Alexandre Dumas, Les trois mousquetaires - Édition illustrée

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A három testőr franciául

Transcript of Alexandre Dumas, Les trois mousquetaires - Édition illustrée

  • Alexandre Dumas

    LES TROIS MOUSQUETAIRES

    (1844)

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    Table des matires

    INTRODUCTION ...................................................................... 6

    CHAPITRE PREMIER LES TROIS PRSENTS DE M. DARTAGNAN PRE ........................................................... 9

    CHAPITRE II LANTICHAMBRE DE M. DE TRVILLE ...... 29

    CHAPITRE III LAUDIENCE ................................................. 42

    CHAPITRE IV LPAULE DATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE MOUCHOIR DARAMIS ........................... 57

    CHAPITRE V LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE CARDINAL ............................................ 68

    CHAPITRE VI SA MAJEST LE ROI LOUIS TREIZIME .. 84

    CHAPITRE VII LINTRIEUR DES MOUSQUETAIRES ... 108

    CHAPITRE VIII UNE INTRIGUE DE CUR ..................... 120

    CHAPITRE IX DARTAGNAN SE DESSINE ....................... 132

    CHAPITRE X UNE SOURICIRE AU XVIIe SICLE ......... 144

    CHAPITRE XI LINTRIGUE SE NOUE ............................... 158

    CHAPITRE XII GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM ..................................................................... 182

    CHAPITRE XIII MONSIEUR BONACIEUX ........................ 193

    CHAPITRE XIV LHOMME DE MEUNG ........................... 205

    CHAPITRE XV GENS DE ROBE ET GENS DPE ........... 222

    CHAPITRE XVI O M. LE GARDE DES SCEAUX SGUIER CHERCHA PLUS DUNE FOIS LA CLOCHE POUR LA SONNER, COMME IL LE FAISAIT AUTREFOIS232

    CHAPITRE XVII LE MNAGE BONACIEUX .................... 248

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    CHAPITRE XVIII LAMANT ET LE MARI .......................... 267

    CHAPITRE XIX PLAN DE CAMPAGNE .............................. 278

    CHAPITRE XX VOYAGE ..................................................... 290

    CHAPITRE XXI LA COMTESSE DE WINTER ................... 308

    CHAPITRE XXII LE BALLET DE LA MERLAISON ........... 322

    CHAPITRE XXIII LE RENDEZ-VOUS ................................ 332

    CHAPITRE XXIV LE PAVILLON ......................................... 346

    CHAPITRE XXV PORTHOS ................................................. 361

    CHAPITRE XXVI LA THSE DARAMIS ............................ 387

    CHAPITRE XXVII LA FEMME DATHOS ........................... 410

    CHAPITRE XXVIII RETOUR ............................................... 436

    CHAPITRE XXIX LA CHASSE LQUIPEMENT ............ 457

    CHAPITRE XXX MILADY ....................................................469

    CHAPITRE XXXI ANGLAIS ET FRANAIS ....................... 480

    CHAPITRE XXXII UN DNER DE PROCUREUR ............... 491

    CHAPITRE XXXIII SOUBRETTE ET MATRESSE ............503

    CHAPITRE XXXIV O IL EST TRAIT DE LQUIPEMENT DARAMIS ET DE PORTHOS ................. 517

    CHAPITRE XXXV LA NUIT TOUS LES CHATS SONT GRIS529

    CHAPITRE XXXVI RVE DE VENGEANCE ..................... 540

    CHAPITRE XXXVII LE SECRET DE MILADY.................... 551

    CHAPITRE XXXVIII COMMENT, SANS SE DRANGER, ATHOS TROUVA SON QUIPEMENT ............................... 561

    CHAPITRE XXXIX UNE VISION ........................................ 576

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    CHAPITRE XL LE CARDINAL............................................ 588

    CHAPITRE XLI LE SIGE DE LA ROCHELLE ................... 599

    CHAPITRE XLII LE VIN DANJOU ..................................... 616

    CHAPITRE XLIII LAUBERGE DU COLOMBIER-ROUGE 627

    CHAPITRE XLIV DE LUTILIT DES TUYAUX DE POLE638

    CHAPITRE XLV SCNE CONJUGALE ...............................649

    CHAPITRE XLVI LE BASTION SAINT-GERVAIS .............. 658

    CHAPITRE XLVII LE CONSEIL DES MOUSQUETAIRES 668

    CHAPITRE XLVIII AFFAIRE DE FAMILLE .......................694

    CHAPITRE XLIX FATALIT ............................................... 713

    CHAPITRE L CAUSERIE DUN FRRE AVEC SA SUR .. 724

    CHAPITRE LI OFFICIER ..................................................... 735

    CHAPITRE LII PREMIERE JOURNE DE CAPTIVIT .... 748

    CHAPITRE LIII DEUXIME JOURNE DE CAPTIVIT .. 758

    CHAPITRE LIV TROISIME JOURNE DE CAPTIVIT .. 768

    CHAPITRE LV QUATRIME JOURNE DE CAPTIVIT . 780

    CHAPITRE LVI CINQUIME JOURNE DE CAPTIVIT . 792

    CHAPITRE LVII UN MOYEN DE TRAGDIE CLASSIQUE811

    CHAPITRE LVIII VASION ................................................. 821

    CHAPITRE LIX CE QUI SE PASSAIT PORTSMOUTH LE 23 AOT 1628 ...................................................................... 834

    CHAPITRE LX EN FRANCE ............................................... 850

    CHAPITRE LXI LE COUVENT DES CARMLITES DE BTHUNE ............................................................................. 857

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    CHAPITRE LXII DEUX VARITS DE DMONS ............. 876

    CHAPITRE LXIII UNE GOUTTE DEAU ............................ 885

    CHAPITRE LXIV LHOMME AU MANTEAU ROUGE ...... 905

    CHAPITRE LXV LE JUGEMENT ........................................ 913

    CHAPITRE LXVI LEXCUTION ........................................ 924

    CHAPITRE LXVII CONCLUSION ....................................... 931

    PILOGUE ............................................................................944

    Bibliographie uvres compltes ......................................946

    propos de cette dition lectronique ................................. 976

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    INTRODUCTION

    Il y a un an peu prs, quen faisant la Bibliothque royale des recherches pour mon histoire de Louis XIV, je tombai par hasard sur les Mmoires de M. dArtagnan, imprims comme la plus grande partie des ouvrages de cette poque, o les auteurs tenaient dire la vrit sans aller faire un tour plus ou moins long la Bastille Amsterdam, chez Pierre Rouge. Le titre me sduisit : je les emportai chez moi, avec la permis-sion de M. le conservateur ; bien entendu, je les dvorai.

    Mon intention nest pas de faire ici une analyse de ce cu-rieux ouvrage, et je me contenterai dy renvoyer ceux de mes lecteurs qui apprcient les tableaux dpoques. Ils y trouveront des portraits crayonns de main de matre ; et, quoique les es-quisses soient, pour la plupart du temps, traces sur des portes de caserne et sur des murs de cabaret, ils ny reconnatront pas moins, aussi ressemblantes que dans lhistoire de M. Anquetil, les images de Louis XIII, dAnne dAutriche, de Richelieu, de Mazarin et de la plupart des courtisans de lpoque.

    Mais, comme on le sait, ce qui frappe lesprit capricieux du pote nest pas toujours ce qui impressionne la masse des lec-teurs. Or, tout en admirant, comme les autres admireront sans doute, les dtails que nous avons signals, la chose qui nous proccupa le plus est une chose laquelle bien certainement personne avant nous navait fait la moindre attention.

    DArtagnan raconte qu sa premire visite M. de Trville, le capitaine des mousquetaires du roi, il rencontra dans son an-tichambre trois jeunes gens servant dans lillustre corps o il sollicitait lhonneur dtre reu, et ayant nom Athos, Porthos et Aramis.

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    Nous lavouons, ces trois noms trangers nous frapprent, et il nous vint aussitt lesprit quils ntaient que des pseudo-nymes laide desquels dArtagnan avait dguis des noms peut-tre illustres, si toutefois les porteurs de ces noms demprunt ne les avaient pas choisis eux-mmes le jour o, par caprice, par mcontentement ou par dfaut de fortune, ils avaient endoss la simple casaque de mousquetaire.

    Ds lors nous nemes plus de repos que nous neussions retrouv, dans les ouvrages contemporains, une trace quel-conque de ces noms extraordinaires qui avaient fort veill notre curiosit.

    Le seul catalogue des livres que nous lmes pour arriver ce but remplirait un feuilleton tout entier, ce qui serait peut-tre fort instructif, mais coups sr peu amusant pour nos lecteurs. Nous nous contenterons donc de leur dire quau moment o, dcourag de tant dinvestigations infructueuses, nous allions abandonner notre recherche, nous trouvmes enfin, guid par les conseils de notre illustre et savant ami Paulin Paris, un ma-nuscrit in-folio, cot le n 4772 ou 4773, nous ne nous le rappe-lons plus bien, ayant pour titre :

    Mmoires de M. le comte de La Fre, concernant quelques-uns des vnements qui se passrent en France vers la fin du rgne du roi Louis XIII et le commencement du rgne du roi Louis XIV.

    On devine si notre joie fut grande, lorsquen feuilletant ce manuscrit, notre dernier espoir, nous trouvmes la vingtime page le nom dAthos, la vingt-septime le nom de Porthos, et la trente et unime le nom dAramis.

