Art. Le Roman Comme Modèle Pour La Reforme Thêatrale

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    Article

    Muriel PlanaL'Annuaire thtral: revue qubcoise dtudes thtrales, n 33, 2003, p. 31-45.

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    DOI: 10.7202/041520ar

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    Document tlcharg le 19 mai 2014 10:01

    Le roman comme recours et modle: gense dune rforme du drame au tournant des XVIIIe

    et XIXe sicles

  • Muriel Plana Universit de Toulouse-Le Mirail

    Le roman comme recours et modle : gense d'une rforme du drame au tournant des xvme et xixe sicles

    C' est peut-tre parce qu'une forme, aussi sduisante soit-elle, parat inapte dcrire une nouvelle sensibilit, engendre par des volu-tions historiques profondes, qu'on se permet d'aller puiser dans une autre, afin de la renouveler1. La forme dramatique classique - la tragdie et la comdie la franaise - domine la fin du xvnc sicle et la premire moiti du XVIIIe sicle en Europe. Nanmoins, vers la fin du xvnie sicle, les prcurseurs du romantisme en Allemagne et en France commencent voir en elle un carcan obso-lte. Lenz, Lessing, Goethe, Schiller ou Diderot souhaitent s'en librer. En qute de modles, ils redcouvrent les dramaturgies de Shakespeare ou de Caldern. En mme temps, ils se tournent vers un genre littraire au succs croissant : le roman. Ce genre ne peut qu'attirer l'attention des rformateurs du thtre : sa forme est libre et ample, propre au traitement de sujets de type historique ou social ; son

    1. Selon Bernard Dor t : Mais, depuis deux sicles au moins, cette "forme dramatique" du thtre n'a cess de se dgrader [...] la problmatique romantique de la lutte entre l'individu et la socit (donc, d'une diffrenciation entre deux ordres de valeur) problmatique essentiellement romanesque - s'est impose aussi dans la cration thtrale (1960 : 186). Dor t situe donc le dbut de la dgnrescence de la forme dramatique du thtre la charnire du xvinc et du xixc sicle.

    L'ANNUAIRE THTRAL, N 33, PRINTEMPS 2003

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    esthtique est raliste ; ses personnages sont individualiss, moyens , issus du peuple et de la bourgeoisie ; bref, il rpond aux exigences de la nouvelle sensibilit.

    Alors qu'il est souvent admis que la romanisation2 du drame s'impose la fin du xixe sicle, au carrefour du naturalisme et du symbolisme, dans les uvres d'Ibsen, de Tchkhov, de Strindberg, de Hauptmann ou de Zola, on peut se de-mander si l'tude de la relation roman-thtre l're des Lumires et des premiers Romantiques ne permet pas de percevoir, un sicle plus tt, les prmisses de cette volution, tant dans les thories que dans la production dramatique.

    On peut penser, en effet, qu'une romanisation du drame, mme trs partielle, commence ds la seconde moiti du xvme sicle, se prolonge au dbut du sicle suivant et qu'elle est dterminante pour le thtre romantique. C'est bien en reje-tant la forme dramatique classique, impuissante rendre compte d'un moi et d'un monde nouveaux, que Diderot, Goethe, Sade ou Hugo trouvent dans le roman, le modle et, dans ses liberts, les moyens d'une ncessaire rforme du drame. Sans doute n'ont-ils pas pu la mener son terme au moment o une transformation radicale des conditions de la reprsentation scnique aurait seule permis de prsen-ter au public un drame vritablement romanis - ce qui ne sera possible qu' la fin du xixe sicle, quand apparatra l'art de la mise en scne.

    Un nouveau monde , un nouveau moi exprimer Le xvnie sicle a vu l'accession la culture de nouvelles classes, la petite et moyenne bourgeoisie, les premiers efforts d'alphabtisation, le reflux de la fte aristocra-tique, la monte des valeurs familiales et de l'individualisme. Cette rvolution des mentalits et le rgne de nouvelles valeurs comme le travail, l'argent, la famille, mais aussi la vertu et la sensibilit, sonnent la mort lente du thtre comme genre roi de la littrature franaise et europenne ou du moins du thtre comme posie dramatique. Ce thtre d'lite, que l'on coutait et dont on jouissait grce une culture commune, s'efface au profit de spectacles populaires et bourgeois, que des publics de plus en plus htrognes vont voir afin de ressentir des motions plus individuelles que collectives. Comme le souligne Bernard Dort, cette volution du

    2. Je fais allusion la thorie de la romanisation des autres genres littraires que Bakhtine expose dans la 5e tude d'Esthtique et thorie du roman intitule Rcit pique et roman : La romanisation de la littrature ne signifie pas l'application aux autres genres du canon d'un genre qui n'est pas le leur. Car le roman ne possde pas le moindre canon. [...] Aussi la "romanisation" des autres genres n'est pas leur soumission des canons qui ne sont pas les leurs. Au contraire, il s'agit de leur libration de tout ce qui est conventionnel, ncros, ampoul, amorphe, de tout ce qui freine leur volution et les transforme en styli-sation des formes primes (Bakhtine, 1978 : 472).

