David Lefebvre - Inès Sapin

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David Lefebvre par Inès Sapin, paru aux Editions de la Soif en novembre 2011

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  • DAVID LEFEBVRE PAR INS SAPINMAI 2010

  • Georges-Alain

    Georges-Alain, pour peu quon se sou-vienne de lui, fut lun des participant dune de ces mission de tlralit visant dcouvrir, entrainer et faonner de nouveaux talents de la chanson franaise. Les producteurs de lmission lui avaient coll le rle de rebel, il tait celui qui avait de la personnalit , qui ralliait sa cause les nafs et les cyniques, celui qui pouvait faire imploser le systme de lintrieur. Il a assum ce rle jusqu son limination par le public et sa dissolution dans le rel post-cran. Ctait en 2003 et Georges-Alain tait le sujet de la premi-re peinture de David Lefebvre que jai vu. Si la question qui se posait tait de qui faire le portrait aujourdhui ? , Georges-Alain mest apparu comme la rponse vidente. Il me semblait tellement ironique alors que lhistoire du portrait peint aprs avoir permis daffir-mer le pouvoir et lautorit de quelques grands seigneurs, puis dexprimer la vracit des senti-ments humains sous les traits de parfais incon-nus, et enfin dvoquer la consommation dbri-

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  • de par le biais dicnes populaires dbouche sur la reprsentation de ces personnages publics jetables : des individus ordinaires placs sur le devant de la scne avec la lourde charge dtre lincarnation du dsir des gens. Ces clbrits en toc, volatiles et extrme-ment permables, permettaient alors une identi-fication directe, loppos du dsir projet sur les stars inaccessibles du cinma ou de la musique dont on ne pouvait quadmirer le rayonnement lointain. Elles taient en quelque sorte au niveau de tout le monde, devenaient les modles dun idal possible atteindre, supposer que lon sen donne les moyens. Cette forme de nivlement ne sest videmment pas arrt la sphre artistico-mdiatique mais a pntr tous les domaines culturels, intellectuels ou politiques : on a vu dis-paraitre le culte des idoles au profit dun vedetta-riat phmre, les leaders politiques ne sont plus capable de galvaniser les foules et les penseurs il-lustres se dissolvent dans la masse toujours plus importante de gens qui ont tous une vrit dire et la possibilit de faire passer leur message , quils soient artiste, philosophe, gourou, spor-

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  • tif, politicien, animateur de tlvision, ou quils soient veau, vache, cochon. Les grands hom-mes nont plus lapanage des grands discours, et comme dirait Jean Cocteau le drame de notre temps, cest que la btise se soit mise penser : cest peut-tre ce que veulent aussi nous dire ces animaux de ferme aux regards loquents, dont David Lefebvre a tir une autre srie de portraits cette mme anne 2003.

    Gilles Lipovetsky

    Cette multiplication des modles et la disparition des hautes hauteurs sont des dter-minants importants de la socit individualiste et narcissique que Gilles Lipovetsky sattache dcrire depuis Lre du vide. Si cela mne une forme de succs impratif, il nest cependant plus tellement question davoir son quart dheure de gloire mais plutt datteindre un idal daccom-plissement de soi qui passe par lexpression de sa personnalit singulire qui sest simplifi avec la multiplication des mdiums le permettant.Ces mmes mdiums, tlvision, Internet ou

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  • magazines, que David Lefebvre exploite afin den extraire les images qui vont constituer sa base de travail. Georges-Alain cache derrire lui tous ceux la recherche dun succs mdiatique il-lusoire, rvant de la tlvision comme du lieu privilgi de la reconnaissance ; les invits de Jean-Luc Delarue autre vedette du petit cran portraitur par Lefebvre sont l eux pour par-tager avec le monde leurs tmoignages acca-blants mais exemplaires, analyss en direct par un psychologue compatissant. En 2009, David Lefebvre a ralis une s-rie de peintures (toutes Sans Titre) partir des photographies postes sur le blog dune jeune femme. Lauteur du blog, alias Miss Fashion, se prsente en petite prtresse de la mode et saffi-che comme une autorit en la matire : elle se fait photographier posant avec ses dernires tenues (qui ne sont pas signes de grands couturiers mais proviennent des boutiques les plus stan-dards du moment), nous fait part des dernires adresses en vogue et tente dillustrer ainsi une perfection de style et dattitude atteindre pour

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  • nimporte quelle fille qui voudrait avoir du got. Miss Fashion rejoue certains codes de mise en scne quon a pu voir auparavant dans dautres peintures de Lefebvre, lorsquil transfor-mait des petites nanas tout droit sorties de catalogues de vente par correspondance en mo-tif de papier peint (In, 2007). Ou bien comme dans Life ou Glamorama, (2006), sur lesquelles des jeunes gens dgoulinants dmontraient leur maitrise des codes de reprsentation glamour par le biais de magazines de la nuit , non sans un clin dil aux personnages de lcrivain Bret Easton Ellis auxquels ces clubbers de province semblaient vouloir ressembler. Lironie particu-lire de ces nouvelles formes dautocontrle o le regard de lautre devient un lment primordial de la reconnaissance de soi, semble cependant dsamorce par cette Miss Fashion. Sur chacune de ses photographies, celle-ci cache son visage par le biais dun carr blanc, sans doute car la volont de safficher saccompagne toujours dun besoin de se protger. Au final, la diffusion de son image, quelle soit subie ou autogre, dans un rseau aussi vaste et ramifi, se heurte de