    La dcouverte dun manuscrit compltement inconnu, dans une poque o la science historique est pousse un si haut de-gr, nous parut presque miraculeuse. Aussi nous htmes-nous de solliciter la permission de le faire imprimer, dans le but de nous prsenter un jour avec le bagage des autres lAcadmie des inscriptions et belles-lettres, si nous narrivions, chose fort

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    probable, entrer lAcadmie franaise avec notre propre ba-gage. Cette permission, nous devons le dire, nous fut gracieu-sement accorde ; ce que nous consignons ici pour donner un dmenti public aux malveillants qui prtendent que nous vivons sous un gouvernement assez mdiocrement dispos lendroit des gens de lettres.

    Or, cest la premire partie de ce prcieux manuscrit que nous offrons aujourdhui nos lecteurs, en lui restituant le titre qui lui convient, prenant lengagement, si, comme nous nen doutons pas, cette premire partie obtient le succs quelle m-rite, de publier incessamment la seconde.

    En attendant, comme le parrain est un second pre, nous invitons le lecteur sen prendre nous, et non au comte de La Fre, de son plaisir ou de son ennui.

    Cela pos, passons notre histoire.

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    CHAPITRE PREMIER LES TROIS PRSENTS DE

    M. DARTAGNAN PRE

    Le premier lundi du mois davril 1625, le bourg de Meung, o naquit lauteur du Roman de la Rose, semblait tre dans une rvolution aussi entire que si les huguenots en fussent venus faire une seconde Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant senfuir les femmes du ct de la Grande-Rue, entendant les enfants crier sur le seuil des portes, se htaient dendosser la cuirasse et, appuyant leur contenance quelque peu incertaine dun mous-quet ou dune pertuisane, se dirigeaient vers lhtellerie du Franc Meunier, devant laquelle sempressait, en grossissant de minute en minute, un groupe compact, bruyant et plein de cu-riosit.

    En ce temps-l les paniques taient frquentes, et peu de jours se passaient sans quune ville ou lautre enregistrt sur ses archives quelque vnement de ce genre. Il y avait les seigneurs qui guerroyaient entre eux ; il y avait le roi qui faisait la guerre au cardinal ; il y avait lEspagnol qui faisait la guerre au roi. Puis, outre ces guerres sourdes ou publiques, secrtes ou pa-tentes, il y avait encore les voleurs, les mendiants, les hugue-nots, les loups et les laquais, qui faisaient la guerre tout le monde. Les bourgeois sarmaient toujours contre les voleurs, contre les loups, contre les laquais, souvent contre les sei-gneurs et les huguenots, quelquefois contre le roi, mais ja-mais contre le cardinal et lEspagnol. Il rsulta donc de cette habitude prise, que, ce susdit premier lundi du mois davril 1625, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni le gui-don jaune et rouge, ni la livre du duc de Richelieu, se prcipit-rent du ct de lhtel du Franc Meunier.

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    Arriv l, chacun put voir et reconnatre la cause de cette rumeur.

    Un jeune homme traons son portrait dun seul trait de plume : figurez-vous don Quichotte dix-huit ans, don Qui-chotte dcorcel, sans haubert et sans cuissards, don Quichotte revtu dun pourpoint de laine dont la couleur bleue stait transforme en une nuance insaisissable de lie-de-vin et dazur cleste. Visage long et brun ; la pommette des joues saillante, signe dastuce ; les muscles maxillaires normment dvelop-ps, indice infaillible auquel on reconnat le Gascon, mme sans bret, et notre jeune homme portait un bret orn dune espce de plume ; lil ouvert et intelligent ; le nez crochu, mais fine-ment dessin ; trop grand pour un adolescent, trop petit pour un homme fait, et quun il peu exerc et pris pour un fils de fermier en voyage, sans sa longue pe qui, pendue un bau-drier de peau, battait les mollets de son propritaire quand il tait pied, et le poil hriss de sa monture quand il tait che-val.

    Car notre jeune homme avait une monture, et cette mon-ture tait mme si remarquable, quelle fut remarque : ctait un bidet du Barn, g de douze ou quatorze ans, jaune de robe, sans crins la queue, mais non pas sans javarts aux jambes, et qui, tout en marchant la tte plus bas que les genoux, ce qui rendait inutile lapplication de la martingale, faisait encore ga-lement ses huit lieues par jour. Malheureusement les qualits de ce cheval taient si bien caches sous son poil trange et son allure incongrue, que dans un temps o tout le monde se con-naissait en chevaux, lapparition du susdit bidet Meung, o il tait entr il y avait un quart dheure peu prs par la porte de Beaugency, produisit une sensation dont la dfaveur rejaillit jusqu son cavalier.

    Et cette sensation avait t dautant plus pnible au jeune dArtagnan (ainsi sappelait le don Quichotte de cette autre Ros-sinante), quil ne se cachait pas le ct ridicule que lui donnait, si bon cavalier quil ft, une pareille monture ; aussi avait-il fort soupir en acceptant le don que lui en avait fait M. dArtagnan

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    pre. Il nignorait pas quune pareille bte valait au moins vingt livres : il est vrai que les paroles dont le prsent avait t ac-compagn navaient pas de prix.

    Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon dans ce pur patois de Barn dont Henri IV navait jamais pu parvenir se dfaire , mon fils, ce cheval est n dans la maison de votre pre, il y a tantt treize ans, et y est rest depuis ce temps-l, ce qui doit vous porter laimer. Ne le vendez jamais, laissez-le mourir tranquillement et honorablement de vieillesse, et si vous faites campagne avec lui, mnagez-le comme vous mnageriez un vieux serviteur. la cour, continua M. dArtagnan pre, si toutefois vous avez lhonneur dy aller, honneur auquel, du reste, votre vieille noblesse vous donne des droits, soutenez di-gnement votre nom de gentilhomme, qui a t port dignement par vos anctres depuis plus de cinq cents ans. Pour vous et pour les vtres par les vtres, jentends vos parents et vos amis , ne supportez jamais rien que de M. le cardinal et du roi. Cest par son courage, entendez-vous bien, par son courage seul, quun gentilhomme fait son chemin aujourdhui. Quiconque tremble une seconde laisse peut-tre chapper lappt que, pen-dant cette seconde justement, la fortune lui tendait. Vous tes jeune, vous devez tre brave par deux raisons : la premire, cest que vous tes Gascon, et la seconde, cest que vous tes mon fils. Ne craignez pas les occasions et cherchez les aventures. Je vous ai fait apprendre manier lpe ; vous avez un jarret de fer, un poignet dacier ; battez-vous tout propos ; battez-vous dautant plus que les duels sont dfendus, et que, par consquent, il y a deux fois du courage se battre. Je nai, mon fils, vous donner que quinze cus, mon cheval et les conseils que vous venez dentendre. Votre mre y ajoutera la recette dun certain baume quelle tient dune bohmienne, et qui a une vertu miraculeuse pour gurir toute blessure qui natteint pas le cur. Faites votre profit du tout, et vivez heureusement et longtemps. Je nai plus quun mot ajouter, et cest un exemple que je vous pro-pose, non pas le mien, car je nai, moi, jamais paru la cour et nai fait que les guerres de religion en volontaire ; je veux parler de M. de Trville, qui tait mon voisin autrefois, et qui a eu

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    lhonneur de jouer tout enfant avec notre roi Louis treizime, que Dieu conserve ! Quelquefois leurs jeux dgnraient en ba-taille et dans ces batailles le roi ntait pas toujours le plus fort. Les coups quil en reut lui donnrent beaucoup destime et damiti pour M. de Trville. Plus tard, M. de Trville se battit contre dautres dans son premier voyage Paris, cinq fois ; de-puis la mort du feu roi jusqu la majorit du jeune sans comp-ter les guerres et les siges, sept fois ; et depuis cette majorit jusquaujourdhui, cent fois peut-tre ! Aussi, malgr les dits, les ordonnances et les arrts, le voil capitaine des mousque-taires, cest--dire chef dune lgion de Csars, dont le roi fait un trs grand cas, et que M. le cardinal redoute, lui qui ne redoute pas grand-chose, comme chacun sait. De plus, M. de Trville gagne dix mille cus par an ; cest donc un fort grand seigneur. Il a commenc comme vous, allez le voir avec cette lettre, et rglez-vous sur lui, afin de faire comme lui.

    Sur quoi, M. dArtagnan pre ceignit son fils sa propre pe, lembrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa bndiction.

    En sortant de la chambre paternelle, le jeune homme trou-va sa mre qui lattendait avec la fameuse recette dont les con-seils que nous venons de rapporter devaient ncessiter un assez frquent emploi. Les adieux furent de ce ct plus longs et plus tendres quils ne lavaient t de lautre, non pas que M. dArtagnan naimt son fils, qui tait sa seule progniture, mais M. dArtagnan tait un homme, et il et regard comme indigne dun homme de se laisser aller son motion, tandis que Mme dArtagnan tait femme et, de plus, tait mre. Elle pleura abondamment, et, disons-le la louange de M. dArtagnan fils, quelques efforts quil tentt pour rester ferme comme le devait tre un futur mousquetaire, la nature lemporta et il versa force larmes, dont il parvint grand-peine cacher la moiti.

    Le mme jour le jeune homme se mit en route, muni des trois prsents paternels et qui se composaient, comme nous lavons dit, de quinze cus, du cheval et de la lettre pour

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    M. de Trville ; comme on le pense bien, les conseils avaient t donns par-dessus le march.

