CULTURAL STUDIES’ STORIES · 2012. 2. 9. · Les cultural studies avant les cultural studies La...

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CULTURAL STUDIES’ STORIES La domestication d’une pensée sauvage ? Armand MATTELART Erik NEVEU © Réseaux n° 80 CNET - 1996

Transcript of CULTURAL STUDIES’ STORIES · 2012. 2. 9. · Les cultural studies avant les cultural studies La...

  • CULTURAL STUDIES’ STORIESLa domestication d’une pensée sauvage ?

    Armand MATTELART

    Erik NEVEU

    © Réseaux n° 80 CNET - 1996

  • En puisant dans « l’océan des récits »évoqué par Rushdie (1), il y auraitbien des manières de restituer l’his-toire des « Cultural studies » britanniques.Sur le mode de la Success story digne desmythologies entrepreneuriales des annéesquatre-vingt: Comment des artisans de larecherche qui se côtoient à la fin desannées cinquante parviennent dix ansaprès à créer une P.M.E. à l’université deBirmingham, et comment celle-ci devienten un quart de siècle à l’origine d’une mul-tinationale académique. Le patron narratifpourrait aussi être plus amer, plus poli-tique, celui d’une sorte de Bildungsromanacadémique retraçant la dérive d’ungroupe d’angry young men ayant eu vingtans et des engagements marxistes dans lesannées soixante, devenus pour beaucoupun quart de siècle plus tard les championsconsacrés d’une discipline domestiquée,personnages à la David Lodge allant decolloque en colloque, dans cet équivalentacadémique du circuit ATP que sont leshappenings universitaires autour des Cul-tural studies. Le « Wall Street Journal »n’avait-il pas inventé pour épingler le lec-torat de « Marxism Today » la notion deYummies (Young Upwardly mobile

    marxists) ? Le récit pourrait encore sacri-fier au modèle de ces grandes sagas fami-liales qui restituent les trajectoires degénérations; les destinées d’une diasporade personnages. La plupart des jeuneschercheurs de la première génération,voire de la seconde, ne sont-ils pas aujour-d’hui expatriés au quatre coins du mondeanglophone: Dick Hebdige à Los Angeles,Ien Ang en Australie, Iain Chambers enItalie, constituant selon le mot de Kuan-Hsing Chen un réseau de diasporic intel-lectuals. Le parti-pris narratif pourraitencore se faire sombre ou dérisoire, pourévoquer dans le contexte d’effacement despères fondateurs ces épisodes où les héri-tiers - et, comme a pu le suggérer AntoniaByatt (2) les héritages intellectuels ne sontpas ceux qui garantissent les comporte-ments les plus désintéressés - se disputentle statut de continuateurs authentiques dela grande tradition des Cultural studies àcoup de gloses, de filiations revendiquées,du rappel d’une présence ancienne à Bir-mingham promu équivalent fonctionnel du« J’y étais » des combattants d’Austerlitz(ou plutôt de Waterloo).

    Le patron narratif retenu ici sera, hélas,plus austère, sous la forme d’un bilan cri-tique. Le contexte y invite et incite simul-tanément à la prudence. Le travail scienti-fique accumulé pendant près de quaranteans d’activité, son retentissement dans lacommunauté académique internationaleconstituent des données majeures du pay-sage des sciences sociales. Il suffit pours’en convaincre d’évoquer les noms deRichard Hoggart, Edward P. Thompson,Raymond Williams, Stuart Hall, DickHebdige, David Morley, Terry Eagleton,plus récemment Ien Ang. La visée d’unbilan critique est d’ailleurs facilitée par levéritable déferlement de synthèses, rea-ders, regards rétrospectifs que produitactuellement l’édition scientifique anglo-saxonne (3). Mais cette abondance desrétrospectives, digne d’un bicentenaire dela Révolution Française, est aussi généra-

    (1) RUSHDIE, 1990.(2) BYATT, 1990.(3) BRANTLINGER 1990, DURING 1993, CHANEY 1994, DAVIES 1995.

  • trice de difficultés. Dans un contexte oùdes départements de Cultural studies s’ou-vrent chaque semestre dans des universitésaméricaines, canadiennes, australiennesmais aussi latino-américaines ou asiatiquestandis que s’effacent graduellement lespères fondateurs, le jeu des rétrospectivesfonctionne largement à la captation d’héri-tage. La surproduction des bilans vautaussi souvent pour ses auteurs revendica-tion de légitimité, autorité à dire la vraiehistoire d’une aventure intellectuelle et às’en instituer légataire (4). Tel n’est pasnotre propos, et le provincialisme françaisen ce domaine comporte au moins l’avan-tage de dissuader de telles revendications.En suivant un fil historique, nous cherche-rons à reconstituer les articulations et lesétapes d’une aventure scientifique nova-trice, à en suggérer la fécondité et lesconditions sociales de réussite. En obser-vant la situation contemporaine d’éclate-ment et de banalisation de ce courant noustenterons d’en mettre en lumière tant lesrisques de stérilité que les potentialitésd’une nouvelle dynamique intellectuelledont les enjeux sont inséparablementscientifiques et politiques.

    Les cultural studies avant lescultural studies

    La « grande tradition » de la littératureanglaise

    Au cours du dernier tiers du 19e siècle,une problématique connue sous l’appella-tion « Culture and Society » émerge, por-tée par des auteurs aussi divers que Mat-thew Arnold, John Ruskin ou WilliamMorris (5). Au-delà de leurs clivages poli-tiques – à la différence des deux premiers,Morris s’engage politiquement à gauche etest un des fondateurs de la SocialistLeague, après un long détour par la poésieromantique –, tous trois partagent la même

    attitude critique de type culturaliste à la« civilisation moderne ». Le 19e est stig-matisé comme le « siècle des nuisances »,celui ou triomphent le « mauvais goût » dela « société de masse » et la « pauvreté desa culture ». Travail mécanisé, urbanismeinorganique, uniformisation de l’habille-ment, prolifération des panneaux publici-taires, omniprésence des produits frelatésont défiguré la vie quotidienne et écraserle « désir de produire de belles choses ».Axée sur les notions de profit et de pro-duction, la mentalité utilitariste de la nou-velle classe moyenne au pouvoir a réduitl’art au rôle d’ornement non rentable. Parrapport aux pays du continent, la sociétévictorienne constitue alors une avant-gardedans l’apparition des formes culturellesdépendantes du système industriel. Cetteprécocité est sans doute pour beaucoupdans la longueur d’avance que certains deses intellectuels prennent dans la contesta-tion des « conséquences culturelles del’avènement de la civilisation moderne ».Raymond Williams a bien illustré cetteprécocité en retraçant la genèse du systèmepublicitaire britannique comme « systèmeorganisé d’information et de persuasioncommerciales », pierre de touche du sys-tème des médias. C’est par exemple dansl’Angleterre de la seconde moitié du 19e

    que se déroulent les premières escar-mouches juridiques autour de la régulationde ce type d’activité. De là surgiront lespremières critiques en actes de cette moda-lité de la culture industrialisée inhérente àun « capitalisme à grande échelle ». Maisaussi les premiers codes déontologiques etles premières organisations corporatives dedéfense de la profession, tant au niveaunational que sur le plan des alliances inter-nationales (6). A chaque génération tech-nique, la Grande Bretagne précédera lereste du continent. (Ainsi par exemple, en1962 82 % des foyers seront équipés detéléviseurs, contre 27 % en France, 29 %en Italie, 41 % en R.F.A.).

    4) Ien ANG, 1996, p. 3, situe ainsi au milieu des années soixante-dix l’apparition des Cultural studies, ce quiraye tout simplement de la carte la génération des fondateurs.(5) On trouvera un éclairage intéressant sur les rapports entre critique littéraire et démarche sociologique dans cemoment du monde universitaire britannique in Lepennies (1991).(6) WILLIAMS, 1991.

  • Figure centrale de la tradition « Cultureand Society », Matthew Arnold, auteur deCulture and Anarchy (7), préconise l’en-seignement de la littérature anglaise dansles écoles d’État comme moyen de sortirde la crise idéologique dans laquelle estplongée la société depuis que la religion acessé de tenir lieu de ciment social. Lafonction émancipatrice censée remplir lesgrandes œuvres littéraires révèle cependantvite son ambiguïté sociale. Tout en « hellé-nisant » la classe moyenne béotienne, nou-velle classe dominante, cette entreprise detransmission des valeurs morales par lelivre se voit assigner la mission civique depacifier et d’intégrer la classe ouvrière.Comme le note ironiquement Terry Eagle-ton, théoricien des études littéraires et cul-turelles : « Si les masses ne prennent passur la tête quelques romans, elles risquentde nous lancer quelques pavés. » (8). Faitsignificatif, c’est d’abord dans les écolestechniques, dans les collèges profession-nels et dans les cours d’éducation perma-nente, que l’enseignement de cette littéra-ture humanisante commencera às’institutionnaliser.

    L’introduction des « études anglaises »dans le cursus des universités d’Oxford etde Cambridge ne s’opère réellement quedans l’entre-deux-guerres et est l’œuvred’enseignants issus de la petite bourgeoisiequi pour la première fois accèdent à ceshaut-lieux de l’aristocratie. Le maîtred’œuvre en est Frank Raymond Leavis(1895-1978), fils d’un marchand d’instru-ments de musique. Fondée en 1932, larevue Scrutiny, organe d’expression dumouvement leavisien, devient le centred’une croisade morale et culturelle contrel’« abrutissement » pratiqués par lesmédias et la publicité. Toutes les occasionssont bonnes pour réaffirmer le pouvoirlibérateur de l’apprentissage de la« Grande Tradition » de la fiction anglaise,sous la gouverne de l’élite cultivée. Lejugement que porte Eagleton sur le bilande cette publication leavisienne et sa foi

    illimitée dans la capacité des nouveauxéducateurs à enrayer la « dégénérescencede la culture » est sévère : « La revueépouse cette ‘solution idéaliste’ car ellerépugne à envisager une solution politique.Utiliser vos leçons de littérature anglaisepour avertir les élèves de la force de mani-pulation de la publicité ou de la pauvretélinguistique de la presse populaire est cer-tainement une tâche importante, bien plusimportante que de les forcer à mémoriser« La charge de la brigade légère ». Scru-tiny crée effectivement ces « études cultu-relles » en Angleterre, et c’est là l’une deses réalisations les plus durables. Mais ilest aussi possible d’expliquer aux enfantsque la publicité et la presse populairen’existent sous leurs formes présentes quepour des raisons de profit. La culture de‘masse’ n’est pas le produit inévitable dela société ‘industrielle’, elle est le fruitd’une forme particulière d’industrialismequi organise la production pour le profitplus que pour l’usage, qui s’intéresse à cequi se vendra plutôt qu’à ce qui possèdeune valeur authentique. » (9)

    Il n’y a rien d’étonnant aux positionsadoptées par les Leavisiens face à l’envi-ronnement industriel de la culture. Ellesreflètent un esprit du temps. En France,sensiblement à la même époque, PaulValéry dénonce la publicité comme « undes plus grands maux de ce temps (qui)insulte nos regards, falsifie tous les épi-thètes, gâte les paysages, corrompt toutequalité et toute critique. » Tandis queGeorges Duhamel parle d’« une entreprisede contrainte et d’abrutissement, un para-site, un facteur de frustration perma-nente. » En Italie, le prix Nobel LuigiPirandello n’a pas de mots assez durs pourfustiger l’« américanisme » et ses produitscinématographiques qui consacrent le cultede l’argent. Pendant longtemps encore, detels anathèmes structureront le discoursimprécateur de nombre de représentantsdes classes intellectuelles européennes àl’égard de l’effet d’aliénation produit par

    (7) ARNOLD, 1869.(8) EAGLETON, 1994, 24.(9) Ibid., p. 34.

