Antigone, ”cigoigne orde et vilz”. L’histoire d’un portrait … · voir Filippo Capponi,...

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Zurich Open Repository and Archive University of Zurich Main Library Strickhofstrasse 39 CH-8057 Zurich www.zora.uzh.ch Year: 2016 Antigone, ”cigoigne orde et vilz”. L’histoire d’un portrait énigmatique dans l”Ovide Moralisé’ Endress, Laura Abstract: Le mythe d’Antigone transformée en cigogne a trouvé son chemin de l’Antiquité gréco-romaine vers le Moyen Âge occidental à travers les Métamorphoses ovidiennes, adaptés au XIVe siècle dans l’immense poème qu’est l’Ovide Moralisé. En retravaillant la matière mythologique dans le contexte chrétien, l’auteur de cette œuvre médiévale a fait de l’évocation succincte et anecdotique de la cigogne chez Ovide un discours moralisateur étendu qui multiplie les traits dépréciatifs attribués à l’oiseau blanc, en lui conférant une image foncièrement négative. La présente contribution tentera de mettre en lumière le cheminement et les possibles raisons de cette évolution, en examinant les différentes sources qui ont fourni des matériaux pour la composition du portrait tardo-médiévale de la cigogne moralisée. DOI: https://doi.org/10.1075/rein.28.05end Posted at the Zurich Open Repository and Archive, University of Zurich ZORA URL: https://doi.org/10.5167/uzh-147467 Journal Article Accepted Version Originally published at: Endress, Laura (2016). Antigone, ”cigoigne orde et vilz”. L’histoire d’un portrait énigmatique dans l”Ovide Moralisé’. Reinardus, 28(1):65-80. DOI: https://doi.org/10.1075/rein.28.05end
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  • Zurich Open Repository andArchiveUniversity of ZurichMain LibraryStrickhofstrasse 39CH-8057 Zurichwww.zora.uzh.ch

    Year: 2016

    Antigone, cigoigne orde et vilz. Lhistoire dun portrait nigmatique danslOvide Moralis

    Endress, Laura

    Abstract: Le mythe dAntigone transforme en cigogne a trouv son chemin de lAntiquit grco-romainevers le Moyen ge occidental travers les Mtamorphoses ovidiennes, adapts au XIVe sicle danslimmense pome quest lOvide Moralis. En retravaillant la matire mythologique dans le contextechrtien, lauteur de cette uvre mdivale a fait de lvocation succincte et anecdotique de la cigognechez Ovide un discours moralisateur tendu qui multiplie les traits dprciatifs attribus loiseau blanc,en lui confrant une image foncirement ngative. La prsente contribution tentera de mettre en lumirele cheminement et les possibles raisons de cette volution, en examinant les diffrentes sources qui ontfourni des matriaux pour la composition du portrait tardo-mdivale de la cigogne moralise.

    DOI: https://doi.org/10.1075/rein.28.05end

    Posted at the Zurich Open Repository and Archive, University of ZurichZORA URL: https://doi.org/10.5167/uzh-147467Journal ArticleAccepted Version

    Originally published at:Endress, Laura (2016). Antigone, cigoigne orde et vilz. Lhistoire dun portrait nigmatique danslOvide Moralis. Reinardus, 28(1):65-80.DOI: https://doi.org/10.1075/rein.28.05end

    https://doi.org/10.1075/rein.28.05endhttps://doi.org/10.5167/uzh-147467https://doi.org/10.1075/rein.28.05end
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    Antigone, cigoigne orde et vilz Lhistoire dun portrait nigmatique dans lOvide Moralis Laura Endress Rsum Le mythe dAntigone transforme en cigogne a trouv son chemin de lAntiquit grco-romaine vers le Moyen ge occidental travers les Mtamorphoses ovidiennes, adapts au XIVe sicle dans limmense pome quest lOvide Moralis. En retravaillant la matire mythologique dans le contexte chrtien, lauteur de cette uvre mdivale a fait de lvocation succincte et anecdotique de la cigogne chez Ovide un discours moralisateur tendu qui multiplie les traits dprciatifs attribus loiseau blanc, en lui confrant une image foncirement ngative. La prsente contribution tentera de mettre en lumire le cheminement et les possibles raisons de cette volution, en examinant les diffrentes sources qui ont fourni des matriaux pour la composition du portrait tardo-mdivale de la cigogne moralise. La mtamorphose dAntigone en cigogne nest pas parmi les mythes majeurs de lAntiquit latine transmis au Moyen ge. En effet, ct dun passage dans lnide de Virgile qui, sans se rfrer explicitement Antigone, a t postrieurement associ celle-ci par Servius,1 lvocation la plus parlante du personnage dans les classiques latins est constitue par un court passage dans le livre VI des Mtamorphoses dOvide, dcrivant la reprsentation dAntigone sur une tapisserie cre par la desse Minerve:

    Pinxit et Antigonen ausam contendere quondam Cum magni consorte Iouis, quam regia Iuno In uolucrem uertit; nec profuit Ilion illi Laomedonue pater sumptis quin candida pennis Ipsa sibi plaudat crepitante ciconia rostro. [Ailleurs est reprsente Antigone, qui osa jadis se mesurer avec lpouse du grand Jupiter et que Junon, reine du monde, transforma en oiseau; ni Illion, ni Laomdon, son pre, ne purent lempcher de devenir une cigogne au blanc plumage, qui sapplaudit elle-mme en claquant du bec.]2

    1 Cf. Servii grammatici qui feruntur in Vergilii Aeneidos libros I-III commentarii, d. Georg Thilo (Leipzig: Teubner, 1878), lib. I, v. 27, o Servius associe une vocation de la beaut mprise de Junon, mentionne propos de lhostilit de la desse envers les Troyens, au mythe dAntigone: et spretae formae referunt ad Antigonam, Laomedontis filiam, quam a Iunone propter formae adrogantiam in ciconiam constat esse conversam [et linjure sa beaut se rfre Antigone, fille de Laomdon, de qui ont sait quelle a t change en cigogne par Junon pour son arrogance cause de sa beaut (notre traduction). 2 Ovide, Mtamorphoses, t. II (Livres VI-X), d. et tr. Georges Lafaye (Paris: Les Belles Lettres, 1955 (1re d. 1928)), lib. VI, vv. 93-97. Pour les mentions dAntigone dans la littrature antique, nous avons vrifi chez Pierre Grimal, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine (Paris: Presses Universitaires de France, 1963), Antigone, sous-entre 2, p. 38b, et sous lentre Antigone de Heinrich W. Stoll, in Ausfhrliches Lexikon der griechischen und rmischen Mythologie, d. Wilhelm H. Roscher, vol. 1 (Leipzig: Teubner, 1884-1890), sous-entre 3, col. 374. (370-374). A noter que le passage dans le commentaire de Servius sur les Gorgiques (lib. II, v. 320), mentionn dans les deux dictionnaires, ne concerne pas Antigone proprement parler, mais la cigogne en gnral (nous y reviendrons).