    Avec un pareil vade-mecum, dArtagnan se trouva, au mo-ral comme au physique, une copie exacte du hros de Cervantes, auquel nous lavons si heureusement compar lorsque nos de-voirs dhistorien nous ont fait une ncessit de tracer son por-trait. Don Quichotte prenait les moulins vent pour des gants et les moutons pour des armes, dArtagnan prit chaque sourire pour une insulte et chaque regard pour une provocation. Il en rsulta quil eut toujours le poing ferm depuis Tarbes jusqu Meung, et que lun dans lautre il porta la main au pommeau de son pe dix fois par jour ; toutefois le poing ne descendit sur aucune mchoire, et lpe ne sortit point de son fourreau. Ce nest pas que la vue du malencontreux bidet jaune npanout bien des sourires sur les visages des passants ; mais, comme au-dessus du bidet sonnait une pe de taille respectable et quau-dessus de cette pe brillait un il plutt froce que fier, les passants rprimaient leur hilarit, ou, si lhilarit lemportait sur la prudence, ils tchaient au moins de ne rire que dun seul ct, comme les masques antiques. DArtagnan demeura donc majes-tueux et intact dans sa susceptibilit jusqu cette malheureuse ville de Meung.

    Mais l, comme il descendait de cheval la porte du Franc Meunier sans que personne, hte, garon ou palefrenier, ft ve-nu prendre ltrier au montoir, dArtagnan avisa une fentre entrouverte du rez-de-chausse un gentilhomme de belle taille et de haute mine, quoique au visage lgrement renfrogn, le-quel causait avec deux personnes qui paraissaient lcouter avec dfrence. DArtagnan crut tout naturellement, selon son habi-tude, tre lobjet de la conversation et couta. Cette fois, dArtagnan ne stait tromp qu moiti : ce ntait pas de lui quil tait question, mais de son cheval. Le gentilhomme parais-sait numrer ses auditeurs toutes ses qualits, et comme, ain-si que je lai dit, les auditeurs paraissaient avoir une grande d-frence pour le narrateur, ils clataient de rire tout moment. Or, comme un demi-sourire suffisait pour veiller lirascibilit

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    du jeune homme, on comprend quel effet produisit sur lui tant de bruyante hilarit.

    Cependant dArtagnan voulut dabord se rendre compte de la physionomie de limpertinent qui se moquait de lui. Il fixa son regard fier sur ltranger et reconnut un homme de quarante quarante-cinq ans, aux yeux noirs et perants, au teint ple, au nez fortement accentu, la moustache noire et parfaitement taille ; il tait vtu dun pourpoint et dun haut-de-chausses violet avec des aiguillettes de mme couleur, sans aucun ornement que les crevs habituels par lesquels passait la chemise. Ce haut-de-chausses et ce pourpoint, quoique neufs, paraissaient froisss comme des habits de voyage longtemps renferms dans un portemanteau. DArtagnan fit toutes ces re-marques avec la rapidit de lobservateur le plus minutieux, et sans doute par un sentiment instinctif qui lui disait que cet in-connu devait avoir une grande influence sur sa vie venir.

    Or, comme au moment o dArtagnan fixait son regard sur le gentilhomme au pourpoint violet, le gentilhomme faisait lendroit du bidet barnais une de ses plus savantes et de ses plus profondes dmonstrations, ses deux auditeurs clatrent de rire, et lui-mme laissa visiblement, contre son habitude, errer, si lon peut parler ainsi, un ple sourire sur son visage. Cette fois, il ny avait plus de doute, dArtagnan tait rellement insult. Aussi, plein de cette conviction, enfona-t-il son bret sur ses yeux, et, tchant de copier quelques-uns des airs de cour quil avait surpris en Gascogne chez des seigneurs en voyage, il savana, une main sur la garde de son pe et lautre appuye sur la hanche. Malheureusement, au fur et mesure quil avan-ait, la colre laveuglant de plus en plus, au lieu du discours digne et hautain quil avait prpar pour formuler sa provoca-tion, il ne trouva plus au bout de sa langue quune personnalit grossire quil accompagna dun geste furieux.

    Eh ! Monsieur, scria-t-il, monsieur, qui vous cachez derrire ce volet ! oui, vous, dites-moi donc un peu de quoi vous riez, et nous rirons ensemble.

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    Le gentilhomme ramena lentement les yeux de la monture au cavalier, comme sil lui et fallu un certain temps pour com-prendre que ctait lui que sadressaient de si tranges re-proches ; puis, lorsquil ne put plus conserver aucun doute, ses sourcils se froncrent lgrement, et aprs une assez longue pause, avec un accent dironie et dinsolence impossible d-crire, il rpondit dArtagnan :

    Je ne vous parle pas, monsieur.

    Mais je vous parle, moi ! scria le jeune homme exas-pr de ce mlange dinsolence et de bonnes manires, de con-venances et de ddains.

    Linconnu le regarda encore un instant avec son lger sou-rire, et, se retirant de la fentre, sortit lentement de lhtellerie pour venir deux pas de dArtagnan se planter en face du che-val. Sa contenance tranquille et sa physionomie railleuse avaient redoubl lhilarit de ceux avec lesquels il causait et qui, eux, taient rests la fentre.

    DArtagnan, le voyant arriver, tira son pe dun pied hors du fourreau.

    Ce cheval est dcidment ou plutt a t dans sa jeunesse bouton dor, reprit linconnu continuant les investigations commences et sadressant ses auditeurs de la fentre, sans paratre aucunement remarquer lexaspration de dArtagnan, qui cependant se redressait entre lui et eux. Cest une couleur fort connue en botanique, mais jusqu prsent fort rare chez les chevaux.

    Tel rit du cheval qui noserait pas rire du matre ! scria lmule de Trville, furieux.

    Je ne ris pas souvent, monsieur, reprit linconnu, ainsi que vous pouvez le voir vous-mme lair de mon visage ; mais je tiens cependant conserver le privilge de rire quand il me plat.

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    Et moi, scria dArtagnan, je ne veux pas quon rie quand il me dplat !

    En vrit, monsieur ? continua linconnu plus calme que jamais, eh bien, cest parfaitement juste. Et tournant sur ses talons, il sapprta rentrer dans lhtellerie par la grande porte, sous laquelle dArtagnan en arrivant avait remarqu un cheval tout sell.

    Mais dArtagnan ntait pas de caractre lcher ainsi un homme qui avait eu linsolence de se moquer de lui. Il tira son pe entirement du fourreau et se mit sa poursuite en criant :

    Tournez, tournez donc, monsieur le railleur, que je ne vous frappe point par-derrire.

    Me frapper, moi ! dit lautre en pivotant sur ses talons et en regardant le jeune homme avec autant dtonnement que de mpris. Allons, allons donc, mon cher, vous tes fou !

    Puis, demi-voix, et comme sil se ft parl lui-mme :

    Cest fcheux, continua-t-il, quelle trouvaille pour Sa Majest, qui cherche des braves de tous cts pour recruter ses mousquetaires !

    Il achevait peine, que dArtagnan lui allongea un si fu-rieux coup de pointe, que, sil net fait vivement un bond en arrire, il est probable quil et plaisant pour la dernire fois. Linconnu vit alors que la chose passait la raillerie, tira son pe, salua son adversaire et se mit gravement en garde. Mais au mme moment ses deux auditeurs, accompagns de lhte, tombrent sur dArtagnan grands coups de btons, de pelles et de pincettes. Cela fit une diversion si rapide et si complte lattaque, que ladversaire de dArtagnan, pendant que celui-ci se retournait pour faire face cette grle de coups, rengainait avec la mme prcision, et, dacteur quil avait manqu dtre, redevenait spectateur du combat, rle dont il sacquitta avec son impassibilit ordinaire, tout en marmottant nanmoins :

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    La peste soit des Gascons ! Remettez-le sur son cheval orange, et quil sen aille !

    Pas avant de tavoir tu, lche ! criait dArtagnan tout en faisant face du mieux quil pouvait et sans reculer dun pas ses trois ennemis, qui le moulaient de coups.

    Encore une gasconnade, murmura le gentilhomme. Sur mon honneur, ces Gascons sont incorrigibles ! Continuez donc la danse, puisquil le veut absolument. Quand il sera las, il dira quil en a assez.

    Mais linconnu ne savait pas encore quel genre dentt il avait affaire ; dArtagnan ntait pas homme jamais demander merci. Le combat continua donc quelques secondes encore ; enfin dArtagnan, puis, laissa chapper son pe quun coup de bton brisa en deux morceaux. Un autre coup, qui lui entama le front, le renversa presque en mme temps tout sanglant et presque vanoui.

    Cest ce moment que de tous cts on accourut sur le lieu de la scne. Lhte, craignant du scandale, emporta, avec laide de ses garons, le bless dans la cuisine o quelques soins lui furent accords.

    Quant au gentilhomme, il tait revenu prendre sa place la fentre et regardait avec une certaine impatience toute cette foule, qui semblait en demeurant l lui causer une vive contra-rit.

    Eh bien, comment va cet enrag ? reprit-il en se retour-nant au bruit de la porte qui souvrit et en sadressant lhte qui venait sinformer de sa sant.

    Votre Excellence est saine et sauve ? demanda lhte.

    Oui, parfaitement saine et sauve, mon cher htelier, et cest moi qui vous demande ce quest devenu notre jeune homme.

    Il va mieux, dit lhte : il sest vanoui tout fait.

  • 18

    Vraiment ? fit le gentilhomme.

    Mais avant de svanouir il a rassembl toutes ses forces pour vous appeler et vous dfier en vous appelant.

    Mais cest donc le diable en personne que ce gaillard-l ! scria linconnu.

    Oh ! non, Votre Excellence, ce nest pas le diable, reprit lhte avec une grimace de mpris, car pendant son vanouis-sement nous lavons fouill, et il na dans son paquet quune chemise et dans sa bourse que onze cus, ce qui ne la pas emp-ch de dire en svanouissant que si pareille chose tait arrive Paris, vous vous en repentiriez tout de suite, tandis quici vous ne vous en repentirez que plus tard.

    Alors, dit froidement linconnu, cest quelque prince du sang dguis.

    Je vous dis cela, mon gentilhomme, reprit lhte, afin que vous vous teniez sur vos gardes.

