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  • ENTRETIEN AVEC JEAN-PIERRE FAYE.

    JEAN-LUC EVARD.

    ASSUJETTIS comme nous consentons de ltre aux prjugs quenous tenons pour autant de bonnes raisons de rpondre de nosgestes, et jusqu ce que, le temps passant, ces gestes ne nousapparaissent bientt plus que comme des faits presque des choses,sils ntaient quivoques , nous nous empressons de censurer lqui-voque premire et patente do sortit, pour la dissimuler elle aussi, lretotalitaire.

    En matire historique, le manichisme, qui est le tour desprit spon-tan de la paresse et par consquent le lit prfr des dpressifs idolo-giques, ne procde gure, comme en matire thologique, par des raison-nements spculatifs : il doit brasser des faits, du moins se targue-t-il quetelle est sa rgle. Prcisment, une technique efficace de brassage mani-chen des faits consiste en barrer ou en aveugler la perception, commeil suffisait de retoucher des photographies sur les volumes des histoiressovitiques de la rvolution dOctobre. Le fait primordial censur par laplupart des historiens du totalitarisme tient en peu de mots : une bonnemoiti, au bas mot, des cadres totalitaires ont dabord t des rvolution-naires, et le cas bien connu de Mussolini ne nous est intelligible quunefois admis quil ne fut pas exception, mais application dune rgle.

    Cette rgle a fait lobjet dune censure et na jamais t encore ana-lyse en profondeur. Du moins lanalyse, dans le meilleur des cas, sest-elle arrte, comme intimide ou dcourage par le caractre inou duphnomne, de simples propositions ngatives (le trop facile ni droite

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  • ni gauche , variante du type de non-jugement raill par Hegel et son Un lion nest pas un portefeuille ). Par censure , nous dsignonslvidence riche de sens que les tmoignages autobiographiques ou lesarchives ont illustre surabondamment, et que, longtemps avant AndrGorz, Margarete Boveri avait rsume dans une formule mmorable,nommant le XXe sicle celui de la trahison, celui, autrement dit, des aven-turiers idologiques incarns par Hinnerk, le personnage des Rprou-vs dErnst von Salomon Hinnerk fier de se dclarer indiffremmentcommuniste et national-socialiste. Personnage romanesque, certes, maisdun roman clefs, o les historiens-archivistes reconnaissent des car-rires relles, des individus en chair et en os. Romanesques et rels, cespersonnages nous rendent intelligible la progression des mouvementstotalitaires et leur transformation en rgimes. Leur quivoque est lamme, seule diffre lchelle de grandeur. nonons donc la rgle quiprside cette quivoque typique de lpoque des guerres et des rvolu-tions en chane : lacteur principal, la force motrice de lpoque totali-taire, cest par excellence laventurier idologique, lhomme qui ne peuten imposer dautres que sil a une fois au moins abjur ses convictionsdorigine. Cest par allusion manifeste cette rgle que Raymond Abel-lio, fin connaisseur en la matire, fit dire un de ses personnages : Toutintellectuel digne de ce nom est un futur malfaiteur politique 1. Trop decadres et de chefs totalitaires sont passs par une apostasie pour ne pasentendre immdiatement la vrit enchsse dans cet aphorisme dappa-rence cynique. Car le mfait vis ici par Abellio nest videmment paslapostasie (laquelle, comme le rappelle ltymologie, nest quune formeparticulire de discorde, et dabord entre soi et soi), mais ltrangepseudo-ncessit, la pesanteur qui convainc un homme un jour dpos-sd de ses convictions comme il arrive tout homme de probit derester une voix catgorique, un discoureur, une injonction propagan-daire inbranle enfilant demain quelque uniforme, et ds lors, danslespace public, parangon dimprobit. cette manire de cynisme cor-

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    1 Dans Les yeux dzchiel sont ouverts, Paris, Livre de poche, 1968 (1950),p. 15.

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  • respond donc une manire de candeur, un charles-bovarysme de lapassion politique : [] lanecdote raconte par Georges Arthuys dansLes Combattants (1925), [], de la rencontre avec un patriote catho-lique, qui lui disait qu son retour du camp de prisonniers de guerre ilavait t si dgot et du de latmosphre quil avait trouve que : Sije navais pas lu Maurras, me dit-il tout coup, je serais bolcheviste 2.

    Entre tant de mlancolie et tant dingnuit, le mfait politique, leforfait mme de lagir politique se rvle dans toute sa nudit du mmemouvement que la noblesse en avait t dite par lhumanisme deMachiavel : obir et commander peuvent se penser, dirait-on, abstrac-tion faite de leurs fins, lesquelles ne rougissent pas de se professer inter-changeables (et non pas mme comme erreur et vrit selon les Pyrnes,mais comme erreur et erreur en rase campagne). Possibilit purementinconcevable pour le politique davant cette sparation des formes et desfins dune hirarchie lgitime possibilit qui appelle justement laven-turier idologique au pouvoir et transforme en prestige (ntre de nullepart, rien quune force qui va ) ce qui tait dabord un malheur, unedchance. Possibilit et quivoque ouvertes, inaugures par lavne-ment et lpoque de la Rvolution : Il faut lire la Correspondancesecrte de Mirabeau pour mesurer quel point la politique rvolution-naire, quand ses acteurs nen ont pas intrioris les lments comme uncredo, est par excellence le domaine du double langage3.

