Douleurs Du Monde - Schopenhauer

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    Arthur Schopenhauer

    Les douleurs du monde

    Penses et fragments

    Traduction Jean bourdeau

    Numrisation et mise en page par

    Guy Heff

    13 juillet 2014

    www.schopenhauer.fr

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    Note :

    Nous donnons ici la liste des ouvrages o nousavons choisi les penses et fragments qui suivent.En face de chaque indication bibliographique setrouvent les lettres abrviatives qui servent de revoisaux passages correspondants du texte original.

    Die Welt als Wille und Vorstellung (4e dition.

    Leipzig, 1873). 2 vol.. WDie beiden Grundprobleme der Ethik (3e dition,Leipzig, 1874). 2 vol. E

    Parerga und paralipomena (3e dition, Leipzig,1874). 2 vol. . P

    Aus A. Schopenhauers handschriftlichem Nachlass(Leipzig, 1864). 1 vol... N

    Schopenhauer. Lichtstrahlen aus seinen Werken,von J. Frauenstaedt (3edition, Leipzig, 1874). 1 vol.(penses dtaches extraites de tous les ouvrages deSchopenhauer).. L

    A. Schopenhauer. Von ihm. Ueber ihn, von Linder ;Memorabilien, von Frauenstaedt (Berlin, 1863) 1vol. M

    Schopneheuers Leben, von Gwinner (Leipzig,1878). 1 vol... G.

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    Les douleurs du monde

    Si elle n'a pas pour but immdiat la douleur, on peutdire que notre existence n'a aucune raison d'tredans le monde. Car il est absurde d'admettre que ladouleur sans fin qui nat de la misre inhrente lavie et qui remplit le monde, ne soit qu'un puraccident et non le but mme. Chaque malheurparticulier parat, il est vrai, une exception ; mais lemalheur gnral est la rgle.

    De mme qu'un ruisseau coule sans tourbillons,aussi longtemps qu'il ne rencontre point d'obstacles,de mme dans la nature humaine, comme dans lanature animale, la vie coule inconsciente etinattentive, quand rien ne s'oppose la volont. Sil'attention est veille, c'est que la volont a tentrave et qu'il s'est produit quelque chose. Toutce qui se dresse en face de notre volont, tout ce quila traverse ou lui rsiste, c'est--dire tout ce qu'il y a

    de dsagrable et de douloureux, nous le ressentonssur-le-champ, et trs nettement. Nous neremarquons pas la sant gnrale de notre corps,mais seulement le point lger o le soulier nousblesse ; nous n'apprcions pas l'ensemble prosprede nos affaires, et nous n'avons de penses que pourune minutie insignifiante qui nous chagrine. Le

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    bien-tre et le bonheur sont donc tout ngatifs, ladouleur seule est positive.

    Je ne connais rien de plus absurde que la plupartdes systmes mtaphysiques qui expliquent le malcomme quelque chose de ngatif ; lui seul aucontraire est positif, puisqu'il se fait sentir... Toutbien, tout bonheur, toute satisfaction sont ngatifs,car ils ne font que supprimer un dsir et terminer

    une peine.

    Ajoutez cela qu'en gnral nous trouvons les joiesau-dessous de notre attente, tandis que les douleursla dpassent de beaucoup.

    Voulez-vous en un clin d'il vous clairer sur ce

    point, et savoir si le plaisir l'emporte sur la peine, ousi seulement ils se compensent, comparezl'impression de l'animal qui en dvore un autre,avec l'impression de celui qui est dvor.

    La consolation la plus efficace, dans tout malheur,dans toute souffrance, c'est de tourner les yeux vers

    ceux qui sont encore plus malheureux que nous : ceremde est la porte de chacun. Maisqu'en rsulte-t-il pour l'ensemble? Semblables auxmoutons qui jouent dans la prairie, pendant que, duregard, le boucher fait son choix au milieu dutroupeau, nous ne savons pas, dans nos joursheureux, quel dsastre le destin nous prpare

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    prcisment cette heure, maladie, perscution,ruine, mutilation, ccit, folie, etc.1

    Tout ce que nous cherchons saisir nous rsiste ;tout a sa volont hostile qu'il faut vaincre. Dans lavie des peuples, l'histoire ne nous montre queguerres et sditions ; les annes de paix ne semblentque de courtes pauses, des entractes, une fois parhasard. Et de mme la vie de l'homme est un

    combat perptuel, non pas seulement contre desmaux abstraits, la misre ou l'ennui ; mais contre lesautres hommes. Partout on trouve un adversaire : lavie est une guerre sans trve, et l'on meurt les armes la main.

    Au tourment de l'existence vient s'ajouter encore la

    rapidit du temps qui nous presse, ne nous laissepas prendre haleine, et se tient derrire chacun denous comme un garde chiourme avec le fouet. Ilpargne ceux-l seulement qu'il a livrs lennui.

