait nan-

    moins fort peupl, couvert de petites villes et de gros villages, cul-tiv avec art dans toutes ses parties. Aux ruines qui restent de son

    ancienne splendeur, onsent un peuple agricole, nullement dou pourl'art, peu soucieux de luxe, indiffrent aux beauts de la forme,

    uniquement idaliste. La campagne abondait en eaux fraches et en

    fruits; les grosses fermes taient ombrages de vignes et de figuiers;

    les jardins semblaient des massifs de pommiers, de noyers, de gre-

    nadiers. Le vin tait excellent, s'il faut en juger par celui qtie les

    Juifs recueillent encore . Safed , et on en buvait beaucoup. Cette vie

    contente et facilement satisfaite n'aboutissait pas l'pais matria-

    lisme de notre paysan , la grosse joie d'une Normandie plantu-

    reuse, la pesante gaiet des Flamands. Elle se spiritualisait en

    rves thrs, en une sorte de mysticisme potique confondant le

    ciel et la terre. Laissez l'austre Jean-Baptiste dans son dsert de

  • VIE DE JSUS 37

    Jude, prcher ta pnitence, tonner sans cesse, vivre de sautereltes

    en compagnie des chacats. Pourquoi les compagnons de l'poux je-

    neraient-ils pendant que l'poux est avec eux? La joie fera partie du

    royaume de Dieu. N'est-elle pas la fille des humbles de coeur, deshommes de bonne volont?

    Toute l'histoire du christianisme naissant est devenue de ta sorte

    une dlicieuse pastorale. Un Messie aux repas de noces, la courti-

    sane et le bon Zache appels ses festins, les fondateurs du royaume

    du ciel comme un cortge de paranymphes voil ce que la Galile a

    os, ce qu'elle a fait accepter. La Grce a trac de la vie humaine

    par la sculpture et la posie des tableaux admirables, mais toujours

    sans fonds fuyants ni horizons lointains. Ici manquent te marbre, les

    ouvriers excellents, la langue exquise et raffine. Mais la Galile a

    cr l'tat d'imagination populaire le plus sublime idal; car der-

    rire son idylle s'agite le sort de l'humanit, et la lumire qui claire

    son tableau est le soleit du royaume de Dieu.

    Jsus vivait et grandissait clans ce milieu enivrant. Ds son

    enfance, il lit presque annuellement le voyage de Jrusalem

    l'poque des Ptes. Le plerinage tait pour les Juifs provinciaux une

    solennit pleine de douceur. Des sries entires de psaumes taientconsacres chanter le bonheur de cheminer ainsi en famille, durant

    plusieurs jours, au printemps, it travers les collines et les valles,tous ayant en perspective les splendeurs de Jrusalem, les terreurs

    des parvis sacrs, la joie pour des frres de demeurer ensemble. Laroute que Jsus suivait d'ordinaire dans ces voyages tait celle que

    l'on suit aujourd'hui, par Giuma et Sichem. De SicheM Jrusalem,

    elle est fort svre. Mais le voisinage des vieux sanctuaires de Silo ,

    de Bthel , prs desquels on passe , tient l'me en veil; 'en-el-Mua-

    nbi, la dernire tape , est un lieu mlLcolique et charmant , et

    peu d'impressions galent celle qu'on prouve en s'y tablissantpour le campement du soir. La valle est troite et sombre; une eau

    noire sort des rochers percs de tombeaux, qui en forment les parois.

  • 38 VIE DE JSUS

    C'est, je crois, la valle des Pleurs , ou des eaux suintantes,

    chante comme une des stations du chemin dans le dlicieux

    psaume Lxxxiv, et devenue, pour le mysticisme doux et triste du

    moyen ge, l'emblme de la vie. Le lendemain, de bonne heure, on

    sera Jrusalem; une telle attente , aujourd'hui encore, soutient ta

    caravane, rend ta soire courte et le sommeil lger.

    Ces voyages, o la nation runie se communiquait ses ides,

    et qui craient annuellement dans la capitale des foyers de grande

    agitation, mettaient Jsus en contact avec l'me de son peuple, et

    sans .doute lui inspiraient dj, une vive antipathie pour les dfauts

    des reprsentants officiels du judasme. On veut que de bonne heure

    le dsert ait t pour lui une autre cole et qu'il y ait fait de longs

    sjours. ais le Dieu qu'il trouvait l n'tait pas le sien. C'tait tout

    au ptus le Dieu de Job, svre et terrible, qui ne rend raison it per-

    sonne. Parfois, c'tait Satan qui venait le tenter. Il retournait alors

    dans sa chre Galite, et retrouvait son Pre cleste, au milieu des

    vertes coltines et des claires fontaines, parmi les troupes d'enfants

    et de femmes qui, l'me joyeuse et le cantique des anges dans lecoeur, attendaient le salut d'Israt.

