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  • EMMANUEL TODD

    Aprs l'empireEssai sur la dcomposition

    du systme amricain

    nrf

    G A L L I M A R D

  • Ouverture

    Les tats-Unis sont en train de devenir pour le mondeun problme. Nous tions plutt habitus voir en euxune solution. Garants de la libert politique et de l'ordreconomique durant un demi-sicle, ils apparaissent deplus en plus comme un facteur de dsordre international,entretenant, l o ils le peuvent, l'incertitude et le conflitIls exigent de la plante entire qu'elle reconnaisse quecertains tats d'importance secondaire constituent un axe du mal , qui doit tre combattu et annihil : l'Irakde Saddam Hussein, verbeux mais insignifiant en tantque puissance militaire, la Core du Nord de Kim Jong-il,premier (et dernier) communisme avoir institu unesuccession par primogniture, rsidu d'un autre ge vouil disparatre en l'absence de toute intervention extrieure.L'Iran, autre cible obsessionnelle, est un pays stratgique-ment important mais clairement engag dans un processusd'apaisement intrieur et extrieur. Le gouvernement am-ricain cependant le stigmatise comme membre de pleindroit de cet axe du mal. Les tats-Unis ont provoqu laChine en bombardant son ambassade Belgrade durantla guerre du Kosovo, en truffant de micros facilement rep-rables un Boeing destin ses dirigeants. Entre troisembrassades publiques et deux accords de dsarmement

  • 10 Aprs l'empire

    nuclaire, ils ont mme provoqu la Russie en patronnantpar l'intermdiaire de Radio Free Europe des missionsen langue tchtchne, en expdiant en Gorgie des conseil-lers militaires, en tablissant des bases permanentes dansl'ex-Asie centrale sovitique, face l'arme russe. Enfin,sommet thorique de cette fbrilit militariste : le Penta-gone laisse filtrer des documents envisageant des frappesnuclaires sur des pays non nuclaires. Le gouvernement deWashington applique ainsi un modle stratgique classiquemais inadapt une nation d'chelle continentale, la stra-tgie du fou , qui recommande d'apparatre d'ventuelsadversaires comme irresponsable pour mieux les intimider.Quant la mise en place d'un bouclier spatial, qui brisel'quilibre nuclaire et dont le dveloppement ultime per-mettrait aux tats-Unis de rgner sur l'ensemble du mondepar la terreur, elle nous force nous projeter dans un uni-vers digne de la science-fiction. Comment s'tonner de l'at-titude nouvelle de mfiance et de peur qui saisit, les unsaprs les autres, tous ceux qui tablissaient leur politiqueextrieure partir d'un axiome rassurant : l'unique super-puissance est avant tout responsable ?

    Les allis et clients traditionnels des tats-Unis sontd'autant plus inquiets qu'ils se trouvent proches des zonesdsignes par leur leader comme sensibles. La Core du Sudrappelle, en toute occasion, qu'elle ne se sent pas menacepar son voisin archocommuniste du nord; le Kowetaffirme qu'il n'a plus de contentieux avec l'Irak.

    La Russie, la Chine et l'Iran, trois nations dont la prioritabsolue est le dveloppement conomique, n'ont plusqu'une proccupation stratgique : rsister aux provoca-tions de l'Amrique, ne rien faire ; mieux, en un renverse-ment qui aurait paru inconcevable il y a dix ans, militer pourla stabilit et l'ordre du monde.

    Les grands allis des tats-Unis sont quant eux de

  • Ouverture 11

    plus en plus perplexes, de plus en plus gns. En Europe,o seule la France se piquait d'indpendance, nous obser-vons avec une certaine surprise une Allemagne irrite etun Royaume-Uni, fidle des fidles, carrment inquiet. Del'autre ct de l'Eurasie, le silence du Japon exprime unmalaise grandissant plutt qu'une adhsion sans faille.

    Les Europens ne comprennent pas pourquoi l'Am-rique se refuse rgler la question isralo-palestinienne,alors qu'elle en a le pouvoir absolu. Ils commencent sedemander si Washington n'est pas au fond satisfait qu'unfoyer de tension se perptue au Proche-Orient et que lespeuples arabes manifestent une hostilit grandissante aumonde occidental.

    L'organisation Al Qaida, bande de terroristes maladeset gniaux, a merg d'une rgion dfinie et limite dela plante, l'Arabie Saoudite, mme si Ben Laden et seslieutenants ont recrut quelques transfuges gyptiens etune poigne de paums venus des banlieues d'Europe occi-dentale. L'Amrique s'efforce pourtant de transformerAl Qaida en une puissance aussi stable que malfique, le terrorisme , omniprsent de la Bosnie aux Philippines,de la Tchtchnie au Pakistan, du Liban au Ymen , lgi-timant ainsi n'importe quelle action punitive n'importe oet n'importe quand. L'lvation du terrorisme au statut deforce universelle institutionnalise un tat de guerre perma-nent l'chelle de la plante : une quatrime guerre mon-diale, selon certains auteurs amricains qui n'ont dj paspeur du ridicule en considrant la guerre froide comme latroisime1. Tout se passe comme si les tats-Unis recher-chaient, pour une raison obscure, le maintien d'un certainniveau de tension internationale, une situation de guerrelimite mais endmique,