    Pourtant, de mme qu'il faudrait que notre corpsclatt, s'il tait soustrait la pression de

    l'atmosphre, de mme si le poids de la misre, de lapeine, des revers et des vains efforts tait enlev la

    1 Nous sommes des victimes condamns toutes la mort ;nous ressemblons aux moutons qui blent, qui bondissent enattendant quon les gorge. Leur grand avantage sur nous estquils ne se doutent pas quils seront gorgs, et que nous le

    savons. Voltaire (Note du traducteur)

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    vie de l'homme, l'excs de son arrogance serait sidmesur, qu'elle le briserait en clats ou tout au

    moins le pousserait l'insanit la plus dsordonneet jusqu' la folie furieuse. En tout temps, il faut chacun une certaine quantit de soucis, dedouleurs, ou de misre, comme il faut du lest aunavire pour tenir d'aplomb et marcher droit.

    Travail, tourment, peine et misre, tel est sans doute

    durant la vie entire le lot de presque tous leshommes. Mais si tous les vux, peine forms,taient aussitt exaucs, avec quoi remplirait-on lavie humaine, quoi emploierait-on le temps ?Placez cette race dans un pays de cocagne, o toutcrotrait de soi-mme, o les alouettes voleraienttoutes rties porte des bouches, o chacuntrouverait aussitt sa bien-aime et l'obtiendraitsans difficult, alors on verrait les hommesmourir d'ennui, ou se pendre, d'autres se quereller,s'gorger, s'assassiner et se causer plus desouffrances que la nature ne leur en imposemaintenant. Ainsi pour une telle race nul autre

    thtre, nulle autre existence ne sauraientconvenir...

    Dans la premire jeunesse, nous sommes placsdevant la destine qui va s'ouvrir devant nous,comme les enfants devant un rideau de thtre,dans l'attente joyeuse et impatiente des choses qui

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    vont se passer sur la scne ; c'est un bonheur quenous n'en puissions rien savoir d'avance. Aux yeux

    de celui qui sait ce qui se passera rellement, lesenfants sont d'innocents coupables condamns nonpas a la mort, mais la vie, et qui pourtant neconnaissent pas encore le contenu de leur sentence. Chacun n'en dsire pas moins pour soi un geavanc, c'est--dire un tat que l'on pourrait

    exprimer ainsi : aujourd'hui est mauvais, etchaque jour sera plus mauvais jusqu' ce que lepire arrive.

    Lorsqu'on se reprsente, autant qu'il est possible dele faire d'une faon approximative, la somme demisre, de douleur et de souffrances de toutes sortesque le soleil claire dans sa course, on accorderaqu'il vaudrait beaucoup mieux que cet astre n'ait pasplus de pouvoir sur la terre pour faire surgir lephnomne de la vie qu'il n'en a dans la lune, et qu'ilserait prfrable que la surface de la terre commecelle de la lune se trouvt encore l'tat de cristalglac.

    On peut encore considrer notre vie comme unpisode qui trouble inutilement la batitude et lerepos du nant. Quoi qu'il en soit, celui-l mmepour qui l'existence est peu prs supportable, mesure qu'il avance en ge, a une conscience de plusen plus claire qu'elle est en toutes choses

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    un disappointment, nay, a cheat, en d'autres termesqu'elle a le caractre d'une grande mystification,

    pour ne pas dire d'une duperie...

    Quiconque a survcu deux ou trois gnrations setrouve dans la mme disposition d'esprit que telspectateur assis dans une baraque de saltimbanques la foire, quand il voit les mmes farces rptesdeux ou trois fois sans interruption : c'est que les

    choses n'taient calcules que pour unereprsentation et qu'elles ne font plus aucuneffet, l'illusion et la nouveaut une fois vanouies. Ily aurait de quoi perdre la tte, si l'on observe laprodigalit des dispositions prises, ces toiles fixesqui brillent innombrables dans l'espace infini, etn'ont pas autre chose faire qu' clairer desmondes, thtres de la misre et des gmissements,des mondes qui, dans le cas le plus heureux, neproduisent que l'ennui ; du moins en juger d'aprsl'chantillon qui nous est connu.

    Personne n'est vraiment digne d'envie, et combiensont plaindre.

    La vie est une tche dont il faut s'acquitterlaborieusement ; et dans ce sens, le mot defunctusest une belle expression.

    Imaginez un instant que l'acte de la gnration nesoit ni un besoin ni une volupt, mais une affaire de

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    rflexion pure et de raison : l'espce humainepourrait-elle bien encore subsister ? Chacun

    n'aurait-il pas eu plutt assez piti de la gnration venir, pour lui pargner le poids de l'existence, oudu moins n'aurait il pas hsit le lui imposer desang-froid ?

    Le monde, mais c'est l'enfer, et les hommes separtagent en mes tourmentes et en diables

    tourmenteurs.

    Il me faudra sans doute entendre dire encore quema philosophie est sans consolation ; et celasimplement parce que je dis la vrit, tandis que lesgens veulent entendre dire : le Seigneur Dieu a bienfait tout ce qu'il a fait. Allez l'glise, et laissez les

    philosophes en repos. Du moins n'exigez pas qu'ilsajustent leurs doctrines votre catchisme : c'est ceque font les gueux, les philosophtres ; chez ceux-lvous pouvez commander des doctrines selon votrebon plaisir. Troubler l'optimisme oblig desprofesseurs de philosophie est aussi facilequ'agrable.