  • CHAPITRE IV

    PREMIERS APHORISMES DE JSUS

    SES IDES D ' UN DIEU PRE ET D'UNE RELIGION PURE

    PREMIERS DISCIPLES

    Joseph mourut avant que son fils ft arriv aucun rte

    public. Marie resta de la sorte le chef de la famitle , et c'est ce qui

    explique pourquoi Jsus, quand on voutait le distinguer de ses nom-

    breux homonymes, tait le plus souvent appel a fils de Marie . Itsemble que, devenue par la mort de son mari trangre Nazareth ,

    elle se retira Cana, dont elle pouvait tre originaire. Cana tait une

    petite vilte deux heures ou deux heures et demie de Nazareth , au.

    pied des montagnes qui bornent au nord ta plaine d'Asochis. La vue,

    moins grandiose qu' Nazareth, s'tend sur toute la plaine et est

    borne de la manire la plus pittoresque par les montagnes de Naza-

    reth et les collines de Sphoris. Jsus parait avoir fait quelque temps

    sa rsidence .en ce lieu. L se passa probablement une partie de sa

    jeunesse et eurent lieu ses premiers clats.

    Il exerait le mtier de son pre, qui tait celui de charpen-

    tier. Ce n'tait pas l une circonstance humitiante ou fcheuse. La

    coutume juive exigeait que l'homme vou aux travaux intellectuels

    apprit un tat. Les docteurs les plus clbres avaient des mtiers;

    c'est ainsi que saint Paul, dont l'ducation avait t si soigne, tait

    fabricant de tentes ou tapissier. Jsus ne se maria point. Tolite sa

  • - fa) VIE DE JSUS

    puissance d'aimer se porta sur ce qu'il considrait coMme.sa vocation

    cleste. Le sentiment extrmement dlicat qu'on remarque en tui pour

    les femmes ne se spara point du dvouement sans bornes qu'il avait

    pour son ide. Il traita en soeurs, comme Franois d'Assise et Fran-

    ois de Sates, les femmes qui s'prenaient de la mme oeuvre que

    lui; il eut ;es sainte Ctaire, ses Franoise de Chantal. Seulement, il

    est probable que celles-ci aimaient plus lui que l'oeuvre; il fut sans

    doute plus aim qu'il n'aima. Ainsi qu'il arrive souvent dans les

    natures trs-leves, la tendresse du coeur se transforma chez lui en

    douceur infinie , en vague posie, en charme universet.

    Quelle fut la marche de ta pense de Jsus durant cette priode

    obscure de sa vie? Par quetles mditations dbMa-t-il dans la car-

    rire prophtique ? On l'ignore, son histoire nous tant parvenue h

    l'tat de rcits pars et sans chronologie exacte. Mais le dveloppe-

    ment des produits vivants est partout le mme , et il n'est pas dou-

    teux que la croissance d'une personnalit aussi puissante que cette de -

    Jsus n'ait obi h des lois trs-rigoureuses. Une haute notion de la

    Divinit; qu'il ne dut pas au judasme, et qui semble avoir t la

    cration de sa grande me, fut. en quelque sorte le germe de son tre.tout entier. C'est l'ide d'un Dieu pre, dont on entend la voix dans

    le calme de la conscience et te silence du coeur. Jsus n'a pas de

    visions; Dieu ne lui parle pas comme h quelqu'un hors de lui; Dieu est

    en lui; il se sent avec Dieu, et il tire de son cur ce qu'il dit de son

    Pre. Il vit au sein de Dieu par une communication de tous lesinstants ; il ne le voit pas, mais it l'entend , sans qu'il ait besoin de

    tonnerre et de buisson ardent comme Mose, de tempte rvlatrice

    comme Job, d'oracle comme les vieux sages grecs, de gnie familier

    comme Socrate, d'ange Gabriel comme Mahomet. L'imagination et

    l'hallucination d'une sainte Thrse, par exemple, ne sont ici Our

    rien. L'ivresse du soufi se proclamant identique h Dieu est aussi

    tout autre chose. Jsus n'nonce pas un moment l'ide sacrilge

    qu'il soit Dieu. Il se croit en rapport direct avec Dieu, il se croit

  • VIE DE J SUS Dt

    fils de Dieu. La plus haute conscience de Dieu qui ait exist au sein

    'de l'humanit a t celle de Jsus.

    On comprend, d'un autre ct, que Jsus, partant d'une telte

    disposition d'me , ne fut nullement un phitosophe spculatif. Il ne

    faisait ses disciples aucun raisonnement ; it n'exigeait d'eux aucun

    effort d'attention. Rien n'est ptus loin de ta thologie scolastique que

    l'vangile. Les spculations des docteurs grecs sur l'essence divine

    viennent d'un tout autre esprit. Dieu conu immdiatement comme

    Pre , voil toute la thologie de Jsus.

    Jsus n'arriva pas sans doute du premier coup cette haute

    affirmation de lui-mme. Mais il est probable que, ds ses premiers

    pas, il s'envisagea avec Dieu dans la relation d'un fils avec son

    pre. L est son grand acte d'originalit; en cela, il n'est nullement

    de sa race. Ni le juif ni le musulman n'ont compris cette dticieuse

    thologie d'amou. Le Dieu de Jsus n'est pas le matre fatal qui

    nous tue quand il lui ptat, nous damne quand it lui ptat, nous sauve

    quand il lui plat. Le Dieu de Jsus est Notre Pre. On l'entend en

    coutant un souille lger qui crie en nous Pre. Le Dieu de

    Jsus n'est pas le despote partial qui a choisi Isral pour son peupte

    et le protge envers et contre tous. C'est le Dieu de l'humanit.

