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Auguste Daubrée (1890), “La génération des minéraux métalliques dans la pratique des mineurs du Moyen Âge, d’après le Bergbüchlein,” Journal des Savants, 379–92 and 441–52.

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  • LA GNRATION DES MINRAUX MTALLIQUES. 379

    LA G~VEJMy/O~ DES MINRAUX MTALLIQUES DANS LA PRATIQUE

    DES MINEURS DU MOr~V GE, D'APRS LE BERGBCHLEIN.

    PREMIER ARTICLE.

    Ce n'est pas seulement dans le domaine des phnomnes de la vie quese sont produites de bizarres fantaisies de l'imagination. Quelque inertes

    qu'ils soient, les corps bruts en offrent dans leur histoire des exemplesparticulirement surprenants. Les vertus extraordinaires qui, pendanttant de sicles, ont t attribues certaines pierres tmoignent d'unemanire frappante de cette tendance au merveilleux. Cette mme ten-dance se manifeste encore, sous un autre aspect, par la manire dont ona tent d'expliquer la formation des principaux minraux dans le seinde la terre.

    On sait que l'astrologie, ds une antiquit recule, a compris dansson ressort tout ce qui se passe la surface de la terre. Mais elle nes'est pas limite au monde extrieur. L'action du soleil et des plantestait suppose intervenir jusqu'aux profondeurs sombres et inaccessiblesdu globe et devait y prsider la formation des minraux, particulire-ment celle des minraux mtalliques. Bien qu'enfantes par la purefantaisie, ces assertions furent soumises des raisonnements et coordon-nes en systme.

    Ce qui paratra encore plus surprenant, c'est que toute cette fantas-

    magorie ne soit pas reste dans ia sphre de la spculation ou de super-stitions traditionnelles. Elle parvint acqurir assez de force et decrdit pour se faire adopter par les mineurs eux-mmes. Tout positifsqu'ils taient, ces praticiens croyaient devoir y recourir, comme un

    guide infaillibte et indispensable, pour les oprations qui leur servaient exploiter les filons mtalliques.

    Une conviction si ferme ne semblerait pas croyable aujourd'hui, sinous n'en tMuvions des preuves formelles dans un petit livre publids l'origine de l'imprimerie et devenu d'une extrme raret. Dans cet

    ouvrage, la doctrine se trouve dogmatiquement expose, sous la forme

    d'un dialogue entre un savant connaisseur de mines et un apprenti mi-

    neur, et, pour mieux prciser son enseignement qu'il qualifie d'mi-

    nemment utile, l'auteur a illustr le texte de cet opuscule de figures re-

    prsentant les effluves indicateurs des filons mtatiiques.Il est intressant, non seulement pour l'histoire de l'art des mines,

  • 380 JOURNAL DES SAVANTS. JUIN 1890.

    mais aussi au point de vue de la psychologie, de connatre la singulire

    croyance dont les gtes minraux ont t longtemps l'objet, mme dans

    le domaine de la pratique. Tei est l'objet de cet article.

    Qualits occultes attribues a certaines pierres.

    Rien peut-tre ne tmoigne plus hautement de la crdulit humaine

    et de sa tendance au merveilleux que ces vertus diverses, la plupartbienfaisantes, qui taient attribues certaines pierres, surtout aux

    pierres prcieuses. Les qualits physiques de ces dernires, ainsi queleur raret, les ont fait pendant bien longtemps regarder comme poss-dant des influences surnaturelles. Cependant l'exprience de chaque jouraurait d, semble-t-il, obliger bientt reconnatre combien de telles

    croyances taient errones.Il n'est gure de trait ancien relatif aux pierres qui, ct d'indica-

    tions vagues sur leurs caractres extrieurs, telles qu'on pouvait les don-

    ner alors, ne figure une numration des vertus occultes de beaucoupd'entre elles. Les livres de mdecine, de pharmacie et d'alchimie tmoi-

    gnent aussi de ces superstitions singulires. Tel est, entre autres, l'un des

    pomes d'Orphe relatif aux pierresL'ambre ou succin tait connu ds une antiquit trs recule, ainsi

    qu'il rsulte de nombreux textes et de la dcouverte de cette substance

    sous forme de bijoux Le pouvoir remarquable qu'elle possde d'attirer elle les corps lgers tait bien de nature entretenir dans les espritsHde d'une sorte d'action vitale ou mme, selon certains philosophes,d'une me rsidant dans les minraux.

    Il en tait de mme de la pierre d'aimant, dont la force attractiven'avait pas non plus chapp l'attention des anciens.

    Nos aeux du moyen ge adoptaient ces lgendes bizarres, qui leur

    avaient vraisemblablement t transmises par l'intermdiaire des Arabes.

    Un des crits qui ont le plus contribu les rpandre en Occident estle pome que Marbode, voque de Rennes, crivit sur cette matire aucommencement du xn*' sicle

    Jusqu' une poque assez rapproche de nous, l'attribution aux

    pierres de vertus secrtes et mystrieuses a continu trouver crdit.Il serait trop long et sans grand intrt de les reproduire. Je me bor-nerai deux exemples remontant seulement au xvu" sicle.

    !')ne~ T~ ~.W~.Par exemple dans les foni)les de

    M. Schliemann.

    De oem'narMm ~i~MnMae ore

  • LA GNRATION DES MINRAUX MTALLIQUES. 381

    JO

    tMf'r.!MER!EKAT!07!At.E.