    1. Norman Podhoretz, How to win world war IV , Commentary, fvrier2002, p. 19-28.

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    Un an seulement aprs le 11 septembre, une telle per-ception de l'Amrique est paradoxale. Car dans les heuresqui avaient suivi l'attentat sur le World Trade Center, nousavions eu la rvlation de la dimension la plus profonde etla plus sympathique de l'hgmonie amricaine : un pouvoiraccept, dans un monde qui admettait, en trs grande majo-rit, qu'une organisation capitaliste de la vie conomique etdmocratique de la vie politique taient seules raisonnableset possibles. On avait alors vu clairement que la force prin-cipale de l'Amrique tait sa lgitimit. La solidarit desnations du monde avait t immdiate; toutes avaientcondamn l'attentat. Des allis europens tait venu undsir actif de solidarit, s'exprimant dans l'engagement del'Otan. La Russie avait quant elle saisi l'occasion de mon-trer qu'elle dsirait par-dessus tout de bonnes relations avecl'Ouest. C'est elle qui a fourni l'Alliance du Nord afghaneles armements dont elle avait besoin et ouvert aux forcesarmes des tats-Unis l'espace stratgique indispensableen Asie centrale. Sans la participation active de la Russie,l'offensive amricaine en Afghanistan aurait t impossible.

    L'attentat du 11 septembre a fascin les psychiatres : larvlation d'une fragilit de l'Amrique avait un peu par-tout dstabilis, non seulement les adultes, mais aussi leursenfants. Une vritable crise psychique avait alors mis nul'architecture mentale de la plante, dont l'Amrique,unique mais lgitime superpuissance, constituait commeune clef de vote inconsciente. Pro- et antiamricainstaient comme des enfants, privs de l'autorit dont ilsavaient besoin, soit pour s'y soumettre, soit pour la com-battre. Bref, l'attentat du 11 septembre avait rvl le carac-tre volontaire de notre servitude. La thorie du soft powerde Joseph Nye tait magnifiquement vrifie : l'Amriquene rgnait pas seulement ou mme principalement par les

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    armes mais par le prestige de ses valeurs, de ses institutionset de sa culture.

    Trois mois plus tard, le monde semblait revenu sonquilibre normal. L'Amrique avait vaincu, redevenue,par la force de quelques bombardements, toute-puissante.Les vassaux croyaient pouvoir retourner leurs affaires,pour l'essentiel conomiques et intrieures. Les contes-tataires s'apprtaient reprendre, l o ils l'avaient lais-se, leur dnonciation ternelle et incantatoire de l'empireamricain.

    On s'attendait quand mme ce que la blessure du11 septembre assez relative si l'on pense ce que furentles expriences europenne, russe, japonaise, chinoise oupalestinienne de la guerre rapproche l'Amrique du lotcommun de l'humanit, la rende plus sensible aux pro-blmes des pauvres et des faibles. Le monde fit un rve : lareconnaissance par toutes les nations, ou presque toutes,de la lgitimit du pouvoir des tats-Unis allait conduire l'mergence d'un vritable empire du bien, les dominsplantaires acceptant un pouvoir central, les dominantsamricains se soumettant l'ide de justice.

    C'est alors que le comportement international des tats-Unis commena d'entraner un changement de perception.On vit rmerger, tout au long de l'anne 2002, la tendance l'unilatralisme dj manifeste dans la deuxime moitides annes 90, avec les refus par Washington, en dcembre1997, du trait d'Ottawa interdisant les mines antiperson-nel, en juillet 1998, de l'accord instituant une Cour pnaleinternationale. L'histoire sembla reprendre son cours ant-rieur avec le refus par les tats-Unis du protocole de Kyotosur les missions de gaz carbonique.

    La lutte contre Al Qaida, qui aurait pu institutionnaliserla lgitimit des tats-Unis si elle avait t mene modeste-ment et raisonnablement, a mis en vidence une irrespon-

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    sabilit dmultiplie. L'image d'une Amrique narcissique,agite et agressive a remplac, en quelques mois, celle dela nation blesse, sympathique et indispensable notrequilibre. Nous en sommes l. Mais o en sommes-nousvraiment ?

    Car le plus inquitant dans la situation actuelle est aufond l'absence d'un modle explicatif satisfaisant du com-portement amricain. Pourquoi la superpuissance soli-taire n'est-elle plus, conformment la tradition tablie aulendemain de la Seconde Guerre mondiale, fondamentale-ment dbonnaire et raisonnable ? Pourquoi est-elle si activeet dstabilisatrice? Parce qu'elle est toute-puissante? Ouau contraire, parce qu'elle sent lui chapper le monde quiest en train de natre ?

    Avant de procder l'laboration d'un modle explicatifrigoureux du comportement international des tats-Unis,nous devons nous dbarrasser de l'image standardise d'uneAmrique dont le seul problme serait l'excs de puissance.Les antiamricains professionnels ne nous seront doncd'aucune utilit, mais les penseurs de l'establishment serontdes guides trs srs.

    Retour la problmatique du dclin

    Les antiamricains structure