  • les moyens de communication de masse.Umberto Eco en fera même dans lesannées 1960 un des traits constitutifs de laposition « apocalyptique ». Là n’est doncpas l’originalité du mouvement leavisien.Ce qui lui est propre, c’est la thérapie qu’ilpropose d’appliquer systématiquementafin de renouer avec la « sociétéorganique » d’avant les temps de l’indus-trialisation. En militant pour la lectureméthodique de la « Grande Tradition» dela fiction anglaise, les Leavisiens promeu-vent de fait une idée nostalgique del’« anglitude », proche du chauvinisme. Etcette caractéristique ne tarde pas à se révé-ler à travers le choix sélectif des auteurscensés incarner cette « Grande Tradition ».On choisit par exemple D. H. Lawrencepour sa critique à l’inhumanité du capita-lisme anglais mais on oblitère ses optionsd’extrême droite en matière de pensée surl’organisation de la démocratie. La publi-cation de Scrutiny s’est arrêtée en 1953,soit un quart de siècle avant la disparitionde Leavis. L’humanisme libéral de cesdéfenseurs de la grande littérature commeporteuse de la « santé morale » a, dans laréalité, évolué vers le refus obsessionnelde la société technique, condamnéecomme « crétine et crétinisante », eta rejoint les positions de la réaction poli-tique : « une grande hostilité envers l’édu-cation populaire, une opposition impla-cable à la radio transistor et une profondeméfiance pour l’ouverture de l’enseigne-ment supérieur à des étudiants abrutis parla télévision » (10).

    La construction d’un réseauintellectuel.

    Les cultural studies à proprement parlerconnaîtront leur véritable institutionnalisa-tion à travers la création en 1964 du centrede recherches de Birmingham (CCCS) quise donnera pour objet « les formes, les pra-tiques et les institutions culturelles et leursrapports avec la société et le changementsocial ». Mais l’étape de cristallisation queconstitue cette mise en place serait inintel-

    ligible sans prendre en compte un travailde maturation qui s’amorce prés de dix ansauparavant et peut être symbolisé par lesfigures des trois pères fondateurs, qui, àl’instar des mousquetaires de Dumas, sonten réalité quatre.

    Si les premiers représentants des culturalstudies ont en commun avec les antécé-dents leavisiens le fait qu’ils viennent pourbeaucoup du milieu des enseignants de lit-térature anglaise, ils s’en séparent radicale-ment par les liens qu’ils tissent avec la cul-ture des classes populaires, dont beaucoupsont d’ailleurs issus. En 1957, RichardHoggart a fait paraître un livre que lesmembres du centre de BirminghamreconnaÓtront comme fondateur de leurchamp d’études : The Uses of Literacy:Aspects of Working-Class Life with SpecialReferences to Publications and Entertain-ments. L’auteur étudie l’influence de la cul-ture diffusée dans la classe ouvrière par lesmoyens modernes de communication.Après avoir décrit avec beaucoup definesse ethnographique le paysage quoti-dien de la vie populaire, ce professeur delittérature anglaise analyse comment lespublications destinées à ce public s’intè-grent à ce contexte. L’idée centrale qu’ildéveloppe, c’est que l’on a tendance à sur-estimer l’influence de ces produits de l’in-dustrie culturelle sur les classes populaires.« Il ne faut jamais oublier, écrit-il au termede sa recherche, que ces influences cultu-relles n’ont qu’une action fort lente sur latransformation des attitudes et qu’elles sontsouvent neutralisées par des forces plusanciennes. Les gens du peuple ne mènentpas une vie aussi pauvre qu’une lecture,même approfondie, de leur littérature, ledonnerait à penser. Il n’est pas aisé dedémontrer rigoureusement une telle affir-mation, mais un contact continu avec la viedes classes populaires suffit à en faireprendre conscience. Même si les formesmodernes du loisir encouragent parmi lesgens du peuple des attitudes que l’on est endroit de juger néfastes, il est certain que despans entiers de la vie quotidienne restent à

    (10) Ibid., pp. 42-43.

  • l’abri de ces changements » (11). Au pas-sage, on ne peut que noter le malaise du tra-ducteur français de l’ouvrage qui, dans letexte, traduit « Working-Class » par« classes populaires » et transforme le titreoriginal en « La Culture du pauvre », unflou qui renvoie aux imprécisions du statutthéorique de la notion du « populaire » etde « culture populaire ». Une question qu’abien analysé son introducteur en France,Jean-Claude Passeron (12).

    Les usages sociaux des médias n’obéis-sent pas forcément à la logique d’un pou-voir dévastateur, inscrit dans les traitsstructurels des messages. Ce constat faitpar Hoggart rompait avec le discours cri-tique dominant sur la culture de masse del’époque marqué par ce que Pierre Bour-dieu et Jean-Claude Passeron dénomme-ront le « fonctionnalisme du pire » dans unarticle intitulé « Sociologues des mytholo-gies et mythologies des sociologues »publié en 1963 dans Les Temps modernes.En France, si l’on excepte les réflexionssur la réception active de la productionculturelle menées marginalement par lesociologue de la littérature Lucien Gold-mann et le sociologue du livre RobertEscarpit, il faudra attendre la fin desannées 70 et les recherches sur les « Artsde faire » de Michel de Certeau pour voirse légitimer cette problématique desusages braconniers des consommateurs.

    Mais la focalisation précoce sur lesrécepteurs dans les analyses de Hoggartn’empêche pas que ses hypothèses restentprofondément marquées par la défiance àl’égard de l’industrialisation de la culture.L’idée même de résistance des classespopulaires qui sous-tend l’approche despratiques culturelles de celles-ci est ancréedans cette croyance. Les jugements devaleur dont Hoggart prévient son lecteurnaviguent dans un champ sémantiquecampé par l’emploi de termes antino-miques tels ceux de « sain », « décent »,« sérieux » et « positif » d’une part,« creux », « débilitant », « trivial », et« négatif » d’autre part.

    Cette idée de résistance à l’ordre cultu-rel industriel est consubstantielle à la mul-tiplicité des objets de recherches qui vontcaractériser les domaines de recherche desCultural studies pendant plus de deuxdécennies. Elle renvoie évidemment à laconviction qu’il est impossible d’abstrairela « culture» des rapports de pouvoir et desstratégies de « changement social ». C’estcet axiome partagé qui explique d’ailleursl’influence majeure exercée sur le mouve-ment par les travaux d’inspirationmarxienne de deux autres Foundingfathers britanniques en rupture de bansavec les théories mécanistes et tous deuxliés de très près au travail pédagogiqueavec les milieux populaires : RaymondWilliams et Edward P. Thompson. Cesdeux auteurs possèdent en commun lamême expérience de l’éducation desadultes et sont en contact étroit avec laNew Left dont l’émergence dans les années60 signifie une renaissance des analysesmarxiennes. Thompson, membre du particommuniste jusqu’en 1956, est un des fon-dateurs de la New Left Review, une desrares revues de la gauche en Europe àaborder dès ces années-là la question poli-tique des médias (comme en porte témoi-gnage par exemple la publication en 1970du fameux texte de Hans Magnus Enzens-berger sur l’« industrie de la conscience »qui ne connaîtra d’ailleurs en Franceaucune traduction et que les lecteurs de cepays connaîtront à travers la critique qu’enfera Baudrillard). Williams et Thompsonpartagent surtout le même désir de dépas-ser les analyses qui ont fait de la cultureune variable assujettie à l’économique et,tout en légitimant le stalinisme, ont stéri-lisé la pensée sur les formes culturelles.Comme l’affirmait Thompson en 1976dans un entretien à propos de son livre surla construction de la classe ouvrièreanglaise : « Ma préoccupation principaletout au long de mon œuvre a été d’aborderce que je considère être chez Marx un vraisilence. Un silence dans le domaine de queles anthropologues appellent « le système

    (11) HOGGART, 1970, 378.(12) GRIGNON et PASSERON, 1989.

  • de valeurs » ... Un silence par rapport auxmédiations de type culturel et moral. »(13). Tant chez Williams que chez Thomp-son, se retrouve la vision d’une histoireconstruite à partir des luttes sociales et del’interaction entre culture et économie oùla notion de résistance à un ordre marquépar le « capitalisme comme système »apparaît centrale. Cette attitude de rupturepar rapport à la vulgate colportée par lamétaphore générique « base/ superstruc-ture » motive la redécouverte des formesspécifiques qu’ont pris le mouvementsocial et la pensée socialiste en Grande-Bretagne. De là la relecture que faitThompson des écrits de William Morris,artiste et utopiste, en qui il voit un des «premiers marxistes important de langueanglaise » et, surtout, un des premiers cri-tiques d’un matérialisme borné qui aconduit « à l’appauvrissement de la sensi-bilité, la primauté de catégories qui nientl’existence effective (dans l’histoire et auprésent) d’une conscience morale, l’exclu-sion de toute une zone de passion imagi-naire. » (14).

