Couture - Le Syncrétisme Des Chrétiens Réincarnationnistes, Religiologiques (1993)

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Couture - Le Syncrétisme Des Chrétiens Réincarnationnistes, Religiologiques (1993)

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  • LE SYNCRTISME DES CHRTIENSRINCARNATIONNISTES:

    ANALYSE D'UN DISCOURS THOLOGIQUE

    Andr Couture1 ___________________________________________________

    Plutarque (c.46-120) est le premier auteur utiliser le motsyncrtisme dans un passage d'un trait sur l'amour fraternelo il donne l'exemple des Crtois qui se rconciliaient et secoalisaient quand un ennemi de l'extrieur les attaquait2 . Leterme fut adopt par l'Europe l'poque de la Renaissance quandrasme (?1466-1536) lui consacra un paragraphe de ses Adages(introduit probablement en 1517/18). Dans une lettre Melanchton date du 22 avril 1519, le mme auteurrecommandait aux gens de lettres en butte la haine desyncrtiser comme les anciens Crtois, car, disait-il, laconcorde est un puissant rempart3 . Le mot sera ensuitemaintes fois repris, et le plus souvent pour dsigner un accordfragile fond sur l'opportunisme (Zwingli, en 1525; Butzer, en

    1 Andr Couture est professeur la facult de thologie et au

    programme de sciences humaines de la religion de l'UniversitLaval.

    2 De l'amour fraternel, trait 31, no 19, dans Plutarque. uvresmorales. Tome VII. Premire partie: Traits de morale (27-36),texte tabli et traduit par Jean Dumontier, 1975, pp. 168-169. Ceparagraphe doit beaucoup aux recherches de P.-H. Poirier dans lecadre d'un sminaire portant sur la notion de syncrtisme que nousavons donn ensemble l'hiver 1988 la Facult de thologie del'Universit Laval.

    3 Collected Works of Erasmus, Tome xxx: Adages, translated byMargaret Mann Philipps, annotated by R.A.B. Mynors, I i 11,pp. 60-61.

  • Andr Couture

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    1531; etc.).4 Les protestants discutrent pendant tout le XVIIe

    sicle d'ventuels compromis avec l'glise romaine. Tandisqu'un luthrien comme G. Calisen dit Calixte (1586-1656) semontait ouvert au syncrtisme au sens o il favorisait unrapprochement doctrinal entre les catholiques et les protestants,A. Calov dit Calovius (1612-1685) ridiculisait le syncrtisme etl'effort d'harmonisation qu'il reprsentait. l'unionisme ou l'irnisme des uns s'opposait le strict rigorisme thologique desautres.5 Plutt que d'insister sur l'ide d'alliance que recelait levocable grec de Plutarque, on prfrait une explication de ceterme par un verbe grec de consonnance similaire mais signifiantmlanger, mler.

    Quoi qu'il en soit de ces querelles souvent byzantines, ilreste que l'utilisation thologique moderne du mot syncrtismene se comprend que sur ce fond historique. Dans les articlesclectisme et Syncrtistes, Hnotiques, ou Conciliateursqu'il a rdigs pour l'Encyclopdie, Diderot (1713-1784)prconisait l'clectisme comme la seule vritable dmarchephilosophique; il peignait par contraste le syncrtisme comme unhabile pacificateur cherchant faire concorder les vrits les pluscontraires, se contentant d'-peu-prs et d'emprunts multiplesmal tays. La notion de syncrtisme s'est introduite au XIXe

    sicle dans le champ des sciences religieuses, et il semble quel'influence d'Ernest Renan (1823-1892) ait t cet gard

    4 Un certain Windeck proposait en 1604 aux catholiques soucieux de

    favoriser l'essor du peuple chrtien de cultiver le syncrtisme. Et en1615, D. Pareus de Heidelberg exhortait les protestants un pieuxsyncrtisme contre cet ennemi commun qu'est l'Antichrist [cf. JohnHenry Blunt, Dictionary of Sects, Heresies, Ecclesiastical Parties,and Schools of Religious Thought , Ann Arbor, Gryphon Books,1971, p. 585 (1re d.: Londres, 1874)].

    5 Voir R. Pillorget, Le problme du syncrtisme, dbat majeur ausein du protestantisme allemand du XVIIe sicle, dansL'Information historique 32, 1970, pp. 210-215.

  • Le syncrtisme des chrtiens rincarnationnistes

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    importante6 . Persuad du progrs ncessaire et continu de l'trehumain, Renan pensait que le syncrtisme caractrisait l'tatenfantin et irrflchi de l'humanit, qu'il prcdait la phased'analyse laquelle les sciences historiques de son tempscontribuaient de toutes leurs forces, et que se prparait peu peuune synthse venir ncessairement fonde sur un sainclectisme. Les livres religieux, les sectes orientales, les gnoseslui fournissaient alors autant d'exemples de confusionssyncrtiques, de conglomrats tranges qu'il fallait dpasser pourarriver au but vis.

