De la défense à la codification du français québécois ...· « De la défense à la...

download De la défense à la codification du français québécois ...· « De la défense à la codification

If you can't read please download the document

  • date post

    15-Sep-2018
  • Category

    Documents

  • view

    212
  • download

    0

Embed Size (px)

Transcript of De la défense à la codification du français québécois ...· « De la défense à la...

  • rudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif compos de l'Universit de Montral, l'Universit Laval et l'Universit du Qubec

    Montral. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche. rudit offre des services d'dition numrique de documents

    scientifiques depuis 1998.

    Pour communiquer avec les responsables d'rudit : info@erudit.org

    Article

    De la dfense la codification du franais qubcois: plaidoyer pour une action concerte Claude PoirierRevue qubcoise de linguistique, vol. 26, n 2, 1998, p. 129-150.

    Pour citer cet article, utiliser l'information suivante :

    URI: http://id.erudit.org/iderudit/603157ar

    DOI: 10.7202/603157ar

    Note : les rgles d'criture des rfrences bibliographiques peuvent varier selon les diffrents domaines du savoir.

    Ce document est protg par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services d'rudit (y compris la reproduction) est assujettie sa politique

    d'utilisation que vous pouvez consulter l'URI https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/

    Document tlcharg le 12 fvrier 2017 04:25

  • Revue qubcoise de linguistique, vol. 26, n 2, 1998, RQL (UQAM), Montral Reproduction interdite sans autorisation de l'diteur

    DE LA DFENSE LA CODIFICATION DU FRANAIS QUBCOIS : PLAIDOYER POUR UNE ACTION CONCERTE

    Claude Poirier Universit Laval

    1. Introduction

    La question de la norme du franais du Qubec a t pose priodiquement et avec insistance depuis le dbut de la Rvolution tranquille la suite de la publication des Insolences du frre Untel. Le pamphlet de Jean-Paul Desbiens survenait une poque o la plus grande partie de la socit qubcoise rglait encore sa pratique quotidienne de la langue sur le modle linguistique hrit de aprs-Conqute. Ce modle s'tait construit spontanment au sein de la po-pulation sur la base d'un franais de type rgional incorporant des traits issus des parlers populaires de France et des emprunts l'anglais.

    Bien sr, ce modle ne convenait pas l'lite intellectuelle, mais celle-ci avait t jusque l incapable de convaincre la population de le modifier, et ce pour diverses raisons. En premier lieu, le discours puriste - parce qu'il s'agissait bien de cela- prconisait un alignement trop systmatique sur l'usage de France; cette prise de position, qui ne laissait pour ainsi dire aucune place l'expression de l'originalit qubcoise, ne pouvait tre endosse que par une minorit, tant conteste au sein mme de la classe des intellectuels et totalement incomprise par une population qui tait somme toute peu scolarise. De plus, devant les difficults de standardiser une langue qui tait contrainte d'exprimer des ralits nouvelles, les tenants de la norme parisienne tout prix ne s'entendaient pas sur les solutions de remplacement, et leurs propositions tombaient souvent dans l'irralisme.

    Depuis une vingtaine d' annes, la discussion sur la norme a pris une tournure nouvelle. En effet, faisant suite aux dbordements de la littrature joualisante tait publi en 1980 un dictionnaire dans lequel l'auteur, Landre Bergeron, accumulait des traits de la langue populaire traditionnelle recenss par d'autres depuis un sicle, auxquels il ajoutait des notations de son cru. Le tout formait

  • 130 DE LA DFENSE LA CODIHCATION DU FRANAIS QUBCOIS

    une nomenclature o taient confondus phontique et lexique et tait livr travers une orthographe fantaisiste. La somme de ces relevs constituait, selon lui, la norme de la langue qubcoise, langue qu'il dclarait distincte de celle des Franais (voir Bergeron 1980 et 1981). L'ouvrage de Bergeron, bien qu'il ait soulev l'indignation de plusieurs linguistes, a connu un bon succs et survit toujours en librairie.

    Quelques annes plus tard, le Centre ducatif et culturel de Montral, cher-chant rpondre aux besoins du public qubcois, faisait paratre le Dictionnaire du franais Plus (ou DFP, 1988), qui rsultait d'une adaptation d'un ouvrage de la maison Hachette auquel taient incorpors quelques milliers de qubcismes appartenant pour la plupart la langue neutre; l'accueil enthousiaste qu'a reu ce dictionnaire s'est tempr d'inquitude quand on s'est rendu compte que les qubcismes, qui taient traits sur le mme pied que les autres mots du franais, n'taient pas identifis par une marque particulire. Enfin, en 1992, la maison Robert entrait dans la ronde avec le Dictionnaire qubcois d'aujourd'hui (ou DQA), inspir du Robert, dictionnaire d'aujourd'hui qu'elle prparait concur-remment pour le march franais; cet ouvrage a donn lieu un dbat houleux en raison de l'importance qu'il donnait aux emplois de la langue populaire et du laxisme qu'on reprochait aux auteurs dans les jugements ports sur les re-gistres d'emploi.

