Des footballeurs cons comme leurs pieds

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ACTUALITÉS LA POLÉMIQUE 24 27/03/2013 a semaine dernière, le footballeur grec Giorgos Katidis s’était cru malin en célébrant son but victorieux par un salut nazi. Banni à vie de l’équipe nationale par sa fédération, il avait, pensait-on, touché le fond de la bêtise. Mais lorsque pour se défendre, le joueur de 20 ans avouait qu’il ignorait la signification de ce geste, il réussissait l’exploit de creuser encore. Et ternissait davantage le blason de sa corporation dans l’opinion. Parce que oui, les joueurs de foot ont une réputation qui leur colle aux crampons: celle d’être indubitablement cons... DES FOOTBALLEURS CONS COMME LEURS PIEDS Le salut nazi d’un footballeur grec est venu enrichir l’infinie collection des boulettes de la corporation. Au point qu’on ne peut s’empêcher de se poser la question: les footballeurs sont-ils (vraiment) intrinsèquement cons? GRAMMAIRE: 1 FOOTEUX: 0 Pour s’en convaincre, tout le monde a en tête les inter- views d’avant- ou d’après-match de ces footeux, où les fautes de grammaire succèdent aux propos clé sur porte d’une vacuité sans nom (notre préférée: “on prend les matchs les uns après les autres”). “Ils n’ont rien à dire, assène Stéphane Pauwels, consultant foot sur RTL. Ils sont formatés par les clubs, avec une phrase-clé: “L’impor- tant, c’est l’équipe”. Alors que tout le monde sait que les joueurs ne pensent qu’à une chose: leur gueule.” Sans jamais remettre en cause la tactique de l’équipe, ils se MOU_1313_024_REG_FOOTEUX_IDE.indd 24 25/03/13 13:07

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ACT U A L I T É S L A P O L É M I Q U E

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a semaine dernière, le footballeur grec Giorgos Katidis s’était cru malin en célébrant son but victorieux par un salut nazi. Banni à vie de l’équipe nationale par sa fédération, il avait, pensait-on, touché le fond de la bêtise. Mais lorsque pour se défendre, le joueur de 20 ans avouait qu’il ignorait la signification de ce geste,

il réussissait l’exploit de creuser encore. Et ternissait davantage le blason de sa corporation dans l’opinion. Parce que

oui, les joueurs de foot ont une réputation qui leur colle aux crampons: celle d’être indubitablement cons...

DES FOOTBALLEURS CONS COMME LEURS PIEDSLe salut nazi d’un footballeur grec est venu enrichir l’infinie collection des boulettes de la corporation. Au point qu’on ne peut s’empêcher de se poser la question: les footballeurs sont-ils (vraiment) intrinsèquement cons?

GRAMMAIRE: 1 ! FOOTEUX: 0 Pour s’en convaincre, tout le monde a en tête les inter-views d’avant- ou d’après-match de ces footeux, où les fautes de grammaire succèdent aux propos clé sur porte d’une vacuité sans nom (notre préférée: “on prend les matchs les uns après les autres”). “Ils n’ont rien à dire, assène Stéphane Pauwels, consultant foot sur RTL. Ils sont formatés par les clubs, avec une phrase-clé: “L’impor-tant, c’est l’équipe”. Alors que tout le monde sait que les joueurs ne pensent qu’à une chose: leur gueule.” Sans jamais remettre en cause la tactique de l’équipe, ils se

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Le 7 octobre,Jonathan Legear

entrait dans un magasin

avec sa Porsche. Un sommet de sa bêtise présumée?

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contentent donc de relater laconiquement les faits de jeu. À leur décharge, confessons que si leurs réponses sont sans intérêt, c’est parfois parce que les questions des journalistes - “Alors, Bidule, content de la victoire?” - le sont tout autant. “Les joueurs interviewés dans le men-suel français So Foot ont l’air plus intelligents que dans Foot Magazine, remarque ainsi Marc Delire, monsieur foot chez Belgacom TV. Il faut donc se poser la question: n’est-ce pas le journaliste qui est plus ou moins con?” Ou qui réécrit plus ou moins les réponses? Un ravalement de façade aussi courant qu’indispensable, et qui a parfois lieu aussi en télé. “On sait que la maîtrise du conditionnel n’est pas leur point fort. Du coup, il m’est arrivé à de nom-breuses reprises de leur faire recommencer l’interview, avoue Marc Delire. Je leur conseille: “Bon, à la place de dire “si j’aurais”, dis plutôt “si j’avais”, sinon tu vas passer pour un con!” Si le gars est vexé, tant pis pour lui. Mais la plupart du temps, il me remercie.”