    Le trio des pères fondateurs se complèted’un quatrième homme: Stuart Hall. Sicelui-ci n’est que de huit ans plus jeuneque Thompson, il appartient cependant àune autre génération, qui n’a pas participédirectement à la seconde guerre mondiale.Cheville ouvrière des revues de la nouvellegauche intellectuelle, Hall marque aussicette distance générationnelle par le faitque sa production scientifique n’arrive àmaturité qu’au seuil des années soixantedix. Il n’en est pas moins un personnageclé de la réussite des cultural studies en cequ’il contribuera de façon décisive à faire« tenir » le centre de Birmingham par sestalents d’entrepreneur scientifique, sacuriosité intellectuelle insatiable qui enfera un des grands importateurs demodèles conceptuels. A bien des égardsHall incarne la situation liminale, le statutd’interface des Cultural studies : Jamaï-cain établi en Angleterre, savant et poli-

    tique, marxiste ouvert à un vaste éventaild’apports théoriques, universitaire de for-mation littéraire s’ouvrant aux sciencessociales. L’article le plus fameux de Hall,sur l’« encodage » et le « décodage » desprogrammes télévisuels, traduit bien tantsa double inspiration dans les apports de lasémiologie et des théories marxistes del’idéologie, que la force des propositionsprogrammatiques qu’il formule, en insis-tant en particulier, sur la pluralité, sociale-ment déterminée, des modes de réceptiondes programmes.

    Ramener les Cultural studies à l’œuvreprométhéenne d’un quatuor d’exceptionserait sacrifier, pour le monde des idées, àces mythologies qui expliquent les innova-tions techniques par l’action d’inventeursgéniaux. Au delà de leur contribution théo-rique, les Founding Fathers sont aussi àpercevoir comme les constructeurs deréseaux qui rendent possible la consolida-tion de nouvelles problématiques, commeles incarnations de dynamiques socialesqui affectent de vastes fractions des géné-rations nées entre la fin des années trenteet le milieu des années cinquante.

    Le contexte politique des années cin-quante vaut d’abord d’être rappelé. 1956est à la fois l’année de Budapest et celle deSuez, celle d’une désillusion majeure surle modèle communiste – Thompson quittealors le P.C. – et d’une agression quirelance la mobilisation anti-impérialistechez les intellectuels anglais. Comme lerappelle Ioan Davies (15) le vocabulairepolitique britannique forge alors la notionde « Butstkellism », contraction des nomsde Butler le Torry de gauche et de Gaits-kell le socialiste centriste. La perte d’at-traction du travaillisme et du commu-nisme, le potentiel mobilisateur des luttesanticoloniales, la défiance devant les pro-messes d’un consensus social miraculeuse-ment advenu grâce à l’abondance vont sus-citer un ensemble de mouvements deréaction dans les milieux intellectuels,dans un contexte de mobilité sociale

    (13) MERRILL, 1976.(14) Ibid.(15) DAVIES, 1995.

  • ascendante où des jeunes des classesmoyennes ou populaires trouvent dans lesystème scolaire un tremplin jusque là peuaccessible. L’émergence de la nouvellegauche en politique, celle des angry youngmen en littérature en témoignent. L’un desressorts de l’impact des Cultural studiesest homologue à ces mécanismes. L’intro-duction – en forme d’attestation de dignité– des cultures populaires ou des styles devie et fétiches culturels des nouvellesclasses moyennes au rang des objetsdignes d’un investissement savant peutaussi se lire dans sa dimension d’accompa-gnement d’une mobilité sociale – toujoursinconfortable – pour de nouvelles généra-tions intellectuelles (16), aussi commepoint d’honneur à continuer la lutte poli-tique sur le terrain académique.

    Sur ce terrain académique, deux formesde marginalité marquent les figures fonda-trices des Cultural studies. Il s’agit pourWilliams et Hoggart – mais aussi Hall –d’une origine populaire qui en fait des per-sonnages à contre-emploi dans le mondeuniversitaire britannique. Chez Hall etThompson intervient une dimension cos-mopolite, une expérience de la diversitédes cultures (présente aussi dans le cursusde Benedict et Perry Anderson), qui pourêtre moins exceptionnelle au temps del’Empire britannique, marque cependantun profil spécifique d’intellectuels, susciteune forme de sensibilité productive auxdifférences culturelles. Ces trajectoiressociales atypiques ou improbables se heur-tent à la dimension socialement très fer-mée du système universitaire britanniqueet condamnent dès lors les intrus au« choix » d’insertions externes (La forma-tion pour adultes en milieu ouvrier) à ce

    système ou situées sur sa périphériecomme en atteste la fréquence des affecta-tions des fondateurs dans des établisse-ments petits ou récents (Warwick), des ins-titutions établies aux marges desuniversités (à Birmingham), les compo-santes « extra-territoriales » du monde uni-versitaire (Extra-mural departements,Open University) (17). Cette dynamiquecentrifuge aurait du prévenir toute possibi-lité de consolidation d’un pôle Culturalstudies. Une autre propriété atypique desFounding fathers, leur engagement majori-taire au delà de la gauche travailliste, vacontrecarrer ce risque. Ce que ne peut per-mettre l’inaccessibilité d’Oxbridge, lesrevues le permettront. Hall et Charles Tay-lor animent la « University and Leftreview », crée en 1956. Le couple Thomp-son joue un rôle clé dans le fonctionne-ment du « New Reasoner », revue créecette même année et qui exprime alors unesensibilité humaniste de gauche d’anciensou de dissidents du Parti Communiste bri-tannique. La fusion de ces deux titres don-nera naissance en 1960 à la New LeftReview (18). Cette revue s’articule elle-même sur une quarantaine de New leftclubs où Hall et Davies jouent un rôleimportant. Elle contribue à structurer unréseau de connexions entre les militants dela nouvelle gauche, les institutions d’édu-cation populaire. Au sein même du mondeuniversitaire, les chercheurs mobilisés surdes objets illégitimes, choisis en relation àleurs engagements politiques parviennentégalement à constituer des réseauxd’échange intellectuels. Tel sera le rôle dela revue « Past and Present », de l’« His-tory workshop » chez les historienssociaux (Brantlinger, 1990). Ces derniers

    (16) Hall observe à propos de la mouvance New Left: « Cela a émergé à cette période précise des années soixanteoù se développait une évolution majeure dans la formation des classes. Il y avait un tas de gens en transition entreles classes traditionnelles. Il y avait des gens avec des origines populaires, qui se retrouvaient à être scolariséspour la première fois dans des colleges ou des art-schools, qui commençaient à accéder à des boulots de cadres, àêtre professeurs et ainsi de suite. La nouvelle gauche était au contact de gens qui faisaient mouvement entre lesclasses. Un tas de nos clubs se trouvaient dans des villes nouvelles où les gens avaient des parents qui pouvaientavoir été des travailleurs manuels, mais eux-mêmes avaient eu une meilleure éducation, avaient été à l’université,et revenaient comme enseignants » (in MORLEY et KUAN-HSING CHEN, p. 494).(17) Un équivalent , très amélioré, du Centre National d’Enseignement à Distance français.(18) Revue au sein de laquelle Perry Anderson et de jeunes intellectuels d’Oxford ne tarderont pas à prendre lepouvoir, selon des modalités perçues comme putschistes par les Thompson, pour orienter à partir de 1963 le titrevers un profil plus universitaire, une fonction de présentation de recherches étrangères novatrices (sur tous cesépisodes voir DAVIES 1993,1995).

  • valorisent en particulier la dimension del’oralité, du legs des cultures non-écritesdans le travail d’historien, rejoignant encela une part des orientations des Culturalstudies à l’égard des cultures populaires.

    En empruntant aux modèles de la sociolo-gie de la traduction (19), nous pouvonsconstater que les hérétiques et marginaux dela fin des années cinquante ont su à la foisprendre appui sur le terrain politique pour sedonner des moyens de coordination et sedoter de solides réseaux d’alliés en jouant deleur position charnière entre champ politiqueet académique, en se dotant d’une revue quicontribue à diffuser un nouveau corpus d’au-teurs et d’objets d’études (20). C’est jusqu’àl’occupation des périphéries universitairesqui révélera une certaine rentabilité lors-qu’au fil des années soixante-dix le dévelop-pement du système se réalisera par ses « ban-lieues », la préservation des sanctuairesacadémiques contre la démocratisation seréalisant à coup de création de Polytechnics,par la mise en place en 1970 de l’Open Uni-versity. Ce double réseau politique et univer-sitaire se traduira encore dans les annéessoixante dix à travers l’émergence d’éditeursscientifiques de gauche (Harvester, Pluto,Merlin, Comedia) ou féministes (Virago)

    Les années Birmingham

    Même si selon Charlotte Brunsdon « Iln’y a que l’office du tourisme britanniquepour prétendre que Birmingham soit lecœur de l’Angleterre », c’est bien danscette ville des Midlands que va cristalliserle courant des Cultural studies. En 1964s’y crée le Centre of contemporary culturalstudies (CCCS) dont Hoggart sera le pre-mier directeur. En quinze ans le centre vacontribuer à produire une masse impres-sionnante de travaux de valeur, constituerle lieu de formation d’une génération dechercheurs qui animent encore de façonsignificative les chantiers des sciences

    sociales britanniques (S. Frith, D. Heb-dige, D. Morley).

    Restituer en détail les moments, lesdébats, les affrontements, les déplacementsincessants de méthode et d’objet qui ontjalonné la vie du centre exigerait à soi seulun livre (21). Deux données, présentesdans la plupart des bilans, peuvent toute-fois être soulignées. Birmingham futd’abord un extraordinaire foyer d’anima-tion scientifique, fonctionnant comme laplaque tournante d’un travail multiformed’importation et d’adaptation de théories.L’observation vaut pour les auteursmarxistes continentaux, les divers avatarsde la sémiologie et du structuralisme, cer-tains aspects de l’école de Francfort. Elles’applique aussi à l’introduction enGrande-Bretagne d’une partie de l’héritagede l’école de Chicago autour de ladéviance et des sous-cultures. En secondlieu le CCCS a contribué à défricher unensemble de territoires de recherchesautour des cultures populaires, des médias,puis des questions liées aux identitéssexuelles et ethniques. La combinaison dela diversité des références théoriques et dela fluidité des centres d’intérêt conduitd’ailleurs à un troisième constat: celui ducaractère extrêmement hétérogène des tra-vaux et démarches fédérés sous le label ducentre grâce aux capacités d’entrepreneursscientifiques de ses directeurs successifs(Stuart Hall remplace Hoggart en 1968).Prendre en compte cette donnée et se gar-der de la représentation mythique d’uncentre corseté d’une orthodoxie marxisteou sémiologique aide grandement à com-prendre l’éclatement ultérieur des trajec-toires des divers protagonistes de ce quimérite le titre d’aventure.

    La tâche d’huile du « culturel ».

    La mise en place d’une équipe derecherche autour des Cultural studies va serévéler une entreprise laborieuse et diffi-

    (19) LATOUR, 1989.(20) Il faudrait aussi évoquer le poids de personnalités du monde culturel (Doris Lessing...) qui gravitent dans lesmilieux fréquentés par les Founding fathers.(21) Cf. GROSSBERT et BRUNDEL, 1993.