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    Le mythe est rsum succinctement: Antigone a t mue en cigogne par Junon parce quelle avait os rivaliser avec la desse; mme son ascendance illustre (son pre est le fils du fondateur mythique de Troie, Ilos) na pu empcher son sort qui la rduit claquer de son bec. Ovide se limite relater ces faits dans une tonalit neutre. En dehors dune rfrence implicite lorgueil d'Antigone qui ressort de lexpression sibi plaudat,3 aucun jugement sur le comportement de la princesse troyenne nest donn par le pote latin.

    La situation est assez diffrente dans lOvide Moralis du XIVe sicle qui translate en quelque 72 000 vers octosyllabiques lintgralit des Mtamorphoses pour le contexte chrtien du Moyen ge, tout en ajoutant des interprtations morales et allgoriques aux mythes paens du pome de dpart. Antigone, qui, conformment aux Mtamorphoses, apparat au livre VI de lOvide Moralis, devient dans ce contexte Antigon, qui par sa jangle / Fu faite cigoigne orde et vilz. 4 Les qualificatifs dvalorisants a priori inattendus de rpugnante et ignoble dont lauteur mdival affuble Antigone-cigogne prparent la premire de ses expositions moralisatrices, qui fera de la femme mtamorphose une figure de la prostitue: Par le quaquettement de la cigongne est entendu le janglement des foles femmes, lit-on dans la marge de lun des tmoins gloss de lOvide Moralis la fin du passage en question.5

    Ce verdict ngatif mane dun discours moralisateur qui occupe une cinquantaine de vers, souvrant sur une description des qualits de la cigogne. Cest ce passage initial du discours qui nous intressera en particulier dans le prsent article:

    Cigoigne a mainte qualit Que pluiseur autre oisel nont mie, Qui retraient a lecherie. La cigoigne seult son ni faire Ou plus aparissant repaire De la vile ou elle converse. El na point de langue, ains renverse Son bec sor sa crupe derriers, Si fet son bec trop fort cliquier Et haut noisier, quant il li plaist. La cigoigne ses poucins paist Et soi de morsiaus vilz et ors: Raines, serpens et poissons mors Sont sa soustenance et sa vie. Sor ces yaues gaite et espie Se nulz mors poissons trouvera, Mes ia [sic] des vis ne mengera,

    3 A propos de lorgueil symbolique dans ce passage, cf. Masami Okubo, Notre-Dame ou la fille du Diable? Ambigut de la cigogne, Reinardus 7 (1994): 65-97, et Jacques Berlioz, Pour les trmolos je nai pas de voix cela, car de mon bec je craqute. La cigogne, loiseau qui ne chante pas, au Moyen Age, in Les oiseaux chanteurs: sciences, pratiques sociales et reprsentations dans les socits et le temps long, d. Martine Clouzot et Corinne Beck (Dijon: Editions universitaires de Dijon, 2014), 157. (151-61). 4 Ovide Moralis. Pome du commencement du quatorzime sicle, 5 vol., d. Cornelis de Boer (Amsterdam: N.V. Noord-Hollandsche Uitgevers-Maatschappij, 1915-1938), vol. 3 (1920), lib. VI, vv. 202-03. 5 Ms. Paris, Bibliothque Nationale de France, fr. 373, f. 130ra.

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    Quar il se sevent bien gaitier Si quel ne les puet acrochier.6

    Afin dtayer sa lecture morale, lauteur de lOvide Moralis a amplifi la matire de sa source latine par lajout de tout un discours encyclopdisant autour des prtendues qualits de la cigogne quil associe la lecherie (luxure). On retrouve dans cette liste de traits lvocation des manifestations sonores de loiseau, reprise de chez Ovide et toffe de dtails descriptifs supplmentaires sur le mode de production de ces sons. Cependant, il y a galement des informations qui nont aucun lien apparent avec le texte dOvide. A ct des prfrences de nidification ostentatoires de loiseau, lauteur parle notamment des lments qui constituent sa nourriture qui sont qualifis, comme loiseau lui-mme, de vilz et ors des pithtes qui paraissent en dcalage avec limage de la candida ciconia qui se prsente dans les Mtamorphoses.

    La question se pose, tout naturellement, de savoir dans quelles sources secondaires ces donnes dvalorisantes ont t puises et pour quelles raisons lauteur mdival a choisi de les intgrer dans son interprtation du mythe dAntigone. Cette interrogation devient dautant plus intrigante lorsquon constate, comme la dj fait Marylne Possama-Prez, que les traits ngatifs autour de la cigogne ne semblent premier regard provenir ni des bestiaires mdivaux ni de leurs sources latines principales.7 En effet, on cherche en vain des entres ddies la cigogne dans la version B du Physiologus latinus et dans les principaux bestiaires vernaculaires qui en drivent; qui plus est, les encyclopdistes latins qui parlent de la ciconia en offrent des portraits qui ne sont que trs partiellement assimilables la cigoigne orde et vilz de lOvide Moralis.8 Il sagit donc, dans un premier temps, de tenter de dnouer les fils de lnigme autour de loiseau moralis, en commenant par un examen plus approfondi des sources encyclopdiques (ou pseudo-encyclopdiques) antiques et mdivaux.