    Et il na nomm personne dans sa colre ?

    Si fait, il frappait sur sa poche, et il disait : Nous ver-rons ce que M. de Trville pensera de cette insulte faite son protg.

    M. de Trville ? dit linconnu en devenant attentif ; il frappait sur sa poche en prononant le nom de M. de Trville ? Voyons, mon cher hte, pendant que votre jeune homme tait vanoui, vous navez pas t, jen suis bien sr, sans regarder aussi cette poche-l. Quy avait-il ?

    Une lettre adresse M. de Trville, capitaine des mous-quetaires.

    En vrit !

    Cest comme jai lhonneur de vous le dire, Excellence.

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    Lhte, qui ntait pas dou dune grande perspicacit, ne remarqua point lexpression que ses paroles avaient donne la physionomie de linconnu. Celui-ci quitta le rebord de la croise sur lequel il tait toujours rest appuy du bout du coude, et frona le sourcil en homme inquiet.

    Diable ! murmura-t-il entre ses dents, Trville maurait-il envoy ce Gascon ? il est bien jeune ! Mais un coup dpe est un coup dpe, quel que soit lge de celui qui le donne, et lon se dfie moins dun enfant que de tout autre ; il suffit parfois dun faible obstacle pour contrarier un grand dessein.

    Et linconnu tomba dans une rflexion qui dura quelques minutes.

    Voyons, lhte, dit-il, est-ce que vous ne me dbarrasse-rez pas de ce frntique ? En conscience, je ne puis le tuer, et cependant, ajouta-t-il avec une expression froidement mena-ante, cependant il me gne. O est-il ?

    Dans la chambre de ma femme, o on le panse, au pre-mier tage.

    Ses hardes et son sac sont avec lui ? il na pas quitt son pourpoint ?

    Tout cela, au contraire, est en bas dans la cuisine. Mais puisquil vous gne, ce jeune fou

    Sans doute. Il cause dans votre htellerie un scandale auquel dhonntes gens ne sauraient rsister. Montez chez vous, faites mon compte et avertissez mon laquais.

    Quoi ! Monsieur nous quitte dj ?

    Vous le savez bien, puisque je vous avais donn lordre de seller mon cheval. Ne ma-t-on point obi ?

    Si fait, et comme Votre Excellence a pu le voir, son cheval est sous la grande porte, tout appareill pour partir.

  • 20

    Cest bien, faites ce que je vous ai dit alors.

    Ouais ! se dit lhte, aurait-il peur du petit garon ?

    Mais un coup dil impratif de linconnu vint larrter court. Il salua humblement et sortit.

    Il ne faut pas que Milady soit aperue de ce drle, conti-nua ltranger : elle ne doit pas tarder passer : dj mme elle est en retard. Dcidment, mieux vaut que je monte cheval et que jaille au-devant delle Si seulement je pouvais savoir ce que contient cette lettre adresse Trville !

    Et linconnu, tout en marmottant, se dirigea vers la cuisine.

    Pendant ce temps, lhte, qui ne doutait pas que ce ne ft la prsence du jeune garon qui chasst linconnu de son htelle-rie, tait remont chez sa femme et avait trouv dArtagnan matre enfin de ses esprits. Alors, tout en lui faisant comprendre que la police pourrait bien lui faire un mauvais parti pour avoir t chercher querelle un grand seigneur car, lavis de lhte, linconnu ne pouvait tre quun grand seigneur , il le dtermina, malgr sa faiblesse, se lever et continuer son chemin. DArtagnan moiti abasourdi, sans pourpoint et la tte tout emmaillote de linges, se leva donc et, pouss par lhte, commena de descendre ; mais, en arrivant la cuisine, la premire chose quil aperut fut son provocateur qui causait tranquillement au marchepied dun lourd carrosse attel de deux gros chevaux normands.

    Son interlocutrice, dont la tte apparaissait encadre par la portire, tait une femme de vingt vingt-deux ans. Nous avons dj dit avec quelle rapidit dinvestigation dArtagnan embras-sait toute une physionomie ; il vit donc du premier coup dil que la femme tait jeune et belle. Or cette beaut le frappa dautant plus quelle tait parfaitement trangre aux pays m-ridionaux que jusque-l dArtagnan avait habits. Ctait une ple et blonde personne, aux longs cheveux boucls tombant sur ses paules, aux grands yeux bleus languissants, aux lvres ro-

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    ses et aux mains dalbtre. Elle causait trs vivement avec linconnu.

    Ainsi, Son minence mordonne, disait la dame.

    De retourner linstant mme en Angleterre, et de la prvenir directement si le duc quittait Londres.

    Et quant mes autres instructions ? demanda la belle voyageuse.

    Elles sont renfermes dans cette bote, que vous nouvrirez que de lautre ct de la Manche.

    Trs bien ; et vous, que faites-vous ?

    Moi, je retourne Paris.

    Sans chtier cet insolent petit garon ? demanda la dame.

    Linconnu allait rpondre : mais, au moment o il ouvrait la bouche, dArtagnan, qui avait tout entendu, slana sur le seuil de la porte.

    Cest cet insolent petit garon qui chtie les autres, scria-t-il, et jespre bien que cette fois-ci celui quil doit ch-tier ne lui chappera pas comme la premire.

    Ne lui chappera pas ? reprit linconnu en fronant le sourcil.

    Non, devant une femme, vous noseriez pas fuir, je pr-sume.

    Songez, scria Milady en voyant le gentilhomme porter la main son pe, songez que le moindre retard peut tout perdre.

    Vous avez raison, scria le gentilhomme ; partez donc de votre ct, moi, je pars du mien.

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    Et, saluant la dame dun signe de tte, il slana sur son cheval, tandis que le cocher du carrosse fouettait vigoureuse-ment son attelage. Les deux interlocuteurs partirent donc au galop, sloignant chacun par un ct oppos de la rue.

    Eh ! votre dpense , vocifra lhte, dont laffection pour son voyageur se changeait en un profond ddain en voyant quil sloignait sans solder ses comptes.

    Paie, maroufle , scria le voyageur toujours galopant son laquais, lequel jeta aux pieds de lhte deux ou trois pices dargent et se mit galoper aprs son matre.

    Ah ! lche, ah ! misrable, ah ! faux gentilhomme ! cria dArtagnan slanant son tour aprs le laquais.

    Mais le bless tait trop faible encore pour supporter une pareille secousse. peine eut-il fait dix pas, que ses oreilles tin-trent, quun blouissement le prit, quun nuage de sang passa sur ses yeux et quil tomba au milieu de la rue, en criant encore :

    Lche ! lche ! lche !

    Il est en effet bien lche , murmura lhte en sapprochant de dArtagnan, et essayant par cette flatterie de se raccommoder avec le pauvre garon, comme le hron de la fable avec son limaon du soir.

    Oui, bien lche, murmura dArtagnan ; mais elle, bien belle !

    Qui, elle ? demanda lhte.

    Milady , balbutia dArtagnan.

    Et il svanouit une seconde fois.

    Cest gal, dit lhte, jen perds deux, mais il me reste ce-lui-l, que je suis sr de conserver au moins quelques jours. Cest toujours onze cus de gagns.

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    On sait que onze cus faisaient juste la somme qui restait dans la bourse de dArtagnan.

    Lhte avait compt sur onze jours de maladie un cu par jour ; mais il avait compt sans son voyageur. Le lendemain, ds cinq heures du matin, dArtagnan se leva, descendit lui-mme la cuisine, demanda, outre quelques autres ingrdients dont la liste nest pas parvenue jusqu nous, du vin, de lhuile, du ro-marin, et, la recette de sa mre la main, se composa un baume dont il oignit ses nombreuses blessures, renouvelant ses com-presses lui-mme et ne voulant admettre ladjonction daucun mdecin. Grce sans doute lefficacit du baume de Bohme, et peut-tre aussi grce labsence de tout docteur, dArtagnan se trouva sur pied ds le soir mme, et peu prs guri le len-demain.

    Mais, au moment de payer ce romarin, cette huile et ce vin, seule dpense du matre qui avait gard une dite absolue, tan-dis quau contraire le cheval jaune, au dire de lhtelier du moins, avait mang trois fois plus quon net raisonnablement pu le supposer pour sa taille, dArtagnan ne trouva dans sa poche que sa petite bourse de velours rp ainsi que les onze cus quelle contenait ; mais quant la lettre adresse M. de Trville, elle avait disparu.

    Le jeune homme commena par chercher cette lettre avec une grande patience, tournant et retournant vingt fois ses poches et ses goussets, fouillant et refouillant dans son sac, ou-vrant et refermant sa bourse ; mais lorsquil eut acquis la con-viction que la lettre tait introuvable, il entra dans un troisime accs de rage, qui faillit lui occasionner une nouvelle consom-mation de vin et dhuile aromatiss : car, en voyant cette jeune mauvaise tte schauffer et menacer de tout casser dans ltablissement si lon ne retrouvait pas sa lettre, lhte stait dj saisi dun pieu, sa femme dun manche balai, et ses gar-ons des mmes btons qui avaient servi la surveille.

  • 24

    Ma lettre de recommandation ! scria dArtagnan, ma lettre de recommandation, sangdieu ! ou je vous embroche tous comme des ortolans !

    Malheureusement une circonstance sopposait ce que le jeune homme accomplt sa menace : cest que, comme nous lavons dit, son pe avait t, dans sa premire lutte, brise en deux morceaux, ce quil avait parfaitement oubli. Il en rsulta que, lorsque dArtagnan voulut en effet dgainer, il se trouva purement et simplement arm dun tronon dpe de huit ou dix pouces peu prs, que lhte avait soigneusement renfonc dans le fourreau. Quant au reste de la lame, le chef lavait adroi-tement dtourn pour sen faire une lardoire.

