Anne Mélice - .:CongoForum:.  · tique de Patrice Lumumba », Jean-Paul Sartre commençait

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  • Anne Mlice

    LA DSOBISSANCE CIVILE DES KIMBANGUISTES ET LA VIOLENCE COLONIALE AU CONGO BELGE

    (1921-1959)

    Dans le texte fameux quil avait consacr la pense poli-tique de Patrice Lumumba , Jean-Paul Sartre commenait par souligner qu la diffrence de Fanon, Lumumba se voulait expli-citement non violent : Le mouvement quil organise et dont il devient le chef incontest, il a mille fois dit quil serait non violent et, en dpit des provocations ou de quelques initiatives locales quil a toujours dsapprouves, cest par la non-violence que le MNC sest impos1. Cinquante ans, exactement, aprs laccession du Congo lindpendance, il nous semble bienvenu de mettre en vidence le sillage dans lequel sinscrit cette non-violence. Le mouvement kimbanguiste, issu de Simon Kimbangu2, a dress en face de la politique coloniale belge une rsistance non violente. Comme le rappelait tout rcemment Andr Mary, au Congo, dans les annes 1920, le pouvoir colonial belge a voulu voir, dans lef-fer-vescence villageoise et les incidents qui entouraient les agisse-ments dun certain Simon Kimbangu, lexpression dun mouvement collectif de rvolte contre lordre colonial. En procdant son arrestation, son exil et son emprisonnement pendant plus de trente ans, ce mme pouvoir a fait de ce catchiste de village, ne connais-sant que les anciens et les Pres Blancs, ayant peine frquent la

    1. Jean-Paul Sartre, Situations, V. Colonialisme et no-colonialisme, Paris, Gallimard, 1964, pp. 194-195.

    2. Sur Simon Kimbangu, cf. notre contribution : Anne Mlice, Kim-bangu , in Prem Poddar, Rajeev Patke and Lars Jensen (eds.), A Histo-rical Companion to Postcolonial Literatures in Continental Europe and its Empires, Edinburgh, Edinburgh University Press, 2008, pp. 33-35.

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    ville, ses commerants et ses lettrs, un martyr national3 . Ainsi, un kimbanguiste qui fut un intime et un compagnon de lutte de Lumumba nous a-t-il assur de ladmiration que celui-ci portait la fi gure de Simon Kimbangu. En sappuyant notamment sur limportante publication par Jean-Luc Vellut de sources relatives Kimbangu4, Mary avance quen ralit Kimbangu a toujours plaid son innocence et totalement rcus les accusations den-couragement la rvolte et la dsobissance (sur les conditions de travail et les impts) que prnaient certains de ses compagnons ngunza [prophtes], dnoncs par lui-mme comme des faux-pro-phtes5 . Quoi quil en soit de la personne historique de Kimbangu lui-mme, ce qui nous intresse fondamentalement ici, cest davan-tage, dans une perspective anthropologique, de faire apparatre, dans le sillage des travaux de Maurice Godelier, les effets rels induits par les croyances partages de limaginaire colonial dune part, et les croyances partages de limaginaire kimbanguiste dautre part. Les effets de limaginaire colonial, ce furent, pendant prs de quarante ans, la prison ou les camps de relgation pour ceux qui se rclamaient de Kimbangu. Et les effets des croyances partages, dans limaginaire kimbanguiste, en une non-violence de principe : la dsobissance civile6.

    La question prjudicielle de la dfi nition anthropologique de la violence fait lobjet de dbats que nous nous bornons voquer dabord. Quel est lobjet exact dune anthropologie de la violence ? Que faut-il entendre par violence ds lors quon lenvisage dans une perspective strictement sociale ? La dfinition quen propose Franoise Hritier articule la violence sur la souffrance : Appelons

    3. Andr Mary, Visionnaires et prophtes de lAfrique contempo-raine. Tradition initiatique, culture de la transe et charisme de dlivrance, Paris, Karthala, 2009, p. 235.

    4. Jean-Luc Vellut (d.), Simon Kimbangu, 1921 : de la prdication la dportation. Les sources, vol. 1, Bruxelles, Acadmie royale des sciences dOutre-Mer, 2005.

