D©but blizzard

download D©but blizzard

of 24

  • date post

    07-Apr-2016
  • Category

    Documents

  • view

    215
  • download

    0

Embed Size (px)

description

Premiers chapitres de Blizzard de Pierre Gaulon

Transcript of D©but blizzard

  • BlizzardLe Secret des Esthtes

    Pierre Gaulon

    _blizzard_INT_EXE_print2.indd 3 13/11/14 17:54

  • _blizzard_INT_EXE_print2.indd 4 13/11/14 17:54

  • 5Prologue

    Le temps tait polaire. Les deux lunes blanches, comme givres par la glaciation de Bankors, clairaient la fort de sapins dune lumire ple. Les arbres, serrs les uns contre

    les autres tels une arme de sentinelles postes au garde--vous, semblaient surveiller la froide contre. chaque souffle du vent, leurs aiguilles geles se choquaient les unes aux autres et masquaient les bruits de pas dun homme qui marchait entre les conifres. Malgr les encombrantes raquettes ses pieds, ses enjambes taient dune remarquable assurance et il filait sur la neige comme tir par une invisible meute de chiens de traneau. Sa tunique en cuir pais portait la marque de lartisanat ulmite, tout comme la capuche couvrant son crne de larrire de la nuque jusquau som-met des yeux. Un long coutelas tait ceintur son pantalon en fourrure et un arc de plus dun mtre ceignait son paule gauche.

    Dj quatre longues heures de marche dans ce froid polaire, et malgr sa prodigieuse agilit et son allure vive, lair glac commen-ait engourdir srieusement ses jambes. Cependant, impossible de prendre du repos. Pas encore. Trop tt, trop dangereux. Son village, situ une douzaine de kilomtres plus bas, avait disparu de son champ de vision ds son entre dans cette fort appele lAntre du tigre, nom singulier et pourtant si pleinement voca-teur. Dsormais il tait seul dans ce lieu isol.

    _blizzard_INT_EXE_print2.indd 5 13/11/14 17:54

  • Pierre Gaulon

    6

    Lhomme se pencha puis dpoussira le tapis de neige ses pieds. Une empreinte, encore une, plus profonde, se dessinait dans la poudre blanche. Lidentit de lanimal quil traquait depuis le dbut de laprs-midi ne faisait aucun doute. Ainsi, le grand Mokh Aank se risquait sortir de sa tanire Le vent, trs faible, facilitait le jeu de piste en ne recouvrant pas de ses froces rafales les traces dans la poudreuse, et malgr la nuit tombe, les pleines lunes, refltes par la neige immacule, diffusaient leur lumire claire.

    Pietr reprit sa marche dun pas plus rapide. Son souffle chaud rejetait de la bue dans lair. Il connaissait par cur le chemin pour lavoir emprunt des centaines de fois mais il se rendait compte que plus les annes passaient, plus il mettait de temps atteindre le refuge. Et chaque fois, la mme pense fleurissait dans son esprit: Je deviens vieux, il faudrait que je songe passer le relais. Combien de temps pourrai-je encore tenir dans ces conditions ? Cinq ans, dix tout au plus, mais quel prix ?

    De mmoire de trappeur, aucun matre de la fort navait atteint son ge actuel et cette considration lui procurait la fois un regain immodr de fiert et une terreur incontrlable devant la puissance rvlatrice de la vrit. Mme dots dune sant de fer, rares taient ceux capables de supporter le climat boral et ses piges mortels. Le pauvre Zingen, g seulement de dix-sept ans, en avait fait la triste exprience. Aprs une chute dans un lac gel, la partie gauche de son corps tait devenue aussi inerte que du bois mort. Pietr avait toujours un pincement au cur en passant devant la demeure du jeune homme post face la fentre, les yeux rivs au loin, sur cette nature qui lavait estro-pi. Cette anecdote tragique ntait pourtant pas un cas isol et le garon, malgr son handicap, pouvait se rjouir dtre encore de ce monde. Combien avaient pri au fin fond de la fort, emptrs dans un pige oubli par un autre trappeur, ou crass par le poids dun arbre abattu par la force du vent ?

    _blizzard_INT_EXE_print2.indd 6 13/11/14 17:54

  • Blizzard - Le Secret des Esthtes

    7

    La femme et le fils de Pietr ne lui en avaient jamais fait la remarque, mais leur regard trahissait leur inquitude chacun de ses dparts. Car un dpart dans les plaines arides de Bankors ne signifiait pas ncessairement un retour.

    Le refuge apparut une centaine de mtres. La petite construc-tion possdait une mystrieuse candeur, cette puret propre aux habitations isoles. Toute de bois au milieu des arbres, elle sem-blait faire partie intgrante de la fort. Une poutre et quelques planches croules, sans doute cause des rcentes temptes, pendaient devant la porte dentre comme une barricade poste ladresse dventuels intrus.

    Pietr fit la moue. Des rparations allaient tre ncessaires et cette fois-ci, personne ne laiderait, car il demeurait le dernier chasser dans ce coin recul. Dans le temps, lAntre du tigre regor-geait de gibiers, mais subitement, le froid stait accru et seuls les animaux les plus vigoureux avaient lu domicile au sein de cette fort devenue maudite. Les autres trappeurs avaient t dcou-rags par ce brutal changement de climat mais Pietr persistait croire que tout ntait quune question de temps. Les animaux finiraient par revenir et les bois retrouveraient labondance et la luxuriance qui les caractrisaient dantan. Chercher et limi-ner pour mieux reconstruire: le vieil adage persistait depuis des dcennies et ntait pas prs de steindre.