    Jsus ne sera pas un patriote comme tes Macchabes, un tho-crate comme Juda le Gautonite. S'levaut hardiment au-dessus des pr-

    jugs de sa nation, il tablira l'universelte paternit de Dieu. Le Gau-

    lonite soutenait qu'il faut mourir plutt que de donner un autre que

    Dieu le nom de matre ; Jsus laisse ce nom qui veut le prendre,

    et rserve pour Dieu un titre plus doux. Accordant aux puissants de

    la terre, pour lui reprsentants de la force , un respect plein d'ironie,

    il fonde la consolation suprme, le recours au Pre que chacun a

    dans le ciel, te vrzii royaume de Dieu que chacun porte en son coeur.

    Ce nom de royaume de Dieu o ou de royaume du ciel

    fut le terme favori de Jsus pour exprimer la rvolution qu'il inau-gurait dans le monde. Comme presque tous les termes relatifs au

    G

  • /02 VIE DE JSUS

    Messie, le mot en question venait du livre- de Daniel. Selon l'auteur

    de ce livre extraordinaire, aux quatre empires profanes, destins

    crouler, succdera un cinquime empire, qui sera cetui des saints et qui durera ternelleMent. Ce rgne (le Dieu sur la terre prtait

    naturellement aux interprtations les plus diverses. Dans les derniers

    temps de sa vie, Jsus crut, ce qu'il semble, que ce rgne allait

    se raliser matriellement par un brusque renouvellement du monde.Mais sans doute ce ne fut pas l sa premire pense. La morale

    admirable qu'il tire de la notion du Dieu pre n'est pas celle d'en-

    thousiastes qui croient le monde prs de finir et qui se prparent par

    l'asctisme une catastrophe chimrique ; c'est celte d'un monde qui

    veut vivre et qui a vcu. cc Le royaume de Dieu est parmi vous,

    disait-il ceux qui cherchaient avec subtilit des signes extrieurs de

    sa venue future. La conception raliste de l'avnement divin n'a t

    qu'un nuage, une .erreur passagre que la mort a fait oublier. Le

    Jsus qui a fond le vrai royaume de Dieu, le royaume des doux et

    des humbles, voil le Jsus des premiers jours, jours chastes et sans

    mlange oit la voix de son Pre retentissait en son sein avec un

    timbre plus pur. Il y eut alors quelques mois, une anne peut-tre, -o Dieu habita vraiment sur la terre. La voix du jeune charpentier

    prit tout coup une douceur extraordinaire. Un charme infini s'exha-

    lait de sa personne, et ceux qui l'avaient vu jusque-l ne le recon-

    naissaient plus. Il n'avait pas encore de disciples, et te groupe qui

    se pressait autour de lui n'tait ni une secte ni une cole ; mais on y

    sentait dj un esprit commun, quelque chose de pntrant' et de

    doux. Son caractre aimable, et sans doute une de ces ravissantes

    figures qui apparaissent quelquefois dans la race juive, faisaient

    autour de lui comme un cercle de fascination auquel presque per-

    sonne, au milieu de ces populations bienveillantes et naves, nesavait chapper.

    Le paradis et t, en effet, transport sur la terre, si les ides

    du jeune maitre n'eussent dpass de beaucoup ce niveau de ni-

  • VIE DE JSUS

    diocre bont au del duquel on n'a pu jusqu'ici lever l'espcehumaine. La fraternit des hommes, fits de Dieu, et les cons-

    quences morales qui en rsultent taient dduites avec un sentiment

    exquis. Comme tous les rabbis du temps, Jsus, peu port vers tes

    raisonnements suivis, renfermait sa doctrine dans des aphorismes

    concis et d'une forme expressive, parfois nigmatique et bizarre.

    Quelques-unes de ces maximes venaient des livres de l'Ancien Testa--ment. D'autres taient des penses de sages plus modernes, surtout

    d'Antigone de Soco, de Jsus, fils de Sirach, et de Hittet, qui taient

    arrives jusqu'. lui, non par suite d'tudes savantes, mais comme

    des proverbes souvent rpts. La synagogue tait riche en maximes

    trs-heureusement exprimes, qui formaient une sorte de littrature

    proverbiale courante. Jsus adopta presque tout cet enseignement

    orat, mais en te pntrant. d'un esprit suprieur. Enchrissant d'or-

    dinaire sur les devoirs tracs,par la Loi et tes aneiens, il voulait la

    perfection. Toutes les vertus d'humilit, de pardon. de charit,

    d'abngation, de duret pour soi-mme, vertus qu'on a nommes

    bon droit chrtiennes, si l'on veut dire par l qu'etles ont t . vrai-

    ment prches par le Christ, taient en germe dans ce premier

    enseignement. Pour la justice, it se contentait de rpter l'axiome

    rpandu : Ne fais pas autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te

    fit h toi-mme. Mais cette vieitle sagesse, encore assez goste, ne

    lui suffisait pas. It allait aux excs :

    Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, prsente-lui l'autre.