  • LE ROMAN COMME RECOURS ET MODLE 33

    public va se confirmer au xixc sicle et plus particulirement sous le Second Empire, contribuant finalement crer les conditions de l'avnement de la mise en scne (1986 : 152). En attendant, les formes spectaculaires du drame romantique, du mlodrame et de l'opra triomphent ; dans ce nouveau thtre, l'acteur, le dcorateur et, plus tard, le metteur en scne - soit l'ensemble des matres de la reprsentation vont empiter sur le pouvoir des auteurs jusqu' le leur confis-quer, parfois totalement, au xxe sicle.

    Progressivement et malgr les efforts des dramaturges romantiques, on assiste au divorce de la posie et du drame de Scribe Zola, la langue dramatique devient plus prosaque - , du moins jusqu' la raction symboliste. Le thtre d'Art de Lugn-Poe s'appuiera sur des potes, de Mallarm Maeterlinck, quand le thtre natura-liste de Zola et des Goncourt plonge ses racines dans la langue du roman. Paradoxalement, cette mme posie, grce des stylistes comme Flaubert, entre peu peu dans le roman et le conforte dans sa littrarit.

    En mme temps que s'imposent au thtre ces nouveaux spectacles pour le peuple et pour les yeux , le roman prend une valeur esthtique et conomique croissante. Le xixe sicle voit l'ascension d'un genre neuf (le roman) et le recul, sinon le dclin, d'un autre (la posie dramatique). Les meilleurs auteurs dlaissent la scne, qui garde pourtant leurs yeux un attrait financier et une aura esthtique incontestables, parce qu'ils y chouent rapidement- comme Musset, Balzac, Flaubert ou Zola - ou parce qu'elle dcourage toute tentative de rnovation, comme en tmoigne la trajectoire de Victor Hugo. Aprs quelques succs, celui-ci se replie vers un thtre en libert , c'est--dire un thtre hors des thtres.

    Le dclin du thtre est ancien. Diderot s'en alarme dj. Il lui apparat que la forme dramatique classique n'a plus de sens la fin du xvmc sicle, que Voltaire a tort de continuer crire des tragdies. Une rforme est indispensable. La nouvelle sensibilit a besoin d'un thtre nouveau. Jean-Jacques Rousseau pousse encore plus loin que Diderot l'ide d'une incapacit du thtre exprimer le moi moderne, alors que le roman et la posie y parviennent. Dans La Nouvelle Hlose, Saint-Preux dcrit un thtre de l'artifice, des conventions sociales, un thtre incapable d'ex-primer le je ni le moindre sentiment intime et authentique : le je est banni de la scne franaise et, si l'on excepte Molire et Racine, les passions humaines n'y parlent jamais que par on (Rousseau, 1925 : 343-344). Sorte d'approfondisse-ment de l'argumentation platonicienne contre le thtre, la rflexion de Rousseau peut nous clairer sur cette nouvelle sensibilit que le thtre parat ignorer. La Lettre d'Alembert sur les spectacles dfend l'ide qu'il est bannir, qu'on ne peut rien

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    en attendre, dans la mesure o il serait le genre de l'opacit, de la reprsenta-tion sociale et des mdiations multiples (en vue de la ralisation scnique).

    Art du mensonge et du masque, par opposition la transparence de la fte mais aussi de la confession romanesque, il ne conviendrait donc pas la sensibilit romantique o le Moi veut s'offrir directement, transparent et unifi, Y Autre, c'est--dire au lecteur. Absente du thtre, la premire personne romanesque (le je de l'auteur ou du narrateur) est garante de cette transparence, de cette unit du moi. Dans ces romans du je , ceux de Rousseau lui-mme, de Chateaubriand, Senancour, Constant ou encore Musset, la relation au lecteur ne serait ni partielle ni mdiatise : directe et complte, elle fonderait une communication parfaite, authentique, dans le refus de l'illusion, illusion qui, pour Rousseau, caractrise le thtre. Ces ides de transparence et de totalit persistent chez Balzac, o Moi et Monde forment un vritable systme. Tout doit tre saisi et expliqu dans la trans-parence du roman o le discours est assum par un seul, alors que le thtre se divise, se fracture forcment (entre les voix, entre le texte et sa reprsentation, entre l'auteur et l'acteur). La difficult de l'uvre balzacienne, c'est que, d'un ct, elle hrite de cette sensibilit rousseauiste le choix du roman comme pa