    Une impression gnrale, synthtique, du savoir et de limaginaire encyclopdique autour de la cigogne que lpoque mdivale a hrits de lAntiquit latine est offerte par Isidore de Sville dans ses Etymologiae:

    Ciconiae uocatae a sono quo crepitant, quasi cicaniae; quem sonum oris potius esse quam uocis, quia eum quatiente rostro faciunt. Hae ueris nuntiae, societatis comites, serpentium hostes, maria transuolant, in Asiam collecto agmine pergunt. Cornices duces eas praecedunt, et ipsae quasi exercitus prosequuntur. Eximia illis circa filios pietas; nam adeo nidos inpensius fouent ut assiduo incubitu plumas exuant. Quantum autem tempus inpenderint in fetibus educandis, tantum et ipsae inuicem a pullis suis aluntur. [Les cigognes (ciconiae) sont nommes de leur craqutement, pour cicaniae; cest un bruit de la bouche plutt quun cri, car elles le produisent en faisant claquer leur bec. Elles annoncent le printemps, sont trs sociables, ennemies des serpents, survolent les mers et se rassemblent en colonne pour se rendre en Asie. Prcdes et guides par des

    6 Ovide Moralis, d. de Boer, lib. VI, vv. 613-34. La lecture morale en question se prolonge jusquau v. 668, avant que lauteur propose une deuxime interprtation, celle-ci positive, du mme mythe. 7 Marylne Possama-Prez, La figure de loiseau dans lOvide Moralis, in Dduits doiseaux au Moyen Age, d. Chantal Connochie-Bourgne (Aix-en-Provence: Publications de lUniversit de Provence, 2012), 275. (269-281). 8 Ibid. Des rfrences dtailles des textes en question seront donnes au fur et mesure que nous les citerons dans le prsent article. Au sujet de la tradition savante latine autour de la cigogne en gnral, voir Filippo Capponi, Ornithologia Latina (Gnes: Istituto di Filologia Classica e Medievale, 1979), 158-62.

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    corneilles, elles suivent elles-mmes comme une arme. Elles ont une remarquable tendresse pour leurs petits; elles tiennent les nids au chaud avec tant de soin quelles perdent leurs plumes en couvant sans sinterrompre. Tout le temps quelles ont dpens lever leur porte leur est rendu quand leurs petits les nourrissent elles-mmes.]9

    Parmi les parallles vidents entre cette description et celle de notre cigoigne, on retrouve, une fois de plus, les manifestations sonores de loiseau, voques ici en guise dexplication pour lorigine de son nom latin.10 Isidore semble sappuyer sur le De mirabilibus mundi de Solin qui voque, en plus, la prtendue absence de langue de loiseau information puise dans lHistoire naturelle de Pline.11 Il ne surprend donc pas de voir lauteur de lOvide Moralis ritrer, son tour, des traits si troitement associs avec la cigogne. Outre ces aspects physiologiques, cependant, les lments mentionns dans les sources encyclopdiques ne trouvent pas dcho dans lOvide Moralis. La nature migratrice des oiseaux, leur sociabilit, leur inimit envers les serpents ainsi que leur pit familiale, ensemble de caractristiques positives chez les encyclopdistes de lAntiquit,12 ne sont pas mises en valeur dans lextrait du texte mdival. Inversement, aucune des sources latines voques ci-dessus ne parle des caractristiques dvalorisantes qui prdominent dans lOvide Moralis, dont, en particulier, la nourriture dgotante de loiseau et, en gnral, sa nature mprisable.

    Pour expliquer la provenance de ces traits ngatifs, il convient de regarder de plus prs la prtendue absence de notre oiseau du Physiologus et ses descendants. Comme lont not dautres chercheurs, la cigogne est prsente en fait dans le bestiaire de Philippe de Thaon, mais sous lentre consacre un autre chassier avec lequel elle tend tre confondue, libis.13 En parlant de celui-ci, lcrivain affirme que Ibex doisel est nuns / Que ciguigne apeluns, continuant par la suite employer le second terme pour dcrire le premier rfrent.14 Bien prsent dans lensemble des bestiaires en question, libis fait lobjet de descriptions qui prsentent des parallles prometteurs avec le portrait de la cigogne moralise. Considrons un extrait un peu plus tendu du

    9 Isidorus Hispalensis, Etymologies. Livre XII, d., tr. et comm. Jacques Andr (Paris: Les Belles Lettres, 1986), cap. VII, 16-17; cf. notes 462-465 propos des sources utilises par Isidore. 10 Les origines de lat. ciconia sont incertaines. La prsence dune composante onomatopique semble toutefois plausible, comme le suggre aussi Jacques Andr, qui tend ranger ciconia parmi dautres noms doiseau en kik-, kuk- etc. dans Les noms doiseaux en latin (Paris: Klincksieck, 1967), 55-56; voir aussi Berlioz, Pour les trmolos je nai pas de voix cela [...], 151-53, pour quelques prcisions non seulement sur ltymologie mais aussi sur la physiologie des sons produits par la cigogne. 11 Voici les deux rfrences: Gaius Iulius Solinus, Collectanea rerum memorabilium [= De mirabilibus mundi], d. Theodor Mommsen (Berlin: Weidmann, 1895), cap. XL, 25: Aves istas ferunt linguas non habere, verum sonum quod crepitant oris potius quam vocis esse; Gaius Plinius Secundus, Historia naturalis, vol. 2 (Libri 7-15), d. Karl Mayhoff (Leipzig: Teubner, 1909), lib. X, 62: sunt qui ciconiis non inesse linguam confirment. Sur les relations entre les passages en question, cf. aussi Elisa Curti, Un esempio di bestiario dantesco: la cicogna o dellamor materno, Studi Danteschi 67 (2002):139-40. (129-60). 12 Les diffrents motifs (migration, pit/sociabilit, inimit envers les serpents) sont voqus autant par Pline, Historia Naturalis, lib. X, 61-63, que par Solin, De mirabilibus mundi, cap. XL, et se rencontrent en grande partie dj dans la tradition grecque, comme on voit trs bien dans le rpertoire de DArcy Wentworth Thompson, A glossary of Greek birds (Oxford: Clarendon Press, 1895), E, 127-29. 13 Cf., par exemple, Louis Charbonneau-Lassay, Le bestiaire du Christ (Milano: Arch, 1940), 602; Okubo, Notre-Dame ou la fille du Diable, 66; Berlioz, Pour les trmolos je nai pas de voix cela [...], 158. 14 Philippe de Than, Le bestaire, d. Emmanuel Walberg (Lund/Paris: Mller/Welter, 1900), vv. 2631-32 (vers cits); le passage sur libis continue jusquau v. 2748.

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    chapitre en question chez Philippe de Thaon ct de sa source principale, le Physiologus latin:15

    Physiologus latinus versio B Philippe de Thaon, Bestiaire Est uolatile quod dicitur ibis; hoc secundum legem immundum est prae omnibus uolatilibus [...], quoniam morticinis cadaueribus semper uescitur et iuxta littora maris, uel fluminum, uel stagnorum, die noctuque ambulat, quaerens aut mortuos pisciculos aut aliquod cadauer, quod ab aqua iam putridum uel marcidum eiectum fuerit foras. Ideo non potest in altitudinem aquae ingredi, ubi mundi pisciculi demorantur, ut inde sibi capiat cibum; sed semper foris oberrans circuit, refugiens puriores et altissimas aquas, unde possit mundus uiuere. [Il y a un oiseau que nous appelons ibis; selon la loi, celui-ci est le plus immonde de tous les oiseaux [...], parce quil se nourrit toujours de cadavres, et [parce qu] il marche, jour et nuit, prs des rivages de la mer ou des fleuves ou des tangs, cherchant des poissons morts ou dautre charogne dj putride et dcompose qui a t jecte hors de leau. Ainsi, il ne peut avancer dans la profondeur les eaux, o demeurent les poissons propres, afin dy saisir sa nourriture; mais il y va toujours errant autour, vitant les eaux plus pures et les plus profondes, o il pourrait vivre proprement.]