CULTURE: 2 ! FOOTEUX: 0 Malgré cette élégance, beaucoup d’approximations de langage passent la rampe et nourrissent largement la caricature du footeux bêta. Il s’agit cependant de relati-viser. D’abord en rappelant que la parfaite maîtrise du subjonctif imparfait n’a jamais été un gage d’intelligence. Ensuite en défiant quiconque de tenir un discours perti-nent, après avoir été soumis à un effort extrême pendant 90 minutes. Enfin plus prosaïquement, parce que “leur métier, c’est de taper dans une balle et de battre l’adver-

saire, rappelle Marc Delire. On ne leur demande pas d’avoir une culture générale étoffée. Prenons Marouane Fellaini, il a le cœur sur la main. Son investissement dans Cap 48, ce n’est pas du pipeau. Mais c’est sûr que si tu lui demandes son avis sur la montée de la N-VA, je ne suis même pas sûr qu’il sache ce que c’est, la N-VA… Par contre, il connaît certainement le back gauche de West Bromwich. C’est tout ce qu’on lui demande”.

Malgré tout, on peut se demander pourquoi, tant sur le plan de la culture générale que de la qualité d’expression, le rugbyman, le basketteur ou le tennisman tirent mieux leur épingle du jeu que le footeux. Selon Marc Delire, c’est dans le caractère “populaire” (dans les deux sens du terme) du football que réside l’explication: “C’est le sport le plus pratiqué au monde. Forcément, dans le tas, il y a plus de chances de tomber sur des gars moins subtils”.

ÉCOLE: 3 ! FOOTEUX: 0 Le football exige par ailleurs de ses jeunes pousses qu’elles se consacrent très tôt et uniquement à la pratique de leur discipline, contrairement aux autres sports, dont l’amateurisme permet de conjuguer vie sportive et profes-sionnelle. Or, des études sociologiques montrent que plus l’âge du recrutement dans les centres de formation est bas, plus nombreux sont les joueurs issus de milieux modestes, fils d’ouvriers ou d’employés. Dans un terreau socioculturel moins favorable, la tentation - déjà grande - de stopper précocement ses études est encore plus pré-gnante. “Ma chance, c’est que mon père ait insisté pour que je continue mes études… sans jamais être venu me

voir au football”, confie l’ancien international sénégalais Khalilou Fadiga, reconverti aujourd’hui en brillant consul-tant pour la RTBF. “Soutenir son enfant, ça ne veut pas dire venir crier n’importe quoi au bord du terrain, avance Chris-tophe Dessy, directeur de l’école de jeunes du Standard de Liège. L’environnement familial est primordial… Parce qu’au risque de choquer, on constate que de plus en plus de familles prostituent leur enfant.”

FRIC: 4 ! FOOTEUX: 0 L’argent. Il fait en effet beaucoup tourner la tête des joueurs comme de leur entourage. “Ils gagnent beaucoup trop d’argent, trop vite. Ils n’ont plus la notion du coût ê

“QU’UN JOUEUR NE RÉFLÉCHISSE PAS, CELA ARRANGE BEAUCOUP DE MONDE.”

“DANS LE SPORT LE PLUS PRATIQUÉ AU MONDE, IL Y A PLUS DE CHANCES DE TOM!BER SUR DES GARS MOINS SUBTILS…”

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de la vie ou du prix d’un pain coupé”, estime Stéphane Pauwels. Cette perte de repères, l’académie du Standard tente de lutter contre, en interdisant par exemple les chaussures de couleur à l’entraînement à ses apprentis footballeurs. “Elles peuvent coûter jusqu’à 250 euros… Ce n’est plus une paire de chaussures, c’est un objet de valeur. Or, c’est précisément tout ce qui est accessoire qui trompe le public”, explique lucidement Christophe Dessy. Un étalement de richesse bling-bling bien présent chez les aînés, entre voitures de sport, fringues hors de prix et bimbos soupçonnées de chasser leurs contrats à sept chiffres. Et qui achève de leur construire une image super-ficielle. Khalilou Fadiga ironise avec humour sur le cliché qu’il juge teinté d’un peu de frustration: “Je crois que beaucoup signeraient pour être cons, s’ils pouvaient ga-gner autant d’argent…”

Un son de cloche partagé, à quelques mots près, par Marc Delire, qui développe: “Les footballeurs sont les ar-chétypes de la société de consommation à la con. Ils devraient être irréprochables en tout point, au prétexte qu’ils gagnent des fortunes. On place la barre trop haut. Ils n’ont pas une valeur d’exemple plus grande que vous et moi”. Dans ce monde irréel, il est d’autant plus difficile pour eux de se montrer exemplaires en toutes circons-tances qu’ils sont projetés très jeunes dans la sphère médiatique. Avec le développement du web et des ré-seaux sociaux, leurs actes (donc leurs bêtises) sont de

plus en plus épiés. Et montés en épingle. Lorsque Jona-than Legear crashe sa Porsche dans une station-service (avant de prendre la fuite et de… revenir 10 minutes plus tard récupérer son sac dans le coffre), la vidéo fait l’ouver-ture du JT, et le tour du web. “Le footballeur est tellement médiatisé qu’à la moindre incartade, tout le monde est mis dans le même sac”, déplore Khalilou Fadiga.

