Boss Reflexions Libertins

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Gilbert Boss' réflexions à l'usage des libertins. Une réflexion magistrale sur la question de la liberté et de l'émancipatino

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  • Gilbert Boss

    RFLEXIONS

    L'USAGE DES LIBERTINS

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    Me ferait-on injure en me nommant libertin ? On pourrait certes en avoirl'intention. D'abord, aujourd'hui, en voulant me confondre simplement avec ceuxqui sous ce drapeau se contentent d'afficher une forme de libert sexuelle, ce quireviendrait donner des bornes bien troites la libert que j'affirme. Et plustraditionnellement, en voulant me comparer aux affranchis de l'Antiquit, auxlibertins donc au sens ancien, dans l'intention de me reprocher de n'tre pas librepar nature ou par naissance, mais de n'tre dans le domaine de la libert qu'unparvenu, suspect de conserver en soi la tare de son esclavage originaire. Or, aucontraire, ce rappel d'un esclavage premier reprsente justement pour moi l'un desattraits du terme de libertin. Car la libert qui m'importe n'est pas celle de mesorigines, mais bien celle que j'ai acquise en m'affranchissant. Il y a en effet entrel'affranchi commun de l'antiquit et le libertin moderne cette diffrence qu'on nereproche pas seulement ce dernier d'avoir accd une libert seconde, maissurtout de l'avoir acquise par lui-mme, contre la socit, contre la religion etpeut-tre mme contre la nature. Mais j'y vois justement la noblesse de ce titre,puisqu'il signifie une libert conquise par une lutte personnelle en vue des'affranchir de l'esclavage. Car celui-ci, c'est effectivement notre conditionpremire, la dpendance de l'opinion commune ou des prjugs, laquelle touthomme est soumis dans son enfance, et toute sa vie s'il ne trouve le moyen de s'enaffranchir, et de devenir, prcisment donc, un libertin.

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    L'homme libre n'est certainement pas celui qui demeurerait tout faitindtermin, et donc purement chimrique. Ne serait-il pas plutt celui chezlequel les dterminismes engendrent des boucles o ils se rflchissent, de tellesorte que plus leur systme est capable de s'interposer entre les influencesextrieures et ses propres actions, plus il devient capable de se rgler et de serformer lui-mme, plus il est libre ? Alors l'exigence d'une universelle critiqueserait l'expression de la libert que comporte dj son dsir.

  • Rflexions l'usage des libertins

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    L'homme est n libre, et partout il est dans les fers. Voil pour la rhtorique.En ralit l'homme nat toujours dans la plus extrme dpendance, et il s'en librepeu.

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    Qu'on ne croie pas qu'il soit rserv aux vieux bigots d'une religion absurde,comme le pre Garasse au XVIIe sicle, de mener une guerre acharne contre leslibertins. Partout, quelles que soient les murs et les croyances, les bonnes gens,les moralistes populaires, les dfenseurs de la correction sont leurs ennemisternels. Et selon que les institutions et les murs sont plus ou moins tolrantes,ils parviennent des degrs divers dchaner les foules contre eux, les incitant les traner au bcher ou au pilori, les rduire au silence d'une manire ou del'autre. A-t-on jamais vu un libertin gnralement honor durant sa vie, lorsqu'iltait capable de sduire, sinon sous la protection du masque ou des plus grandespuissances ? Et cette haine, cette dfiance tout au moins, n'est-elle pas naturellecontre ceux qui semblent avoir trahi leurs compagnons en abandonnant l'esclavagecommun ? Dans chaque socit, les chanes religieuses ou idologiques du peuplesont sacres, et on ne leur applique pas le corrosif de la critique sans danger. Il estvrai que, l o la tolrance et la libert critique sont affirmes comme des valeursreconnues, la rpression est moins directe. Mais est-elle pour autant moins vive etefficace ? Vous tes-vous demand par exemple ce que cachait l'interdiction par laloi et par la barrire d'une universelle abomination en France, aujourd'hui, dans cepays modle de la libert de pense, de mettre en question certaines ides reues,obligatoires, propos notamment de nombre de thmes relis, de manire assezartificielle parfois, au nazisme ? Voyez-vous pourquoi on en vient ainsi l'aberration patente de ne plus se demander si tel penseur, assez pitre philosopheau demeurant, dit vrai, mais s'il tait ou non profondment nazi ? N'est-il pointtrange que chez un peuple suppos ami de la raison, une chose telle que lanazicit soit devenue plus importante que la vrit ? C'est videmment des deuxcts masqu que l'on se bat ici.

