Bergson : le centre d'indétermination

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  • BERGSON : THORIES ESTHTIQUES ET PRATIQUES MDIATIQUES - MACM 1

    LE CENTRE D'INTERDTERMINATION : UNE ESTHTIQUE DE L'INTERACTIVIT ?

    GRGORY CHATONSKY

    L'USAGE D'UN TEXTE

    Si le numrique irrigue de faon transversale les pratiques artistiques contemporaines, il

    est le plus souvent aperu comme un simple instrument, le moyen de certaines fins

    anthropomorphiques relayant en ceci les opinions de la doxa. Malgr les tentatives

    disperses, il y a une crise de l'esthtique des nouveaux mdias. Tout se passe comme si

    la diversit et le dynamisme des uvres numriques laissaient la plupart des thoriciens

    sur place, certains tentant d'laborer des dictionnaires et de domestiquer la nouveaut

    d'un langage encore balbutiant, d'autres mfiants quant ce qui ressemble fort la

    ractivation d'une utopique modernit promettant une mancipation par la technique et

    prfrant redcouvrir les processus artistiques du XXe sicle courant du ready-made, aux

    performances en passant par l'agitation politique et la rinterprtation de la socit de

    consommation comme lors de la dernire Biennale de Venise.

    Mon objectif sera ici de montrer, de faon introductive et tel un projet laiss en friche, que

    la philosophie bergsonienne peut tre d'un apport important pour une esthtique

    mdiatique. Mais avant cela il me faut adopter une voix plus personnelle, celle du Je ,

    que j'abandonnerais ensuite, pour expliquer d'o je parle et selon quelle mthode. Cette

    question de l'emplacement et de la typologie n'est en rien anecdotique1.

    Je ne parle pas ici en thoricien la rigueur toute philologique et malgr ma formation

    c'est un domaine que j'ai laiss d'autres. Je ne parle pas en artiste, car il me semblerait

    obscne de m'appuyer sur un philosophe, Henri Bergson, pour (d)montrer combien ma

    production artistique est fonde en raison et mrite tout votre intrt. Je ne parle pas non

    plus en bergsonien, mon intrt pour ce philosophe datant, pour ainsi dire, de l'exact

    moment o on m'a propos de participer ce colloque. Je parle dans cet entrelacs entre

    1 Friedrich Nietzsche, La gnalogie de la morale, Gallimard, 1985.

  • BERGSON : THORIES ESTHTIQUES ET PRATIQUES MDIATIQUES - MACM 2

    l'art et la philosophie, entrelacs amical, mais sans ami, entrelacs conflictuel, mais sans

    conflit, entrelacs dont il faut souligner encore et encore, sous peine de l'oublier et de se

    rassurer d'un tel oubli, la tension. Entre l'art et la philosophie, il ne s'agit pas d'une tension

    ngociable et indolore, mais de la tension par excellence, celle du langage. Entre l'art et la

    philosophie il y a un diffrend2 pour reprendre cette notion chre Jean-Franois Lyotard,

    des genres htrognes o un mtalangage fait dfaut. Et pourtant.

    De quelle faon la pense bergsonienne peut-elle nous permettre d'approcher le

    fonctionnement paradoxal de l'interactivit numrique de certaines uvres

    contemporaines ? Il s'agirait alors d'utiliser purement et simplement Bergson, utilisation

    permise par le philosophe lui-mme qui plaait l'usage au cur de sa rflexion

    mthodologique. Cette appropriation, nous en reconnaissons le dfaut philologique. Il

    s'agira d'extirper des phrases du corpus bergsonien, et moins que le corpus un livre,

    Matire et Mmoire, moins qu'un livre mme un chapitre, le premier en particulier : De la

    slection des images pour la reprsentation le rle du corps, et d'appliquer les phrases

    telles quelles la question de l'interactivit. Un usage anachronique donc, qui nous

    permettra par un tel dplacement de comprendre, je l'espre, comment des systmes

    simples et rductionnistes, comme les ordinateurs fonds sur une logique binaire,

    peuvent produire une esthtique complexe.

    Au fil de notre rflexion, une question nous servira de fil conducteur : comment les

    programmes peuvent-ils engendrer de lindtermination, de limprobable et de

    limprogrammable ? Rpondre ces questions suppose que soit dveloppe une

    esthtique. 3 Cette tension nous permettra de dcouvrir une silhouette inattendue de

    l'esthtique numrique qui loin de relever du motif du contrle et de la matrise

    instrumentales, est indtermine et prserve la possibilit de l'vnement. Cette

    esthtique sera fonde sur l'hypothse que l'interactivit est la proposition d'une causalit

    imagine ou en d'autres termes, comme l'crivait Bergson, qu il n'y a jamais pour nous

    d'instantan. 4 C'est partir de ce temps diffr, aprs-coup, achronique comme

    2 Jean-Franois Lyotard, Le Diffrend, ditions de Minuit, 2001. 3 Bernard Stiegler, La Technique et le Temps 1, Galile, 1994, p.58. 4 Henri Bergson, Matire et mmoire, PUF, 1990. p. 72

  • BERGSON : THORIES ESTHTIQUES ET PRATIQUES MDIATIQUES - MACM 3

    condition de possibilit que l'esthtique peut dbuter. Les uvres numriques seront

    dans ce contexte considr comme des petits laboratoires de philosophie bergsonienne,

    et nous tenterons de trouver entre elles et le fonctionnement esthtique des

    spect-acteurs5 que nous sommes un paralllisme de structure.