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  • nombreux questionnements, et si ces images ont la possibilit dtre vu par tout le monde, elles ne sadressent rellement qu un groupe restreint et prdfini, dans lequel il sagit dappartenir et dtre reconnu. Pour Gilles Lipovetsky, se raliser, deve-nir soi-mme, passe par une forme vidente de consommation : des objets, des informations et mme des valeurs que lindividu va slectionner parmi une multitude de possibilits, qui vont lui permettre justement de dterminer sa propre singularit et en mme temps son appartenance un certain groupe et donc un certain mode de vie. Il sagit alors de construire sa vie en kit . Beaucoup des lments importants qui permet-tent de se distinguer et de crer de lenvie la mode, la maison, la voiture apparaissent de fa-on rcurrente sur les tableaux de Lefebvre. Ces lments ont tous volu au fil des annes, com-me des motifs dont lartiste ne sloignerait que pour revenir les mettre lpreuve de ses nouvel-les envies ou de sa nouvelle technicit. Ils peu-vent ainsi devenir un sujet part entire, comme par exemple ces petits pavillons classiques de lo-

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  • tissement auxquels David Lefebvre sest attach lorsquil tait encore aux Beaux-Arts, ou juste un prtexte peindre, comme la maison P.D. (2008), dont il sest servi pour imiter la marque de fabrique dun Peter Doig. La voiture, elle, a dbut comme simple lment de dcors pour devenir un motif quasi obsessionnel sous la for-me dune Peugeot 405, (La caisse papa, 2009) dernier fleuron de la technologie une certaine poque, un modle quil fallait absolument avoir et dont Lefebvre-pre avait dailleurs acquis un exemplaire. Tous ces motifs peuvent paraitre parti-culirement familiers pour quelquun qui aurait vcu quelque part dans une petite ville de France lors de ces trente dernires annes. Ils appartien-nent une catgorie dobjets dans la moyenne , qui ne se distingue en aucune faon, et les d-cors dans lesquels ils sont plants sont de bana-les zones industrielles (la srie des PME, 2007), des paysages sans charme particulier (Paysage, 2009) ou des lments dune ville indistincte. Ils sont attenants une culture vernaculaire qui sans tre le sujet de la peinture de Lefebvre, im-

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  • prgne ses diffrents tableaux. Par exemple, Sans titre (Cm2) (2009), fait partie des souvenirs den-fance, et en tant que composant traditionnel et immuable de cette culture elle permet de rvler bien des choses sur le contexte social dans lequel a pu grandir lartiste, tout en nous ramenant au notre. Lartiste ne va pas chercher ses modles en dehors de ce qui constitue son background cultu-rel, et nous nous trouvons alors face une pein-ture trs ancr dans son poque et sa gographie propre. Cet aspect vernaculaire est aussi prsent de faon dcal, presque critique dans dautres peintures : En-campagne-nouveau-docu-srie-de-France 5 (2009), est le portrait de deux jeunes reporters citadins qui, pour le compte dune s-rie de documentaires tlviss, partent la re-cherche des ruraux, avec pour but de nous faire dcouvrir cette autre France loin des clichs et de renouer un dialogue avec les gens des vil-lages. Ce retour des valeurs passistes ou tra-ditionnelles trs prsent la tlvision, comme dans les supermarchs, est aussi une forme de consommation visant redonner un contenu

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  • authentique des vies contemporaines vi-des de sens . Les rcentes peintures de chasse courre (Le trou du cul du chien ou Trs chasse, 2010) participent galement ce retour aux va-leurs dautrefois, dun point de vue ironique as-sum par lartiste, dans la mesure o de la sorte il revient lui-mme une forme de tradition pic-turale fonde sur les loisirs et les exploits de la noblesse franaise, qui, faute de chteaux, pour-ra aisment dcorer les intrieurs bourgeois. Cette forme dagencement de la vie en kit qui transparait dans la peinture de DavidLefebvre (qui concerne donc aussi bien la consommation dobjet que dides, les deux tant troitement lis) serait peut-tre mettre en op-position avec la notion de braconnage dvelopp par Michel De Certeau, pour qui lindividu avait la possibilit de ruser et se rapproprier les usa-ges de ces objets. Il semble y avoir ici au contraire une fatalit, un chec programm davance d une double illusion : lillusion davoir le choix et de se construire travers ces choix, et lillusion que lon cherche crer travers limage de soi que lon donne voir.

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  • Jacques Rancire

    Cette image est donc soumise au re-gard du groupe en premier lieu auquel sajoute ici bien videment celui du peintre. Cest l que sinven