    Cependant cette dception net probablement pas arrt notre fougueux jeune homme, si lhte navait rflchi que la rclamation que lui adressait son voyageur tait parfaitement juste.

    Mais, au fait, dit-il en abaissant son pieu, o est cette lettre ?

    Oui, o est cette lettre ? cria dArtagnan. Dabord, je vous en prviens, cette lettre est pour M. de Trville, et il faut quelle se retrouve ; ou si elle ne se retrouve pas, il saura bien la faire retrouver, lui !

    Cette menace acheva dintimider lhte. Aprs le roi et M. le cardinal, M. de Trville tait lhomme dont le nom peut-tre tait le plus souvent rpt par les militaires et mme par les bourgeois. Il y avait bien le pre Joseph, cest vrai ; mais son nom lui ntait jamais prononc que tout bas, tant tait grande la terreur quinspirait lminence grise, comme on appelait le familier du cardinal.

    Aussi, jetant son pieu loin de lui, et ordonnant sa femme den faire autant de son manche balai et ses valets de leurs btons, il donna le premier lexemple en se mettant lui-mme la recherche de la lettre perdue.

  • 25

    il se trouva purement et simplement arm dun tronon dpe de huit ou

    dix pouces

    Est-ce que cette lettre renfermait quelque chose de pr-cieux ? demanda lhte au bout dun instant dinvestigations inutiles.

    Sandis ! je le crois bien ! scria le Gascon qui comptait sur cette lettre pour faire son chemin la cour ; elle contenait ma fortune.

  • 26

    Des bons sur lpargne ? demanda lhte inquiet.

    Des bons sur la trsorerie particulire de Sa Majest , rpondit dArtagnan, qui, comptant entrer au service du roi grce cette recommandation, croyait pouvoir faire sans mentir cette rponse quelque peu hasarde.

    Diable ! fit lhte tout fait dsespr.

    Mais il nimporte, continua dArtagnan avec laplomb na-tional, il nimporte, et largent nest rien : cette lettre tait tout. Jeusse mieux aim perdre mille pistoles que de la perdre.

    Il ne risquait pas davantage dire vingt mille, mais une certaine pudeur juvnile le retint.

    Un trait de lumire frappa tout coup lesprit de lhte qui se donnait au diable en ne trouvant rien.

    Cette lettre nest point perdue, scria-t-il.

    Ah ! fit dArtagnan.

    Non ; elle vous a t prise.

    Prise ! et par qui ?

    Par le gentilhomme dhier. Il est descendu la cuisine, o tait votre pourpoint. Il y est rest seul. Je gagerais que cest lui qui la vole.

    Vous croyez ? rpondit dArtagnan peu convaincu ; car il savait mieux que personne limportance toute personnelle de cette lettre, et ny voyait rien qui pt tenter la cupidit. Le fait est quaucun des valets, aucun des voyageurs prsents net rien gagn possder ce papier.

    Vous dites donc, reprit dArtagnan, que vous souponnez cet impertinent gentilhomme.

  • 27

    Je vous dis que jen suis sr, continua lhte ; lorsque je lui ai annonc que Votre Seigneurie tait le protg de M. de Trville, et que vous aviez mme une lettre pour cet il-lustre gentilhomme, il a paru fort inquiet, ma demand o tait cette lettre, et est descendu immdiatement la cuisine o il savait qutait votre pourpoint.

    Alors cest mon voleur, rpondit dArtagnan ; je men plaindrai M. de Trville, et M. de Trville sen plaindra au roi. Puis il tira majestueusement deux cus de sa poche, les donna lhte, qui laccompagna, le chapeau la main, jusqu la porte, remonta sur son cheval jaune, qui le conduisit sans autre incident jusqu la porte Saint-Antoine Paris, o son propritaire le vendit trois cus, ce qui tait fort bien pay, at-tendu que dArtagnan lavait fort surmen pendant la dernire tape. Aussi le maquignon auquel dArtagnan le cda moyen-nant les neuf livres susdites ne cacha-t-il point au jeune homme quil nen donnait cette somme exorbitante qu cause de loriginalit de sa couleur.

    DArtagnan entra donc dans Paris pied, portant son petit paquet sous son bras, et marcha tant quil trouvt louer une chambre qui convnt lexigut de ses ressources. Cette chambre fut une espce de mansarde, sise rue des Fossoyeurs, prs du Luxembourg.

    Aussitt le denier Dieu donn, dArtagnan prit possession de son logement, passa le reste de la journe coudre son pourpoint et ses chausses des passementeries que sa mre avait dtaches dun pourpoint presque neuf de M. dArtagnan pre, et quelle lui avait donnes en cachette ; puis il alla quai de la Ferraille, faire remettre une lame son pe ; puis il revint au Louvre sinformer, au premier mousquetaire quil rencontra, de la situation de lhtel de M. de Trville, lequel tait situ rue du Vieux-Colombier, cest--dire justement dans le voisinage de la chambre arrte par dArtagnan : circonstance qui lui parut dun heureux augure pour le succs de son voyage.

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    Aprs quoi, content de la faon dont il stait conduit Meung, sans remords dans le pass, confiant dans le prsent et plein desprance dans lavenir, il se coucha et sendormit du sommeil du brave.

    Ce sommeil, tout provincial encore, le conduisit jusqu neuf heures du matin, heure laquelle il se leva pour se rendre chez ce fameux M. de Trville, le troisime personnage du royaume daprs lestimation paternelle.

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    CHAPITRE II LANTICHAMBRE DE M. DE TRVILLE

    M. de Troisvilles, comme sappelait encore sa famille en Gascogne, ou M. de Trville, comme il avait fini par sappeler lui-mme Paris, avait rellement commenc comme dArtagnan, cest--dire sans un sou vaillant, mais avec ce fonds daudace, desprit et dentendement qui fait que le plus pauvre gentilltre gascon reoit souvent plus en ses esprances de lhritage paternel que le plus riche gentilhomme prigourdin ou berrichon ne reoit en ralit. Sa bravoure insolente, son bonheur plus insolent encore dans un temps o les coups pleu-vaient comme grle, lavaient hiss au sommet de cette chelle difficile quon appelle la faveur de cour, et dont il avait escalad quatre quatre les chelons.

    Il tait lami du roi, lequel honorait fort, comme chacun sait, la mmoire de son pre Henri IV. Le pre de M. de Trville lavait si fidlement servi dans ses guerres contre la Ligue, qu dfaut dargent comptant chose qui toute la vie manqua au Barnais, lequel paya constamment ses dettes avec la seule chose quil net jamais besoin demprunter, cest--dire avec de lesprit , qu dfaut dargent comptant, disons-nous, il lavait autoris, aprs la reddition de Paris, prendre pour armes un lion dor passant sur gueules avec cette devise : Fidelis et fortis. Ctait beaucoup pour lhonneur, mais ctait mdiocre pour le bien-tre. Aussi, quand lillustre compagnon du grand Henri mourut, il laissa pour seul hritage monsieur son fils son pe et sa devise. Grce ce double don et au nom sans tache qui laccompagnait, M. de Trville fut admis dans la maison du jeune prince, o il servit si bien de son pe et fut si fidle sa devise, que Louis XIII, une des bonnes lames du royaume, avait lhabitude de dire que, sil avait un ami qui se battt, il lui don-

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    nerait le conseil de prendre pour second, lui dabord, et Trville aprs, et peut-tre mme avant lui.

    Aussi Louis XIII avait-il un attachement rel pour Trville, attachement royal, attachement goste, cest vrai, mais qui nen tait pas moins un attachement. Cest que, dans ces temps mal-heureux, on cherchait fort sentourer dhommes de la trempe de Trville. Beaucoup pouvaient prendre pour devise lpithte de fort, qui faisait la seconde partie de son exergue ; mais peu de gentilshommes pouvaient rclamer lpithte de fidle, qui en formait la premire. Trville tait un de ces derniers ; ctait une de ces rares organisations, lintelligence obissante comme celle du dogue, la valeur aveugle, lil rapide, la main prompte, qui lil navait t donn que pour voir si le roi tait mcontent de quelquun et la main que pour frapper ce dplai-sant quelquun, un Besme, un Maurevers, un Poltrot de Mr, un Vitry. Enfin Trville, il navait manqu jusque-l que loccasion ; mais il la guettait, et il se promettait bien de la saisir par ses trois cheveux si jamais elle passait la porte de sa main. Aussi Louis XIII fit-il de Trville le capitaine de ses mousquetaires, lesquels taient Louis XIII, pour le dvoue-ment ou plutt pour le fanatisme, ce que ses ordinaires taient Henri III et ce que sa garde cossaise tait Louis XI.

    De son ct, et sous ce rapport, le cardinal ntait pas en reste avec le roi. Quand il avait vu la formidable lite dont Louis XIII sentourait, ce second ou plutt ce premier roi de France avait voulu, lui aussi, avoir sa garde. Il eut donc ses mousquetaires comme Louis XIII avait les siens et lon voyait ces deux puissances rivales trier pour leur service, dans toutes les provinces de France et mme dans tous les tats trangers, les hommes clbres pour les grands coups dpe. Aussi Riche-lieu et Louis XIII se disputaient souvent, en faisant leur partie dchecs, le soir, au sujet du mrite de leurs serviteurs. Chacun vantait la tenue et le courage des siens, et tout en se prononant tout haut contre les duels et contre les rixes, ils les excitaient tout bas en venir aux mains, et concevaient un vritable cha-grin ou une joie immodre de la dfaite ou de la victoire des

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    leurs. Ainsi, du moins, le disent les mmoires dun homme qui fut dans quelques-unes de ces dfaites et dans beaucoup de ces victoires.