    Grgory Chatonsky, Dislocat.io-n.net, 2001-2002

    CORPS ET ACTION INSTRUMENTALE

    Nous sommes dans une exposition et nous entrons dans une de ces pices obscures qui

    5 Nologisme tmoignant de la double position de spectateur et d'acteur des destinaitaires des dispositifs interactifs.

  • BERGSON : THORIES ESTHTIQUES ET PRATIQUES MDIATIQUES - MACM 4

    accueillent un dispositif interactif6, idal du lieu neutre. Sur l'cran de vidoprojection, des

    donnes provenant du rseau sont entrelaces des images analogiques dans une

    mtamorphose continue. Des spect-acteurs sont l, trois ou quatre, ils prennent des

    postures tranges, ils se dplacent et effectuent des rotations avant de revenir sur leur

    pas, s'arrtent et repartent. Ces uvres mobilisent explicitement le corps comme aucune

    autre. Il y a bien sr quelques cas dans l'histoire de l'art d'uvres modlisant le corps du

    regardeur, mais elles sont rares et pour ainsi dire en marge. Avec les uvres interactives,

    une telle mobilisation devient un a priori mthodologique. Or tout l'effort de Bergson

    consista justement dfinir la vie de l'esprit comme profondment lie la motricit

    corporelle et c'est pourquoi un dsordre intrieur, une maladie de la personnalit, nous

    apparat, de notre point de vue, comme un relchement ou une perversion de la solidarit

    qui lie cette vie psychologique son concomitant moteur, une altration ou une diminution

    de notre attention la vie extrieure 7

    La perception est intrinsquement lie l'action, ma perception induit un mouvement

    puisque j'aperois des nerfs affrents qui transmettent des branlements aux centres

    nerveux, puis des nerfs effrents qui partent du centre, conduisent des branlements la

    priphrie, et mettent en mouvement les parties du corps ou le corps tout entier. 8 Les

    oeuvres interactives nous proposent des percepts et du fait de l'interactivit ceux-ci sont

    transforms en mouvement, l'interactivit est une modlisation de la relation entre ce que

    je perois et la motricit implique par cette perception. L'interface9 est la zone d'change,

    de traduction et de transport entre les deux, un piderme : Et c'est pourquoi sa surface,

    limite commune de l'extrieur et de l'intrieur, est la seule portion de l'tendue qui soit la

    fois perue et sentie. 10 L'interface est donc le lieu esthtique par excellence, car elle est

    l'espace mme du paradoxe du sens intime, une peau qui touche et qui est touche,

    l'aprs-coup de la sensation qui ne suit pas chronologiquement la sensation.

    6 L'interactivit est un change double sens impliquant au moins un lment machinique et un lment humain. diffrencier de l'interaction qui est un change inter-machinique et de la gnration qui est un traitement dans une seule et mme machine. 7 Henri Bergson, ibid., p. 7 8 Henri Bergson, ibid., p.13 9 L'interface est la zone matrielle d'change pour traduire des donnes analogiques humaines en donnes numriques machiniques. L'interface peut tre de rception (un moniteur), d'envoi (une souris) ou les deux (un joystick retour de force).

  • BERGSON : THORIES ESTHTIQUES ET PRATIQUES MDIATIQUES - MACM 5

    Le modle esthtique bergsonien lie l'action possible et l'image par l'intermdiaire du

    corps puisque j'appelle matire l'ensemble des images, et perception de la matire ces

    mmes images rapportes l'action possible d'une certaine image dtermine, mon

    corps. 11. Le corps est un centre d'articulation entre la matire (du monde) et la mmoire

    (de l'esprit). Or on peut penser que tout dispositif interactif place le corps du regardeur

    dans une telle position en captant, en numrisant, en quantifiant des donnes provenant

    de ce corps.

    Tams Waliczky, The Garden (21st century amateur film), 1992-1996

    The Garden (1992-1996) de Tams Waliczky12 est un exemple particulirement frappant

    de cette articulation. Une perspective en goutte d'eau structure chaque objet de la position

    10 Henri Bergson, ibid., p. 58 11 Henri Bergson, ibid., p. 17

  • BERGSON : THORIES ESTHTIQUES ET PRATIQUES MDIATIQUES - MACM 6

    d'un enfant parcourant un jardin : les objets