    Brahma produit le monde par une sorte de pch oud'garement, et reste lui-mme dans le monde pourexpier ce pch, jusqu' ce qu'il se soit rachet. Trs bien ! Dans le bouddhisme , le monde natpar suite d'un trouble inexplicable, se produisantaprs un long repos dans cette clart du ciel, dans

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    cette batitude sereine, appeleNirvnaqui serareconquise par la pnitence ; c'est comme une sorte

    de fatalit qu'il faut entendre au fond en un sensmoral, bien que cette explication ait une analogie etune image exactement correspondante dans lanature par la formation inexplicable du mondeprimitif, vaste nbuleuse d'o sortira un soleil. Maisles erreurs morales rendent mme le monde

    physique graduellement plus mauvais et toujoursplus mauvais, jusqu' ce qu'il ait pris sa triste formeactuelle. C'est parfait ! Pour les Grecs lemonde et les dieux taient l'ouvrage d'une ncessitinsondable. Cette explication est supportable, ence sens qu'elle nous satisfait provisoirement. Ormuzd vit en guerre avec Ahriman : on peut

    encore admettre cela. Mais un Dieu comme ceJhovah, quianimi causa, pour son bon plaisir et degat de cur produit ce monde de misre et delamentations, et qui encore s'en flicite ets'applaudit, avec : voil qui est tropfort ! Considrons donc ce point de vue la religiondes Juifs comme la dernire parmi les doctrines

    religieuses des peuples civiliss ; ce qui concordeparfaitement avec ce fait qu'elle est aussi la seule quin'ait absolument aucune trace d'immortalit.

    Quand mme la dmonstration de Leibniz seraitvraie ; quand mme on admettrait que, parmi lesmondes possibles, celui-ci est toujours le meilleur,

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    cette dmonstration ne donnerait encore aucunethodice. Car le crateur n'a pas seulement cr le

    monde, mais aussi la possibilit elle-mme : parconsquent, il aurait d rendre possible un mondemeilleur.

    La misre qui remplit ce monde proteste trophautement contre l'hypothse d'une uvre parfaitedue un tre absolument sage, absolument bon, et

    avec cela tout-puissant ; et, d'autre partl'imperfection vidente et mme la burlesquecaricature du plus achev des phnomnes de lacration, l'homme, sont d'une vidence tropsensible. Il y a l une dissonance que l'on ne peutrsoudre. Au contraire, douleurs et misres sontautant de preuves l'appui, quand nous considronsle monde comme l'ouvrage de notre propre faute,par consquent comme une chose qui ne saurait tremeilleure. Tandis que, dans la premire hypothse,la misre du monde devient une accusation amrecontre le crateur et donne matire des sarcasmes,elle apparat, dans le second cas, comme une

    accusation contre notre tre et notre volont mme,bien propre nous humilier. Elle nous conduit cette pense profonde que nous sommes venus dansle monde dj vicis comme les enfants de presuss de dbauche, et que si notre existence esttellement misrable, et a pour dnouement la mort,c'est que nous avons continuellement cette faute

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    expier. D'une manire gnrale rien n'est pluscertain : c'est la lourde faute du monde qui amne

    les grandes et innombrables souffrances du monde ;et nous entendons cette relation au sensmtaphysique et non physique et empirique. Aussil'histoire du pch originel me rconcilie-t-elle avecl'Ancien Testament ; elle est mme mes yeux laseule vrit mtaphysique du livre, bien qu'elle s'y

    prsente sous le voile de l'allgorie. Car notreexistence ne ressemble rien tant qu' laconsquence d'une faute et d'un dsir coupable...

    Voulez-vous avoir toujours sous la main uneboussole sre, afin de vous orienter dans la vie et del'envisager sans cesse dans son vrai jour, habituez-vous considrer ce monde comme un lieu depnitence, comme une colonie pnitentiaire, a penalcolony, un , ainsi lavaient nomm djles plus anciens philosophes (Clem. Alex. Strom. L.III, c. 3, p. 399) et certains pres de lEglise.(Augustin,De Civit. Dei, L. XI, c. 23). La sagessede tous les temps, le brahmanisme, le bouddhisme,

    Empdocle et Pythagore confirment cette manirede voir ; Cicron (Fragmenta de philosophia, vol.12, p. 316, d. Bip.) rapporte que les anciens sagesdans l'initiation aux mystres enseignaient : nos obaliqua scelera suscepta in vita superiore,

    poenarum luendarum causa natos esse. Vaniniexprime cette ide de la faon la plus nergique,