  • cile. Le CCCS dispose au départ demoyens très faibles, au point que RichardHoggart en soit contraint d’aller solliciterle mécénat des éditions Penguin pour doterle centre de quelques moyens et permettrel’intégration de Stuart Hall. L’intrusiond’un groupe au statut académique marginalest regardé avec une certaine défiance parl’establishment universitaire. Les socio-logues se méfient de ces nouveaux venus,travaillant aux frontières de leur territoiresans appartenir à leur tribu, les spécialistesd’études littéraires ne sont pas moinsdéfiants. Hoggart rapporte ainsi commentil a du entreprendre un patient travail pourlégitimer son centre et apprivoiser ses col-lègues, une des tactiques consistant à inté-grer dans les jurys d’examen des filièresCultural studies les collègues de littératureréputés les plus « vaches » afin d’attesteraux yeux de la communauté académiquedu sérieux de la formation.

    Il faut en fait attendre le seuil desannées soixante-dix pour voir le centreaccéder à une forte visibilité scientifique,dont le support sera la publication régu-lière , à partir de 1972, des « Workingpapers », dont une partie sera reprise plustard sous la forme des livres qui consti-tuent la carte de visite du centre (22) .

    Le parti-pris initial du centre sera posépar Hoggart dans une conférence inaugu-rale de 1964. Il s’agit fondamentalementde mobiliser les outils et techniques de lacritique littéraire, et la référence à Leavisest explicite, pour les déplacer vers desobjets jusque là tenus pour illégitimes parle monde universitaire : univers des cul-tures et pratiques populaires par oppositionaux cultures lettrées, prise en compte de ladiversité des biens culturels qui va englo-ber les produits de la culture des médias,bientôt les styles de vie et plus seulementles œuvres littéraires. La métaphore d’unmouvement en tache d’huile rendrait assezbien compte du déploiement des Cultural

    studies jusqu’au milieu des annéessoixante-dix.

    Un premier processus d’expansion va sedévelopper autour de l’étude des culturespopulaires. Les travaux de Hoggart (23) enavaient posé les fondations à travers uneforme originale d’auto-ethnographie detoutes les dimensions vécues de la vie quo-tidienne de la respectable working-class.Mais l’une des caractéristiques du travaild’Hoggart, qui lui donne son parfum nos-talgique, est de se développer sur un objetqui se dérobe, se délite au moment mêmeoù l’auteur en entreprend la description etla théorisation. Dans un texte de 1961,Hoggart est amené à constater, moins decinq ans après la sortie de La culture dupauvre, à quel point ses descriptions peu-vent devenir désuètes du fait de l’accrois-sement de la mobilité spatiale, d’uneaisance matérielle relative mais croissante,du rôle pris par la télévision et la voituredans les formes de la sociabilité ouvrière.La prise en considération de l’ensemble deces changements sociaux sera à la sourced’importants développements desrecherches au sein du centre (24). Il s’agitd’abord de l’analyse de la fragmentationdes styles de vie et sous-cultures au seindu monde ouvrier qui suscite dés le débutdes années soixante-dix un ensemble detravaux illustrés par Phil Cohen, PaulWillis, Dick Hebdige, et donnera naissanceau plus important succès de librairie ducourant (25). Les contributions qui sedéveloppent au fil des livraisons des Wor-king Papers vont baliser le spectre completdes sous-cultures jeunes des classes popu-laires mais aussi celles des communautésimmigrées ou de la petite bourgeoisie:skins, mods, rockers et bikers, teds, rastas,hippies (26). L’attention ainsi portée auxunivers sociaux des jeunes et aux signifi-cations du conflit générationnel va contri-buer à de nouvelles expansions des terrainsd’analyse des cultural studies. L’évolution

    (22) HALL, HOBSON, LOWE et WILLIS (Eds.) 1980, HALL et JEFFERSON (Eds.) 1993.(23) HOGGART, 1957 et 1964.(24) Les textes de Cohen et Hebdige traduits dans ce numéro en sont des illustrations.(25) HEDBIGE, 1979.(26) Voir en particulier HALL et JEFFERSON, Eds., 1993.

  • des sociabilités familiales, la question dela déviance entrent ainsi dans le pro-gramme de travail du centre. Mais l’exten-sion continue des objets vaut aussi pour lesmusiques pop et rock alors à leur apogée(27). C’est encore sur le terrain d’unesociologie de l’éducation que pénètre lecourant à travers les travaux de Paul Willisau titre évocateur Learning to labour :How working class kids get working classjobs (28).

    Si la composante historienne des Cultu-ral studies se développe, à travers le tra-vail de Thompson, dans un cadre institu-tionnel et sur un site distinct deBirmingham (29), sa contribution ne peutêtre déconnectée des travaux du CCCS.Les liens personnels, les réseaux scienti-fiques et politiques qui associent lesfigures de la première génération garantis-sent à eux-seuls une circulation et unefécondation mutuelle des travaux. Com-ment ne pas relever par ailleurs l’homolo-gie forte entre les problématiques d’unehistoire sociale « par le bas » que construitThompson et le glissement d’une visionlégitimiste de la culture vers une concep-tion plus anthropologique que développentles travaux menés à Birmingham ? « Laformation de la classe ouvrièrebritannique » développe une véritablearchéologie de la constitution du mondeouvrier, qui a en commun avec les ana-lyses d’Hoggart de penser les traits dugroupe ouvrier à travers une dimension dela quotidienneté, de la banalité, et non auseul prisme des figures militantes ou desworking-class heroes. A travers l’explora-tion des réseaux de sociabilité et des vec-teurs de cristallisation d’une identitéouvrière, Thompson exhume tout un conti-nent culturel, quelque chose de cet« espace public populaire » méconnu parHabermas, auquel se sont intéressés durantles années soixante dix des chercheurs

    « critiques » (30). Il met en œuvre des pro-blématiques qui trouvent leur exact pen-dant dans les travaux sur les cultures popu-laires contemporaines : Comment lesclasses populaires se dotent elles de sys-tèmes de valeurs et d’univers de sens ?Quelle est l’autonomie de ces systèmes ?Leur contribution à la constitution d’uneidentité collective ? Comment s’articulentdans les identités collectives des groupesdominés les dimensions de la résistance etd’une acceptation résignée ou meurtrie dela subordination ?

    Dominations et Résistances.

    Pour emprunter au lexique de Grignonet Passeron, le dénominateur commun destravaux historiques et de ceux relatifs auxcultures contemporaines réside bien dansun parti pris de « culturologie externe ».La description des pratiques et des universde significations qui y sont associéss’avère souvent fine, compréhensive, rele-vant d’une ethnographie maîtrisée, commele montre parmi tant d’autres le texte dePaul Corrigan Doing Nothing (31) sur lagestion du désœuvrement par les jeunes demilieu populaire. Mais ce registre, capablede combiner le meilleur de l’ethnographieet de la littérature réaliste, n’est jamais unefin en soi, un pari de description exhaus-tive ou de simple mise en évidence descohérences d’un monde vécu. Il vise àdévelopper une interrogation sur les rap-ports de pouvoir, les mécanismes de résis-tance, la capacité à produire d’autresreprésentations de l’ordre social légitime.Whigs and Hunters (32) fournit une autreillustration magistrale de cette démarche.Partant d’un objet a priori mineur – le bra-connage et les vols de bois (sujet qui avaitdéjà inspiré un certain Karl Marx) –Thompson redonne vie à tout l’univers del’Angleterre rurale des débuts du XVIIIe. Ilreconstruit la dimension de guerre sociale

    (27) FRITH.(28) WILLIS, 1977.(29) On peut cependant relever le parallélisme des dates, puisque Thompson obtient en 1964 la création au seinde l’université de Warwick d’un département de recherches en histoire sociale (labour research).(30) NEGT et KLUGE, 1972.(31) In HALL et JEFFERSON, 1993.(32) THOMSON, 1975.

  • et de résistance que contiennent lesattaques des bandes de braconniers contreles parcs à gibier de l’aristocratie whig, lasignification du libre accès à la forêt ausein du système d’économie morale descommunautés villageoises. Il rend par làintelligible le déchaînement répressif quesuscitent ces délits aux apparences souventbénignes, de la part d’une classe domi-nante qui en saisit intuitivement le sens etles enjeux.

    La culture est donc construite comme lesite central d’une tension entre des méca-nismes de domination et de résistance. Oncomprend dés lors la place occupée par lanotion d’idéologie dans le chantier desCultural studies. Appréhender les conte-nus idéologiques d’une culture n’est riend’autre que de saisir, dans un contextedonné, en quoi les systèmes de valeurs, lesreprésentations qu’elles recèlent œuvrent àstimuler des processus de résistance oud’acceptation du monde social tel qu’il est.C’est à travers les catégories de l’idéolo-gie, puis de l’hégémonie gramscienne,qu’est problématisée la fonction politiquedes cultures (33) tant dans les travaux surles cultures d’aujourd’hui que dans leurexploration historique (34).

    L’attention portée à la dialectique desrésistances et des dominations expliqueaussi l’importance lentement prise parl’étude des médias dans le champ des Cul-tural studies. Seule une illusion rétrospec-tive, consistant à plaquer sur les annéessoixante et soixante dix la structurecontemporaine du flux éditorial, peut lais-ser croire que les produits des médiasoccupent une place centrale dans les textesissus de Birmingham jusqu’au milieu desannées soixante-dix. Un relevé des objetsles plus fréquentés ferait rencontrer lessous-cultures, la déviance, les sociabilitésouvrières, l’école, la musique, le langageet même les camps scouts. C’est à travers

    une problématisation plus explicite desenjeux liés à l’idéologie, aux vecteurs d’untravail hégémonique que l’attention portéejusque là à titre subsidiaire aux médias, etspécialement à l’audiovisuel, vient gra-duellement occuper une place de premierplan que peuvent illustrer une partie destextes rassemblés dans Culture, Media,language. Ian Connell s’y emploie en par-ticulier à montrer comment la constructiondu débat sur la politique salariale, à traversles routines du journalisme télévisuel,aboutit à une présentation idéologiquementbiaisée qui contribue à l’hégémonie idéo-logique du point de vue patronal (35).