    Si quelqu'un te fait un procs pour ta tunique, abandonne-lui Ion

    manteau.

    Si ton oeit droit te scandalise, arrache-le et jette-le loin de toi.

    Aimez vos ennemis, faites du bien ceux qui vous hassent ;

    priez pour ceux qui vous perscutent.

    Ne jugez pas, et vous ne serez point jug. Pardonnez, et ouvous pardonnera. Soyez misricordieux comme votre Pre cleste est

    misricordieux. Donner est plus doux que recevoir.

  • la VIE DE JSUS

    Celui qui s'humilie sera lev ; celui qui s'lve sera hu-

    mili.

    Sur l'aumne, l piti, les bonnes oeuvres, la douceur, le got

    de la paix, le complet dsintressement du coeur, il avait peu de

    chose ajouter la doctrine de la synagogue. Mais il y mettait un

    accent plein d'onction, qui rendait nouveaux des aphorismes trouvs

    depuis longtemps. -La morale ne se compose pas de principes plusou moins bien exprims. La posie du prcepte, qui le fait aimer,

    est plus que le prcepte lui-mme, pris comme une vrit abstraite.

    Peu originale en elle-mme, si l'on veut dire par l qu'on pourrait

    avec des maximes plus anciennes la recomposer presque. tout entire,

    la morale vanglique n'en reste pas moins la plus haute cration

    qui soit sortie de la conscience humaine, le plus beau code de la vie

    parfaite qu'aucun moraliste ait trac.

    Jsus ne parlait pas contre la loi mosaque ; mais on sent bien

    qu'il en voyait. l'insuffisance, et il le laissait entendre. Il rptait sanscesse qu'il faut faire plus que les anciens sages n'avaient dit. Il

    dfendait la moindre parole dure, il interdisait le divorce et tout

    serment, il blmait le tation, il condamnait l'usure, il trouvait le

    dsir voluptueux aussi criminel que l'adultre. Il voulait un pardonuniversel des injures. Le motif dont il appuyait ces maximes de

    haute charit tait toujours le mme : ... Pour que vous soyez les

    fils de votre Pre cleste, qui fait lever son soleil sur les bons et

    sur les mchants. Si Vous n'aimez, ajoutait-il, que ceux qui vous

    aiment, quel mrite avez-vous? Les publicains le font bien. Si vous

    ne saluez que vos frres, qu'est-ce que cela? Les paens le font

    bien. Soyez parfaits, comme votre Pre cleste est parfait.

    Un culte pur, une religion sans prtres et sans pratiques ext-rieures, reposant toute sur les sentiments du coeur, sur l'imitation

    de Dieu, sur le rapport immdiat de la conscience avec le Precleste, taient la suite de ces principes. Jsus ne recula jamais

    devant cette hardie consquence, qui faisait de lui, dans le sein 'du

  • VIE DE JSUS

    45

    judasme, un rvolutionnaire au premier chef. Pourquoi des inter-

    mdiaires entre l'homme et son Pre? Dieu ne voyant vue le coeur,

    quoi bon ces purifications, ces pratiques qui n'atteignent que le

    corps? La tradition mme, chose si sainte pour le juif, n'est rien,

    compare au sentiment pur. L'hypocrisie des pharisiens, qui en

    priant tournaient la tte pour voir si on les regardait, qui faisaient

    leurs aumnes avec fracas, t mettaient sur leurs habits des signet

    qui les faisaient reconnatre pour personnes pieuses, toutes ces

    simagres de la fausse dvotion le rvoltaient. Ils ont reu leur

    .rcompense, disait-il; pour toi, quand tu fais l'aumne, que ta

    main gauche ne sache pas ce que fait ta droite, afin que ton aumne

    reste dans le secret, et ators ton Pre, qui voit dans te secret, te la

    rendra. Et, quand tu pries, n'imite pas les hypocrites, qui aiment

    faire leur oraison debout dans tes synagogues et au coin des places,

    afin d'tre vus des hommes. Je dis en vrit qu'its reoivent leur

    rcompense. Pour toi, si tu veux prier, entre dans ton cabinet, et,

    ayant ferm la porte, prie ton Pre, qui est dans le secret ; et ton

    Pre, qui voit dans le secret, t'exaucera. Et, quand tu pries, ne fais

    pas de longs discours comme les paens, qui s'imaginent devoir tre

    exaucs force de paroles. Dieu ton Pre sait de quoi tu as besoin,

    avant que tu le lui demandes.

    Il n'affectait nul signe extrieur d'asctisme, se contentant de

    prier ou plutt de mditer sur les montagnes et dans les lieux soli-

    taires, o toujours l'homme a cherch Dieu. Cette haute notion des

    rapports de l'homme avec Dieu, dont si peu d'mes, mme aprs

    devaient tre capables, se rsumait en une prire, qu'il compo-

    sait de phrases pieuses dj en usage chez tes Juifs, et qu'il ensei-

    gnait ds lors ses disciples ;

    Notre Pre qui es au ciel, que ton nom soit sanctifi; que

    ton rgne arrive; que ta volont soit faite sur la terre comme au ciel.