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    Vanini, qu'on a trouv plus commode de brler quede rfuter, quand il dit : Tot, tantisque homorepletus miseriis, ut si christianoe religioni non

    repugnaret, dicere auderem : si daemones dantur,

    ipsi, in hominum corpora transmigrantes, sceleris

    poenas luunt(De admirandis naturoe arcanis, dial.L., p. 353). Mais mme dans le pur christianismebien compris, notre existence est considre comme

    la suite d'une faute, d'une chute. Si l'on sefamiliarise avec cette pense, on n'attendra de la vieque ce qu'elle peut donner, et loin de considrercomme quelque chose d'inattendu, de contraire largle, ses contradictions, souffrances, tourments,misres grandes ou petites, on les trouvera tout fait dans l'ordre, sachant bien qu'ici-bas chacun

    porte la peine de son existence, et chacun samanire. Parmi les maux d'un tablissementpnitentiaire, le moindre n'est pas la socit qu'on yrencontre. Ce que vaut la socit des hommes, ceux-l qui en mriteraient une meilleure le sauront sansque j'aie besoin de le dire. Une belle me, un gnie,peuvent parfois y prouver les sentiments d'un

    noble prisonnier d'tat qui est aux galres entourde vulgaires sclrats et comme lui ils cherchent s'isoler. Mais en gnral cette ide sur le mondenous rend capables de voir sans surprise, plusforte raison sans indignation, ce qu'on appelle lesimperfections, c'est--dire la misrable constitution

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    intellectuelle et morale de la plupart des hommesque leur physionomie mme nous rvle...

    La conviction que le monde, et par suite Monimesont tels qu'ils ne devraient pas exister, est denature nous remplir d'indulgence les uns Pour lesautres ; qu'attendre, en effet, d'une telle espced'tres ? Il me semble parfois que la manireconvenable de s'aborder d'homme homme, au lieu

    d'tre Monsieur, Sir, etc., pourrait tre : compagnon de souffrances, soci malorum,compagnon de misres, my fellow-sufferer. Sibizarre que cela paraisse, l'expression est pourtantfonde, elle jette sur le prochain la lumire la plusvraie, et rappelle la ncessit de la tolrance, de lapatience, l'indulgence, l'amour du prochain, dontnul ne pourrait se passer, et dont par consquentchacun est redevable2.

    Tandis que la premire moiti de la vie n'est qu'uneinfatigable aspiration vers le bonheur, la secondemoiti, au contraire, est domine par un douloureuxsentiment de crainte, car alors on finit par se rendrecompte plus ou moins clairement que tout bonheur

    2

    P. II, ch. XII, p. 312 et suiv.

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    n'est que chimre, que la souffrance seule est relle.Aussi les esprits senss visent-ils moins de vives

    jouissances qu' une absence de peines, un tat enquelque sorte invulnrable. Dans mes jeunesannes, un coup de sonnette ma porte meremplissait aussitt de joie, car je pensais : Bon !voil quelque chose qui arrive. Plus tard, mri parla vie, ce mme bruit veillait un sentiment voisin de

    l'effroi je me disais : Hlas ! qu'arrive-t-il ? (L.228)

    Dans la vieillesse les passions et les dsirss'teignent les uns aprs les autres, mesure que lesobjets de ces passions deviennent indiffrents ; lasensibilit s'mousse, la force de l'imaginationdevient toujours plus faible, les images plissent, lesimpressions n'adhrent plus, elles passent sanslaisser de traces, les jours roulent toujours plusrapides, les vnements perdent leur importance,tout se dcolore. L'homme accabl de jours sepromne en chancelant ou se repose dans un coin,n'tant plus qu'une ombre, un fantme de son tre

    pass. La mort vient, que lui reste-t-il encore dtruire ? Un jour l'assoupissement se change endernier sommeil et ses rves... ils inquitaient djHamlet dans le clbre monologue. Je crois que dsmaintenant nous rvons. (W. II, 538)

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    Tout homme qui s'est veill des premiers rves dela jeunesse, qui tient compte de sa propre

    exprience et de celle des autres, qui a tudil'histoire du pass et celle de son poque, si desprjugs indracinables ne troublent pas sa raison,finira par arriver cette conclusion, que ce mondedes hommes est le royaume du hasard et de l'erreur,qui le dominent et le gouvernent leur guise sans

    aucune Piti, aides de la folie et de la mchancet,qui ne cessent de brandir leur fouet. Aussi ce qu'il ya de meilleur parmi les hommes ne se fait-il jourqu' travers mille peines ; toute inspiration noble etsage trouve difficilement l'occasion de se montrer,d'agir, de se faire entendre, tandis que l'absurde etle faux dans le domaine des ides, la platitude et la

    vulgarit dans les rgions de l'art, la malice et laruse dans la vie pratique, rgnent sans partage, etpresque sans discontinuit ; il n'est pas de pense,d'uvre excellente qui ne soit une exception, un casimprvu, trange, inou, tout fait isol, comme unarolithe produit par un autre ordre des choses quecelui qui nous gouverne. Pour ce qui est de

    chacun en particulier, l'histoire d'une vie esttoujours l'histoire d'une souffrance, car toutecarrire parcourue n'est qu'une suite noninterrompue de revers et de disgrces, que chacuns'efforce de cacher, parce qu'il sait que loind'inspirer aux autres de la sympathie ou de la piti,il les comble par l de satisfaction, tant ils se

