CAMUS, Albert - Reflexions sur la

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  • Albert CAMUS philosophe et crivain franais [1913-1960]

    (1957)

    RFLEXIONS SUR LA GUILLOTINE

    Un document produit en version numrique par Jean-Marie Tremblay, bnvole, professeur de sociologie au Cgep de Chicoutimi

    Courriel: jean-marie_tremblay@uqac.ca Site web pdagogique : http://www.uqac.ca/jmt-sociologue/

    Dans le cadre de: "Les classiques des sciences sociales"

    Une bibliothque numrique fonde et dirige par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cgep de Chicoutimi

    Site web: http://classiques.uqac.ca/

    Une collection dveloppe en collaboration avec la Bibliothque Paul-mile-Boulet de l'Universit du Qubec Chicoutimi

    Site web: http://bibliotheque.uqac.ca/

  • Albert Camus, Rflexions sur la guillotine (1957) 2

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    teurs. C'est notre mission. Jean-Marie Tremblay, sociologue Fondateur et Prsident-directeur gnral, LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.

  • Albert Camus, Rflexions sur la guillotine (1957) 3

    REMARQUE Ce livre est du domaine public au Canada parce quune uvre passe

    au domaine public 50 ans aprs la mort de lauteur(e). Cette uvre nest pas dans le domaine public dans les pays o il

    faut attendre 70 ans aprs la mort de lauteur(e). Respectez la loi des droits dauteur de votre pays.

  • Albert Camus, Rflexions sur la guillotine (1957) 4

    OEUVRES D'ALBERT CAMUS

    Rcits-Nouvelles

    L'TRANGER. LA PESTE. LA CHUTE LEXIL ET LE ROYAUME

    Thtre

    CALIGULA. LE MALENTENDU. L'TAT DE SIGE. LES JUSTES.

    Essais

    NOCES. LE MYTHE DE SISYPHE. LETTRES UN AMI ALLEMAND. ACTUELLES. CHRONIQUES 1944-1948. ACTUELLES II, CHRONIQUES 1948-1953 CHRONIQUES ALGRIENNES, 1939-1958 (ACTUELLES III) L'HOMME RVOLT. L'T L'ENVERS ET L'ENDROIT, essais. DISCOURS DE SUDE

    Adaptations et traductions

    LES ESPRITS, de Pierre de Larivey. LA DVOTION LA CROIX, de Pedro Calderon de la Barca. REQUIEM POUR UN NONNE, de William Faulkner. LE CHEVEALIER DOLMEDO, de Lope de Vega. LES POSSDS, daprs le roman de Dostoevski.

  • Albert Camus, Rflexions sur la guillotine (1957) 5

    Cette dition lectronique a t ralise par Jean-Marie Tremblay, b-

    nvole, professeur de sociologie au Cgep de Chicoutimi et fondateur des Classiques des sciences sociales, partir de :

    Albert CAMUS [1913-1960] RFLEXIONS SUR LA GUILLOTINE. Un texte publi dans louvrage dArthur Koestler et Albert Camus,

    RFLEXIONS SUR LA PEINE CAPITALE, pp. 119-170. Paris : Calmann-Lvy, 1957, 286 pp. Collection : Le livre de poche, texte intgral. Plu-riel.

    Polices de caractres utilise :

    Pour le texte: Comic Sans, 12 points. Pour les citations : Comic Sans, 12 points. Pour les notes de bas de page : Comic Sans, 12 points.

    dition lectronique ralise avec le traitement de textes Micro-soft Word 2008 pour Macintosh. Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter), 8.5 x 11) dition numrique ralise le 30 mars 2010 Chicoutimi, Ville de Saguenay, province de Qubec, Canada.

  • Albert Camus, Rflexions sur la guillotine (1957) 6

    Albert CAMUS philosophe et crivain franais [1913-1960]

    RFLEXIONS SUR LA GUILLOTINE.

    Un texte publi dans louvrage dArthur Koestler et Albert Camus, RFLEXIONS SUR LA PEINE CAPITALE, pp. 119-170. Paris : Calmann-Lvy, 1957, 286 pp. Collection : Le livre de poche, texte intgral. Plu-riel.