    Ibex doisel est nuns Que ciguigne apeluns; DEgypte vient del Nil, Mult par est beste vil. Vils oisels est ciguigne E si vit de charuigne; Nen ose en eve entrer Kar ne set pas nor; Juste la rive prent Le mort peissun pulent, Culovres e vermine, Serpenz e salvagine, De tel chose est sa vie; [...]

    Libis est donc cens tre le plus immonde de tous les oiseaux, se nourrissant de poissons morts et dautres aliments peu apptissants. Un autre parallle se dgage de ce deuxime point: la cigogne moralise est incapable dattraper des poissons vivants, tout comme libis est incapable daccder aux poissons propres parce quil ne sait nager.16

    A ct de ces analogies smantiques, le niveau formel aussi se prte des comparaisons entre lOvide Moralis et les adaptations en vers du Physiologus. Au niveau lexical, on voit revenir les mmes adjectifs vil et ord pour rendre le latin immundus: selon Philippe de Thaon encore, libis (ou la cigogne) est beste vil et vils oisels; dans le bestiaire de Guillaume le Clerc, on lit que de tous les oiseaux, Nul nest plus ort ne plus mauves, et Gervaise lappelle li plus orz.17 Ces lments sinsrent dans des constellations qui, chez Philippe et Gervaise au moins,

    15 Physiologus latinus. Editions prliminaires versio B, d. Francis Carmody (Paris: Librarie E. Droz, 1939), cap. XIV. Ibis (notre traduction); Philippe de Than, Le Bestiaire, vv. 2631-43 (nos caractres gras et italiques dans les deux passages). 16 Le chapitre sur libis du Physiologus a t comment dans le dtail par Horst Schneider, Das Ibis-Kapitel im Physiologus, Vigiliae Christianae 56, no. 2 (2002): 151-64; cf. notamment 153-54 sur lide de limpuret de cet oiseau qui remonte la tradition de la Bible judaque (secundum legem se rfre Lvitique 11,17, o sont numrs des oiseaux impurs que lhomme ne doit pas manger). 17 Nous nous rfrons aux ditions et passages suivants des bestiaires de Guillaume le Clerc et Gervaise: Das Thierbuch des normannischen Dichters Guillaume le Clerc, d. Robert Reinsch (Leipzig: Reisland, 1892), vv. 1171-1306 (cit: v. 1115); Paul Meyer, Le bestiaire de Gervaise, Romania 1 (1872): 420-443, vv. 1177- 1272 (cit: v. 1179).

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    prsentent certaines ressemblances structurelles avec le passage de lOvide Moralis:18

    Philippe de Thaon Gervaise Ovide Moralis Le mort peissun

    pulent, Culovres e vermine, Serpenz e salvagine, De tel chose est sa vie;

    Uns oiseau est, ibis a non, [...]

    De toz oiseauz est li plus orz, Ne menjuve fors poisons

    morz Et charoignes dautre

    meniere.

    La cigoigne ses poucins paist

    Et soi de morsiaus vilz et ors:

    Raines, serpens et poissons mors

    Sont sa soustenance et sa vie.

    Lauteur de lOvide Moralis fait appel la mme rime en ords / poissons morts quon rencontre dj chez Gervaise, et comme Philippe, il fait la liste des organismes rpugnants que mange loiseau afin de conclure analogiquement par (et) sa vie.

    Il ne serait pas infond de supposer que les diffrents auteurs sinspiraient dun mme schma, conventionnellement employ pour dcrire libis et ses supposs congnres dans les bestiaires. Lauteur de lOvide Moralis aurait donc lui aussi pu connatre et sinspirer des textes en question. Ce qui reste toutefois intressant lgard de la cigoigne orde est sa nature mixte due aux traits qui constituent son portrait. Vu que les crivains du Moyen Age franais ne connaissaient trs probablement libis gyptien dont parle le Physiologus que par voie littraire et savante,19 on est amen sinterroger sur ltendue et les ventuelles sources de cette confusion ainsi que sur lexistence dautres textes dj contamins qua pu connatre lauteur de lOvide Moralis.

    Les tmoignages nen sont pas absents. On constate premirement que lassimilation entre ibis et cigogne est atteste dans les compilations encyclopdiques du XIIIe sicle. Un exemple illustratif est donn par Barthlemy lAnglais dans le chapitre De Ciconia de son Liber de proprietatibus rerum (compos vers le milieu du XIIIe sicle), dont nous citons quelques extraits:

    Ciconia vel Ibis est auis fluuialis, quae seipsam purgat rostro suo, [...]. Haec auis serpentum ouis vescitur, & ex eis gratissimam escam deferens pullis, vt dicit Isidorus, & dicitur ciconia quasi cicannia, quia conquatiente rostro quasi cum canna sonum facit, vt dicit idem, veris est nuncia, [...] serpentibus est inimica, [...] humanam frequentiam & societatem diligit, & ideo nidificare super domos ab hominibus inhabitatas consueuit [...]. [La cigogne ou libis est un oiseau aquatique qui se purge lui-mme avec son bec [...]. Cet oiseau se nourrit dufs de serpents, dont il apporte de la nourriture agrable ses poussins, comme dit Isidore, et il est appel ciconia comme cicannia, car en remuant

    18 Nous citons en parallle Philippe de Than, d. Walberg, vv. 2640-43; Gervaise, d. Meyer, vv. 1177-81; Ovide Moralis, d. de Boer, lib. VI, vv. 626-29 (nos caractres gras dans les trois passages). 19 Je remercie trs sincrement Baudouin Van den Abeele davoir fait cette remarque suite ma communication au congrs renardien Zurich en juillet 2015 ainsi que davoir vrifi par la suite la prsence dautres cas de contamination analogues dans son catalogue de sources encyclopdiques mdivales. A propos des diffrentes espces dibis en Afrique dont a pu parler le Physiologus, cf. encore Schneider, Das Ibis-Kapitel im Physiologus, 152-53. A notre avis, le meilleur candidat pour une confusion avec la cigogne blanche (Ciconia ciconia), connue en Europe comme en Afrique, serait libis sacr (Threskionis aethiopicus) qui ressemble cette premire de par son plumage blanc avec des pointes noires aux ailes.