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    plaisent se reprsenter les ennuis des autres,auxquels ils chappent pour le moment ; il est

    rare qu'un homme la fin de sa vie, s'il est la foissincre et rflchi, souhaite recommencer la route,et ne prfre infiniment le nant absolu. (W. I.382)

    Rien de fixe dans la vie fugitive : ni douleur infinie,ni joie ternelle, ni impression permanente, ni

    enthousiasme durable, ni rsolution leve quipuisse compter pour la vie ! Tout se dissout dans letorrent des annes. Les minutes, les innombrablesatomes de petites choses, fragments de chacune denos actions, sont les vers rongeurs qui dvastenttout ce qu'il y a de grand et de hardi... On ne prendrien au srieux dans la vie humaine ; la poussiren'en vaut pas la peine. (G. 51)

    Nous devons considrer la vie comme un mensongecontinuel, dans les petites choses comme dans lesgrandes. A-t-elle promis ? elle ne tient pas, moinsque ce ne soit pour montrer combien le souhait taitpeu souhaitable : tantt c'est l'esprance qui nousabuse, et tantt c'est la chose espre. Nous a-t-elle donn ce n'tait que pour reprendre. Lamagie de l'loignement nous montre des paradis,qui disparaissent comme des visions, ds que nousnous sommes laiss sduire. Le bonheur est donctoujours dans l'avenir ou dans le pass, et le prsent

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    est comme un petit nuage sombre que le ventpromne sur la plaine ensoleille ; devant lui,

    derrire lui, tout est lumineux, lui seul jette toujoursune ombre. (W. II. 657)

    L'homme ne vit que dans le prsent, qui fuitirrsistiblement vers le pass, et s'abme dans lamort : sauf les consquences qui peuvent rejaillirsur le prsent, et qui sont l'uvre de ses actes et de

    sa volont, sa vie d'hier est compltement morte,teinte : aussi devrait-il tre indiffrent sa raisonque ce pass ait t fait de jouissances ou de peines.Le prsent chappe son treinte, et se transformeincessamment en pass ; l'avenir est tout faitincertain et sans dure... Et de mme qu'au point devue physique la marche n'est qu'une chute toujoursempche, de mme la vie du corps, n'est qu'unemort toujours suspendue, une mort ajourne, etl'activit de notre esprit n'est qu'un ennui toujourscombattu... Il faut enfin que la mort triomphe : carnous lui appartenons par le fait mme de notrenaissance, et elle ne fait que jouer avec sa proie

    avant de la dvorer. C'est ainsi que nous suivons lecours de notre vie, avec un intrt extraordinaire,avec mille soucis, mille prcautions, aussilongtemps que possible, comme on souffle une bullede savon, s'appliquant la gonfler le plus possible etle plus longtemps, malgr la certitude qu'elle finirapar clater. (W. I. 367)

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    La vie ne se prsente nullement comme un cadeaudont nous n'avons qu' jouir, mais bien comme un

    devoir, une tche dont il faut s'acquitter force detravail ; de l, dans les grandes et petites choses, unemisre gnrale, un labeur sans repos, uneconcurrence sans trve, un combat sans fin, uneactivit impose avec une tension extrme de toutesles forces du corps et de l'esprit. Des millions

    d'hommes, runis en nations, concourent au bienpublic, chaque individu agissant ainsi dans l'intrtde son propre bien ; mais des milliers de victimestombent pour le salut commun. Tantt des prjugsinsenss, tantt une politique subtile excitent lespeuples la guerre ; il faut que la sueur et le sang dela grande foule coulent en abondance pour mener

    bonne fin les fantaisies de quelques-uns, ou expierleurs fautes. En temps de paix, l'industrie et lecommerce prosprent, les inventions font merveille,les vaisseaux sillonnent les mers et rapportent desfriandises de tous les coins du monde, les vaguesengloutissent des milliers d'hommes. Tout est enmouvement, les uns mditent, les autres agissent, le

    tumulte est indescriptible.

    Mais le dernier but de tant d'efforts, quel est-il ?Maintenir pendant un court espace de temps destres phmres et tourments, les maintenir au casle plus favorable dans une misre supportable etune absence de douleur relative que guette aussitt

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    l'ennui ; puis la reproduction de cette race et lerenouvellement de son train habituel. (L. 68)

    Les efforts sans trve pour bannir la souffrancen'ont d'autre rsultat que d'en changer la figure. Al'origine elle apparat sous la forme du besoin, de lancessit, du souci des choses matrielles de la vie.Parvient-on, force de peines, chasser la douleursous cet aspect, aussitt elle se transforme et prend

    mille autres visages, selon les ges et lescirconstances ; c'est l'instinct sexuel, l'amourpassionn, la jalousie, l'envie, la haine, l'ambition, lapeur, l'avarice, la maladie, etc., etc. Ne trouve-t-ellepoint d'autre accs ouvert, elle prend le manteautriste et gris de l'ennui et de la satit, et alors, pourla combattre, il faut forger des armes. Russit-on la chasser, non sans combat, elle revient sesanciennes mtamorphoses, et la danse reprend deplus belle... (W. I. 371)