  • Albert Camus, Rflexions sur la guillotine (1957) 7

    [121] Peu avant la guerre de 1914, un assassin dont le crime tait particulirement rvoltant (il avait massacr une famille de fermiers avec leurs enfants) fut condamn mort en Alger. Il s'agissait d'un ouvrier agricole qui avait tu dans une sorte de dlire du sang, mais avait aggrav son cas en volant ses victimes. L'affaire eut un grand retentissement. On estima gnralement que la dcapitation tait une peine trop douce pour un pareil monstre. Telle fut, m'a-t-on dit, l'opi-nion de mon pre que le meurtre des enfants, en particulier, avait indi-gn. L'une des rares choses que je sache de lui, en tout cas, est qu'il voulut assister l'excution, pour la premire fois de sa vie. Il se leva dans la nuit pour se rendre sur les lieux du supplice, l'autre bout de la ville, au milieu d'un grand concours de peuple. Ce qu'il vit, ce matin-l, il n'en dit rien personne. Ma mre raconte seulement qu'il rentra en coup de vent, le visage boulevers, refusa de parler, s'tendit un moment sur le lit et se mit tout d'un coup vomir. Il venait de dcou-vrir la ralit qui se cachait sous les grandes formules dont on la mas-quait. Au lieu de penser aux enfants massacrs, il ne pouvait plus pen-ser qu' ce corps pantelant qu'on venait de jeter sur une planche pour lui couper le cou.

    Il faut croire que cet acte rituel est bien horrible pour arriver vaincre l'indignation d'un homme simple et droit et pour qu'un chti-ment qu'il estimait cent fois mrit n'ait eu finalement d'autre effet que de lui retourner le cur. Quand la suprme justice donne seule-ment vomir l'honnte homme qu'elle est cense protger, il parat difficile de soutenir [122] qu'elle est destine, comme ce devrait tre sa fonction, apporter plus de paix et d'ordre dans la cit. Il clate au contraire qu'elle n'est pas moins rvoltante que le crime, et que ce nouveau meurtre, loin de rparer l'offense faite au corps social, ajou-te une nouvelle souillure la premire. Cela est si vrai que personne n'ose parler directement de cette crmonie. Les fonctionnaires et

  • Albert Camus, Rflexions sur la guillotine (1957) 8

    les journalistes qui ont la charge d'en parler, comme s'ils avaient cons-cience de ce qu'elle manifeste en mme temps de provocant et de hon-teux, ont constitu son propos une sorte de langage rituel, rduit des formules strotypes. Nous lisons ainsi, l'heure du petit djeu-ner, dans un coin du journal, que le condamn a pay sa dette la socit , ou qu'il a expi , ou que cinq heures, justice tait fai-te . Les fonctionnaires traitent du condamn comme de l'intres-s ou du patient , ou le dsignent par un sigle : le C.A.M. De la pei-ne capitale, on n'crit, si j'ose dire, qu' voix basse. Dans notre soci-t trs police, nous reconnaissons qu'une maladie est grave ce que nous n'osons pas en parler directement. Longtemps, dans les familles bourgeoises, on s'est born dire que la fille ane tait faible de la poitrine ou que le pre souffrait d'une. grosseur parce qu'on considrait la tuberculose et le cancer comme des maladies un peu honteuses. Cela est plus vrai sans doute de la peine de mort, puisque tout le monde s'vertue n'en parler que par euphmisme. Elle est au corps politique ce que le cancer est au corps individuel, cette diff-rence prs que personne n'a jamais parl de la ncessit du cancer. On n'hsite pas au contraire prsenter communment la peine de mort comme une regrettable ncessit, qui lgitime donc que l'on tue, puis-que cela est ncessaire, et qu'on n'en parle point, puisque cela est re-grettable.

    Mon intention est au contraire d'en parler crment. Non par got du scandale, ni je crois, par une pente malsaine de nature. En tant qu'crivain, j'ai toujours eu horreur de certaines complaisances ; en tant [123] qu'homme, je crois que les aspects repoussants de notre condition, s'ils sont invitables, doivent tre seulement affronts en silence. Mais lorsque le silence, ou les ruses du langage, contribuent Maintenir un abus qui doit tre rform ou un malheur qui peut tre soulag, il n'y a pas d'autre solution que de parler clair et de montrer l'obscnit qui se cache sous le manteau des mots. La France partage avec l'Espagne et l'Angleterre le bel honneur d'tre un des derniers pays, de ce ct du rideau de fer, garder la peine de mort dans son arsenal de rpression. La survivance de ce rite primitif n'a t rendue

  • Albert Camus, Rflexions sur la guillotine (1957) 9

    possible chez nous que par l'insouciance ou l'ignorance de l'opinion pu-blique qui ragit seulement par les phrases crmonieuses qu'on lui a inculques. Quand l'imagination dort, les mots se vident de leur sens : un peuple sourd enregistre distraitement la condamnation d'un homme. Mais qu'on montre la machine, qu'on fasse toucher le bois et le fer, entendre le bruit de la tte qui tombe, et l'imagination publique, sou-dain rveille, rpudiera en mme temps le vocabulaire et le supplice.

    Lorsque les nazis procdaient en Pologne des excutions publiques d'otages, pour viter que ces otages ne crient des paroles de rvolte et de libert, ils les billonnaient avec un pansement enduit de pltre. On ne saurait sans impudeur comparer le sort de ces innocentes