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    son bec il fait un son comme celui produit par une canne, comme dit le mme (Isidore), il est le messager du printemps [...], il est lennemi des serpents, [...] il aime le monde et la socit humaine, et ainsi il a lhabitude de nicher sur les toits des maisons habites par des hommes [...].20

    Barthlemy a en effet combin les informations provenant de deux diffrents passages des Etymologiae dIsidore de Sville qui, lui, distingue la cigogne de libis.21 On voit apparatre dans ce contexte un autre trait attribu depuis lAntiquit libis qui a pu alimenter limage subjective de limmondice de cet oiseau: Barthlemy affirme que loiseau se lave les intestins en y introduisant de leau laide de son bec.22 Suit lvocation de la nourriture de libis selon Isidore (sans jugement de valeur), avant que lauteur passe aux traits typiques de la cigogne (claquement, migration, inimiti envers les serpents etc.). En outre, Barthlemy fait entrer en jeu un nouvel lment qui se retrouvera dans le portrait contamin de la cigogne moralise: sa nidification sur le haut des maisons. Ici encore, ce qui chez lencyclopdiste reprsente un signe positif, symbolique de la nature sociable de loiseau, devient chez le moraliste un indice ngatif de son comportement prtentieux.23

    A ct de tels portraits composites, on trouve aussi des auteurs qui abordent la question de lidentit prtendue entre les deux oiseaux concerns.24 Thomas de Cantimpr, encyclopdiste contemporain de Barthlemy, livre un exemple prcieux de lopinion contraire dans le chapitre sur libis de son Liber de natura rerum (termin en 1241):

    Dicunt nonnulli hanc avem esse ciconiam. Sed si hoc verum est, mirum, quare auctores differentias posuerunt inter ciconias et aves ibices. Mentiuntur plane qui aves ibices dicunt idem quod ciconias, nisi forte dicant genus esse ciconiarum non consuetum videri in nostro orbe Europe, quia Pl inius de ibicibus dicit, quod rostrum aduncum habeant, quod utique falsum est de ciconiis, que rostrum longum directum et acutum in summitate habent et non habent aduncum. [Certains disent que cet oiseau est la cigogne. Mais si cela est vrai, il est tonnant pourquoi des auteurs ont tabli des diffrences entre les cigognes et les oiseaux ibis. Ils mentent pleinement, ceux qui disent que les ibis sont des cigognes, sauf peut-tre sils disent quils sont de la famille des cigognes mais quon na pas lhabitude de les voir dans notre monde europen, comme le disait Pline propos des ibis; lesquels [les ibis]

    20 En labsence ddition moderne comprenant lextrait en question, nous citons Bartholomaeus Anglicus, De genuinis rerum coelestium, terrestrium et infrarum proprietatibus [...] (Francfort, 1601, rimpr. 1964), lib. XII, cap. VIII De Ciconia, p. 528 (notre traduction; nos caractres gras). 21 Pour son traitement de libis, cf. Isidorus Hispalensis, Etymologies, lib. VII, 33. 22La prtendue purgation de libis est dj mentionne par Pline, Historia Naturalis, lib. VIII, 97; cf. Okubo, Notre-Dame ou la fille du Diable, 66. Le motif restera rattach aux portraits de cet oiseau dans la tradition encyclopdique mdivale, p. ex. chez Alexandre Neckam (De naturis rerum), Arnold de Saxe (De floribus rerum naturalium) ou Thomas de Cantimpr (Liber de natura rerum) et les autres auteurs mentionns dans notre note 24.23 Comparer les passages chez Bartholomaeus Anglicus, De genuinis rerum coelestium [...], lib. XII, cap. VIII (notre traduction), et Ovide Moralis, d. de Boer, lib. VI, vv. 619-21. 24 Cest encore Baudouin Van den Abeele que je suis redevable de lindication de ce passage cl chez Thomas de Cantimpr et de la reprise de son contenu par Albert le Grand, Vincent de Beauvais et Brunet Latin dans leurs ouvrages encyclopdiques. Cf. aussi Berlioz, Pour les trmolos je nai pas de voix cela [...], 153-54 qui parle des opinons opposes sur la question.

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    ont un bec recourb, ce qui est certainement faux lgard des cigognes qui ont un bec long, droit et pointu et non recourb.]25

    Thomas prsente des observations judicieuses lgard de la nature des oiseaux en question;26 en outre, le fait quil introduit son propos par la formule dicunt nonnulli contribue renforcer lide que lassimilation entre libis et la cigogne devait tre rpandue son poque.

    Lassimilation entre les deux oiseaux nest cependant pas un produit exclusif de la littrature encyclopdique (ou mme pseudo-encyclopdique). Nous la rencontrons dj sous une forme gnralise dans la tradition des commentaires sur les textes antiques et bibliques. Ainsi, au IXe sicle, Remi dAuxerre, rdigeant son commentaire sur luvre de Martianus Capella, ajoute lexplication suivante sur un passage o est mentionn libis:

    IN MEDIO subaudis tabulae, erat YBIS id est ciconia, AEGYPTIACA inimica serpentibus, unde et Grece OPNION OIAION dicitur, id est serpentes comedens. Fertur autem rostro alvum purgare. AB INCOLIS subaudis Aegypti. Has aves tulit secum Moyses cum de Aegypto contra Aethiopes in bellum pergeret, transiturus per solitudines serpentibus plenas. [AU CENTRE, sous-entendu de la table, il y avait un IBIS, cest--dire une cigogne, GYPTIENNE, ennemie des serpents, et ainsi elle est appele oiseau ophiophage [on attend la forme: ], sest--dire qui mange des serpents. Il est dit quelle se purge les intestins avec son bec. Par DES HABITANTS, on entend les Egyptiens. Mose amena ces oiseaux avec lui lorsquil partit dEgypte en guerre contre les Ethiopiens, devant passer par des dserts plein de serpents.]27