    Ce qui occupe tous les vivants et les tient en haleine,c'est le besoin d'assurer l'existence. Mais cela fait,on ne sait plus que faire. Aussi le second effort deshommes est d'allger le poids de la vie, de le rendreinsensible, de tuer le temps , c'est--dire d'chapper l'ennui Nous les voyons, une fois dlivrs de toutemisre matrielle et morale, une fois qu'ils ontdcharg leurs paules de tout autre fardeau, sedevenir charge eux-mmes, et considrer comme

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    un gain toute heure qu'ils ont russi passer, bienqu'au fond elle soit retranche de cette existence,

    qu'ils s'efforcent de prolonger avec tant de zle.L'ennui n'est pas un mal ddaigner quel dsespoiril finit par peindre sur le visage Il fait que leshommes qui s'aiment si peu entre eux, serecherchent pourtant si perdument, il est la sourcede linstinct social. L'tat le considre comme une

    calamit publique, et par prudence prend desmesures pour le combattre. Ce flau, non moins queson extrme oppos la famine, peut pousser leshommes tous les dbordements il faut aupeuplepanem et circenses. Le rude systmepnitentiaire de Philadelphie, fond sur la solitudeet l'inaction, fait de l'ennui un instrument de

    supplice si terrible, que pour y chapper, plus d'uncondamn a recours au suicide. Si la misre estl'aiguillon perptuel pour le peuple, l'ennui l'estpour les gens du monde. Dans la vie civile, ledimanche reprsente l'ennui, et les six jours de lasemaine la misre. (W. I, 369)

    La vie de l'homme oscille, comme un pendule, entrela douleur et l'ennui, tels sont en ralit ses deuxderniers lments. Les hommes ont d exprimercela d'une trange manire ; aprs avoir fait del'enfer le sjour de tous les tourments et de toutesles souffrances, qu'est-il rest pour le ciel ?justement l'ennui. (L. 72)

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    L'homme est le plus dnu de tous les tres : il n'estabsolument que volont, dsirs incarns, un

    compos de mille besoins. Et voil comment il vitsur la terre, abandonn lui-mme, incertain detout, hormis de sa misre et de la ncessit qui lepresse. A travers des exigences imprieuses, chaquejour renouveles, le souci de l'existence remplit lavie humaine. En mme temps un second instinct le

    tourmente, celui de perptuer sa race. Menac detous cts par les dangers les plus divers, ce n'estpas trop pour y chapper d'une prudence toujoursen veil. D'un pas inquiet, jetant autour de lui desregards pleins d'angoisse, il suit son chemin, auxprises avec des hasards et des ennemis sansnombre. Ainsi il allait travers les solitudes

    sauvages, ainsi il va en pleine vie civilise ; pour lui,nulle scurit :

    Qualibus in tenebris viae, quantisque periclis

    Degitur hoccaevi, quodcunque est!

    Lucr., II, 15(W. I, 388)

    La vie est une mer pleine d'cueils et de tourbillonsque l'homme n'vite qu' force de prudence et desoucis, bien qu'il sache que s'il russit y chapperpar son habilet et par ses efforts, il ne peutpourtant, mesure qu'il avance, retarder le grand, letotal, l'invitable, l'incurable naufrage, la mort qui

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    semble courir au-devant de lui : c'est l le butsuprme de cette laborieuse navigation, pour lui

    infiniment pire que tous les cueils auxquels il achapp.

    Nous sentons la douleur, mais non l'absence dedouleur ; nous sentons le souci, mais non l'absencede soucis ; la crainte, mais non la scurit. Noussentons le dsir et le souhait, comme nous sentons

    la faim et la soif ; mais peine sont-ils exaucs, toutest fini, ainsi que la bouche qui, une fois avale,cesse d'exister pour notre sensation. Ces trois plusgrands biens de la vie, sant, jeunesse et libert,aussi longtemps que nous les possdons, nous n'enavons pas conscience, nous ne les apprcionsqu'aprs les avoir perdus, car ce sont l aussi desbiens ngatifs. Nous ne remarquons les joursheureux de notre vie passe qu'aprs qu'ils ont faitplace des jours de douleur... Dans la mesure onos jouissances s'accroissent, nous devenons plusinsensibles : l'habitude n'est plus un plaisir. Par celamme notre facult de souffrir s'accrot ; toute

    habitude supprime cause un sentiment pnible.Les heures s'coulent d'autant plus rapides qu'ellessont plus agrables, d'autant plus lentes qu'ellessont plus tristes, parce que ce n'est pas la jouissancequi est positive, c'est la douleur, c'est elle dont laprsence se fait sentir. L'ennui nous donne la notiondu temps, la distraction nous l'te. Et cela prouve