PRESSION SOCIALE: 5 ! FOOTEUX: 0 Un sac donc il est d’ailleurs difficile de s’extirper pour les joueurs qui s’illustrent, au contraire, par leur verve, leur franc-parler ou leur discernement. L’ex-joueur français Benjamin Nicaise, passé par Mons et le Standard, et qui réunit ces trois qualités, déclarait il y a quelques se-maines: “Il y a des dirigeants qui souhaitent que les joueurs ne réfléchissent pas. Cela arrange beaucoup de monde”. Sans aller jusque-là, le joueur montois Thomas Chatelle, passé par Anderlecht et Genk, et consultant pour RTL admet aussi avoir “senti certains entraîneurs un peu sur la défensive, par rapport à mon comportement, plus raisonné. Peut-être parce qu’on préfère quelqu’un qui exécute sans trop remettre en question”… Un décalage qu’il a, dans une certaine mesure, également ressenti avec ses coéquipiers: ”Ça n’a pas été facile tous les jours. Je ne me suis pas toujours senti à l’aise dans ce milieu. Lors des mises au vert, par exemple, la plupart jouaient à la PlayStation. Moi, je n’étais pas dans ce trip-là et je me sentais parfois un peu seul…”

L’ÉGALISATION DE L’INTELLIGENCE PRATIQUE Finalement, on peut se demander si le microcosme du ballon rond cherche vraiment à adouber des joueurs qui cogitent… “Réfléchir n’est pas toujours un atout quand on pratique le sport de haut niveau…, assène Thomas Chatelle. Moi, j’ai dû faire un travail sur moi-même pour arrêter de tout analyser sur un terrain et jouer plus ins-tinctivement.” Un avis que nuance le formateur Chistophe Dessy: “Un garçon avec une tête bien faite va certaine-ment se montrer plus performant sur le plan tactique, sur le plan conflictuel ou dans la gestion de ses émotions”.

Mieux, des chercheurs suédois se sont penchés sur la bien nommée “intelligence de jeu”, cette capacité à “lire le jeu”, prendre les bonnes décisions et être au bon en-droit au bon moment. Et, surprise, il s’avère que les footballeurs d’élite ont des capacités cognitives bien supé-rieures au reste de la population! Leur créativité, leur ca-pacité à mener plusieurs tâches de fond et leur flexibilité leur permettraient de s’adapter à des situations inédites, comme une nouvelle tactique de l’adversaire en cours de match. Les chercheurs ont même pu établir une corréla-tion entre les performances intellectuelles et le nombre de buts marqués ou de passes décisives. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si nos Diables Rouges semblent n’avoir jamais été aussi forts qu’aujourd’hui. Stéphane Pauwels en tête, nos interlocuteurs sont unanimes: “Avec Kompany, Courtois, Hazard, Mertens, Vermaelen… on a la chance d’avoir des leaders qui en ont dans le citron”. La preuve ultime?

hPierre Scheurette (st.)

JONATHAN LEGEAR, notre champion nationalAu panthéon des bourdes, “Zonathan” fait l’unanimité: il y a bien sûr eu son retentissant accident de Porsche, mais notre préférée reste son tatouage mal orthographié: “Vini (au lieu de Veni), vidi, vici”. Du grand art.

FRANCK RIBÉRY, l’incomprisAu-delà de l’affaire Zahia, c’est en conférence de presse qu’on le préfère: “On est des joueurs qu’on va vite avec le ballon” (sic), “C’est beau ce stade Vélodrome qui est toujours plein à domicile comme à l’extérieur” (re-sic), “On dirait c’était comme si que y avait rien changé hier” (re-re-sic). Et on en oublie.

MARIO BALOTELLI, la tête brûléeEn bref, l’Italien a déjà: explosé des feux d’artifice dans sa salle de bains, lancé des fléchettes en direction de jeunes joueurs parce qu’il s’ennuyait, été surpris avec son iPad sur le banc de touche pendant un match… Ah oui, il a aussi déclaré: “Je pense être plus intelligent que la moyenne, mais ça ne m’intéresse pas de le démontrer”. Ah, c’est donc ça.

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“KOMPANY, COURTOIS, HAZARD, VERMAELEN… ON A LA CHANCE D’AVOIR DES LEADERS QUI EN ONT DANS LE CITRON.”

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