    Mais tandis que, dans la seconde moitiédes années soixante, la recherche françaisen’a d’yeux que pour le structuralisme ets’interne dans des analyses de corpus quioublient émetteur comme récepteur, leschercheurs de Birmingham vont construireune autre approche de l’objet qui tente untriple dépassement. Celui d’un structura-lisme borné à d’hermétiques exercices dedécodage des textes. Celui des versionsmécanistes de l’idéologie dans lemarxisme, via Gramsci. Celui de la socio-logie fonctionnaliste des médias nord-amé-ricaine, en empruntant aux apports del’école de Chicago pour ouvrir la boitenoire de la réception et prendre en comptel’épaisseur des interactions dans lesconsommations médiatiques. La réceptiondes émissions commence alors à constituerun thème de réflexion pour certains cher-cheurs, comme en témoigne le désormaisclassique Encoding-decoding de Hall (36)ou Texts, readers, subjects rédigé Morley(37) à la même époque. Hall revendiquerad’ailleurs ultérieurement au crédit de soncentre – et contre le Glasgow MediaGroup ou les contributions de PhilipSchlesinger – une position de pionnierdans la rupture avec le modèle stimulus-réponse et son remplacement par une

    (33) Il faut souligner, au nombre des médiateurs théoriques qui contribuent à renouveler les problématiquesmarxistes de l’hégémonie en Grande-Bretagne, le rôle de l’argentin Ernesto Laclau (Laclau & Mouffe, 1985) , àl’Université d’Essex, qui contribue aussi à faire connaître les travaux de Michel Pécheux.(34) THOMPSON, 1995, 83-87.(35) In HALL, HOBSON, LOWE et WILLIS, 1980.(36) HALL, 1977.(37) In HALL, HOBSON, LOWE et WILLIS, 1980.

  • attention aux effets idéologiques desmédias, aux réponses dynamiques desaudiences. Mais si le thème de la réceptiondes émissions télévisuelles ou radiopho-niques commence à constituer un trait ori-ginal de certains chercheurs, il ne faudraitpas se hâter de conclure que c’est par ceseul biais que se poursuit l’élargissementdu champ d’études du centre. La préoccu-pation pour le moment de la réceptionreste ancillaire par rapport à deux problé-matiques plus larges. L’une embrasse laquestion du retour au sujet, de la subjecti-vité et de l’intersubjectivité. L’autreconsiste à intégrer à la problématique de ladomination de nouvelles formes de rap-ports de pouvoir. C’est ainsi qu’intervientau cours des années soixante-dix la ren-contre avec les études féministes, les pro-blématiques du « genre (gender) » (38),qui avaient déjà largement démontré lafécondité de leur approche dans ledomaine des « film studies ». « Le fémi-nisme a radicalement changé le terrain desCultural studies. Il a évidemment mis auprogramme un ensemble de nouvellesaires d’interrogations concrètes, de nou-veaux lieux de recherche en même tempsqu’il en a refaçonné d’autres déjà exis-tantes. Mais son impact plus large a été del’ordre de la théorie et de l’organisation(conduisant) à la mise en place d’une nou-velle pratique intellectuelle » (39). Canton-née à l’origine dans le Women’s studiesGroup (40), la question du genre (gender)va graduellement imprégner l’ensembledes recherches. A partir du gender roles’amorcent un ensemble de déplacementsde problématiques : début d’une marchevers la réhabilitation du sujet, redéfinitiondes interrogations relatives à l’identitépuisque la question d’une culture de classeet de sa transmission entre générationscesse d’être la grille de lecture exclusivedes processus de construction identitaire,pour laisser place à de nouvelles variables.

    Au genre s’ajoute bientôt la question dela race et de l’ethnicité. Les travaux deHebdige (1979) sur les sous culturesauront en particulier le mérite de donneraux modèles explicatifs de départ, baséssur les paramètres classe-génération, unedimension nouvelle : celle de la gestion, ausein des classes populaires, des relationsentre jeunesse « anglaise » et jeunessesissues de l’immigration – jamaïcains enparticulier. Comme le montre de façonconvaincante Hebdige, les clivagesbinaires entre sous-cultures se structurentaussi entre des scénarios de crispationraciste sur une identité à la fois ouvrière etbritannique, construite dans une vision dela suprématie sur les ex-colonisés, etd’autres constructions symboliques oùjoue davantage la fascination ou la conni-vence pour l’univers noir et antillais. Lasensibilité des chercheurs du centre auxenjeux sociaux et politiques ne peut quecontribuer à la place importante prise parla race et de l’ethnicité dans les Culturalstudies de la fin des années soixante dix.La multiplication des tensions raciales,l’essor de groupes racistes, les mobilisa-tions que suscitent ces phénomènes (Voirl’engagement des « Clash » dans Rockagainst racism) se retrouvent dans la pro-duction du centre. Un fait divers sanglantintervenu à Birmingham, dans lequel sontimpliqués des immigrés, les réactions depanique morale sur la délinquance de cou-leur qui l’accompagnent seront à l’originede Policing the Crisis (41). L’ouvragerenoue avec des thèmes quasi-classiquesdes cultural studies comme la délinquance,sa construction médiatique. Il constitueaussi une forme de travail-limite, valant àce titre point de repère, puisqu’il mène lesCultural studies au seuil du chantier del’analyse des politiques publiques autourdes évolutions de l’Etat-providence, despolitiques de renforcement de la loi et del’ordre. Il constitue l’un des points de

    (38) Cf. McGUIGAN, 1992, 105-117.(39) HALL, 1980, 39, pour la version « féministe » de cette rencontre lire Charlotte Brunsdon, A thief in the nightin KUAN-HSING CHEN & MORLEY 1996, également BRUNDSON & CAUGHIE (Eds.), 1997.(40) CCSS, 1978.(41) HALL, 1978.

  • départ d’une réflexion suivie sur les rap-ports entre communautés dans les cités bri-tanniques, sur la construction sociale del’ethnicité (42). Il désigne aussi une sensi-bilité croissante au phénomène de la crise,au basculement que signifie le Thatche-risme, à l’entrée dans ce que Hall définirabientôt comme « New Times ».

    Le travail des Cultural studies est diffi-cilement séparable des engagements poli-tiques des pères fondateurs, de l’humeuranti-institutionnelle ou du radicalismepolitique de nombre de chercheurs de lajeune génération. La contribution propre-ment scientifique des années Birminghamne se fait pas malgré les engagementsidéologiques de ses promoteurs. Ellen’illustre pas une merveilleuse vertu de lalogique universitaire préservant sesmembres contre eux-mêmes de leurs enga-gements lorsqu’ils agissent en savants. Lelegs des Cultural studies, dans ce qu’il ade plus novateur et de plus durable, s’ex-plique aussi parce que deux générations dechercheurs investirent dans un travailsavant des formes diverses de passion, decolère, d’engagements contre un ordresocial qu’ils tenaient pour injuste etvisaient à changer. On se gardera d’endéduire que l’engagement soit la conditionnécessaire et suffisante d’une bonnescience sociale. Les parti-pris idéologiquesqui ont dynamisé les Cultural studiesexpliquent aussi les faiblesses de vastespans de cette production, parfois devenusfranchement illisibles. La magie du CCCS– tout a fait explicable sociologiquement –tient en ce que le centre a su incarner un deces moments rares de la vie intellectuelleoù l’engagement de chercheurs ne se stéri-lise pas dans l’orthodoxie ou l’aveugle-ment, mais prend appui sur une sensibilitéforte aux enjeux sociaux qui enraye l’effettour d’ivoire du monde académique. Elleest aussi le dividende de la position margi-nale, du statut d’abcès de fixation ducentre sur le corps universitaire britan-nique. En concentrant sur un site central legros d’une seconde génération de cher-

    cheurs, l’essor du centre aboutissait à sus-citer une masse critique de travaux. Leslogiques de concurrence propres au mondeintellectuel induisent alors des effets ver-tueux qui contraignent les chercheurs àgérer leurs rapports d’associés rivaux parla quête d’armes théoriques, de protocolesd’investigation novateurs, bref par lacourse aux armements scientifiques, ycompris pour régler une partie des désac-cords ayant une origine politique dansl’appréciation d’un système social ou desmodalités de son changement.

    CCCS, Import Company

    Les dynamiques parallèles de confronta-tion à une palette d’objets sans cesse élar-gie, de concurrence intellectuelle, vontfaire du Centre un foyer d’ébullition intel-lectuelle qui se traduit en particulier parune intense et multiforme actualité d’im-portation théorique. Les premiers « Wor-king papers » sont à cet égard autant dessupports de vulgarisation et de mise à dis-position d’auteurs continentaux alors non-traduits au Royaume-Uni qu’une revuescientifique livrant des produits totalementachevés. Il serait même possible d’ironiserou de s’attendrir sur la dimension presquescolaire, la bonne volonté théorique quereflètent certains travaux qui appliquentsur un matériel « made in U.K » des grillesd’analyse fraîchement importées, tel cetravail très barthesien de Hall (43) sur lesphotographies de presse

    Tâtonnants, parfois maladroits, les mul-tiples emprunts intellectuels qui se réali-sent à partir du centre sont aussi, etd’abord, le signe d’une curiosité intellec-tuelle féconde, d’un refus du provincia-lisme. Ils traduisent en plus d’un cas lavitalité d’une démarche scientifique quis’emploie à identifier les outils théoriquesles mieux adaptés aux terrains auxquelselle se confronte.

    La remarque vaut au premier chef dansle domaine de la sociologie. Il ne s’agitpas – nous y reviendrons – de la premièrediscipline d’inspiration de l’équipe de Bir-

    (42) HALL, 1982, GILROY, 1987.(43) HALL, 197?.

  • mingham. Mais le chantier des sous-cul-tures, l’attention portée à la déviance et àla délinquance, le souci d’observer d’aussiprès que possible la banalité même desinteractions sociales au quotidien vont sus-citer un intérêt précoce et soutenu dugroupe pour l’apport de l’interactionismesymbolique, le parti-pris ethnographiquede l’école de Chicago. Becker , via Outsi-ders (44), constituera bientôt une forme deréférence culte (45). C’est plus largementtout le parti pris d’observation partici-pante, le capital de savoir-faire et de tech-niques de travail inspirées de l’ethnologiequi inspirent ces emprunts à Chicago et lasociologie interactioniste. Street cornersociety (46) de White sera également solli-cité. Ces incursions vers les démarchessociologiques les plus propres à saisir latrame des expériences vécues s’identifientencore dans l’intérêt – purement théorique– un instant manifesté pour les démarchesde type récit de vie (47).