    Pour nous, la vraie difficult nest pas de penser cette rgle danslensemble de ses applications (il suffit, pour ce faire, de se pntrer deStendhal), mais den transformer lintuition on le voit, elle a mridj en mthode en acte, car il ny a pas dautre voie si nous voulonsdsarmer la censure qui caviarde lhistoire des origines du totalitarisme,cest--dire lhistoire des grands transfuges candidats lautorit sur leshommes, et entrevus, par exemple, dans cette notation, tonnante de

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    2 Eugen Weber, Action Franaise, trad. M. Chrestien, Paris, Stock, 1964(1962), p. 148.3 Franois Furet, Penser la Rvolution franaise, Paris, Gallimard, 1978,p. 74.

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  • placidit, dun des leurs : Lhomme qui mtait le plus proche [i. e. dansle groupe que Drieu frquentait cette poque, autour de Gabriel LeRoy Ladurie] me semblait tre Paul Marion. Marion, dune origineassez modeste et nayant pas eu le temps de faire de trs fortes tudes endpit de son esprit extrmement actif et curieux, avait t communiste,puis aprs un long sjour en Russie, avait rompu violemment avec lecommunisme, en quoi il navait bientt vu que le moyen de puissance dupeuple russe, qui [sic] avait provoqu, en lui, une violente raction natio-naliste. Comme tout homme qui avait approch dassez prs le vritablecommunisme de combat, et qui ntait pas simplement, comme tant decommunistes franais, un rveur pacifiste et libertaire, il tait devenupeu peu un vritable fasciste. Il avait le sens de la rupture, il portait cemlange damour et de haine irrductibles qui fait les vritables rvolu-tionnaires, il avait vraiment besoin de dtruire dans lesprit franais levice de faiblesse4.

    Jean-Pierre Faye, on le sait, a fray trs tt la voie une mthode deperception de ces interfrences entre champs idologiques concurrents. EnFrance, il est certainement un des tout premiers avoir reconnu, au dbutdes annes 1960, limportance dun syncrtisme promis un riche avenir,celui de la rvolution conservatrice , dorigine allemande (Moeller VanDen Bruck) et russe (Dostoevski). Pour lui, en 1972 et 1973, dans lesLangages totalitaires, il y allait de la reconstitution des squences nar-ratives qui, dans la rvolution conservatrice, produisirent le national-socialisme, et, dans ce dernier, lhitlrisme. Le champ o il discerne destransfuges luvre na pas la mme extension que celui o nous dcou-pons le prototype de laventurier idologique. Pour Jean-Pierre Faye, lechamp est politique et stend dune droite une autre, il sy magntise desnarrations toutes plus ou moins contre-rvolutionnaires. Pour nous, lechamp est thologico-politique et stend de la gauche la droite, lemagntisme est un syncrtisme. Mais cette diffrence de perception etdheuristique tait une raison de plus de nous entretenir avec lui.

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    4 Drieu La Rochelle, Fragment de mmoires 1940-1941, Paris, Gallimard,1982, p. 85-86.

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  • *Convenons ici par provision de dire philosophes ceux, celles

    dentre nous que retient la volont peut-tre folle, en tout cas partage etprofesse par plusieurs la volont quaux choses revienne leur nomjuste et la certitude mlancolique que cette justice est ardue, pas seule-ment parce que tout chose ondoie, mais encore parce que ces noms neviendront que des propos qui les visent, et divisent leurs auteurs. Legenre dentente recherche par les philosophes rend donc davance leurmtier peu prs aussi vain dans ses effets visibles que simpose plusimprieusement sa ncessit discrte. Aucune parole ne schange jamaissans raviver lespoir fraternel quun jour on parvienne parler et comprendre ce que parler veut dire. Si est infernal le cercle vicieux desconcepts impropres engendrs par les propos qui les assemblent pour lesdfinir et divisent leurs auteurs autant que leurs rcepteurs, lintaris-sable effort mthodique et potique dchapper cette circularit desides, des phrases et des mots fait toute la diffrence du peuple des gre-nouilles et des gnrations de philosophes. Nous savons certes quil nestde dfinition ou de proposition que circulaire, que circulant entre lesmots dont par approximation se font les phrases et les phrases qui visentle sens de ces mots ; mais nous savons aussi que, se parlant, sujets au dia-logue premier qui fait toute lessence du logos, les hommes, bien loindnonner ou de simplement bgayer, tissent ensemble un propos quilsne matrisent pas parce que cest un ensemble et parce que tout pro-tagoniste dun dialogue, toute maille dun tissu se trouve toujours, parsituation dfinitive, au milieu dun monde de tisserands