    Le commentateur revient ici sur un motif cl, lophiophagie de loiseau, que nous avons dj rencontr dans les portraits (antiques et mdivaux) de la cigogne. Dans ce cadre, il voque lpisode biblique o Mose, pendant son expdition contre les Ethiopiens, est cens avoir emmen des ibis afin de combattre des serpents qui obstruaient son passage. Cet pisode, transmis par luvre de lhistoriographe judo-romain Josphe,28 fera lui aussi lobjet de gloses, par exemple dAnselme de Laon (XIe sicle) ou dAlain de Lille (XIIe sicle), qui priphraseront le terme ibis par cigogne gyptienne.29 De telles occurrences refltent les effets de la translation des

    25 Thomas Cantimpratensis, Liber de natura rerum. Teil 1: Text, d. Helmut Boese (Berlin/New York: De Gruyter, 1973), lib. V, cap. XLIII De ibicibus avibus, p. 209 (notre traduction). 26 Pour se faire une ide de la taxinomie des cigognes et dibis du point de vue de la biologie contemporaine, on consultera avec profit le chapitre Classification de louvrage de James A. Hancock, James A. Kushlan et M. Philip Kahl, Storks, Ibises and Spoonbills of the World (London: Academic Press, 1992), 5-14. 27 Remigii Autissiodorensis Commentum in Marianum Capellam, Libri I-II, d. Cora E. Lutz (Leiden: Brill, 1962), lib. II, 71.17 (notre traduction). 28 A propos des sources du passage, cf. Daniel J. Silver, Moses and the hungry birds, Jewish Quarterly Review 64, no. 2 (1973), 124-26. (123-53). Les ibis sont voqus au lib. II, cap. X, 2 des Antiquitates Judaicae, traduite en latin sur ordre de Cassiodore vers le VIe sicle. 29 Pour Anselme, cf. Walafrid Strabo (attribution fautive), Glossa Ordinaria, in Patrologia Latina (PL), vol. 113, d. Jacques Paul Migne (Paris: Garnier/Migne, 1879), col. 190A: Cumque sciret per deserta serpentibus plena se profecturum, tulit ibides, id est ciconias Aegyptiacas [...]; et pour Alain de Lille, Alanus de Insulis, Distinctiones dictionum theologicalium, in PL, vol. 210, d. Migne (Paris: Migne, 1855), col. 813: Ibis est ciconia Aegyptiaca, unde: Moyses detulit in vasis purpureis ibices. Nous avons repr ces occurrences laide des outils de recherche dans le rpertoire informatis du Corpus Corporum: repositorium operum Latinorum apud universitatem Turicensem, dir. Philipp Roelli

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    textes dun contexte historico-culturel lautre, notamment la tendance de substituer des concepts inconnus par le connu, fait qui contribue leur contamination progressive.30

    Supposer une influence parallle et combine de ces diffrentes sources peut nous aider mieux apprhender limage contraste de la cigogne moralise et contribuera ventuellement claircir lambigut autour du symbolisme de cet oiseau au Moyen ge en gnral.31 La cigogne, comme libis, est prsente comme animal autant ophiomaque quophiophage traits omniprsents qui lui ont valu de multiples descriptions, objectives et subjectives, positives, neutres et ngatives, depuis lAntiquit. Selon Pline lAncien, les cigognes taient honores par les Thessaliens tout comme les ibis taient vnrs par les Egyptiens pour lextermination des serpents.32 Lorsque Servius, en commentant les Gorgiques de Virgile, rencontre le vers qui dcrit comment candida venit avis longis invisa colubris [arrive loiseau blanc que dtestent les longues couleuvres], il cite un passage des Satires de Juvnal, parlant de la cigogne: Serpente ciconia pullos nutrit.33 Loiseau blanc non dtermin est ainsi associ une espce spcifique.34 Lanecdote de Juvnal sera translate et rinterprte, son tour, au XIIe sicle dans le Livre des Manires par tienne de Fougres, donnant lieu un rsultat qui est proche, du point de vue du contenu, de notre passage dans lOvide Moralis:35

    Etienne de Fougres, Livre de Manires Ovide Moralis Son cegoignel pest la cegoine La cigoigne ses poucins paist

    (Universit de Zurich, Mittellateinisches Seminar, 2013-), http://www.mlat.uzh.ch (dernire consultation: 14 septembre 2015). 30 Il ne surprend pas de ce fait de trouver dans un tmoin de la Bible de Guiart le passage suivant qui supprime entirement lvocation des ibis: Moyses laissoit aller les chuingnes [= cigognes] hors des huces pour encachier et devorer les serpens (ms. Paris, Bibliothque Mazarine 312, f. 28d, cit dans Frdric Godefroy, Complment du dictionnaire de lancienne langue franaise et de tous ses dialectes du IXe au XVe sicle (Paris: Bouillon, 1895-1902), vol. 9, s.v. chuigne, 89b. 31 Cf. dj les contributions sur ce sujet dOkubo, Notre-Dame ou la fille du Diable, passim; Jacques Berlioz, Le bel oiseau ambigu, Gryphe (Revue de la Bibliothque de Lyon) 5 (2002): 22-27; Berlioz, Pour les trmolos je nai pas de voix cela [...], passim. Il nous semble pertinent surtout de reconsidrer le point de vue dOkubo selon laquelle le Moyen Age aurait hrit limage ngative de la cigogne de lAntiquit, quil aurait rendu plus positif en le christianisant (cf. Okubo, Notre-Dame ou la fille du Diable, 65). 32 Cf., propos de la cigogne, Historia Naturalis, lib. X, 62: honos iis serpentium exitio tantus, ut in Thessalia capital fuerit occidisse [...] [Lhonneur quon leur rendait pour la destruction des serpents tait telle quen Thessalie, ctait un crime capital de les tuer]; propos de libis, Historia Naturalis, lib. X, 75 invocant et Aegyptii ibis suas contra serpentium adventum [Les Egyptiens invoquaient leurs ibis contre larrive des serpents] (notre traduction). 33 Servii grammatici qui feruntur in Vergilii Bucolica et Georgica commentarii, d. Georg Thilo (Leipzig: Teubner, 1887), lib. II, v. 320. Chez Juvnal, le nourrissement des cigogneaux est voqu afin dexemplifier lducation des enfants: serpente ciconia pullos / nutrit et inventa per devia rura lacerta: / illi eadem sumptis quaerunt animalia pinnis. [La cigogne nourrit ses poussins de serpents et de lzards trouvs dans la campagne loin des chemins battus: ceux-l, une fois quils ont pris leurs plumes, cherchent les mmes animaux.] (Satiren: Lateinisch-deutsch, d. Joachim Adamietz (Artemis & Winkler: Mnchen/Zrich, 1993), Satire XIV, vv. 74-76 (notre traduction)). 34 Lidentit de loiseau blanc a dj fait lobjet de discussions: cf. M. J. Harbinson, Virgils White Bird, The Classical Quarterly 36, no. 1 (1986): 276-78; Richard F. Thomas, Vergils White Bird and the Alexandrian Reference (G. 2. 319-20), Classical Philology 83, no. 3 (1988): 214-17. En citant le passage, nous nentendons pas contester que loiseau impliqu soit en effet la cigogne, mais plutt souligner la facilit gnrale avec laquelle les contenus mythologiques voluent travers leurs interprtations successives. 35 Comparer: tienne de Fougres, Le livre des manires, d. R. Anthony Lodge (Genve: Droz, 1979), vv. 945-48, et Ovide Moralis, d. de Boer, lib. VI, vv. 626-29.