    5. Andr Mary, op. cit., p. 236.6. Aprs lIndpendance, le mouvement kimbanguiste, devenu une

    Eglise depuis 1958, a t reconnu offi ciellement. Nous avons tudi la complexit de ses rapports aux pouvoirs politiques successifs dans un article intitul Le kimbanguisme et le pouvoir en RDC : entre apoli-tisme et conception thologico-politique , in, Civilisations, no 58-2, dcembre 2009, pp. 59-80.

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    violence toute contrainte de nature physique ou psychique suscep-tible dentraner la terreur, le dplacement, le malheur, la souffrance ou la mort dun tre anim ; tout acte dintrusion qui a pour effet volontaire ou involontaire la dpossession dautrui, le dommage ou la destruction dobjets inanims7. Didier Fassin, qui commente cette dfi nition, remarque que lexprience de la violence est ce qui rend la souffrance sociale. Et il souligne que faire lanthropologie de la violence exige de prendre en considration ce qui excde lacte de violence. Autrement dit, lexprience de la violence nest pas rduc-tible lexprience actuelle quen fait celui qui la subit. Elle est, dit-il, faite aussi de mmoire, individuelle et collective, de reprsen-tations, intimes ou mdiatiques. Elle nest jamais le pur effet de la contrainte ici et maintenant. Son sens, pour les victimes, les bour-reaux ou les tmoins, excde toujours la seule ralisation de lacte8. On le voit, la dfi nition anthropologique de la violence commence par soulever des diffi cults considrables. Sil nest videmment pas question de nier que la violence constitue bien un acte, comme le dclare justement Franoise Hritier, il serait tout aussi rducteur den ramener le sens cet acte seul. Notre attention aux faits, on le constatera, ne se dissocie pas de notre souci des reprsentations idelles ou, si lon prfre, de limaginaire qui leur est attach.

    LA VIOLENCE COLONIALE COMME CONDITION DE POSSIBILIT

    DU KIMBANGUISME

    Dans la perspective dun imaginaire kimbanguiste, on compren-dra que la violence symbolique du pouvoir colonial et les transfor-mations, tout autant effectives que symboliques, quelle a induites sur la socit kongo soient dterminantes. Les analyses anthropolo-giques de Georges Balandier, de Luc de Heusch, et surtout celles de Wyatt Mac Gaffey, convergent autour de lide selon laquelle, tout en conservant une logique propre, les mutations religieuses kongo furent provoques par les transformations du systme politique kongo, transformations induites par la situation ou le rgime coloniaux. De mme que ces anthropologues dmontrent le lien

    7. Franoise Hritier, De la violence, Paris, Odile Jacob, 1996.8. Didier Fassin, Et la souffrance devint sociale , in Critique,

    no 680-681, 2004, p. 23.

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    intrinsque qui noue la religion ou la cosmologie kongo au systme politique kongo, ils partent du lien structurel entre religion et poli-tique dans lentreprise coloniale belge. Cherchant dgager la logique des mutations religieuses au sein de la culture kongo, Luc de Heusch pense que le phnomne religieux possde sa propre dia-lectique, quelle que soit linfl uence quexercent sur lui les facteurs socio-conomiques. [...] Les changements majeurs sont en fait asso-cis aux transformations du systme politique, auquel la religion tait intimement lie9 . Les problmatiques de la politique dadmi-nistration indirecte dont le principe, on le sait, consistait gou-verner travers la mdiation des structures politiques tradition-nelles et de limposition religieuse du christianisme mnent considrer certaines contradictions sociales et culturelles indpasses et qui ont certainement favoris lclosion du kimbanguisme. Le grand tournant historique se situe, dans le cadre de ladministration indirecte, au moment du dclin de la chefferie caus par lapparition des chefs mdaills, cest--dire des chefs dsigns par ladministra-tion coloniale belge. Balandier et Mac Gaffey interprtent, en effet, dans ce sens la logique du changement radical qui survient au dbut du xxe sicle. La pense de Balandier est tout occupe de ce quil nomme la situation coloniale , dont il dveloppe dans son Anthropologie politique les consquences politiques immdiates : la dnaturation des units politiques traditionnelles , la dgrada-tion par dpolitisation , la rupture des systmes traditionnels de limitation du pouvoir , lincompatibilit des deux systmes de pouvoir et dautorit et, enfi n, la dsacralisation partielle du pou-voir 10. Dans un article de la revue Africa de 1977, Mac Gaffey a nettement cern la destruction du systme politique, la corruption de la mmoire du c