    Le dessein de rester attentif aux signifi-cations vécues par les agents sociaux, dene pas les assigner au rôle de rouages pas-sifs dans la mécanique de structuressociales, fortement lisible dans les textesreposant sur une dimension d’enquête,constitue d’ailleurs l’un des enjeux clésdes rapports conflictuels et inégaux entremarxisme et sociologie dans les débats ducourant. Car si Hall souligne le travail col-lectif de lecture de Weber au sein ducentre, la tonalité dominante demeure celled’une défiance face à la sociologie. Celle-ci ne manque pas d’arguments scienti-fiques ou pratiques. Le terne fonctionna-lisme qui domine alors la sociologie est àla fois peu productif et idéologiquementtypé; l’association britannique de sociolo-gie manifeste à l’égard de la culture une

    indifférence inébranlable. Mais un autrevolet des importations théoriques de Bir-mingham suggère plus fondamentalementque pour nombre de membres de l’équipeun marxisme « sociologisé » constitue uneboite à outil théorique supérieure à toutesles sociologies académiques. Une part cen-trale du travail de sollicitation d’auteursétrangers va donc se déployer autour de laquête d’auteurs se revendiquant de l’héri-tage marxiste, mais aidant à en dépasserles interprétations mécanistes et écono-mistes, à identifier ces médiations dontThompson soulignait l’importance. De làl’importance acquise par les ouvragesd’Antonio Gramsci. Aux théories essentia-listes de lí…tat et de la classe, au réduc-tionnisme économique, à celui de classequi ramène toutes les formes de luttessociales dans le giron du conflit de classe,l’approche gramscienne oppose uneréflexion sur le lien que lí…tat entretientavec la société civile, une interrogation surles cultures populaires, sur la notion de« national-populaire », sur la fonction desintellectuels dans la construction de l’hé-gémonie d’un groupe social. Elle place aucœur de ses problématiques le rôle desidéologies, et de leurs vecteurs de diffu-sion, comme instruments stratégiquesd’une domination-hégémonie, c’est-à-direde la capacité d’un groupe social à exercerun rôle de direction intellectuelle et moralesur la société, à construire un rapport depouvoir qui ne s’épuise ni ne se limitedans la force pure ou la conséquencemécanique des relations économiques deproduction. De façon plus discrète, plusfragmentaire aussi, ces importations demarxisme non dogmatique doivent àl’école de Francfort (surtout Benjamin), àLukacs, puis à Bakhtine. En dépit de leur

    (44) BECHER, 1963.(45) Pour être plus précis , les références à Becker, pour fonctionner sur le mode de l’adhésion et de la complicitéintellectuelle, s’accompagnent de la part d’une partie des jeunes chercheurs de Birmingham d’une sorte d’expres-sion d’un point d’honneur marxiste (ou radical-chic ?) à marquer les insuffisances de la sociologie «bourgeoise » . Dans un article rétrospectivement assez drôle Geoffrey PEARSON et John TWOHIG (In HALL &JEFFERSON, 1993) notent ainsi que Becker manifeste une forme d’impérialisme de l’explication sociologique eninsistant sur l’idée d’apprentissage chez le fumeur de marijuana (c’est remplacer les effets physico-chimiques parla sociologie, Becker est d’ailleurs invité à changer de dealer si les pétards lui font si peu d’effet) tandis que leparti pris constructionniste appliqué aux aspects intimes de la vie quotidienne est décodé comme un symptôme dela peur de la petite bourgeoisie devant la pénétration de la logique capitaliste dans la vie domestique....(46) WHITE, 1943.(47) Cas Critcher in HALL et JEFFERSON, 1993.

  • diversité, elles suggèrent une forme d’iti-néraire commun qui consiste à sociologi-ser une démarche de critique littéraire parle truchement du marxisme.

    Une autre référence marxiste va occuperau milieu des années soixante dix un rôlestratégique: Il s’agit d’Althusser, d’unAlthusser souvent flanqué d’une curieuseescorte où il semble constituer avec Lacanet Levi-Strauss une trinité dont la cohé-rence parait plus aléatoire vue de Paris.Les raisons d’une adoption qui devient viteengouement d’une partie du courant sontmultiples. Les unes sont parfaitementhomologues à celles du succès de Gram-sci. Althusser est perçu, via la théorie desappareils idéologiques, comme unmarxiste attentif à l’idéologie, aux jeux dediscours, à la part de la domination symbo-lique dans les médiations de jeux de pou-voir. Sa volonté de rechercher une articula-tion entre marxisme et psychanalyse,marxisme et approches structuralistes,explique également sa force d’attraction(48). On permettra à des intellectuels fran-çais ayant vécu les années 70 de soupçon-ner qu’à Birmingham comme à Paris, unusage social de l’Althusserisme ait puaussi être lié aux formes de libido domi-nandi propres au monde intellectuel. Seconstituer en interprète et gardien d’unepensée difficile, renvoyer aux ténèbres dela pensée pré-scientifique les collèguesnon membres du club, trouver dans leconcept de « pratique théorique » une mer-veilleuse transfiguration du travail acadé-mique ou du théoricisme en militantismed’avant garde...autant d’usages sociaux del’Althusserisme dont on ne saurait exclurequ’ils soient introuvables empiriquement.S’il se cristallise plus visiblement autourde la revue d’analyse filmiques Screenqu’au sein du centre de Birmingham, l’en-gouement althusserien est en tout cas assezpuissante pour amener Hall à s’interrogersur l’émergence d’un « second para-digme », structuraliste, dans les Cultural

    studies (Cultural studies : Two paradigms)(49), et Thompson à déclencher un véri-table tir d’artillerie anti-Althusseriencontre The poverty of theory (50).

    L’attention portée au structuralisme,jointe à la place croissante occupée par lesmédias et leurs messages parmi les objetsde travail des Cultural studies expliqueenfin, l’importance considérable prise parl’importation de ce qu’il est convenu d’ap-peler la French Theory, au point queThompson puisse en fulminer contre cequ’il nommera « l’électrification de laligne Paris-Londres ». Barthes sera le prin-cipal et plus précoce bénéficiaire de cetintérêt, bientôt accompagné par nombredes auteurs qui participent alors à l’« aven-ture sémiologique » autour de la revueCommunications, voire de Tel Quel :Metz, Kristeva. De Certeau figurera, beau-coup plus tardivement au nombre de cesapports français. Ce moment « avant-gar-diste » de l’importation ne doit pas faireoublier d’autres introductions plus prévi-sibles de la part d’une communauté dont leterritoire de départ a été la critique litté-raire. Sartre et Goldman figurent en parti-culier au nombre des références initialesdu mouvement

    Les limites d’une entreprise collective.

    Souligner la vitalité intellectuelle et lariche moisson de travaux produite autourou à partir du centre de Birmingham dansles années soixante-dix, n’interdit pas derepérer aussi les faiblesses qui fragilisentces contributions. Seule une telle attentioncritique peut même éviter de présenter surle mode du dévouement imprévisible ou dela trahison des évolutions ultérieures qui,pour une part d’entre elles du moins, sontaussi des dérives ou des aboutissementsinséparables de certains présupposés oupoints aveugles des Cultural studies.

    La modestie du commerce entre leschercheurs de Birmingham et les acquis dela sociologie a déjà été soulignée. Hall

    (48) Sur les influences des marxismes sur les Cultural studies voir la première partie de MORLEY & KUAN-HSING CHEN (1996), spécialement le texte de Colin Sparks « Stuart Hall, cultural studies and marxism ».(49) In COLLINS et CURRAN (Eds.), 1986.(50) THOMPSON, 1978.

  • s’en est expliqué (51) en rappelant lesparti-pris idéologiques, le pesant fonction-nalisme de la sociologie mainstream desannées soixante. Ce lien très lâche auxproblématiques sociologiques méritecependant quelque insistance. L’usage pro-ductif de la sociologie interactionniste dela déviance par quelques auteurs (Hebdige,Cohen) ne peut masquer une pauvreté cer-taine du bagage sociologique de la plupartdes membres du CCCS, situation assezlogique de la part de chercheurs venantsouvent des études littéraires (52). Le faitpeut comporter quelques inconvénientspour une entreprise qui n’est tout de mêmepas sans lien avec ... une sociologie de laculture. David Chaney, qu’on ne sauraittenir pour le censeur attitré des Culturalstudies, soulignait dans une note de lectureaigre-douce sur « Culture » de Williams(53), les effets fâcheux du parti-pris de dis-solution de toute frontière ente marxismeet sociologie. Il ajoutait « Nous nousvoyons offrir la structure d’une sociologiequi semble en pratique dépourvue d’unsens bien net des impératifs méthodolo-giques propres à son champ d’étude ». Sielles ont su, en particulier avec Hoggart,prêter une attention inédite aux culturesdominées, les traiter avec respect et sanscomplaisance, les analyses de l’équipe de

    Birmingham n’ont cependant pas toujourséchappé aux périls jumeaux du populismeet du misérabilisme (54). Il conviendraiten particulier de se demander si les dérives« populistes » identifiées à la fin desannées quatre vingt (55), n’ont pasquelques antécédents dans une distributiongénéreuse de la qualité de « résistance » àune ensemble de pratiques et traits cultu-rels populaires qui peuvent aussi s’inter-préter comme une acceptation résignée dela domination, un aveu d’impuissance der-rière la dérision ou l’insolence (56).

    Il faudrait aussi souligner la quasi-inexistence dans les Cultural studies d’uneproblématique qui pense la création cultu-relle comme un espace de compétition etd’interdépendance entre producteurs, unchamp, ce qui revient, malgré les protesta-tions, à survaloriser la vision d’une pro-duction culturelle comme réponse expliciteaux attentes elles mêmes claires de classesou de groupes de consommateurs. Cettelacune particulière peut être reliée au faitque l’importation intensive de la FrenchTheory n’englobe qu’à doses homéopa-thiques les apports de Bourdieu (57).Nicholas Garnham et Raymond Williams(58) pourront d’ailleurs écrire en 1980 :« L’influence de Pierre Bourdieu sur lapensée et la recherche anglo-saxonne a été

    (51) HALL, 1980, p. 209.8.(52) Le relatif retrait de la sociologie ressort également de la comparaison que développe TUCHMAN (1995 )sur les recherches sur les médias en Grande-Bretagne et aux États-Unis.(53) WILLIAMS, 1981.(54) On peut se reporter aux textes sur les sous-cultures traduits dans ce numéro. Leur richesse n’interdit pas detrouver sous la plume de Cohen quelques traces de misérabilisme sur un démantèlement de l’identité ouvrière quisemble acquis au seuil des années soixante dix. Quant à Hedbige, pour être élégante sa célébration du mode n’estpas sans quelques connivences populistes.(55) Voir l’article de Brigitte Le Grignou dans ce numéro.(56) On peut relever, pour en tirer matière à comparaison, le débat qui s’est noué depuis dix ans dans la commu-nauté des africanistes (spécialistes de l’Afrique noire). Après avoir valorisé la « politique par le bas « emprunté àde Certeau pour souligner la force subversive des tactiques populaires de dérision, de résistance passive, dedétournement carnavalesque des rites (Cf. Bayard, 1985), les africanistes en sont venus à souligner à quel pointles pratiques initialement données pour subversives pouvaient aussi receler une part d’ambiguïté, d’acceptationdes rapports de force, être à leur tour « récupérées « par des puissants aptes à retourner les stigmates qui leurs sontassociés (DALOZ, 1996)(57) L’entrée tardive de ce dernier dans les Readers de Cultural studies des années quatre-vingt dix ne garantitd’ailleurs nullement un « bon usage ». On en jugera par cette surprenante description des « champs » que SimonDuring développe dans la présentation générale de son recueil (1995, 10-11). « Pour la French theory, les individusvivent dans des environnements constitués d’institutions diverses, ou de ce que nous pourrions appeler, en suivantBourdieu des “champs” – Famille, Travail, Groupes de pairs, appareils éducatifs, partis politiques et ainsi de suite –Chaque champ prend une forme matérielle particulière, la plupart étant attachés à un espace-temps particulier (Lefoyer privé pour la vie de famille et le gros de la réception des médias, les jours de semaine pour le travail) »...(58) Williams sera invité en décembre 1976 par Bourdieu à venir présenter à Normale Sup The country and thecity dans le cadre du séminaire que ce dernier organise sur « Sociologie de la culture et des modes dedomination » .

