Chestov - Kierkegaard, Philosophe Religieux

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  • Lon Chestov

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    1866 1938

    KIERKEGAARD, PHILOSOPHE RELIGIEUX

    1937

    Srie de cinq confrences diffuses sur Radio-Paris entre le 21 octo-bre et le 25 novembre 1937 ; texte publi dans les Cahiers de Radio-

    Paris, n 12, 15 dcembre 1937.

    LA BIBLIOTHQUE RUSSE ET SLAVE LITTRATURE RUSSE

  • 2TABLE

    I ..................................................................................................3

    II...............................................................................................12

    III .............................................................................................21

    IV .............................................................................................30

    V...............................................................................................39

  • 3I

    Tout rcemment encore, Sren Kierkegaard tait pres-que totalement ignor en France, on ne le connaissaitgure mme dans les milieux philosophiques et littrai-res. Seulement ces dernires annes, on peut noter un in-trt toujours croissant pour le philosophe danois : beau-coup de ses livres ont t traduits en franais, de nom-breux articles lui ont t consacrs dans les revues litt-raires et philosophiques, et sa pense a pntr de plus enplus tous les milieux cultivs. Malgr tout, nombreuxsont encore ceux qui, chez nous, ignorent jusqu sonnom. Et pourtant linfluence de Kierkegaard sur la pen-se philosophique et thologique est norme dansdautres pays. Ceci est surtout vrai pour lAllemagne, olon dcouvrit Kierkegaard ds la fin du sicle dernier.Le clbre thologue protestant Karl Barth sest formentirement sous linfluence de Kierkegaard. Cela estgalement le cas, du moins en partie, pour les plus mi-nents philosophes allemands contemporains, tels queJaspers et Heidegger : leur pense procde directementou indirectement de celle de Kierkegaard. La littratureallemande sur Kierkegaard a atteint des proportionsnormes, et on peut dire que chez nos voisins, le philoso-phe danois est pass au rang de classique.

    Pourtant il me faut faire remarquer, ds prsent, queKierkegaard est un des penseurs les plus complexes et lesplus difficiles suivre. Cette difficult provient avant tout

  • 4de sa manire de poser les problmes philosophiques,manire tout fait extraordinaire et inaccoutume pournotre pense. La complexit de son uvre a galementdes raisons trs particulires : le lecteur est surtout drou-t par ce que Kierkegaard lui-mme appelle l expression indirecte , cest--dire quil sapplique dis-simuler ses penses les plus chres, tout en les laissantpercer par endroits. Aussi le lecteur est-il oblig unenorme et continuelle tension desprit sil veut dcouvrirderrire les affirmations embrouilles et souvent volontai-rement contradictoires ce qui emplissait la vie de Kierke-gaard et dtermina la lutte quil mena durant toute sonexistence.

    Kierkegaard appelle sa philosophie philosophie exis-tentielle : ce qui signifie quil pensait pour vivre, maisne vivait pas pour penser. Cest par l quil diffre essen-tiellement des philosophes professionnels pour lesquelsleur philosophie nest souvent quun simple mtier ,tout comme le sont lastronomie, les mathmatiques,etc., mtier nayant aucun rapport intime avec leur vie.Ceci ne veut nullement dire que la vie de Kierkegaard futriche en vnements extrieurs, sautant aux yeux de toutle monde. Bien au contraire, il vivait en dehors de tousles vnements de son poque. Ainsi nous ne trouvonspas trace de la rvolution de quarante-huit ni dans sesuvres, ni dans ses journaux, bien quil et alors trente-cinq ans, et quil ft lapoge de sa production littraire.

    On peut dire que Kierkegaard vivait en marge delhistoire, ou, si lon veut et cela est trs importantpour la comprhension de Kierkegaard quil avait sapropre histoire, indiffrente tous, mais qui fournit la

  • 5pense du philosophe une matire tout fait exception-nelle.

    Sren Kierkegaard naquit le 5 mai 1813, Copenha-gue, du deuxime mariage de son pre Michel Kierke-gaard avec son ancienne bonne, Anna Lund. Disonstout de suite que ce mariage fut brusqu : Michel Kierke-gaard devant, comme on dit, couvrir sa faute. Cette cir-constance influena fortement le dveloppement spirituelde son fils qui apprit, encore tout jeune homme, que sonpre, pourtant si austre et pieux, succomba la tentationtrs vite aprs la mort de sa premire femme. Mais un au-tre pisode de la vie de son pre devait prendre une im-portance encore plus grande pour Sren. Michel encoreenfant, il navait alors que onze ans, fut plac par ses pa-rents, de trs pauvres gens, chez un ptre galement trspauvre et vivant misrablement. Lenfant tait exploitsans vergogne par ses matres. Or, par un jour dautomneparticulirement maussade, froid et pluvieux, le petit Mi-chel peine vtu, affam, puis par un travail bien au-dessus de ses forces, gardait depuis laube un troupeau demoutons dans une des pres valles du Jutland. Le mal-heureux enfant, pris de dsespoir, gravit une colline et del maudit Dieu. Jusqu sa mort (il mourut quatre-vingt-deux ans), le vieux Michel Kierkegaard ne put ou-blier cet vnement : il voyait l un crime commis contrele Saint-Esprit. Il en souffrait infiniment, se croyantcondamn une perdition ternelle et avec lui toute sadescendance. Il ne sut ou ne voulut cacher ce fait sesenfants, et Sren apprit ds sa jeunesse le lourd pch quipesait sur lui. Ainsi deux vnements qui eurent lieu bienavant sa naissance eurent une influence dcisive sur la vie

  • 6de Sren Kierkegaard. Et ce furent probablement l lesraisons qui amenrent Kierkegaard traiter dans sa phi-losophie existentielle le thme biblique du pch originelet de la chute du premier homme, thme depuis long-temps abandonn par tout le monde.