    Trville avait pris le ct faible de son matre, et cest cette adresse quil devait la longue et constante faveur dun roi qui na pas laiss la rputation davoir t trs fidle ses ami-tis. Il faisait parader ses mousquetaires devant le cardinal Ar-mand Duplessis avec un air narquois qui hrissait de colre la moustache grise de Son minence. Trville entendait admira-blement bien la guerre de cette poque, o, quand on ne vivait pas aux dpens de lennemi, on vivait aux dpens de ses compa-triotes : ses soldats formaient une lgion de diables quatre, indiscipline pour tout autre que pour lui.

    Dbraills, avins, corchs, les mousquetaires du roi, ou plutt ceux de M. de Trville, spandaient dans les cabarets, dans les promenades, dans les jeux publics, criant fort et re-troussant leurs moustaches, faisant sonner leurs pes, heurtant avec volupt les gardes de M. le cardinal quand ils les rencon-traient ; puis dgainant en pleine rue, avec mille plaisanteries ; tus quelquefois, mais srs en ce cas dtre pleurs et vengs ; tuant souvent, et srs alors de ne pas moisir en prison, M. de Trville tant l pour les rclamer. Aussi M. de Trville tait-il lou sur tous les tons, chant sur toutes les gammes par ces hommes qui ladoraient, et qui, tout gens de sac et de corde quils taient, tremblaient devant lui comme des coliers devant leur matre, obissant au moindre mot, et prts se faire tuer pour laver le moindre reproche.

    M. de Trville avait us de ce levier puissant, pour le roi dabord et les amis du roi, puis pour lui-mme et pour ses amis. Au reste, dans aucun des mmoires de ce temps, qui a laiss tant de mmoires, on ne voit que ce digne gentilhomme ait t accus, mme par ses ennemis et il en avait autant parmi les gens de plume que chez les gens dpe , nulle part on ne voit, disons-nous, que ce digne gentilhomme ait t accu-s de se faire payer la coopration de ses sides. Avec un rare gnie dintrigue, qui le rendait lgal des plus forts intrigants, il

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    tait rest honnte homme. Bien plus, en dpit des grandes es-tocades qui dhanchent et des exercices pnibles qui fatiguent, il tait devenu un des plus galants coureurs de ruelles, un des plus fins damerets, un des plus alambiqus diseurs de Phbus de son poque ; on parlait des bonnes fortunes de Trville comme on avait parl vingt ans auparavant de celles de Bas-sompierre et ce ntait pas peu dire. Le capitaine des mous-quetaires tait donc admir, craint et aim, ce qui constitue lapoge des fortunes humaines.

    Louis XIV absorba tous les petits astres de sa cour dans son vaste rayonnement ; mais son pre, soleil pluribus impar, laissa sa splendeur personnelle chacun de ses favoris, sa valeur indi-viduelle chacun de ses courtisans. Outre le lever du roi et celui du cardinal, on comptait alors Paris plus de deux cents petits levers, un peu recherchs. Parmi les deux cents petits levers ce-lui de Trville tait un des plus courus.

    La cour de son htel, situ rue du Vieux-Colombier, res-semblait un camp, et cela ds six heures du matin en t et ds huit heures en hiver. Cinquante soixante mousquetaires, qui semblaient sy relayer pour prsenter un nombre toujours im-posant, sy promenaient sans cesse, arms en guerre et prts tout. Le long dun de ses grands escaliers sur lemplacement desquels notre civilisation btirait une maison tout entire, montaient et descendaient les solliciteurs de Paris qui couraient aprs une faveur quelconque, les gentilshommes de province avides dtre enrls, et les laquais chamarrs de toutes cou-leurs, qui venaient apporter M. de Trville les messages de leurs matres. Dans lantichambre, sur de longues banquettes circulaires, reposaient les lus, cest--dire ceux qui taient con-voqus. Un bourdonnement durait l depuis le matin jusquau soir, tandis que M. de Trville, dans son cabinet contigu cette antichambre, recevait les visites, coutait les plaintes, donnait ses ordres et, comme le roi son balcon du Louvre, navait qu se mettre sa fentre pour passer la revue des hommes et des armes.

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    Le jour o dArtagnan se prsenta, lassemble tait impo-sante, surtout pour un provincial arrivant de sa province : il est vrai que ce provincial tait Gascon, et que surtout cette poque les compatriotes de dArtagnan avaient la rputation de ne point facilement se laisser intimider. En effet, une fois quon avait franchi la porte massive, cheville de longs clous tte qua-drangulaire, on tombait au milieu dune troupe de gens dpe qui se croisaient dans la cour, sinterpellant, se querellant et jouant entre eux. Pour se frayer un passage au milieu de toutes ces vagues tourbillonnantes, il et fallu tre officier, grand sei-gneur ou jolie femme.

    Ce fut donc au milieu de cette cohue et de ce dsordre que notre jeune homme savana, le cur palpitant, rangeant sa longue rapire le long de ses jambes maigres, et tenant une main au rebord de son feutre avec ce demi-sourire du provincial embarrass qui veut faire bonne contenance. Avait-il dpass un groupe, alors il respirait plus librement, mais il comprenait quon se retournait pour le regarder, et pour la premire fois de sa vie, dArtagnan, qui jusqu ce jour avait une assez bonne opinion de lui-mme, se trouva ridicule.

    Arriv lescalier, ce fut pis encore : il y avait sur les pre-mires marches quatre mousquetaires qui se divertissaient lexercice suivant, tandis que dix ou douze de leurs camarades attendaient sur le palier que leur tour vnt de prendre place la partie.

    Un deux, plac sur le degr suprieur, lpe nue la main, empchait ou du moins sefforait dempcher les trois autres de monter.

    Ces trois autres sescrimaient contre lui de leurs pes fort agiles. DArtagnan prit dabord ces fers pour des fleurets descrime, il les crut boutonns : mais il reconnut bientt cer-taines gratignures que chaque arme, au contraire, tait affile et aiguise souhait, et chacune de ces gratignures, non seu-lement les spectateurs, mais encore les acteurs riaient comme des fous.

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    Celui qui occupait le degr en ce moment tenait merveil-leusement ses adversaires en respect. On faisait cercle autour deux : la condition portait qu chaque coup le touch quitterait la partie, en perdant son tour daudience au profit du toucheur. En cinq minutes trois furent effleurs, lun au poignet, lautre au menton, lautre loreille par le dfenseur du degr, qui lui-mme ne fut pas atteint : adresse qui lui valut, selon les conven-tions arrtes, trois tours de faveur.

    Si difficile non pas quil ft, mais quil voult tre ton-ner, ce passe-temps tonna notre jeune voyageur ; il avait vu dans sa province, cette terre o schauffent cependant si promptement les ttes, un peu plus de prliminaires aux duels, et la gasconnade de ces quatre joueurs lui parut la plus forte de toutes celles quil avait oues jusqualors, mme en Gascogne. Il se crut transport dans ce fameux pays des gants o Gulliver alla depuis et eut si grand-peur ; et cependant il ntait pas au bout : restaient le palier et lantichambre.

    Sur le palier on ne se battait plus, on racontait des histoires de femmes, et dans lantichambre des histoires de cour. Sur le palier, dArtagnan rougit ; dans lantichambre, il frissonna. Son imagination veille et vagabonde, qui en Gascogne le rendait redoutable aux jeunes femmes de chambre et mme quelquefois aux jeunes matresses, navait jamais rv, mme dans ces mo-ments de dlire, la moiti de ces merveilles amoureuses et le quart de ces prouesses galantes, rehausses des noms les plus connus et des dtails les moins voils. Mais si son amour pour les bonnes murs fut choqu sur le palier, son respect pour le cardinal fut scandalis dans lantichambre. L, son grand tonnement, dArtagnan entendait critiquer tout haut la poli-tique qui faisait trembler lEurope, et la vie prive du cardinal, que tant de hauts et puissants seigneurs avaient t punis davoir tent dapprofondir : ce grand homme, rvr par M. dArtagnan pre, servait de rise aux mousquetaires de M. de Trville, qui raillaient ses jambes cagneuses et son dos vot ; quelques-uns chantaient des Nols sur Mme dAiguillon, sa matresse, et Mme de Combalet, sa nice, tandis que les

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    autres liaient des parties contre les pages et les gardes du cardi-nal-duc, toutes choses qui paraissaient dArtagnan de mons-trueuses impossibilits.

    Cependant, quand le nom du roi intervenait parfois tout coup limproviste au milieu de tous ces quolibets cardina-lesques, une espce de billon calfeutrait pour un moment toutes ces bouches moqueuses ; on regardait avec hsitation autour de soi, et lon semblait craindre lindiscrtion de la cloi-son du cabinet de M. de Trville ; mais bientt une allusion ra-menait la conversation sur Son minence, et alors les clats re-prenaient de plus belle, et la lumire ntait mnage sur aucune de ses actions.

    Certes, voil des gens qui vont tre embastills et pendus, pensa dArtagnan avec terreur, et moi sans aucun doute avec eux, car du moment o je les ai couts et entendus, je serai te-nu pour leur complice. Que dirait monsieur mon pre, qui ma si fort recommand le respect du cardinal, sil me savait dans la socit de pareils paens ?

    Aussi comme on sen doute sans que je le dise, dArtagnan nosait se livrer la conversation ; seulement il regardait de tous ses yeux, coutant de toutes ses oreilles, tendant avidement ses cinq sens pour ne rien perdre, et malgr sa confiance dans les recommandations paternelles, il se sentait port par ses gots et entran par ses instincts louer plutt qu blmer les choses inoues qui se passaient l.