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    de colovres, dautre charonne; a autretel vole la hoigne, des que pout vivre par sa poigne.

    Et soi de morsiaus vilz et ors: Raines serpens et poissons mors Sont sa soustenance et sa vie.

    Malgr dvidents parallles, il nest sans doute pas possible de postuler une filiation directe. Les indices de convergence et de contamination entre les diffrentes sources nous mettent devant un ensemble de pistes enchevtres qui ne se laissent que difficilement sparer.

    Au milieu de cet ensemble complexe apparat Antigone, rattache aux Mtamorphoses et lOvide Moralis, mais aussi aux diverses interprtations mythographiques et allgoriques qui se sont accumules autour de sa mtamorphose entre lAntiquit classique et le Moyen ge tardif. Il ne surprend que peu de retrouver, dans ce contexte, une lecture qui relie la figure de la femme aviforme limage de loiseau ophiomaque. Ainsi le Premier Mythographe du Vatican propose llaboration suivante afin dexpliquer la mtamorphose en cigogne:

    1. Antigone, Laomedontis filia, crinibus decora, formam suam Iunoni praetulit; quare irata Iuno crines eius in angues mutauit. 2. Quae dum lauaretur, deorum miseraone in ciconiam uersa est; ob quam causam meretur ut i aguem infesta narratur. [1 Antigone, fille de Laomdon, qui avait de trs beaux cheveux, se vanta dtre plus belle que Junon. Celle-ci, furieuse, transforma ses cheveux en serpents. 2 Alors quAntigone se lavait, les dieux, par compassion, la transformrent en cigogne. Cest pourquoi on raconte que celle-ci est l'ennemie des serpents.]36

    Il nest pas certain que lauteur de lOvide Moralis ait connu cette interprtation, vu quelle na t reprise ni par le Deuxime, ni par le Troisime Mythographe. Cependant, le moralisateur semble bien stre inspir, comme dautres chercheurs ont dj suggr, de la tradition des commentaires sur luvre dOvide qui fleurissaient entre le XIIe et le XVe sicle.37 Ce dernier ensemble de textes nous aidera ainsi mieux comprendre ltablissement du lien entre le portrait de la cigoigne orde et le mythe dAntigone. On se souviendra que chez Ovide, il ntait question que dune blanche cigogne qui sapplaudissait en claquant de son bec.

    Parmi les textes fondateurs de la tradition franaise des commentaires sur Ovide, on trouve les Allegoriae super Ovidii Metamorphosin dArnoul dOrlans (XIIe sicle) qui, lui aussi, offre une allgorie sur le mythe dAntigone:

    Antigone filia Priami, quia in pulchritudinem pretulit se Iunoni, mutata est in ciconiam. Allegoria. Antigone quia filia Priami adeo superbivit quod etiam Iunoni que est aer i. aeris numinibus non solum mortalibus se preferebat. Unde facta est vilissima quia adeo

    36 Nous citons Le premier mythographe du Vatican, d. Nevio Zorzetti, tr. Jacques Berlioz (Paris: Les Belles Lettres, 1995), cap. 77. Antigone, pp. 23-24. Compte tenu de ce passage, on comprend mieux pourquoi on trouve dans plusieurs dictionnaires de mythologie le passage de Gorgiques lib. II, v. 230 associ avec le mythe dAntigone (cf. nos notes 2, 33 et 34). 37 Cf. Paule Demats, Fabula: Trois tudes de mythographie antique et mdivale (Genve: Droz, 1973), 61 sqq.; pour une vue densemble sur la tradition franaise de ces commentaires, cf. Frank T. Coulson, Ovids Transformations in Medieval France (ca. 1100-ca. 1350), in Metamorphosis: The Changing Face of Ovid in Medieval and Early Modern Europe, d. Alison Keith et Stephen Rupp (Toronto: Centre for Reformation and Renaissance Studies, 2007), 33-60; voir aussi le volume Les translations dOvide au Moyen Age. Actes de la journe dtudes internationale la Bibliothque royale de Belgique le 4 dcembre 2008, d. An Faems, Virginie Minet-Mahy et Colette Van Coolput-Storms (Louvain-la-Neuve: Universit catholique de Louvain, 2011).

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    se laudavit et qui se exaltavit humiliabitur. Ideo dicitur mutata in ciconiam que avis immunda ceteris est immundior. Antigone, fille de Priam, a t mue en cigogne, parce quelle se trouvait plus belle que Junon. Allgorie. Parce que Antigone, la fille de Priam, se vantait assez de ce quelle se prfrait non seulement aux mortels, mais aussi Junon cest dire lair divin. Pour cela elle a t avilie au plus bas degr, comme elle se louait tel point et [parce que] celui qui slevait sera abaiss. Pour cette raison on dit quelle a t change en cigogne, qui est plus immonde que les autres oiseaux immondes.38

    A la diffrence de lauteur de lOvide Moralis, Arnoul se passe dune numration de dtails encyclopdisants. Le commentateur ne reprend pas non plus la lecture du Premier Mythographe faisant appel limage du serpent. On constate cependant que le concept de la vilet symbolique est prsent, et en conjonction avec celui de lorgueil. Il est possible aussi de reconnatre le lien a priori imprvu entre ces deux concepts: Arnoul sappuie sur un proverbe biblique, celui qui slve sera abaiss.39 En dautres mots, son exposition du mythe met en premire place la morale chrtienne, qui sera par la suite relie de nouveau au niveau littral afin dexpliquer la mtamorphose ciconiiforme dAntigone. Arnoul introduit sur ce plan lide de loiseau le plus immonde que nous avons dj rencontre dans le Physiologus latinus propos de libis (immundum est prae omnibus uolatilibus). Le commentateur semble manipuler les donnes de ses sources, en disposant les lments afin quils entrent dans le moule de son interprtation morale.

