Entretien avec Hernando de Soto* - - Henri Lepage - interview... · PDF fileDans les...

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    Entretien avec Hernando de Soto*

    Cet entretien a t conduit

    par Henri Lepage**

    * Hernando de Soto est le Prsident de l'ILD (Institute for Liberty and Democracy), un "think tank" pruvien install Lima. ** Auteur d'ouvrages sur le libralisme, Henri Lepage travaille actuellement au sein d'une grande institution europenne. Il est co-fondateur de l'Institut Turgot, install Bruxelles et Paris. N en 1941, Hernando de Soto a vu le jour Lima, mais a pass ses jeunes

    annes en Suisse o son pre tait fonctionnaire lOrganisation internationale

    du travail. Ce nest qu lapproche de la quarantaine, aprs avoir t

    collaborateur du GATT (lanctre de lactuelle Organisation mondiale du

    commerce), prsident de lOrganisation intergouvernementale des pays

    exportateurs de cuivre, puis directeur gnral de lune des plus grandes firmes

    europennes dingnierie, quil retourne au Prou. Il y fonde lILD (Institut

    pour la libert et la dmocratie), un organisme de recherche qui se consacre

    ltude de l conomie informelle dans les pays en voie de dveloppement.

    Auteur de deux ouvrages majeurs (LAutre Sentier (1989) et Le Mystre

    du capital (2000)), Hernando a rvolutionn lapproche traditionnelle de

    lconomie du dveloppement. Dans le droit fil de Milton Friedman ou

    Friedrich Hayek, lconomiste pruvien prend le contre-pied de la pense tiers-

    mondiste selon laquelle la persistance de la pauvret mondiale serait une

    consquence de la mondialisation librale qui priverait les pays pauvres du

    capital ncessaire leur dcollage.

    Non, rpond Hernando de Soto, ce nest pas le capital qui leur fait dfaut.

    Avec lexplosion des grandes mgalopoles urbaines, au cours des trente

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    dernires annes, sest constitu dans ces pays un parc immobilier dont la

    qualit est sans doute ce quelle est mais qui, valu aux prix des transactions

    auxquelles on sy livre dans la pnombre de lconomie informelle, reprsente

    un capital global dune valeur insouponne. Ce nest pas, non plus, une

    question de culture. Il nest que de se promener dans les ruelles des bidonvilles

    africains ou des favelas latino-amricaines pour constater quel point ces gens,

    aussi dmunis soient-ils, savent tirer avantage de la moindre opportunit pour

    faire du commerce et raliser un profit. Lesprit dentreprise est loin dtre

    lapanage des nations riches.

    Alors, que leur manque-t-il ? Le droit, rpond de Soto. En effet, pour cet

    expert, le dveloppement nest pas un problme dordre conomique, mais

    juridique. Ce qui est fondamentalement en cause, cest la prsence dans les pays

    pauvres de larges zones de peuplement o les gens sont privs de laccs des

    systmes labors de droits de proprit formels permettant de rduire, comme

    dans les pays riches, lincertitude et la prcarit des transactions conomiques

    et des rapports humains.

    Dans les annes 1980, Hernando de Soto, avec ses chercheurs de lILD, est

    lun des premiers tenter de mesurer limportance relle de lconomie

    informelle dans les pays en dveloppement.

    Son attention se fixe sur ces gigantesques bidonvilles qui caractrisent

    aujourdhui lunivers urbain du tiers-monde. Leurs habitants, observe-t-il, ne

    sont pas tous misrables. Mais tous partagent le mme handicap : ils vivent et

    travaillent dans des constructions ou sur des terrains occups en dehors de toute

    norme lgale, pour lesquels ils ne disposent daucun titre de proprit officiel.

    Ce sont des squatters .

    Les consquences de cette situation sont incalculables. Car, dans le monde

    moderne, le squatter est quelquun qui, par dfinition, parce quil nest ni

    propritaire ni locataire, parce quil ne peut faire la preuve daucun droit lgal

    doccupation sur ce qui, aux yeux du voisinage, lui appartient, noffre aucune

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    garantie. Cest un homme sans adresse, quelquun qui, pour le monde extrieur,

    nexiste pas. Sans titre lgal doccupation li un lieu physique prcis,

    impossible de conclure un contrat dlectricit, deau ou de tlphone, ou de

    trouver la moindre facilit de crdit si ce nest auprs de lusurier du

    quartier. Certes, lentrepreneur de lconomie au noir ne paie pas

    dimpts ; mais, en contrepartie, il lui faut se cacher pour chapper lavidit

    des inspecteurs du fisc ce qui lempche de rechercher des localisations plus

    rentables. Il lui faut rester invisible. Ce qui signifie quil ne peut pas, comme ses

    collgues du secteur lgal, faire appel des capitaux extrieurs pour dvelopper

    son entreprise. Quels que soient ses talents, il est condamn vgter.