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    que notre existence est d'autant plus heureuse quenous la sentons moins : d'o il suit que mieux

    vaudrait en tre dlivrs. On ne saurait absolumentimaginer une grande joie vive, si elle ne succdait une grande misre : car rien ne peut atteindre a untat de joie sereine et durable, tout au plus parvient-on se distraire, satisfaire sa vanit. Aussi tous lespotes sont-ils obligs de jeter leurs hros dans des

    situations pleines d'anxits et de tourments, afin depouvoir les en dlivrer de nouveau : drame et posiepique ne nous montrent que des hommes quiluttent, qui souffrent mille tortures, et chaqueroman nous donne en spectacle les spasmes et lesconvulsions du pauvre cur humain. Voltaire,l'heureux Voltaire, pourtant si favoris de la nature,

    pense comme moi, lorsqu'il dit : Le bonheur n'estqu'un rve et la douleur est relle ; et il ajoute : Ily a quatre-vingt ans que je l'prouve. Je ne saisautre chose que me rsigner, et me dire que lesmouches sont nes pour tre manges par lesaraignes, et les hommes pour tre dvors par leschagrins. (W. II, 659)

    La vie de chaque homme vue de loin et de haut,dans son ensemble et dans ses traits les plussaillants, nous prsente toujours un spectacletragique ; mais si on la parcourt dans le dtail, elle ale caractre d'une comdie. Le train et le tourmentdu jour, l'incessante agacerie du moment, les dsirs

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    et les craintes de la semaine, les disgrces de chaqueheure, sous l'action du hasard qui songe toujours

    nous mystifier, ce sont l autant de scnes decomdie. Mais les souhaits toujours dus, les vainsefforts, les esprances que le sort fouleimpitoyablement aux pieds, les funestes erreurs dela vie entire, avec les souffrances qui s'accumulentet la mort au dernier acte, voil l'ternelle tragdie.

    Il semble que le destin ait voulu ajouter la drisionau dsespoir de notre existence, quand il a remplinotre vie de toutes les infortunes de la tragdie, sansque nous puissions seulement soutenir la dignitdes personnages tragiques. Loin de l, dans le largeventail de la vie, nous jouons invitablement lepitre rle de comiques. (L. 75)

    Il est vritablement incroyable combieninsignifiante et dnue d'intrt, vue du dehors, etcombien sourde et obscure, ressentieintrieurement, s'coule la vie de la plupart deshommes. Elle n'est que tourments, aspirationsimpuissantes, marche chancelante d'un homme qui

    rve travers les quatre ges de la vie jusqu' lamort, avec un cortge de penses triviales. Leshommes ressemblent des horloges qui ont tmontes et qui marchent sans savoir pourquoi ; etchaque fois qu'un homme est engendr et mis aumonde, l'horloge de la vie humaine est de nouveaumonte pour rpter encore une fois son vieux

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    refrain us d'ternelle bote musique, phrase parphrase, mesure pour mesure, avec des variations

    peine sensibles.

    Chaque individu, chaque visage humain et chaquevie humaine n'est qu'un rve de plus, un rvephmre de l'esprit infini de la nature, de lavolont de vivre persistante et obstine, ce n'estqu'une image fugitive de plus qu'elle dessine en se

    jouant sur sa page infinie de l'espace et du temps,qu'elle laisse subsister quelques instants d'unebrivet vertigineuse, et qu'aussitt elle efface pourfaire place d'autres. Cependant, et c'est l le ctde la vie qui donne penser et rflchir, il faut quela volont de vivre, violente et imptueuse, paiechacune de ces images fugitives, chacune de cesvaines fantaisies au prix de douleurs profondes etsans nombre, et d'une mort amre longtempsredoute et qui vient enfin. Voil pourquoi l'aspectd'un cadavre nous rend soudainement srieux. (W.I, 379)

    O Dante serait-il all chercher le modle et le sujetde son enfer ailleurs que dans notre monde rel ? Etpourtant, c'est bel et bien un enfer qu'il nous apeint. Au contraire, quand il s'est agi de dcrire leciel et ses joies, il se trouvait en face d'une difficultinsurmontable, justement parce que notre monden'offre rien d'analogue. Au lieu des joies du Paradis,

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    il fut rduit nous faire part des instructions que luidonnrent l ses anctres, sa Batrice et divers

    saints. Par o l'on voit assez clairement quelle sortede monde est le ntre. (L. 189)

    L'enfer du monde dpasse l'enfer de Dante, en ceque chacun doit tre le diable de son voisin : il y aaussi un archidiable, suprieur tous les autres,c'est le conqurant qui place des centaines de

    milliers d'hommes en face les uns des autres et leurcrie : Souffrir, mourir, c'est votre destine ; doncfusillez-vous, canonnez-vous les uns les autres! etils le font. (W. II, 663)

    Si l'on mettait devant les yeux de chacun lesdouleurs et les tourments pouvantables auxquels

    sa vie est continuellement expose cet aspect, ilserait saisi d'effroi : et si l'on voulait conduirel'optimiste le plus endurci travers les hpitaux, leslazarets et les chambres de torture chirurgicales, travers les prisons, les lieux de supplices, les curiesd'esclaves, sur les champs de bataille et dans lescours d'assises, si on lui ouvrait tous les sombresrepaires o la misre se glisse pour fuir les regardsd'une curiosit froide, et si on le laissait regarderdans la tour affame d'Ugolin, alors, assurment,