    Lauteur de lOvide Moralis a pu sinspirer du texte dArnoul ainsi que des commentaires de ses successeurs qui ont prsent des interprtations apparentes, parfois plus, parfois moins labores. Dans un commentaire allgorique anonyme, transmis dans un manuscrit du XIVe sicle, on lit, par exemple:

    Laumedon filiam habuit nomine Antigonem que propter suam pulcritudinem superbiens tandem meretritio data est et fede uitam suam duxit; in ciconiam turpiter uiuentem conuersa est. [Laomdon avait une fille nomme Antigone qui, parce quelle se vantait de sa beaut, a finalement t livre la prostitution, menant une vie honteuse; elle a t mue en cigogne vivant vilement]40

    Nous y voyons entrer en jeu lide explicite de la prostitution ainsi que lassimilation entre la vie mprisable de la cigogne et loccupation honteuse des prostitues,

    38 Le passage cit est de ldition de Fausto Ghisalberti dans Arnolfo dOrlans. Un cultore di Ovidio nel secolo XII, Memorie del Reale Istituto lombardo di scienze e lettere 24, no. 4 (1932), lib. VI, 2-9 (notre traduction). 39 Cf. Thesaurus proverbiorum medii aevi (TPMA). Lexikon der Sprichwrter des romanisch-germanischen Mittelalters, d. Kuratorium Singer der Schweizerischen Akademie der Geistes- und Sozialwissenschaften (Berlin/New York: Walter de Gruyter, 1995-2002), vol. 2, s.v. Demut, 3.4. Wer sich erhht, wird erniedrigt, und wer sich erniedrigt, wird erhht, notamment les exemples latins sur la p. 186, p.ex. Qui autem se exaltaverit humiliabitur, et qui se humiliaverit exaltabitur VULG., MATTH. 23, 12. 40 Le commentaire, contenu dans le ms. Vatican, Biblioteca Apostolica Vaticana, Vat. lat. 2877, a t dit par Frank T. Coulson et Urania Molyviati-Toptsis, Vaticanus latinus 2877: A hitherto unedited allegorization of Ovids Metamorphoses, Journal of Medieval Latin 2 (1992): 134-202; nous citons: Allegoria Antigones, p. 171 (notre traduction).

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    prsente dans lOvide Moralis aussi.41 Lauteur de notre texte ntait pas non plus le seul moralisateur introduire des traits pseudo-encyclopdiques afin dtoffer son argumentation. Le commentaire de Giovanni del Virgilio, datant environ de la mme poque que lOvide Moralis, sert illustrer ce phnomne:

    Antigone fuit pulcerrima in tantum quod omnes respuebat. Per hanc ergo debemus intelligere quamlibet ei similem. Quapropter domina Juno i. dispositio divina dicitur mutasse eam in ciconiam, quia ciconia est fetidissimum animal. Nam omnia feda comedit. Et est avis que multum applaudit sibi cum suo rostro. Et quia illa Antigone delectabatur in pulcritudine corporis quod est fetidissimum et etiam applaudebat sibi propter pulcritudinem ideo dicitur conversa in ciconiam. quia est sicut ciconia. Antigone tait dune telle beaut quelle rejetait tout le monde. Par cela, donc, nous devons entendre [quelle rejetait] mme ceux qui taient comme elle. Cest pour cela quon dit que la reine Junon cest dire la disposition divine la mue en cigogne; parce que la cigogne est un animal des plus repoussants. Car elle mange tout ce qui est dgotant. Et cest un oiseau qui sapplaudit beaucoup lui-mme avec son bec. Et parce que cette Antigone-l se dlectait de la beaut de son corps, ce qui est du plus repoussant, et [parce qu] elle sapplaudit elle-mme pour sa beaut, pour cette raison on dit quelle a t change en cigogne parce que la cigogne est ainsi.42

    Dans ce cadre, nous voyons rapparaitre lvocation explicite des traits de comportement spcifiques de loiseau (le claquement du bec et sa nourriture abjecte), prsents dans une lumire subjective et associs, comme chez Arnoul dOrlans, aux concepts de lorgueil et de la vilet. Lexemple sert aussi illustrer comment les donnes encyclopdiques, extraites de leur contexte primaire, perdent leur importance dans le contexte de la moralisation: sappuyant sur le texte autoritaire par excellence, la lecture allgorico-morale ne laisse pas de place pour des raisonnements ultrieurs quia est sicut ciconia.

    Ayant fait le tour de tous ces diffrents portraits de cigognes, nous pouvons revenir notre texte de dpart en guise de conclusion. Lauteur de lOvide Moralis ntait pas le premier moraliser le mythe dAntigone: il connaissait la tradition des commentaires prcdents dont il a sorti les lments cls de sa lecture moralisatrice: lorgueil et limmondice. En outre, il sest inspir de limaginaire symbolique ambigu qui stait accumul autour de limage de la cigogne au cours des sicles prcdents, nourri par lassimilation entre cet oiseau et libis et sans doute encore dautres oiseaux ciconiiformes qui sest dveloppe ds une poque prcoce dans la tradition des traductions et commentaires bibliques. Si la littrature encyclopdique reprsentait une source de matriaux bruts et de savoir implicite pour les portraits contamins entre cigogne et ibis, les sources employes par lauteur mdival semblent tre chercher plus spcifiquement dans la ligne des bestiaires et parmi dautres crits tendanciellement littraires et moralisateurs, ct de la tradition des commentaires proprement dits. Lauteur sest servi dlments de ces diffrents ensembles textuels et discursifs, en les intgrant et laborant dans sa propre composition, tout en restant conforme aux tendances des traditions sous-jacents et des

    41 On peut comparer le passage du commentaire anonyme avec certaines des donnes paratextuelles dans les manuscrits de lOvide Moralis, dont la rubrique suivante dans le ms. Rouen, Bibl. Mun., O. 11bis, t.1, f. 164rb: Comment antigone fut muee en cygoigne qui signifie lordure du monde et lordure de luxure qui y est demenee par ceulx et celles qui sont es laz au dyable. 42 Le commentaire a t dit par Fausto Ghisalberti, Giovanni del Virgilio espositore delle Metamorfosi, Giornale dantesco 34 (1933): 1-110; passage cit: lib. VI, 4-8 (notre traduction).

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    idologies rgnantes son poque. Dans ce contexte, enfin, le portrait de la cigoigne orde et vilz parat moins nigmatique.

    Adresse dauteur: Laura Endress Universitt Zrich Romanisches Seminar Zrichbergstrasse 8 CH-8032 Zrich [email protected]