    Donne-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour. Pardonne-nous

    nos offenses, comme nous pardonnons ceux qui nous ont offenss.

  • kie VIE DE JSUS

    pargne-nous tes preuves; dtivre-nous du Mchant', It insistait

    particulirement sur cette pense que le Pre cleste sait mieux quenous ce qu'il nous faut, et qu'on lui fait presque injure en tui deman-

    dant telle ou tette chose dtermine.

    Jsus me faisait en ceci que' tirer les consquences des grandsprificipes que le judasme avait poss, mais que les ctasses officielles

    de la nation tendaient de ptus en ptus mconnatre. Jamais prtre

    paen n'avait dit ait fidle : (c Si, en apportant ton offrande t'autel,

    tu te souviens que ton frre a quetque chose contre toi, taisse l ton

    offrande 'devant. l'autel, et va premirement te rconcilier avec tonfrre; aprs ceta, viens et fais ton offrande. Seuls dans l'antiqUit,

    tes prophtes juifs. Isae surtout, dans leur antipathie contre te

    sacerdoce, avaient entrevu la vraie nature du culte que l'hommedoit Dieu. u Que m'importe la multitude de vos victimes? J'en suis -

    rassasi ; la graisse de vos bliers me soulve, le coeur ; votre encens

    m'importune ; car vos mains sont pleines de sang..Purifiez vos pen-

    ses; cessez de mal faire, apprenez le bien; cherchez la justice, et

    venez alors. Dans les derniers temps, quelques docteurs, Simon

    le Juste, Jsus, fils de Sirach, Hiltel, touchrent presque te but, et

    dctarrent que l'abrg de la Loi tait la justice. Philon, dans le

    monde juif d:Egypte, arrivait en mme temps que Jsus des ides

    d'une haute saintet morale, dont ta consquence tait le peu de

    souci des pratiques lgates. Schemaia et Ablation, plus d'une fois,

    se montrrent aussi des casuistes fort libraux. Rabbi Iohanan allaitbientt mettre tes coutres de misricorde au-dessus de l'tude mmede la Loi! Jsus seul, nanmoins, dit la chose d'une manire di-

    ca.ce. Jamais on n'a t moins prtre que ne le. fut Jsus, jamais plus

    ennemi des formes qui touffent la religion sous prtexte 'de la pro-

    tger. Par 1, nous sommes tous ses disciples et ses continuateurs;

    par l, il a pos une pierre ternelle, fondement de la Vraie retigion;

    1. C'est--dire du dmon, conu comme le gnie du mal, selon les ides du temps.

  • PAGEBLANC

    DOS DE GRAVURE

  • VIE DE JSUS 49

    et, si ta religion est la chose essentiette de t'humanit, par l it a -

    mrit le rang divin qu'on lui a dcern. Une ide absolument neuve.

    l'ide d'un culte fond sur la puret du coeur et sur la fraternithumaine, faisait par lui son entre dans le monde ; ide tellement .leve, que l'glise chrtienne devait sur ce point trahir complte-

    ment les intentions de son chef, et que, mme de nos jours, quelquesmes seulement sont capables de s'y prter.

    Un sentiment exquis de ta nature lui fournissait chaque instant

    des images expressives. Quelquefois, une finesse remarquable, ce quenous appelons de l'esprit, relevait ses aphorismes ; d'autres fois,

    teur forme vive tenait l'heureux emploi de proverbes populaires.

    Comment peux-tu dire ton frre : Permets que j'te cette pailte

    de ton oeil, toi qui as une poutre dans le tien ? Hypocrite ! te

    d'abord la poutre de ton oeit, et alors tu penseras h ter la paille de

    l'oeil de ton frre.

    Ces leons, longtemps - renfermes dans le coeur du jeune maitre,

    groupaient dj quelques initis. L'esprit du sicle tait aux petites

    glises; c'tait le moment des essniens ou thrapeutes. Des rabbis

    ayant chacun leur enseignement, Schemaia, Abtalion, Hillel, Scham-

    mai, Juda le Gaulonite, Gamaliel , tant d'autres dont les maximes

    remplissent le Talmud, s'tevaient de toutes . parts. On crivait trs-

    peu ; les docteurs juifs de ce temps ne faisaient pas de livres : tout

    se passait en conversations et en leons publiques, auxquelles on

    cherchait donner un tour facile retenir. Le jour o le jeune char-pentier de Nazareth commena produire au dehors ces maximes ,

    pour la plupart dj rpandues, mais qui, grce lui, devaient

    rgnrer le monde, ce ne fut donc pas un vnement. C'tait un

    rabbi de plus (il est vrai, le plus charmant de tous), et autour de lui

    quelques jeunes gens avides de l'entendre et cherchant l'inconnu.L'inattention des hommes veut du temps pour tre force. Il n'y

    avait pas encore de chrtiens; le vrai christianisme cependant tait

    fond, et jamais sans doute il ne fut plus parfait qu' ce premier7

  • 50 VIE DE JSUS

    moment.. Jsus n'y ajoutera ptus rien de durable: Que dis-je? Enun sens, ille compromettra, car toute ide, pour russir, a besoin

    de faire des sacrifices; on ne sort jamais immacul de la lutte de

    la vie.