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    La dtestable inquisition est un monstre hybride. Elle confond deux catgoriesqu'il est prfrable de distinguer, la justice et la morale. L'une s'intresse auxactes, pour empcher ceux qui nuisent la socit et favoriser dans la mesure dupossible ceux qui lui sont bnfiques, en rprimant les uns par la punition et enencourageant ventuellement les autres par des rcompenses. L'autre juge descaractres des individus en fonction de l'ensemble de leur comportement et de leurmanire d'tre et en vue de dterminer les attitudes prendre face chacun, soi-mme y compris. Quoiqu'il y ait des rapports et mme une certaine implicationentre les deux, elles restent pourtant distinctes, la justice n'ayant affaire auxcaractres qu'accessoirement, pour dterminer la nature des actions qu'elle doit

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  • Rflexions l'usage des libertins

    rgler, et la morale devant tenir compte des actions en tant qu'elles sont des signespar lesquels les caractres se dvoilent. La justice condamne par exemple lemeurtre. Or on peut vouloir distinguer entre le fait de tuer quelqu'un par accidentou intentionnellement, et cette distinction suppose de replacer l'acte dans soncontexte, y compris, en partie, celui du caractre de l'auteur. Mais la question n'estpas alors de savoir si celui-ci est bon ou mchant. Il suffit de s'assurer que l'actetait ou non intentionnel, peu importe que l'intention soit bonne ou mauvaise, cequi ne relve plus de la justice, mais de la morale. En revanche, cette dernire nepeut se satisfaire de caractriser une action, car un acte peut avoir dessignifications trs diffrentes dans le contexte des divers caractres particuliers.Un meurtre fait le meurtrier, mais il y a des meurtriers de sortes bien diverses quiappelleront des jugements moraux diffrents et parfois contraires. Tel a tu pourvoler, l'autre pour se venger, un autre pour se dfendre, ou pour protgerquelqu'un. Le meurtre considr est un signe supplmentaire d'un caractreviolent, impulsif et incapable de raison, ou au contraire un indice de rflexion, desang froid, de dtermination, et ainsi de suite. Et c'est ce qui importe la morale,qui cherche dterminer la valeur du mode de vie impliqu dans de telscomportements et sentiments. Or, parce que la morale vise juger l'individu enson entier, toute une faon d'tre, rien chez les hommes ne lui est indiffrent etn'chappe son jugement. La morale valuant l'homme entier, elle ne lui laisseaucune retraite o il puisse se mettre l'abri de son examen et de son jugement.Une justice qui voudrait punir et rcompenser non pas les actes, mais les attitudesmorales devrait donc abolir toute libert individuelle pour imposer par la force sonseul modle moral, comme prtend justement le faire l'inquisition.

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    Quand ils n'ont plus d'arguments suffisants pour faire illusion au moins sur lesesprits gourds, ils dfendent leurs absurdits en dcrtant immoral, odieux, de lesattaquer et de les rejeter. C'est pourquoi les libertins devront toujours se dfendrecontre l'accusation d'immoralit ds qu'ils se feront tant soit peu reconnatre desfanatiques des prjugs les plus ridicules.

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    Le rire est bien puissant, et l'on comprend que ce soit une arme dont lesautorits morales en place dsirent modrer l'usage le plus possible. Il est vrai quele bon peuple en use d'habitude sagement, en couvrant de ridicule tout ce quicontredit ses opinions et ses murs. Dans cette fonction celui-ci est une fortemuraille contre toutes les ides et pratiques trangres qui pourraient tenter depntrer le monde des conceptions admises. Le rire est communicatif, et leridicule repose sur des convictions bien ancres dans les esprits. Il suffit de mettreen vidence un contraste inattendu entre ce qu'on veut ridiculiser et un prjugcommun pour dclencher le rire de ceux qui le partagent et pour faire rebondir sasecousse des uns aux autres, dans la contagion qui le caractrise. Il a l'avantaged'unir les rieurs en un mme sentiment et de les sparer de ce dont ils rient. Lesdeux mouvements sont indissociables et presque irrsistibles lorsque la

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  • Rflexions l'usage des libertins

    communaut de sentiments est suffisante pour rendre vidente l'opposition entreeux et ce qui fait rejeter comme ridicule la cible du rire. Mais il faut pourprovoquer le rire quelque chose qui rompe l'habitude, une circonstanceimprvisible en principe quoique non pas toujours en fait, lorsqu'elle se rpte,comme il arrive souvent. La lumire du ridicule rvle un aspect qui,normalement, selon la rgle, ne devrait pas apparatre. Car si nous percevons cequi devait normalement se produire selon nos conceptions, le ridicule ne nat pas,et ce sont d'autres sentiments qui se trouvent immdiatement suscits. Orprcisment, le fait qu'il faille une forme d'invention, d'attention l'inhabituel,pour engendrer le ridicule, rend celui-ci imprvisible lui-mme. Certes, il arrivefrquemment que les nouvelles incongruits dcouvertes viennent confirmer desoppositions tablies dans les conceptions communes normales, mais il reste unrisque important que le tour d'esprit ncessaire pour rechercher ces contradictionsindites et piquantes entrane en dcouvrir aussi entre les objets des croyancesofficielles du groupe, de sorte que le ridicule peut venir porter sur les plusfaibles d'entre elles, c'est--dire sur celles qui sont moins profondment inscritesdans le sentiment ou la croyance