    Ces quelques repres historiques montrent le caractrequivoque du terme syncrtisme. Il renvoie un effort deconciliation, parfois pour l'encourager, surtout pour lecondamner. En fait, la catgorie de syncrtisme a longtempsrelev (et relve souvent encore) non pas de l'analyse historiqueou anthropologique, mais plutt de la rhtorique. Renan et sespigones peroivent le syncrtisme comme une premire tapepar laquelle passent ncessairement les humains de toute culture.Il est certes possible d'enregistrer des manifestationssyncrtiques, ventuellement de tirer parti de ces conglomratstranges pour y dcouvrir des bribes d'histoire. Qu'ilsappartiennent au state puril pr-analytique ou tmoignent d'unedgnrescence ultrieure, ils dfient toute analyse rigoureuse.Pour que ce concept de syncrtisme puisse devenir vritablementopratoire en sciences des religions, il faut prendre consciencequ'il a longtemps t utilis comme un jugement premptoire7 plutt que comme un instrument destin analyser desphnomnes religieux ou culturels.

    Je voudrais donc poser nouveau la question de lapertinence de cette notion de syncrtisme partir d'un dossier

    6 C'est du moins ce que je suggre dans un article rcent: A. Couture,

    Le recours la notion de syncrtisme chez Renan, dans MichelDespland (dir.), La tradition franaise en sciences religieuses.Pages d'histoire , Les Cahiers de recherche en sciences de lareligion (Universit Laval), vol. 10, 1991, pp. 57-84.

    7 Couture, loc. cit., p. 83.

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    qui me semble typique des ambiguts qui l'entourent. En effet,depuis une quinzaine d'annes, des thologiens et pasteurschrtiens, catholiques ou protestants, taxent volontiers desyncrtistes les chrtiens qui sont tents d'accepter larincarnation8 . Convaincus que la rincarnation est trangreaux intuitions les plus fondamentales du christianisme, ceschrtiens brandissent le syncrtisme comme une arme pourdfendre leur propre puret doctrinale. Les rflexions quisuivent veulent faire tat de ce dossier, prsenter quelquesrflexions sur la faon dont les sciences des religions abordentaujourd'hui la question du syncrtisme, et finalement procder une analyse des arguments qui sous-tendent l'utilisation de ceterme.

    Le syncrtisme des chrtiens rincarnationnistes

    Pour bien marquer l'impossibilit d'introduire larincarnation l'intrieur du christianisme, certains thologiensou vulgarisateurs chrtiens parlent volontiers de la rincarnationcomme d'une doctrine floue, indcise, confuse, et dnoncent

    8 J'utilise ici le mot rincarnation la faon des rincarnationnistes

    actuels et de leurs opposants chrtiens, i.e. en gnralisant sonemploi toutes les situations historiques particulires. En fait, lemot rincarnation s'est impos vers 1860, vraisemblablement sousl'influence d'Allen Kardec. C'tait le nologisme dont on avaitbesoin pour bien marquer l'opposition entre la mtempsycose desGrecs et des Orientaux, considre comme une croyance dgnre,et une mtempsycose ascendante, lie l'ide d'une me quiprogresse, et cense tre le vritable enseignement des vraiesspiritualits. Les textes grecs parlent de palingnsie(renaissance), galement de mtempsycose (litt. animation ensuccession); les textes hindous sanskrits, de punarjanman (re-naissance), de punarbhava (r-apparition), de punarvritti (re-tour), de samsra (circuit, transmigration), de patisamdhi (r-union, re-jonction), etc., et avec dans chaque cas des nuancesparticulires.

  • Le syncrtisme des chrtiens rincarnationnistes

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    l'alliage rincarnation-rsurrection comme une sorte debricolage, une forme de syncrtisme.

    Le thme de la rincarnation est un thme diffus, noteLaurent Schlumberger. J'entends ce mot dans un double sens.Ce thme est diffus d'abord parce qu'il est prsent dans denombreuses sphres culturelles et religieuses, qui n'ont parfoisrien voir les unes avec les autres. () Mais ce thme estdiffus galement dans un second sens: il n'est pas dveloppdans un corpus de textes admis par tous ceux qui adhrent l'ide de la rincarnation. Il n'y a donc pas de recueil detmoignages ou encore d'laboration thorique qui fasseautorit.9 Cette croyance trs souple peut en effet s'adapter toutes sortes de systmes culturels et religieux trs diffrents(religions archaques, orientales, monothismes). Larincarnation, poursuit Schlumberger, est en Occident presquetoujours vue positivement alors qu'elle est en Orient une fatalittragique dont on espre tre libr.10 Pourtant cette souplesseest moins perue comme une qualit que comme une caused'ambigut. La souplesse, conclut-il, est ici devenue distorsionou encore, selon l'expression d'un auteur, "du syncrtisme et dubricolage".11

    Joseph Thomas: Rincarnation transmigration desmes existences plurielles, le vocabulaire est vari. Lessources d'inspiration sont aussi diverses. L'Orient, l'Indespcialement, est pour beaucoup la rfrence premire. () Onoublie toutefois que pour l'hindouisme la rincarnation est unmalheur. () Nous sommes donc en prsence d'une croyanceaux contours indcis.12 Mme si une telle croyance, diffuse,

    9 Laurent Schlumberger, La rincarnation. Essai d'analyse et de

    critique d'une croyance populaire occidentale, dans Aujourd'huicredo, mai 1991, p. 9.

    10 Ibid.11 Louis-Vincent Thomas, dans Rincarnation, immortalit,

    rsurrection, Bruxelles, p. 20.12 Joseph Thomas, Rsurrection ou rincarnation?, dans tudes, fv.

    1991, pp. 236-237.