    Concevoir. le bien, en effet, ne suffit pas; il faut le faire

    russir parmi les hommes. Pour cela, des voies moins pures sont

    ncessaires. Certes, si l'vangile se bornait quelques chapitres de

    Matthieu et de Luc, it serait plus parfait et ne prterait pas mainte-

    nant tant d'objections; mais sans miracles et-il converti le inonde?

    Si Jsus ft mort au moment o nous sommes arrivs de sa carrire,

    il n'y aurait pas dans sa vie telte page qui nous btesse; mais, irr-

    prochable aux yeux de Dieu, it ft rest ignor des hommes; it seraitperdu dans la foule des grandes mes inconnues, les meitleures de

    toutes; la vrit n'et pas t promulgue, et le Inonde n'et pas

    profit de l'immense supriorit morale que son Pre lui avait

    dpartie. Jsus, fils de Sirach , et Hiltel avaient mis des aphorismes

    presque aussi tevs que ceux de Jsus. Biltet cependant ne passera

    jamais pour le vrai fondateur du christianisme. Dans la morate,comme dans l'art, dire n'est rien, faire est tout. L'ide qui se cache

    sous un tableau de Raphal est peu de chose; c'est le tableau seul

    'qui compte. De mme, en morale, la vrit ne prend quelque valeur

    que si elle passe l'tat de sentiment, et elle n'atteint tout son prix

    que quand elle se ratise dans le monde l'tat de fait. Des hommes

    d'une mdiocre . moralit ont crit de fort bonnes maximes. 'Des

    hommes trs-vertueux, d'un autre ct, n'ont rien fait pour continuer

    dans le monde la tradition de la vertu. La palme est celui qui a

    t puissant en paroles et en oeuvres, qui a senti te bien, et au prix

    de son sang l'a fait triompher. Jsus, ce doubte point de vue,est sans gat ; sa gtoire reste entire et sera toujours renouvele.

  • PAGEBLANC

    DOS DE GRAVURE

  • CHAPITRE V

    JEAN-BAPTISTE

    VOYAGE DE JSUS VERS JEAN ET SON SJOUR AU DSERT

    DE JUDE. - IL ADOPTE LE BAPTEME DE JEAN

    Un homme extraordinaire, dont le rle, faute de documents,

    reste pour nous en partie nigmatique, apparut vers ce temps et eut

    certainement des relations avec Jsus. Ces relations firent quelques

    gards dvier de sa voie le jeune prophte de Nazareth; mais eltes

    lui suggrrent ptusieurs accessoires importants de son institution

    retigieuse, et, en tout cas, eltes fournirent ses disciples une trs-

    - forte autorit pour recommander leur maitre aux yeux d'une certaine

    classe de Juifs.

    Vers l'an 28 de notre re (quinzime anne du rgne de

    Tibre), se rpandit dans toute la Patestine la rputation d'un cer-

    tain Iohanan ou Jean, jeune ascte plein de fougue et de passion.

    Jean tait de race sacerdotate et n, ce semble, Jutta, prs d'H-

    bron, ou Hbron mme. Hbron , la vilte patriarcale par excel-

    lence, situe deux pas du dsert de Jude et quelques heures du

    grand dsert d'Arabie, tait ds cette poque ce qu'ette est encore

    aujourd'hui, un des boulevards du monothisme dans sa forme la

    plus austre. Ds son enfance, Jean fut nazi,., c'est--dire assujetti

    par voeu certaines abstinences. Le dsert, dont il tait pour ainsi

    dire environn, l'attira tout d'abord. Il y menait la vie d'un yogui

  • 5/1 VIE DE JSUS

    de l'Inde, vtu do peaux ou d'toffes de poil de chamiiu n'ayant

    pour atiments que des sauterelles et du miel sauvage. Un certain

    nombre de disciples s'taient runis autour de lui, 1)1;rtageant sa vie

    et mditant sasvre parole. On se serait cru transport aux bords

    du Gange, si des traits particuliers n'eussent rvt en ce sotitaire le

    dernier descndant des grands prophtes d'Isral.

    Depuis que la nation juive s'tait prise avec une sorte de dses-

    poir rflchir sur sa vocation mystrieuse, l'imagination du peupte

    s'tait reporte avec beaucoup de complaisance vers les anciens pro-phtes. Or, de tous les personpages du pass, dont le souvenir

    venait, comme les songes d'une nuit trouble, rveitler et agiter le

    peuple, le plus grand tait lie. Ce gant des prophtes, en.son -

    zipre solitude du Carmel , partageant la vie des btes sauvages,demeurant dans le creux des rochers , d'oit il sortait comme un

    foudre pour faire et dfaire les rois, tait devenu, par des transfor-

    mations successives, une espce d'tre surhumain, tantt visible,

    tantt invisible , et qui navait pas got la mort. On croyait gnra-

    lement. qu'lie allait revenir et restaurer Israt. La vie austre qu'il

    avait mene , les souvenirs terribtes qu'il avait laisss, et sous l'im-

    pression desquels l'Orient vit encore, cette sombre image qui,

    jusqu' nos jours , fait trembler et tue, toute cette mythologie

    pteine de vengeance et de terreurs, frappaient vivement les espritset marquaient, en quelque sorte, d'un signe de naissance tous les