  • jusqu’à cette date extrêmement fragmen-taire, cantonnée à la discipline de l’anthro-pologie et à la sous-discipline de la socio-logie de l’éducation. (...) Le manqued’attention (à l’égard de son travail et decelui de ses collègues sur l’histoire et lasociologie de la culture) est non seulementdommageable pour les Cultural studies,mais cette absorption partielle et fragmen-taire de ce qui représente un corps riche etunifié de théorie lié à un travail empiriquequi parcourt des champs qui vont de l’eth-nographie de l’Algérie à l’art, la science,la religion, le langage, la science politiqueet l’éducation en passant par l’épistémolo-gie et la méthodologie des sciencessociales en général, peut conduire aurisque de dévoyer sérieusement la lecturede la théorie (59). Ce texte s’intégrait à unnuméro de Media, Culture and Societyconsacré à Bourdieu, où une série de tra-ductions permettait aussi de développerune critique explicite des Cultural studiesdans leur version de l’époque: « La valeurpotentielle du travail de Bourdieu en cemoment spécifique que traversent lesmédias et les études culturelles britan-niques réside dans le fait que, dans unmouvement de critique, au sens marxisteclassique, il confronte et dépasse dialecti-quement des positions partielles et oppo-sées. Il développe une théorie de l’idéolo-gie (ou plutôt du pouvoir symboliquepuisqu’il réserve en général le termed’idéologie à des corps de pensée plusexplicites et cohérents) basée sur, à la fois,une recherche historique concrète et surl’usage des techniques classiques de lasociologie empirique comme l’analyse sta-tistique de données d’enquêtes. Conjointe-ment il développe sa critique du théori-cisme, en particulier du structuralismemarxiste et des tendances au formalismequi y sont associées » (60)

    Le rapport au marxisme soulèved’autres questions. Si les travaux deThompson viennent illustrer de façon écla-tante, contre l’orthodoxie contemporaine,

    que l’association d’une problématiquemarxiste, d’une culture de sciencessociales et d’un fort travail d’enquête n’en-gendre pas que des monstruosités, le fluxdes Cultural studies ne contient pas que detels trésors. Le lecteur le plus bienveillanty trouvera une foule d’articles qui aujour-d’hui lui tombent des mains (à moins quele changement ne tienne simplement à cequ’il puisse désormais l’avouer ?), relèventde l’exégèse marxologique la plus sopori-fique ou du théoricisme pâteux. Pour êtreun concept important et fécond, la notiond’hégémonie aurait sans doute méritémoins d’empilement de gloses et plus d’ef-forts pour être opérationnalisée à partird’enquêtes. C’est ici que réside l’une desfaiblesses majeures du courant. Lamémoire de ses meilleures contributions,qui sont presque sans exceptions celles quireposent sur une dimension d’enquête eth-nographique ou de traitement d’un corpusprécis, ne peut occulter la fréquence destextes peu inventifs, des variations sur unthème de Marx, Gramsci ou Althusser,genre où Hall peut exceller – tout en enabusant – mais où il n’a guère d’accompa-gnateurs de son niveau.

    Mais plus fondamentalement encore , lepéché originel des Cultural studies tient àson fréquent oubli de l’histoire et de l’éco-nomie. Pareille objection ne sauraits’adresser à Thompson, ni même àWilliams. Mais en dépit de ces référencespeu de chercheurs de Birminghamemprunteront cette voie de connaissancede la société britannique. Il en sera demême pour le thème de l’économique, quia défaut d’être présent dans l’horizon ducentre, réduit le projet de rÈconciliationentre les deux termes du vieux découplageculture/économie. De fait, RaymondWilliams est un des rares venus des étudesde la littérature anglaise (il a suivi lescours de Leavis) à se montrer réellementconséquent avec son projet de refondationd’un « matérialisme culturel » commemode d’approche des dispositifs média-

    (59) BOURDIEU, 1980, 209.(60) Ibid., p. 210.

  • tiques. Conséquent, il est un des seuls àtirer profit des recherches des études effec-tuées par les représentants de l’économiepolitique de la communication, comme ledémontrent certaines des références quiémaillent son ouvrage Television : Techno-logy and Cultural Form (61). Si bien quel’on peut dire que si les Cultural studies seséparent sous certains aspects des étudesmarquées par la vague structuraliste fran-çaise, sous d’autres, plus spécialementl’obsession pour l’idéologie et surtoutl’idéologie comme « texte », elles s’enrapprochent, dans cet « oubli» de l’histoireet de l’économie politique.

    L’impensé économique sera à la fin desannées soixante-dix un des points cruciauxde la polémique engagée par NicholasGarnham contre les Cultural studies taxéesd’idéalisme. A cette date, l’économie poli-tique des médias solidement installée enGrande-Bretagne a déjà tissé de nombreuxliens internationaux et les chercheurs quis’en réclament sont particulièrement actifsaussi bien dans la mobilisation contre lesconflits du Sud-Est asiatique (un des tra-vaux les plus significatifs (62) analyse lesmanifestations autour de la guerre du Viet-Nam), dans les débats sur le Nouvel ordremondial de l’information et de la commu-nication, que dans les discussions quis’initient à l’époque dans les instances dela communauté européenne autour desindustries culturelles. La seconde moitiédes années 70 voit d’ailleurs se former enFrance et en Italie, les bases d’une écono-mie politique de la communication autourde la question des industries culturelles(Cesareo, Flichy, Mattelart, Miège,Richeri). Une certaine convergence com-mence à se faire jour entre le milieu deschercheurs britanniques dans ce domaineet ceux du continent, alors que les Culturalstudies restent fondamentalement encoreconfinées aux îles (63). A l’université deLeicester où travaillent des chercheurscomme James Halloran, Peter Golding,

    Philip Elliott et Graham Murdock, s’estajouté le centre de la School of Communi-cation du Polytechnic of Central London,dont fait partie notamment Nicholas Garn-ham, ancien de BBC-television. C’est cecentre qui prend l’initiative de lancer enjanvier 1979 la revue trimestrielle Media,Culture and Society. Le second numéro estplacé sous le signe de la Political Eco-nomy et comporte en entrée un long articleprogrammatique signé par Garnham etintitulé Contribution to a Political Eco-nomy of Mass-Communication.

    Cet article débute sur une longue cita-tion de Raymond Williams extraite deMarxism and Literature (64). Dans cetextrait, Williams, sans périphrases, prendacte du processus de concentration desindustries culturelles, de l’imbricationpublic-privé en matière de radiodiffusion,et du « contexte de l’impérialismemoderne et du néocolonialisme » danslequel ces changements sont en train des’opérer partout dans le monde et plaidepour une révision de fond en comble de la« théorie culturelle », pointant le dangerd’inefficacité des forces « radicales et anti-capitalistes » si elles ne procËdent pas àcette refonte critique de leurs schémas depensée. Garnham, d’entrée de jeu, s’inter-roge sur le peu d’écho qu’a suscité dans lemilieu critique cet appel de Williams lancédeux ans auparavant et relève le défi qu’ilidentifie de la façon suivante : « éviter ledouble piège du réductionnisme écono-mique et de l’autonomisation idéaliste duniveau idéologique » ; « considérer lematériel, l’économique et l’idéologiquecomme trois niveaux, analytiquement dis-tincts, mais imbriqués dans les pratiquessociales concrètes et l’analyse concrète ».Garnham visait directement les tenants du« post-althusserianisme », les Cultural stu-dies et les Film Studies. Il reprochait àHall d’avoir précisément une idée plato-niste, ontologique, de l’idéologie etd’»offrir la description d’un processus

    (61) WILLIAMS, 1974.(62) HALLORAN, ELLIOT et WURDOCK, 1970.(63) FLICHY, 1980.(64) WILLIAMS, 1977.

  • idéologique, mais non une explication dece que pourquoi et comment il prenaitplace, si ce n’est en des termes tautolo-giques. » (65). Au nom de la recherche du« sens », il se contentait de s’interner dansle « texte » et se refusait à aller voir deprès le mode historiquement situé de fonc-tionnement de ce dispositif. En réduisantl’« effet idéologique » des médias à unequestion de communicateurs ou « enco-deurs » préexistants et prédéterminés choi-sissant parmi un jeu de codes idéologique-ment prÈexistants et prédéterminés,reproducteurs d’une structure de la domi-nation, il ne faisait qu’invoquer en termesgénériques le dispositif de communicationde masse du « capitalisme de monopole ».