    lpoque o lILD entamait ses premires recherches, le secteur

    informel tait un sujet qui nintressait gure que les sociologues. Ils y

    voyaient principalement une pathologie du dveloppement, un

    dysfonctionnement social auquel il importait dapporter une solution par des

    politiques visant forcer, grce des interventions macroconomiques, le

    rythme de la croissance.

    tonn de dcouvrir que, dans un pays comme le sien, l conomie

    informelle fournit un emploi plus dune personne active sur deux, et

    distribue un revenu global quivalent 40 % du produit national, Hernando de

    Soto renverse la problmatique. Ce qui passe jusque-l pour un problme lui

    apparat tre une chance, un atout extraordinaire : un formidable rservoir

    dnergies, de ressources humaines, et mme de capital qui restent sous-

    exploits parce que bloqus par une absence de droits de proprit lgalement

    reconnus.

    Bien sr, le Prou, comme les autres pays du mme type, a mis en place un

    ensemble de procdures qui permettent de transformer une occupation dorigine

    informelle en un droit bnficiant de tous les attributs dune proprit moderne

    (sret, transmissibilit, fongibilit, liquidit). Mais les obstacles sont tels

    opacit de linformation, maquis des procdures rglementaires, multiplicit des

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    autorisations obtenir, dispersion des centres de dcision, mauvaise volont de

    ladministration, corruption et chantage au dessous-de-table, prjugs

    ethniques quil faut une bonne dose dacharnement et dargent pour

    parvenir ses fins.

    Les collgues dHernando de Soto en ont fait eux-mmes lexprience.

    LILD leur a demand de se mettre dans la peau dun artisan dune banlieue

    pauvre de Lima, dsireux de monter une petite entreprise de confection quipe

    de deux malheureuses machines coudre. Pour obtenir toutes les autorisations

    ncessaires la cration dune socit en rgle , il leur a fallu pas moins de

    287 jours de dmarches, raison de huit heures par jour courir dun bureau

    lautre. Pis : ils durent dbourser une somme globale gale plus de trente fois

    le salaire minimum ! De quoi dcourager les meilleures volonts, surtout

    lorsquil sagit de gens pauvres. New York, le mme processus

    denregistrement demande six heures de formalits. Tampa, en Floride,

    quatre heures.

    En dfinitive, concluent-ils, ceux qui vivent de lconomie parallle en

    restent prisonniers. Cest ainsi que les pays pauvres se privent du concours de

    ressources humaines et financires dont les conomistes font comme si elles

    nexistaient pas, qui sont pourtant l, dormantes, sous-utilises, et qui ne

    demanderaient qu fonctionner de manire productive si on leur en donnait les

    moyens.

    Au dbut des annes 1990, Hernando de Soto passe de la thorie laction.

    Publi en 1989, son livre LAutre Sentier est un immense succs de librairie. Il

    convainc Alan Garcia, le prsident pruvien, puis son successeur Alberto

    Fujimori, de mettre ses ides en pratique en prsentant un projet lgislatif qui

    facilite laccs des pauvres la pleine proprit de leurs terres, de leurs

    logements et de leurs entreprises. Le plan est adopt par le Parlement

    lunanimit de tous les partis. Ce qui vaut Hernando de Soto et ses

    collaborateurs dtre plusieurs reprises pris pour cibles par les terroristes

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    maostes du Sentier lumineux. Entre 1990 et 1995, 300 000 titres de proprit

    sont attribus des habitants de la rgion de Lima ; la valeur des terrains

    double en lespace de quelques annes et permet aussi ltat dengranger plus

    dimpts.

    Le prsident du Salvador, Alfredo Cristiani, demande alors Hernando de

    Soto et lILD de renouveler leur exprience dans son pays. Lconomiste

    pruvien se met voyager dans le monde entier. Il devient un habitu des

    forums de Davos, o ses interventions sont toujours trs apprcies. Il est

    appel en consultation par les gouvernements de Hati, du Mexique, de lgypte,

    des Philippines. Ils est mme convi au Kazakhstan et en Thalande. Le

    prsident de la Banque mondiale lemmne en Russie et lintroduit auprs de

    Vladimir Poutine.

    Aujourdhui, les quipes de lInstitut libert et dmocratie 45 experts :

    conomistes, juristes, ingnieurs et urbanistes sont prsentes dans cinq pays

    (bientt sept) o elles aident les autorits locales mettre sur pied des

    stratgies de rforme fondes sur une meilleure connaissance des

    caractristiques et des pratiques coutumires de leurs conomies informelles. La

    premire des exigences ne cesse de rappeler leur patron est dtablir qui

    possde quoi , et ce nest pas une mince affaire. Reste ensuite convaincre les

    lites et ceux qui disposent du pouvoir conomique et politique de lintrt

    sengager dans ce type de programmes. LILD est la seule organisation au

    monde possder une telle expertise. Forts de leur rputat