    enfantements populaires. Quiconque aspirait une grande action sur

    le peuple devait imiter lie ,et, comme la vie solitaire avait t le

    trait essentiel de ce prophte, on se reprsenta l'homme de Dieu

    sous les traits d'un ermite. On se figura que tous les saints person-

    nages avaient eu leurs jours de pnitence, de vie agreste, d'aust-

    rits. La retraite au dsert devint ainsi la condition et le prlude des

    hautes destines.Nul doute que cette pense d'imitation n'ait beaucoup proccup

    Jean. La vie anachortique, si oppose l'esprit de Cancin peuple

  • VIE DE JESUS 55

    juif, faisait de toutes parts invasion en Jude. Les essniens avaient

    leurs demeures prs du pays de Jean, sur les bords orientaux de lamer Morte. L'abstinence de chair, de vin, des plaisirs, tait regarde

    comme le noviciat des rvlateurs. On s'imaginait que les chefs de

    secte devaient tre des solitaires , ayant leurs rgles et leurs instituts

    propres, comme des fondateurs d'ordres religieux. Les matres des

    jeunes gens taient aussi parfois des espces d'anachotes assez

    ressemblants aux gourons du brahmanisme.La pratique fondamentale qui donnait la secte de Jean son

    caractre, et qui lui a valu son nom, tait le baptme ou la totate

    immersion. Les ablutions taient dj familires aux Juifs, comme

    toutes les religions de l'Orient. Les essniens leur avaient donn une

    extension particutire. Le baptme tait devenu une crmonie ordi-

    naire.de l'introduction des proslytes dans le sein de la religion juive,

    une sorte d'initiation. Jamais pourtant, avant notre baptiste, on

    n'avait prt, l'immersion cette importance ni cette forme. Jean

    'avait fix le thtre de son activit dans la partie du dsert de Jude

    qui avoisine la mer Morte. Aux poques oit it administrait le bap-

    tme, il se transportait aux bords du Jourdain, soit Bthanie ou

    Bthabara, sur la rive orientale, probablement vis--vis de Jricho,

    soit l'endroit nomm ,Enon, ou les Fontaines , prs de Salim,

    oit it y avait beaucoup d'eau. Lit, des foules considrables, surtout

    de la tribu de Juda, accouraient vers lui et se faiSaient baptiser. En

    quelques mois, it devint ainsi un des hommes les plus influents de

    ta Jude, et tout le monde dut compter avec lui.Le peuple le tenait pour un prophte, et plusieurs s'imaginaient

    que c'tait lie essuseit. La croyance de pareiltes rsurrections

    tait fort rpandue; on pensait que Dieu allait ressusciter de lems

    tombeaux quelques-uns des anciens prophtes pour servir de guides

    , Isral vers sa destine finale. D'autres tenaient Jean pour le Messie

    lui-mme, quoiqu'il n'levt pas une telle prtention. Les prtres et

    les scribes, opposs cette renaissance du prophtisme, et toujours

  • 56 VIE DE JSUS

    ennemis des enthousiastes, le mprisaient. Mais la poputarit dubaptiste s'imposait eux, et its n'osaient parler contre lui. C'tait

    une victoire que le sentiment de la foule remportait sur l'aristocratie

    sacerdotale. Quand on obtigeait les chefs des prtres s'expliquer

    nettement sur ce point, on les embarrassait fort.

    Le baptme n'tait; du reste, pour Jean qu'un signe destin

    faire impression et prparer les esprits quelque grand mouve-

    ment. Nul doute qu'il ne ft pcissd au plus haut degr de l'esp-

    rance du -Messie'. .Faites pnitence, disait-il car le royaume de

    Dieu approche. Il annonait une grande colre , c'est--dire deterribles catastrophes qui altaient venir -, et dclarait que la cogne

    tait dj la racine de l'arbre, que l'arbre serait bientt jet au

    feu. Il l'eprsentait son Messie Mt van la main; recueillant le bon

    grain; et r `brlarit la paille. La pnitence, dont le baptme tait

    la figure >, faiimne, l'amendement des moeurs, taient pour Jean

    les grands moyens , de prparation aux vnements prochains. On ne

    sait pas 'exactement sous qUel jour il concevait ces vnements. Ce

    qu'il y a de sr; c'est qu'il prchait avec beaucoup de force contre

    tes adVersaires mmes que Jsits attaqua plus tard, contre les prtres

    riches, les pharisiens, les docteurs, te "judasme officiel en un mot,

    et que, comme Jsus, il tait surtout accueilti par les classes mpri-

    ses: Il rduisait rien le titre de fils d'Abraham , et disait.que Dieu

    pourrait faire desfils d'Abraham avec les pierres du chemin. Il nesemble pas qu'ilpossdili mrne en germe la grande ide qui a fait