    Cependant, comme il tait absolument tranger la foule des courtisans de M. de Trville, et que ctait la premire fois quon lapercevait en ce lieu, on vint lui demander ce quil dsi-rait. cette demande, dArtagnan se nomma fort humblement, sappuya du titre de compatriote, et pria le valet de chambre qui tait venu lui faire cette question de demander pour lui M. de Trville un moment daudience, demande que celui-ci promit dun ton protecteur de transmettre en temps et lieu.

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    DArtagnan, un peu revenu de sa surprise premire, eut donc le loisir dtudier un peu les costumes et les physionomies.

    Au centre du groupe le plus anim tait un mousquetaire de grande taille, dune figure hautaine et dune bizarrerie de costume qui attirait sur lui lattention gnrale. Il ne portait pas, pour le moment, la casaque duniforme, qui, au reste, ntait pas absolument obligatoire dans cette poque de libert moindre mais dindpendance plus grande, mais un justaucorps bleu de ciel, tant soit peu fan et rp, et sur cet habit un baudrier ma-gnifique, en broderies dor, et qui reluisait comme les cailles dont leau se couvre au grand soleil. Un manteau long de velours cramoisi tombait avec grce sur ses paules dcouvrant par-devant seulement le splendide baudrier auquel pendait une gi-gantesque rapire.

    Ce mousquetaire venait de descendre de garde linstant mme, se plaignait dtre enrhum et toussait de temps en temps avec affectation. Aussi avait-il pris le manteau, ce quil disait autour de lui, et tandis quil parlait du haut de sa tte, en frisant ddaigneusement sa moustache, on admirait avec en-thousiasme le baudrier brod, et dArtagnan plus que tout autre.

    Que voulez-vous, disait le mousquetaire, la mode en vient ; cest une folie, je le sais bien, mais cest la mode. Dailleurs, il faut bien employer quelque chose largent de sa lgitime.

    Ah ! Porthos ! scria un des assistants, nessaie pas de nous faire croire que ce baudrier te vient de la gnrosit pater-nelle : il taura t donn par la dame voile avec laquelle je tai rencontr lautre dimanche vers la porte Saint-Honor.

    Non, sur mon honneur et foi de gentilhomme, je lai achet moi-mme, et de mes propres deniers, rpondit celui quon venait de dsigner sous le nom de Porthos.

    Oui, comme jai achet, moi, dit un autre mousquetaire, cette bourse neuve, avec ce que ma matresse avait mis dans la vieille.

  • 37

    on admirait avec enthousiasme le baudrier brod

    Vrai, dit Porthos, et la preuve cest que je lai pay douze pistoles.

    Ladmiration redoubla, quoique le doute continut dexister.

  • 38

    Nest-ce pas, Aramis ? dit Porthos se tournant vers un autre mousquetaire.

    Cet autre mousquetaire formait un contraste parfait avec celui qui linterrogeait et qui venait de le dsigner sous le nom dAramis : ctait un jeune homme de vingt-deux vingt-trois ans peine, la figure nave et doucereuse, lil noir et doux et aux joues roses et veloutes comme une pche en automne ; sa moustache fine dessinait sur sa lvre suprieure une ligne dune rectitude parfaite ; ses mains semblaient craindre de sabaisser, de peur que leurs veines ne se gonflassent, et de temps en temps il se pinait le bout des oreilles pour les main-tenir dun incarnat tendre et transparent. Dhabitude il parlait peu et lentement, saluait beaucoup, riait sans bruit en montrant ses dents, quil avait belles et dont, comme du reste de sa per-sonne, il semblait prendre le plus grand soin. Il rpondit par un signe de tte affirmatif linterpellation de son ami.

    Cette affirmation parut avoir fix tous les doutes lendroit du baudrier ; on continua donc de ladmirer, mais on nen parla plus ; et par un de ces revirements rapides de la pense, la con-versation passa tout coup un autre sujet.

    Que pensez-vous de ce que raconte lcuyer de Chalais ? demanda un autre mousquetaire sans interpeller directement personne, mais sadressant au contraire tout le monde.

    Et que raconte-t-il ? demanda Porthos dun ton suffisant.

    Il raconte quil a trouv Bruxelles Rochefort, lme damne du cardinal, dguis en capucin ; ce Rochefort maudit, grce ce dguisement, avait jou M. de Laigues comme un niais quil est.

    Comme un vrai niais, dit Porthos ; mais la chose est-elle sre ?

    Je la tiens dAramis, rpondit le mousquetaire.

    Vraiment ?

  • 39

    Eh ! vous le savez bien, Porthos, dit Aramis ; je vous lai raconte vous-mme hier, nen parlons donc plus.

    Nen parlons plus, voil votre opinion vous, reprit Por-thos. Nen parlons plus ! peste ! comme vous concluez vite. Comment ! le cardinal fait espionner un gentilhomme, fait voler sa correspondance par un tratre, un brigand, un pendard ; fait, avec laide de cet espion et grce cette correspondance, couper le cou Chalais, sous le stupide prtexte quil a voulu tuer le roi et marier Monsieur avec la reine ! Personne ne savait un mot de cette nigme, vous nous lapprenez hier, la grande satisfaction de tous, et quand nous sommes encore tout bahis de cette nou-velle, vous venez nous dire aujourdhui : Nen parlons plus !

    Parlons-en donc, voyons, puisque vous le dsirez, reprit Aramis avec patience.

    Ce Rochefort, scria Porthos, si jtais lcuyer du pauvre Chalais, passerait avec moi un vilain moment.

    Et vous, vous passeriez un triste quart dheure avec le duc Rouge, reprit Aramis.

    Ah ! le duc Rouge ! bravo, bravo, le duc Rouge ! rpondit Porthos en battant des mains et en approuvant de la tte. Le duc Rouge est charmant. Je rpandrai le mot, mon cher, soyez tranquille. A-t-il de lesprit, cet Aramis ! Quel malheur que vous nayez pas pu suivre votre vocation, mon cher ! quel dlicieux abb vous eussiez fait !

    Oh ! ce nest quun retard momentan, reprit Aramis ; un jour, je le serai. Vous savez bien, Porthos, que je continue dtudier la thologie pour cela.

    Il le fera comme il le dit, reprit Porthos, il le fera tt ou tard.

    Tt, dit Aramis.

  • 40

    Il nattend quune chose pour le dcider tout fait et pour reprendre sa soutane, qui est pendue derrire son uniforme, reprit un mousquetaire.

    Et quelle chose attend-il ? demanda un autre.

    Il attend que la reine ait donn un hritier la couronne de France.

    Ne plaisantons pas l-dessus, messieurs, dit Porthos ; grce Dieu, la reine est encore dge le donner.

    On dit que M. de Buckingham est en France, reprit Ara-mis avec un rire narquois qui donnait cette phrase, si simple en apparence, une signification passablement scandaleuse.

    Aramis, mon ami, pour cette fois vous avez tort, inter-rompit Porthos, et votre manie desprit vous entrane toujours au-del des bornes ; si M. de Trville vous entendait, vous seriez mal venu de parler ainsi.

    Allez-vous me faire la leon, Porthos ? scria Aramis, dans lil doux duquel on vit passer comme un clair.

    Mon cher, soyez mousquetaire ou abb. Soyez lun ou lautre, mais pas lun et lautre, reprit Porthos. Tenez, Athos vous la dit encore lautre jour : vous mangez tous les rteliers. Ah ! ne nous fchons pas, je vous prie, ce serait inutile, vous sa-vez bien ce qui est convenu entre vous, Athos et moi. Vous allez chez Mme dAiguillon, et vous lui faites la cour ; vous allez chez Mme de Bois-Tracy, la cousine de Mme de Chevreuse, et vous passez pour tre fort en avant dans les bonnes grces de la dame. Oh ! mon Dieu, navouez pas votre bonheur, on ne vous demande pas votre secret, on connat votre discrtion. Mais puisque vous possdez cette vertu, que diable ! Faites-en usage lendroit de Sa Majest. Soccupe qui voudra et comme on voudra du roi et du cardinal ; mais la reine est sacre, et si lon en parle, que ce soit en bien.

  • 41

    Porthos, vous tes prtentieux comme Narcisse, je vous en prviens, rpondit Aramis ; vous savez que je hais la morale, except quand elle est faite par Athos. Quant vous, mon cher, vous avez un trop magnifique baudrier pour tre bien fort l-dessus. Je serai abb sil me convient ; en attendant, je suis mousquetaire : en cette qualit, je dis ce quil me plat, et en ce moment il me plat de vous dire que vous mimpatientez.

    Aramis !

    Porthos !

    Eh ! messieurs ! messieurs ! scria-t-on autour deux.

    M. de Trville attend M. dArtagnan , interrompit le la-quais en ouvrant la porte du cabinet.

    cette annonce, pendant laquelle la porte demeurait ou-verte, chacun se tut, et au milieu du silence gnral le jeune Gascon traversa lantichambre dans une partie de sa longueur et entra chez le capitaine des mousquetaires, se flicitant de tout son cur dchapper aussi point la fin de cette bizarre que-relle.

  • 42

    CHAPITRE III LAUDIENCE

    il salua poliment le jeune homme, qui sinclina jusqu terre

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    M. de Trville tait pour le moment de fort mchante hu-meur ; nanmoins il salua poliment le jeune homme, qui sinclina jusqu terre, et il sourit en recevant son compliment, dont laccent barnais lui rappela la fois sa jeunesse et son pays, double souvenir qui fait sourire lhomme tous les ges. Mais, se rapprochant presque aussitt de lantichambre et fai-sant dArtagnan un signe de la main, comme pour lui deman-der la permission den finir avec les autres avant de commencer avec lui, il appela trois fois, en grossissant la voix chaque fois, de sorte quil parcourut tous les tons intervallaires entre laccent impratif et laccent irrit :

    Athos ! Porthos ! Aramis !