    En 1983 dans le numéro bilan de Jour-nal of Communication consacré aux diverscourants de recherches dans le monde,intitulé « Ferment in the Field » et coor-donné par George Gerbner, Garnham reve-nait à la charge contre la dérive de ce qu’ilne craignait pas d’appeler une théorie aso-ciale et ahistorique de l’idéologie.…tablissant à nouveau une distinction biennette entre les Cultural studies et l’ap-proche proposée par Raymond Williams, ilmontrait comment aucun des grands défisposés par le développement des médias, età terme de la « société de l’information»,dans la redéfinition de la sphère publiquen’était touché par les Cultural studies.« Comme Raymond Williams l’a soulignédans Television: technology and culturalform, et comme le montrent avec beau-coup de précision les recherches de mescollègues Paddy Scannell et David Cardiff,la télédiffusion est apparue comme unetechnologie dont personne ne savait quefaire, et ses formes institutionnelles – spé-cialement ses modes de financement, sespublics spécifiques et les modes de rela-tion avec ces publics établis au sein de cesformes institutionnelles – ont du être déve-loppées selon des formes qui peuvent êtredémontées très concrètement, et qui ontdivergé entre des pays nettement capita-listes (par exemple les États-Unis et la

    Grande-Bretagne). De ce fait on ne sauraitparler simplement du modèle capitalistedes médias. Un système de médias prenddes traits spécifiques d’un état-nation àl’autre. Il est déterminé , entre autreschoses, par la structure et l’état de déve-loppement de l’économie, par la forme del’état, l’état des relations de classe, par larelation avec l’État dominant et/ou lesétats subordonnés » (66). Le moins quel’on puisse dire est que ce programmen’avait guère été pris en charge par lesCultural studies plus de dix ans après saformulation, donnée qui souligne le peud’importance accordée aux données éco-nomiques, mais aussi une forme spécifiquede provincialisme britannique de ces tra-vaux, conjuguant l’internationalisation desoutils théoriques avec l’indifférence à toutparti pris comparatiste, le peu d’intérêtpour les enjeux des flux culturels transna-tionaux.

    Un « tournant »ethnographique ?

    Les années quatre-vingt sont associéesdans l’histoire des Cultural studies àl’image du « tournant ethnographique ».L’expression désigne de façon commodeun déplacement des problématiques, plusencore des protocoles d’enquête vers uneétude des modalités différentielles deréception des médias, en particulier enmatière de programmes télévisés.

    Tournant ou réécriture de l’histoire ?

    Mais pour figurer comme une évidencedans la plupart des comptes-rendus del’évolution du courant, cette métaphorenous semble demander quelque circons-pection. Les Cultural studies auraient ellesdécouvert avec l’entrée dans les annéesquatre-vingt les vertus du travail ethnogra-phique ? Il suffit de se reporter au corpusantérieur des travaux du courant pourmesurer en quoi une telle revendicationrelève plus du coup de force que d’unedescription crédible des évolutions. Les

    (65) GARNHAM, 1979, 131.(66) GARNHAM, 1983, 323.

  • études d’Hoggart sur les cultures popu-laires ne comportaient-elles pas dès 1957un visible parti-pris ethnographique ? Lestravaux de Hebdige ou de Willis auraient-ils été étrangers à cette démarche ? S’il afallu attendre un tournant au seuil desannées quatre-vingt comment expliquerque la majorité des textes issus de laseconde moitié des années soixante-dixque rassemble un reader du CCCS (67)soient rassemblés dans une partie perti-nemment intitulée ethnography ? Nousavouerons d’autant plus notre réticence àadhérer à cette histoire officielle et imagi-naire du courant que l’un des ouvrages(avec Nationwide) qui se trouve rétrospec-tivement promu au rang de point de repèrede cette mutation n’est autre que WatchingDallas de Ien Ang, dont la première publi-cation aux Pays-Bas date de 1982. Or sicette recherche est d’un grand intérêt à tra-vers les interrogations qu’elle développesur le plaisir des téléspectateurs de Dallas,la notion de « réalisme émotionnel »qu’elle construit...elle repose sur 42 lettresde lecteurs/trices de l’hebdomadaire fémi-nin hollandais Viva obtenues par l’auteur àpartir d’une petite annonce qui invitait leslecteurs à faire part par écrit de leurs réac-tions sur le feuilleton à l’auteur. On estassez loin de l’ethnographie décrite par lemanuel de Marcel Mauss...

    Faut-il alors prétendre qu’il ne s’est rienpassé, ni tournant, ni ethnographie ?Certes, non. Les années quatre-vingt sontbien le cadre de mutations importantes,assez importantes pour se passer de narra-tions enchantées ou intéressées. Au risqued’en donner une description réductrice onpeut suggérer qu’un des points-clés de laréorientation des travaux a trait à une redé-finition des modalités d’analyse desmédias. Comme on l’a vu, à travers les

    questions de la culture et de l’hégémonie,les chercheurs de Birmingham avaient gra-duellement accordé une place croissante àl’analyse des médias et de leurs pro-grammes. Mais leurs approches compor-taient des lacunes évidentes. Si les ana-lyses internes de segments de laprogrammation, inspirées de méthodessémiologiques ou linguistiques, étaientsouvent riches, l’étude des modalitésconcrètes de réception en restait à la pro-duction de schémas d’analyse essentielle-ment programmatiques, chez Hall et Mor-ley. Si un « tournant » a bien marqué ledébut des années quatre-vingt il consiste àaccorder un intérêt croissant à la réceptiondes médias, en tentant d’opérationnaliserdes modèles comme celui de l’encodage-décodage. Pour ce faire, des chercheursvont déployer une grande inventivité dansla quête de méthodes d’observation et decompréhension des publics réels, notam-ment par des techniques ethnographiques(68) Une telle évolution n’est pas mineure;elle ne correspond pas exactement auchœur « Du passé faisons table rase ».

    Cette opérationnalisation critique dumodèle de Hall va être réalisée par Char-lotte Brunsdon et David Morley (69) à tra-vers l’étude de la réception du magazined’information Nationwide (70). Le desseinde Brunsdon et Morley est à la fois des’arracher à la fascination sémiologiquequi place dans le texte un programme deperception et de lecture assez puissantpour s’imposer à tous les récepteurs, detester empiriquement le modèle de Hall.Pour ce faire, ils vont, les premiers, intro-duire la technique des « Focus groups »,observer sur vingt-neuf groupes représen-tants des milieux extrêmement divers, lesréactions à la diffusion d’épisodes de cetteémission. Nationwide incarne une double

    (67) HALL, HOBSON, LOWE, WILLIS, 1980.(68) On trouvera un utile panorama de ces évolutions dans le livre de S. Moores (1993).(69) Il faut cependant souligner que tant le parti ethnographique que l’attention aux dimensions du « genre « etde la réception domestique avaient été d’abord valorisés par Dorothy Hobson dans sa thèse A study of working-class women at home: feminity, domesticity and maternity. Un extrait relatif à la radio et à la télévision (House-wives and the mass media) se trouve dans HALL, HOBSON, LOWE, WILLIS (1980). En France, Michel Sou-chon avait pour sa part réalisé dès 1969 un travail empirique fin établissant la réception différentielle desémissions de télévision (Théâtre, feuilleton) par les adolescents de l’enseignement général et dutechnique.(70) MORLEY, 1980.

  • percée scientifique. La recherche permetde vérifier empiriquement le bien-fondé ducadre analytique posé par Hall. Elle abou-tit aussi à en manifester les insuffisances etles lacunes. Le modèle de Hall mêle desquestions de compréhension, de reconnais-sance, d’interprétation et de réaction. Cen-tré sur l’importance des status de classe, ilne permettait pas de saisir l’importance ducadre domestique de perception, des rela-tions au sein de la famille. Le travail surles focus groups fait aussi naître des inter-rogations novatrices sur le rôle des médiasdans la production de divers registres iden-titaires. Dans le sillage de Morley, puis deAng, le recours à des protocoles d’enquêtecherchant à saisir sans cesse plus finement,plus près des pratiques les réactions destéléspectateurs va largement essaimer. EnSuède Dahlgren (71) utilise les conversa-tions sur la télévision comme support deses recherches. James Lull (72) franchit lesportes des foyers pour observer in situ lestéléspectateurs. Le déplacement des pro-blématiques amorcé par Morley s’entrouve accentué, vers la dimension gende-red des réceptions, le rapport aux instru-ments techniques de communication. Ilcomporte aussi l’effet d’intégrer de plus enplus une part conséquente des Culturalstudies, et leurs travaux les plus visibles,au domaine plus ancien et plus classiquedes recherches en communication.

    Tournant épistémologique, tournantpolitique .

    Mettre au principe des évolutions desCultural studies un déplacement desméthodes d’enquête, qui engendrerait depar sa dynamique propre une série de redé-finitions de problématiques, de rapproche-ments avec d’autres courants d’étudesserait aussi valoriser une lecture excessive-ment académique de leur mouvement, lesamputer de leur part politique, oublieraussi que la recherche ne se développe pasdans le pur monde des idées et desméthodes.

    Le « tournant ethnographique » est insé-

    parable d’autres virages qui marquent laGrande-Bretagne et le monde des annéesquatre-vingt. Virage politique avec l’ins-tallation pour plus d’une décennie de Mar-garet Thatcher aux commandes du gouver-nement; virage conservateur général avecles politiques que celle-ci développe enmatière de privatisations, de confrontationdirecte avec les organisations syndicales(mineurs), virage économique avec leseffets croissants de la globalisation deséconomies sur le chômage, l’évolution du« social ». Stuart Hall, le plus « politique »des chercheurs du courant, manifeste uneintuition très précoce de ces changements.Il est symbolique qu’il quitte la directiondu centre de Birmingham à la fin desannées soixante-dix pour réinvestirpresque immédiatement une part impor-tante de ses énergies d’entrepreneur dansMarxism Today dont il devient un desrédacteurs les plus importants, certainsaffirment même : la tête pensante. Uneconstante revient tout au long de ses écritset chroniques, plus particulièrement ceuxde la seconde moitié des années 80 et jus-qu’à la disparition de la revue en 1991 : lenouvel âge (New times) du post-fordismeentraîne l’affaiblissement des « solidaritéstraditionnelles » et donne naissance à unnouveau type d’« individualité », qui« s’écarte des lignes de continuité quiauparavant stabilisaient nos identitéssociales ».

    « Une frontière que les New times ontdéplacé », écrit-il dans Marxism Today enoctobre 1988, « c’est celle entre les dimen-sions objectives et subjectives du change-ment. le sujet individuel est devenu plusimportant, tandis que nos modèles du‘sujet’ ont changé. Nous ne pouvons plusdésormais concevoir l’individu dans lestermes d’un Ego complet et monolithiqueou d’un soi autonome. L’expérience du soiest plus fragmentée, marquée par l’incom-plétude, composée de multiples soi, demultiples identités liées aux différentsmondes sociaux où nous nous situons.Quelque chose de lesté d’une histoire, de

    (71) DAHLGREN, 1988.(72) LULL, 1983.

  • produit, d’un processus. Ces vicissitudes dusujet ont leur propre histoire qui renvoieaux épisodes clés du passage aux TempsNouveaux. Elles incluent la révolution cul-turelle des années soixante, 1968 en parti-culier avec son vif sens de la politiquecomme théâtre, le slogan féministe Thepersonal is political, la psychanalyse avecsa redécouverte de racines inconscientes dela subjectivité, les révolutions théoriquesdes années soixante et soixante dix – lasémiologie, le struc