    Voici ce qu'crivait en i6M~ Boce de Boot, mdecin de l'empe-reur Rodolphe 11 "Un gentilhomme de ma connaissance, en portantau bras une pierre nphrtique, jette une si grande quantit de sable,

    que, craignant qu'une si grande ruption ne lui nuise, il la pose quel-

    quefois et ne jette plus de sable; mais, lorsque la douleur le presse, il

    la reprend derechef et instantanment il est dlivr.

    Quant l'meraude, dit Robert de Berquen en i 66g elle conserve

    la chastet et dcouvre l'adultre, ne pouvant du tout soum'Ir l'impu-dicit, autrement qu'elle se rompt de soi-mme en pices, ainsi que le

    fait entendre Agricola. Elle rend les personnes agrables, loquenteset discrtes.

    Bien des gens admettaient qu' l'instar de l'aimant, qui sent le fer

    et l'attire ou va lui, les pierres taient susceptibles de sentiments.

    D'autres faisaient intervenir une action surhumaine. Personne n'attri-

    buera ces facults la pierre elle-mme, ajoute Boce de Boot~, mais

    aux esprits auxquels Dieu a commis et permis d'exercer ces facults.

    Peut-tre la substance de ces pierres prcieuses, cause de leur beaut,

    de leur splendeur, de leur dignit, est-elle propre pour tre le sige et

    le rceptacle des esprits bons, tout aussi bien que le rceptacle des

    mauvais sont les lieux puants, horribles et solitaires.

    Aujourd'hui les prjugs sur les vertus des pierres ne sont pas tout

    fait efacs; ils persistent encore dans certains pays de l'Europe, par

    exemple relativement l'opale.La supposition que la divinit pouvait rsider dans une pierre se rat-

    tache une vnration qui remonte une haute antiquit. C'est une

    forme de culte primitivement trs rpandue, particulirement en Asie.

    Parmi les pierres vnres, celles qu'on avait vues tomber du ciel, les

    mtorites, paraissent avoir occup une place part. Telle tait la masse

    recueillie Pessinonte, en Phrygie, qui devint l'objet d'un culte sous

    le nom de Cyble ou de Mre des dieux et qui fut transporte, en 20~

    avant notre re, Rome. au temple de la Victoire, avec la plus grande

    pompe, suivie d'un cortge brillant de dames romaines. Telle tait

    aussi la pierre d'mse, en Syrie, qu'on y adorait comme l'image du

    dieu du soleil et que l'empereur lagabale fit galement transfrer

    Rome. Trane sur un char magnifique, elle fut amene dans un templelev en son honneur sur le mont Palatin, qui fut consacr ds lors au

    culte du Soleil.

    Ze /M~!t ~'o

  • 382 JOURNAL DES SAVANTS. JUIN 1890.

    Au revers de diverses monnaies d'lagabale est reprsente une

    pierre de forme conique et porte par un quadrige. Cette figure est,sans aucun doute, la reproduction de la pierre d'origine cleste la-

    quelle lagabale avait rendu de si grands honneurs en sa qualit de

    grand prtre du Soleil. La vnration dont on entourait les masses

    dont l'origine extra-terrestre avait t reconnue est atteste par le revers

    de bien d'autres mdailles antiques et l'effigie de divers empereursLa pierre noire de la mosque de la Mecque nous montre encore au-

    jourd'hui l'exemple d'un culte semblable.

    Circonstances dans ~oae~ pierres sont supposes avoir mri

    et ac~KM leur tat actuel.

    Les anciens avaient bien remarqu que certaines pierres continuent

    se former journellement. Telles sont notamment les stalactites des ca-

    vernes qui avaient fort attir leur attention. La pierre calcaire avec

    laquelle Rome est construite, le travertin, continue se dposer avec

    lenteur, mesure que l'eau de la rivire perd l'acide carbonique qu'elletenait en dissolution. L'auteur du Digeste pouvait avoir en vue ce der-

    nier phnomne, lorsque (livre III, titre V, loi t8), parmi les disposi-tions relatives la proprit, il prvoyait le cas de carrires telles quela pierre s'y rgnre.

    Mais ces dpts contemporains des continents, gnralement res-

    treints leur piderme, constituent des cas exceptionnels et sont en g-nral peu tendus; l'ensemble des roches remonte des poques bien

    antrieures l'histoire. Leur formation et celle des minraux qui leur

    sont associs ont plus d'une fois excit la curiosit des naturalistes et

    des penseurs, sans qu'elle ait obtenu une rponse rationnelle. Avant quel'observation ft connatre la constitution de l'corce terrestre et sur-

    tout avant que la chimie et clair la nature des minraux, on devait

    se borner, en ce qui concerne l'origine des pierres, des conjectures

    parfois aussi extravagantes que celles qui prcdent. Rien n'en pouvaitprserver les esprits les plus judicieux eux-mmes.

    Sans remonter bien haut dans le passe, c'est, par exemple, ce quenous montre -.Bernard Palissy~, qui, avec un jugement si juste, avait

    Comme l'a montr rcemment

    M. Brezina, AfoMf.

  • LA GNRATION DES MINRAUX MTALLIQUES. 383

    5o.

    pntr des faits fondamentaux de l'histoire du globe mconnus jusqu'lui Dieu ne cra pas toutes ces choses pour les laisser oisives