    Soudain, Pietr se figea puis baissa lentement la tte, les oreilles aux aguets. Un souffle rauque. Puis le silence, pesant, comme si la nature, prvenue dun danger imminent, coupait sa respiration. force de vivre au milieu des bois, Pietr avait appris discerner la tranquillit dune fort apaise au dangereux silence prcdant une attaque. Le calme avant la tempte, aurait dit un marin. La quitude avant la morsure.

    Il dgaina lentement son coutelas, essayant de percevoir le moindre signe, et tressaillit. Un rugissement le glaa deffroi. Il se

    _blizzard_INT_EXE_print2.indd 7 13/11/14 17:54

  • Pierre Gaulon

    8

    baissa juste temps pour viter lattaque dun immense tigre puis, dun saut, se retrouva derrire lanimal.

    Loccasion parfaite. Il ny aurait pas de seconde chance. Avec un cri de rage, il planta son arme dans le dos de la bte qui

    hurla de douleur. Du sang gicla sur la neige. Pietr fit volte-face. Le tigre dents de sabre lobservait, majestueux malgr le manche de larme enfonc dans sa fourrure blanche zbre de noir. Ses yeux verts et stris jaugeaient sa proie dune lueur froide.

    Lissue du combat tait proche. Les crocs du flin, deux poi-gnards aiguiss et entrans tuer, ne rataient jamais leur cible. Pietr contracta ses muscles, bien dcid ne pas mourir sans opposer quelque rsistance. Sil parvenait saisir une flche Le tigre ne lui en laissa pas loccasion. Il slana et planta ses redou-tables crocs dans les bras du trappeur qui retint un cri malgr une douleur intolrable. Lanimal le plaqua au sol.

    Pourquoi nabrge-t-il pas mes souffrances ?Maintenu terre sous le poids du flin, Pietr comprit quil

    se nourrissait de sa peur avant de se repatre de sa chair comme un chat jouant avec une souris. Il dglutit mais se fora gar-der les yeux ouverts. Son bras gauche, transperc de part en part, saignait abondamment, et le droit, libre de toute entrave, demeurait inutile face la puissance du monstre aux dents de sabre. Le tigre grogna de plaisir, savourant sa victoire et son futur repas. Son souffle rauque exhalait une odeur ferreuse, une odeur de sang qui donna une ide au trappeur. Peu de chances de russir mais avait-il le choix ? Lentement, il approcha sa main de la gueule de lanimal.

    Ne fais pas de mouvements trop brusques ou il te dchiquetterait sur-le-champ.

    Avec fermet, il agrippa le nez du flin et enfona ses doigts lintrieur des narines. Le tigre, surpris, secoua sa tte et Pietr crut svanouir tant la douleur devint intense, pourtant, il ne

    _blizzard_INT_EXE_print2.indd 8 13/11/14 17:54

  • Blizzard - Le Secret des Esthtes

    lcha pas prise. Secou comme une marionnette de chiffon dans les bras dun gant, il saccrocha de toutes ses forces la bte furieuse qui, prive doxygne, dut consentir lcher sa proie. Durant une seconde, peut-tre moins, le flin baissa la garde pour reprendre son souffle et Pietr saisit sa chance. Il se jeta sur lui et scroula de tout son poids sur la garde de larme enfonce entre les omoplates, vitant miraculeusement la patte aux griffes mortelles. Lanimal se courba, hurla et tenta de se dbattre. En vain. Le poignard venait de sectionner la moelle pinire et le tigre gisait au sol, poussant de petits gmissements plaintifs. Par instinct de survie, Pietr arracha sa lame et acheva lanimal, puis, le bras en charpe dans ses vtements, il se trana jusquau refuge. Le froid, la fatigue et la douleur amenuisaient ses chances de survie. Il tituba et rsista au dsir de sallonger dans la neige, sachant que ses blessures et le froid mortel auraient raison de lui. Finir ce combat vivant tait dj un miracle, il fallait se donner la chance de prolonger encore un peu cette victoire, de prolonger sa vie. Grelottant, il arriva au repaire, mais sa vision se troubla et il ferma involontairement les yeux. Secouant la tte, il sexhorta rester debout malgr la tentation du sommeil. Pas de repos avant davoir allum un feu, soign sa blessure Il tomba genoux. Pas de repos Sa vision se fragmenta en milliers de points lumineux et il scroula sur les planches.

    _blizzard_INT_EXE_print2.indd 9 13/11/14 17:54

  • _blizzard_INT_EXE_print2.indd 10 13/11/14 17:54

  • 11

    1

    Blizzard portait une toge dlave dans laquelle il nageait littralement. Ses chausses paisses, fourres du crin dun animal au pelage fourni, sassortissaient parfai-

    tement aux vtements. Ctait un vieil homme tout en os, aussi maigre et angulaire quun pouvantail de bois us par les intem-pries. Cette fragilit apparente lui donnait laspect dun garon ayant vol les habits de sa mre. Chasseur avait beau lui rpter:

    Change-toi, la mode nest pas aux couleurs froides notre poque, lui secouait la tte et partait dans des jurons en dia-lecte maharen: Pas la mod