    le triomphe de Jsus, l'ide d'une religion pure; mais il servait puis-

    samment cette ide en substituant un rite priv aux crmonies

    lgales, pour lesquelles il fatlait des prtres, peu prs comme les

    flagellants du moyen ge ont t les prcurseurs de la Rforme, en

    enlevant le monopole des sacrements et de l'absolution au clerg offi-

    ciel. Le ton gnral de ses sermons tait svre et dur. Les expres-

    sions dont il se servait contre ses adversaires paraissent avoir t

    des plus violentes. C'tait une rude et continuelle invective. Il est pro-

  • PAGEBLANCHE

    DOS DE GRAVURE

  • VIE DE JSUS .59

    table qu'il ne resta pas tranger la politique. Josphe, qui le

    toucha presque par son matre Banou , le laisse entendre mots

    couverts, et la catastrophe qui mit fin ses jours semble le supposer.

    Ses disciples menaient une vie fort austre jenaient frquemment,affectaient un air triste et soucieux. On voit poindre par moments dans

    l'cole la communaut des biens et cette pense que le riche est

    oblig de partager ce qu'il e. Le pauvre apparait dj comme celui

    qui doit bnficier en premire lighe du royaume de Dieu.

    Quoique le champ d'action du baptiste ft ta Jude, sa renomme

    pntra vite en Galite et arriva jusqu' Jsus , qui avait dj form

    autour de lui par ses premiers discours un petit cercle d'auditeurs.

    Jouissant encore de peu d'autorit, et sans doute aussi pouss par te

    dsir de voir un matre dont les enseignements avaient beaucoup de

    rapports avec ses propres ides, Jsus quitta la Galile et se rendit

    avec sa petite cole auprs de Jean. Les nouveaux venus se firent

    baptiser comme tout le monde. Jean accueillit trs-bien cet essaimde disciples galilens et ne trouva pas mauvais qu'ils restassent

    distincts des siens. Les deux matres avaient beaucoup d'ides com-munes; ils s'aimrent et luttrent devant le public de prvenances

    rciproques. La jeunesse est capable de toutes les abngations , et il

    est permis d'admettre que les deux jeunes enthousiastes, pteins des

    mmes esprances et des mmes haines, aient fait cause commune

    et se soient appuys rciproquement. Ces bonnes relations devinrent

    ensuite le point de dpart de tout un systme dvelopp par les

    vanglistes, et dont le but tait de donner pour premire base la

    mission divine de Jsus l'attestation de Jean. Tel tait le degr d'au-

    torit conquis par le baptiste, qu'on ne croyait pouvoir trouver au

    monde un meilleur garant. Mais, loin que le baptiste ait abdiqu devant

    Jsus, Jsus, pendant tout le temps qu'il passa prs de lui, le reconnut

    pour suprieur et ne dveloppa son propre gnie que timidement.

    Il semble en effet que, malgr sa profonde originalit, Jsus,

    durant quelques semaines au moins, fut l'imitateur de Jean. Sa voie

  • 60 VIE D JSUS

    tait encore obscure devant lui. Le baptme avait t mis par Jean

    en trs-grande faveur; Jsus se crut oblig de faire comme lui : il

    baptisa, .et ses disciples baptisrent aussi. Sans doute, ils accom-

    pagnaient cette crmonie de prdicationi analogues celles de Jean.

    Le Jourdain se couvrit ainsi de tous les cts de baptistes, dont les

    discours. avaient plus ou moins de succs. L'lve gala bientt le

    maitre, et son baptme fut fort recherch. Il y eut ce sujet quelqite

    jalousie entre les disciples; les sectateurs de Jean vinrent se plaindre lui des succs croissants du jeune Galilen , dont le baptmeallait bientt, selon eux, supplanter le sien. Mais les deux chefs res-

    trent suprieurs ces petitesses. Selon une tradition , c'est dans

    l'cole de Jean que Jsus aurait form le groupe de ses disciples les

    plus clbres. La supriorit de Jean tait trop inconteste pour que

    Jsus, encore peu connu, songet la Combattre. Il voulait seulement

    grandir son .ombre , et se croyait oblig ; pour gagner la foule ;

    d'employer les moyens extrieurs qui avaient valu Jean de si ton

    nants succs.: Quand il commena prcher, aprs l'arrestation de

    Jean , les premiers mots .qu'on lui met la bouche ne sont que la

    rptition d'une des phrases familires au baptiste. Plusieurs autres

    expressions de Jean se retrouvent textuellement dans ses discours.

    Les deux cotes paraissent avoir vcu ,longtemps en bonne intelli-

    gence , et, aprs l mort de Jean, Jsus, .comme confrre affid, fut

    un des premiers averti de cet vnement.

    Jean fut bientt arrt dans sa carrire prophtique. Comme lesanciens prophtes juifs, il tait, au - plus haut degr, frondeur despuissances tablies. La vivacit extrme avec laquelle il s'exprimait

    sur leur. compte ne pouvait manquer de lui susciter des embarras.

    En Jude, Jean ne parat pas avoir t inquit par' Pilate ; mais ,

    dans la Pre, au del du Jourdain, il tombait sur les terres d'Anti-

    pas. Ce tyran s'inquita du levain potitique mal dissimul