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    lui aussi finirait par reconnatre de quelle sorte estce meilleur des mondes possibles.3(L. 189)

    Ce monde, champ de carnage o des tres anxieuxet tourments ne subsistent qu'en se dvorant lesuns les autres, o toute bte de proie devient letombeau vivant de mille autres, et n'entretient sa viequ'au prix d'une longue suite de martyres, o lacapacit de souffrir crot en proportion de

    l'intelligence, et atteint par consquent dansl'homme son degr le plus lev ; ce monde, lesoptimistes ont voulu l'ajuster leur systme, et nousle dmontrer a priori comme le meilleur des mondespossibles. L'absurdit est criante. On me ditd'ouvrir les yeux et de promener mes regards sur labeaut du monde que le soleil claire, d'admirer sesmontagnes, ses valles, ses torrents, ses plantes, sesanimaux, que sais-je encore ? Le monde n'est-ildonc qu'une lanterne magique ? Certes le spectacleest splendide voir, mais y jouer son rle, c'estautre chose. Aprs l'optimisme vient l'homme descauses finales ; celui-l me vante la sage ordonnance

    qui dfend aux plantes de se heurter du front dansleur course, qui empche la terre et la mer de seconfondre en une immense bouillie, et les tient

    3 Il ny a que violence dans lunivers; mais nous sommesgts par la philosophie moderne, qui a dit tout est bien, tandisque le mal a tout souill, et que dans un sens trs vrai tout est

    mal, puisque rien nest sa place J. de Maistre

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    proprement spares, qui fait que tout ne reste pasfig dans une glace ternelle, ou consum par la

    chaleur, qui, grce l'inclinaison de l'cliptique, nepermet pas au printemps d'tre ternel et laissemrir les fruits, etc. Mais ce ne sont l que desimples conditiones sine quibus non. Car si unmonde doit exister, si ses plantes doivent durer, neft-ce qu'un temps gal celui que le rayon d'une

    toile fixe loigne met pour arriver jusqu' elles, etsi elles ne disparaissent pas comme le fils de Lessingimmdiatement aprs leur naissance, il fallait queles choses ne fussent pas charpentes assezmaladroitement, pour que l'chafaudagefondamental menat dj de crouler. Arrivonsmaintenant aux rsultats de cette uvre si vante,

    considrons les acteurs qui se meuvent sur cettescne si solidement machine ; nous voyons ladouleur apparatre en mme temps que lasensibilit, et grandir mesure que celle-ci devientintelligente, nous voyons le dsir et la souffrancemarcher du mme pas, se dvelopper sans limites,jusqu' ce qu'enfin la vie humaine n'offre plus qu'un

    sujet de tragdies ou de Comdies. Ds lors, si l'onest sincre, on sera peu dispos entonner l'Allluiades optimistes. (L. 189)

    Si un dieu a fait ce monde, je n'aimerais pas tre cedieu : la misre du monde me dchirerait le cur.(N. 441)

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    Imagine-t-on un dmon crateur, on serait pourtanten droit de lui crier en lui montrant sa cration :

    Comment as-tu os interrompre le repas sacr dunant, pour faire surgir une telle masse de malheuret d'angoisses ? (N. 441)

    A considrer la vie sous l'aspect de sa valeurobjective, il est au moins douteux qu'elle soitprfrable au nant ; et je dirais mme que si

    l'exprience et la rflexion pouvaient se faireentendre, c'est en faveur du nant qu'elleslveraient la voix. Si l'on frappait la pierre destombeaux, pour demander aux morts s'ils veulentressusciter, ils secoueraient la tte. Telle est aussil'opinion de Socrate dans l'apologie de Platon, etmme l'aimable et gai Voltaire ne peut s'empcherde dire : On aime la vie mais le nant ne laisse pasd'avoir du bon et encore : Je ne sais pas ce quec'est que la vie ternelle, mais celle-ci est unemauvaise plaisanterie. (W. II, 531)4

    Vouloir c'est essentiellement souffrir, et commevivre c'est vouloir, toute vie est par essence douleur.Plus l'tre est lev, plus il souffre... La vie del'homme n'est qu'une lutte pour l'existence avec la

    4 La mort est bonne, cependant il vaudrait mieux encorentre jamais n (Heine,Le livre de Lazare) Il faut pleurer les hommes leur naissance et non pas leurmort Montesquieu,Lettres persanes,XL. (Note du

    traducteur)

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    certitude d'tre vaincu... La vie est une chasseincessante o, tantt chasseurs, tantt chasss, les

    tres se disputent les lambeaux d'une horrible cure; une histoire naturelle de la douleur qui se rsumeainsi : vouloir sans motif, toujours souffrir, toujourslutter, puis mourir et ainsi de suite dans les siclesdes sicles, jusqu' ce que notre plante s'caille enpetits morceaux.

    FIN

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