    Si les organismes linguistiques ont laiss passer sans trop sourciller l'ouvrage de Bergeron, qui constituait pourtant une vritable dclaration de guerre aux tenants de la norme traditionnelle, en revanche ils ont sorti l'artillerie lourde contre les nouveaux dictionnaires parce qu'ils avaient t produits par des diteurs rputs dans le monde de l'ducation et qu'ils taient susceptibles de remplacer dans les classes les Larousse, Robert et autres ouvrages de rfrence raliss en France et, pour cette raison, considrs comme orthodoxes1. Les auteurs du DFP et du DQA concrtisaient en fait pour la premire fois dans des ouvrages destins l'enseignement le point de vue d'une partie de l'lite, celle qui prne depuis le XIXe sicle une certaine modulation de la norme Hnguistique pour rendre compte de la diffrence qubcoise.2 Pour la premire fois, en somme, le discours officiel sur la primaut absolue de la norme franaise se trouvait contredit par des groupes qui exeraient une certaine influence de par

    1 Concernant la rception de ces deux dictionnaires, voir Poirier 1998b : 195-198. 2 Ce point de vue a t exprim fermement pour la premire fois en 1842 par l'abb Jrme Demers dans une rplique Thomas Maguire, auteur d'un manuel de difficults qui s'tait montr intransigeant l'gard des canadianismes (voir Dionne 1912). Il s'est exprim par la suite travers les crits de divers auteurs comme Benjamin Suite, Adjutor Rivard, Jacques Rousseau, et travers quelques glossaires, comme ceux de Dunn (1880), de Clapin (1894) et de la Socit du parler franais au Canada (1930).

  • CLAUDE POIRIER 131

    leur rayonnement universitaire. Depuis la publication du second ouvrage, les diteurs qubcois ont suspendu leurs projets de dictionnaires grand public en attendant des circonstances plus favorables.

    Pour faire avancer la rflexion, je me propose d'examiner ici la question de la standardisation de la langue commune en la considrant comme une activit distincte de la normalisation terminologique et comme un projet collectif qui se construit grce l'apport de divers intervenants dont le rle est complmen-taire : Io l'tat, qui tablit les paramtres politiques et juridiques de l'exercice de la langue; 2 la communaut des locuteurs, qui fournit les exemples d'utili-sation de la langue travers une varit de discours, notamment travers les productions littraires; 3 les lexicographes, qui dgagent le modle qui sous-tend ces discours; 4 les grammairiens et les organismes habilits, qui ont pour fonction de codifier la langue. Dans une seconde partie, je tcherai de faire voir comment la connaissance de l'histoire du franais du Qubec permettrait de renouveler la problmatique de la norme linguistique et d'entrevoir des solutions en vue de l'amlioration de la comptence linguistique des Qubcois. Je terminerai par deux propositions visant favoriser la concertation des efforts de tous ceux qui s'intressent la question de la norme du franais au Qubec.

    2. De la dfense la codification du franais du Qubec : le cheminement d'une socit travers ses contradictions

    S'inspirant du manifeste de du Bellay, Michle Lalonde publiait en 1973 son essai intitul La deffence & illustration de la langue qubecquoyse. Malgr le fait que le texte de Lalonde ne prenait en compte que la varit populaire du franais qubcois, ce qui s'expliquait dans le contexte de cette poque domine par la littrature joualisante, il avait une grande valeur d'vocation par le paral-llisme qu'il suggrait entre la situation du franais qubcois et celle qu'a connue le franais en France vers la fin de la Renaissance. Lalonde a bien vu que le franais du Qubec, comme c'tait le cas pour celui de France au XVIe sicle, avait besoin la fois d'tre dfendu contre une langue trangre et contre ses dtracteurs, et d'tre illustr travers les discours quotidiens et les textes des crivains. En France, la dfense et l'illustration de la langue ont t compltes par la reprsentation collective qu'en ont donne les lexicographes partir d'Estienne (suivi par Nicot, Richelet, Furetire, pour se limiter au XVIIe sicle), puis par une activit de codification amorce par Malherbe et par la suite prise en main par un organisme officiel bnficiant d'une autorit indiscutable oc-troye par le pouvoir politique, l'Acadmie franaise.

  • 132 DE LA DFENSE LA CODIFICATION DU FRANAIS QUBCOIS

    En fait, le franais du Qubec est lui aussi engag, depuis les annes 1840 environ, dans un processus complexe de dfense, d'illustration, de reprsentation et de codification, mais, jusqu' rcemment, les actions taient menes en ordre dispers, sans plan d'ensemble, se chevauchant les unes les autres. La Rvolution tranquille a modifi cette situation en favorisant l'mergence d'un concept d'tat francophone. Cela explique que Lalonde ait pu, dans les annes 1970, poser le problme comme si on en tait au dbut du processus. Considrant que, depuis le cri d'alarme du frre Untel, l'ensemble de la dmarche a t repris avec un dynamisme renouvel, et dsireux d'examiner le problme de la norme tel qu'il se pose de nos jours, je me limiterai donc dans cette partie cette tranche contemporaine dans l'examen