    Michel Kierkegaard soccupa ds le dbut entirementde lducation de son fils qui fut strictement religieuse.Lenfant alla pourtant aussi lcole quil termina en1830. Il poursuivit ses tudes la Facult de thologie deCopenhague. Tant que vcut son pre, Sren, au grandregret de celui-ci, ne fit que de pitres progrs : il dlais-sait la thologie pour la vie mondaine, frquentait denombreux amis, allait au thtre, etc. Il menait toutprendre une vie dissipe, et tous ses proches estimaientquil nobtiendrait jamais le diplme universitaire. Lors-quen 1838, son pre mourut lge de quatre-vingt-deuxans, plus personne ne pensait que Sren passerait sesexamens. Mais en dpit de lopinion gnrale, il fut reuavec mention en 1840 et avait obtenu, en outre, quelquetemps auparavant, le titre de magister artium. Bien quilet tous les titres universitaires ncessaires, entre autrescelui de candidat en thologie (correspondant notre li-cence), il noccupa jamais le poste de pasteur, ou tous au-tres postes auxquels lui donnaient droit ses diplmes.Jusqu sa mort, il resta, selon sa propre expression, unpenseur priv .

    En 1840, anne o il termina ses tudes, il se fianaavec une toute jeune fille qui navait que dix-sept ans etquil avait connue encore enfant, Rgine Olsen. Mais aubout dun an, le 10 octobre 1841, il rompit, sans aucuneraison apparente, ses fianailles au grand scandale des

  • 7deux familles et de tout Copenhague. Il y a cent ans, eneffet, Copenhague ntait encore quun grand village, otous connaissaient les histoires de chacun, et la rupturesans raison de Kierkegaard avec sa fiance le mit lordre du jour de tous les potins.

    Rgine Olsen fut profondment bouleverse et ne par-venait pas comprendre ce qui avait pu provoquer cettedcision inattendue de Kierkegaard. Mais Kierkegaardlui-mme fut encore beaucoup plus dsempar et dses-pr par lacte quil avait accompli. La rupture avec safiance qui nous apparat comme un fait en somme depeu dimportance, prit ses yeux les proportions dungrand vnement historique. Nous nexagrerons rien endisant que le caractre mme de sa philosophie sesttrouv dtermin par le fait quil fut destin prouverun accident aussi insignifiant comme un vnement his-torique, un tremblement de terre, comme il dit.

    Quest-ce qui lobligea rompre avec Rgine Olsen ?Aussi bien dans ses livres que dans ses journaux, il parlefrquemment dun homme qui fut oblig de rompre avecsa bien-aime. En mme temps, il interdit constamment ses lecteurs de rechercher la vraie raison qui lamena faire ce pas, le plus douloureux pour lui et pour sa fian-ce. Et qui plus est, il prvient tout instant, quil a faittout ce quil a pu pour dpister les curieux. Et pourtant ila tout fait aussi pour que son secret ne meure pas aveclui. Dans ses livres et dans son journal, il rpte cons-tamment : Si javais eu la foi, je naurais jamais quittRgine Olsen . Paroles mystrieuses ! En effet, quel rap-port peut-il y avoir entre la foi, tel que nous comprenonsgnralement ce mot, avec le fait que quelquun se marie

  • 8ou non ? Et pourtant ces mots expriment une vrit pro-fonde et une grande rvlation sur Kierkegaard. Nous enreparlerons plus en dtail dans nos prochaines confren-ces consacres sa philosophie religieuse. En attendant,je dirai seulement que, mise part sa dissertation de doc-torat intitule Quest-ce que lironie ? son activit litt-raire ne commena quaprs la rupture avec sa fiance,cest--dire en 1841, alors quil avait dj vingt-huit ans.Les grands et les petits livres, les articles, les discours di-fiants et les journaux se succdent rapidement. Durantles quinze annes qui lui restaient vivre (il mourut le 11novembre 1855), il crivit vingt-huit volumes, dont qua-torze ouvrages et quatorze journaux. Le premier livresintitule Tout ou rien, et ce titre lui seul est suggestif delorientation que prit la pense de Kierkegaard. Les titresde son deuxime ouvrage, Crainte et Tremblement1111 ainsique dun petit ouvrage semi-philosophique, semi-littraire, La Rptition2222 annex au prcdent, sont ga-lement rvlateurs. Le premier traite du sacrificedAbraham, le deuxime du Livre de Job. Neuf ans aprsla publication de Crainte et Tremblement