    Les deux mousquetaires avec lesquels nous avons dj fait connaissance, et qui rpondaient aux deux derniers de ces trois noms, quittrent aussitt les groupes dont ils faisaient partie et savancrent vers le cabinet, dont la porte se referma derrire eux ds quils en eurent franchi le seuil. Leur contenance, bien quelle ne ft pas tout fait tranquille, excita cependant par son laisser-aller la fois plein de dignit et de soumission, ladmiration de dArtagnan, qui voyait dans ces hommes des demi-dieux, et dans leur chef un Jupiter olympien arm de tous ses foudres.

    Quand les deux mousquetaires furent entrs, quand la porte fut referme derrire eux, quand le murmure bourdon-nant de lantichambre, auquel lappel qui venait dtre fait avait sans doute donn un nouvel aliment eut recommenc ; quand enfin M. de Trville eut trois ou quatre fois arpent, silencieux et le sourcil fronc, toute la longueur de son cabinet, passant chaque fois devant Porthos et Aramis, roides et muets comme la parade, il sarrta tout coup en face deux, et les couvrant des pieds la tte dun regard irrit :

    Savez-vous ce que ma dit le roi, scria-t-il, et cela pas plus tard quhier au soir ? le savez-vous, messieurs ?

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    Non, rpondirent aprs un instant de silence les deux mousquetaires ; non, monsieur, nous lignorons.

    Mais jespre que vous nous ferez lhonneur de nous le dire, ajouta Aramis de son ton le plus poli et avec la plus gra-cieuse rvrence.

    Il ma dit quil recruterait dsormais ses mousquetaires parmi les gardes de M. le cardinal !

    Parmi les gardes de M. le cardinal ! et pourquoi cela ? demanda vivement Porthos.

    Parce quil voyait bien que sa piquette avait besoin dtre ragaillardie par un mlange de bon vin.

    Les deux mousquetaires rougirent jusquau blanc des yeux. DArtagnan ne savait o il en tait et et voulu tre cent pieds sous terre.

    Oui, oui, continua M. de Trville en sanimant, oui, et Sa Majest avait raison, car, sur mon honneur, il est vrai que les mousquetaires font triste figure la cour. M. le cardinal racon-tait hier au jeu du roi, avec un air de condolance qui me dplut fort, quavant-hier ces damns mousquetaires, ces diables quatre il appuyait sur ces mots avec un accent ironique qui me dplut encore davantage , ces pourfendeurs, ajoutait-il en me regardant de son il de chat-tigre, staient attards rue Frou, dans un cabaret, et quune ronde de ses gardes jai cru quil allait me rire au nez avait t force darrter les perturba-teurs. Morbleu ! vous devez en savoir quelque chose ! Arrter des mousquetaires ! Vous en tiez, vous autres, ne vous en d-fendez pas, on vous a reconnus, et le cardinal vous a nomms. Voil bien ma faute, oui, ma faute, puisque cest moi qui choisis mes hommes. Voyons, vous, Aramis, pourquoi diable mavez-vous demand la casaque quand vous alliez tre si bien sous la soutane ? Voyons, vous, Porthos, navez-vous un si beau bau-drier dor que pour y suspendre une pe de paille ? Et Athos ! je ne vois pas Athos. O est-il ?

  • 45

    Monsieur, rpondit tristement Aramis, il est malade, fort malade.

    Malade, fort malade, dites-vous ? et de quelle maladie ?

    On craint que ce ne soit de la petite vrole, monsieur, r-pondit Porthos voulant mler son tour un mot la conversa-tion, et ce qui serait fcheux en ce que trs certainement cela gterait son visage.

    De la petite vrole ! Voil encore une glorieuse histoire que vous me contez l, Porthos ! Malade de la petite vrole, son ge ? Non pas ! mais bless sans doute, tu peut-tre Ah ! si je le savais ! Sangdieu ! messieurs les mousquetaires, je nentends pas que lon hante ainsi les mauvais lieux, quon se prenne de querelle dans la rue et quon joue de lpe dans les carrefours. Je ne veux pas enfin quon prte rire aux gardes de M. le cardinal, qui sont de braves gens, tranquilles, adroits, qui ne se mettent jamais dans le cas dtre arrts, et qui dailleurs ne se laisseraient pas arrter, eux ! jen suis sr Ils aime-raient mieux mourir sur la place que de faire un pas en arrire Se sauver, dtaler, fuir, cest bon pour les mousquetaires du roi, cela !

    Porthos et Aramis frmissaient de rage. Ils auraient volon-tiers trangl M. de Trville, si au fond de tout cela ils navaient pas senti que ctait le grand amour quil leur portait qui le fai-sait leur parler ainsi. Ils frappaient le tapis du pied, se mor-daient les lvres jusquau sang et serraient de toute leur force la garde de leur pe. Au-dehors on avait entendu appeler, comme nous lavons dit, Athos, Porthos et Aramis, et lon avait devin, laccent de la voix de M. de Trville, quil tait parfaitement en colre. Dix ttes curieuses taient appuyes la tapisserie et plissaient de fureur, car leurs oreilles colles la porte ne per-daient pas une syllabe de ce qui se disait, tandis que leurs bouches rptaient au fur et mesure les paroles insultantes du capitaine toute la population de lantichambre. En un instant depuis la porte du cabinet jusqu la porte de la rue, tout lhtel fut en bullition.

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    Ah ! les mousquetaires du roi se font arrter par les gardes de M. le cardinal , continua M. de Trville aussi furieux lintrieur que ses soldats, mais saccadant ses paroles et les plongeant une une pour ainsi dire et comme autant de coups de stylet dans la poitrine de ses auditeurs. Ah ! six gardes de Son minence arrtent six mousquetaires de Sa Majest ! Mor-bleu ! jai pris mon parti. Je vais de ce pas au Louvre ; je donne ma dmission de capitaine des mousquetaires du roi pour de-mander une lieutenance dans les gardes du cardinal, et sil me refuse, morbleu ! je me fais abb.

    ces paroles, le murmure de lextrieur devint une explo-sion : partout on nentendait que jurons et blasphmes. Les morbleu ! les sangdieu ! les morts de tous les diables ! se croi-saient dans lair. DArtagnan cherchait une tapisserie derrire laquelle se cacher, et se sentait une envie dmesure de se four-rer sous la table.

    Eh bien, mon capitaine, dit Porthos hors de lui, la vrit est que nous tions six contre six, mais nous avons t pris en tratre, et avant que nous eussions eu le temps de tirer nos pes, deux dentre nous taient tombs morts, et Athos, bless grivement, ne valait gure mieux. Car vous le connaissez, Athos ; eh bien, capitaine, il a essay de se relever deux fois, et il est retomb deux fois. Cependant nous ne nous sommes pas rendus, non ! lon nous a entrans de force. En chemin, nous nous sommes sauvs. Quant Athos, on lavait cru mort, et on la laiss bien tranquillement sur le champ de bataille, ne pen-sant pas quil valt la peine dtre emport. Voil lhistoire. Que diable, capitaine ! on ne gagne pas toutes les batailles. Le grand Pompe a perdu celle de Pharsale, et le roi Franois Ier, qui, ce que jai entendu dire, en valait bien un autre, a perdu cependant celle de Pavie.

    Et jai lhonneur de vous assurer que jen ai tu un avec sa propre pe, dit Aramis, car la mienne sest brise la premire parade Tu ou poignard, monsieur, comme il vous sera agrable.

  • 47

    Je ne savais pas cela, reprit M. de Trville dun ton un peu radouci. M. le cardinal avait exagr, ce que je vois.

    Mais de grce, monsieur, continua Aramis, qui, voyant son capitaine sapaiser, osait hasarder une prire, de grce, monsieur, ne dites pas quAthos lui-mme est bless : il serait au dsespoir que cela parvint aux oreilles du roi, et comme la blessure est des plus graves, attendu quaprs avoir travers lpaule elle pntre dans la poitrine, il serait craindre

    Au mme instant la portire se souleva, et une tte noble et belle, mais affreusement ple, parut sous la frange.

    Athos ! scrirent les deux mousquetaires.

    Athos ! rpta M. de Trville lui-mme.

    Vous mavez mand, monsieur, dit Athos M. de Trville dune voix affaiblie mais parfaitement calme, vous mavez de-mand, ce que mont dit nos camarades, et je mempresse de me rendre vos ordres ; voil, monsieur, que me voulez-vous ?

    Et ces mots le mousquetaire, en tenue irrprochable, san-gl comme de coutume, entra dun pas ferme dans le cabinet. M. de Trville, mu jusquau fond du cur de cette preuve de courage, se prcipita vers lui.

    Jtais en train de dire ces messieurs, ajouta-t-il, que je dfends mes mousquetaires dexposer leurs jours sans nces-sit, car les braves gens sont bien chers au roi, et le roi sait que ses mousquetaires sont les plus braves gens de la terre. Votre main, Athos.

    Et sans attendre que le nouveau venu rpondt de lui-mme cette preuve daffection, M. de Trville saisissait sa main droite et la lui serrait de toutes ses forces, sans sapercevoir quAthos, quel que ft son empire sur lui-mme, laissait chapper un mouvement de douleur et plissait encore, ce que lon aurait pu croire impossible.

  • 48

    La porte tait reste entrouverte, tant larrive dAthos, dont, malgr le secret gard, la blessure tait connue de tous, avait produit de sensation. Un brouhaha de satisfaction accueil-lit les derniers mots du capitaine et deux ou trois ttes, entra-nes par lenthousiasme, apparurent par les ouvertures de la tapisserie. Sans doute, M. de Trville allait rprimer par de vives paroles cette infraction aux lois de ltiquette, lorsquil sentit tout coup la main dAthos se crisper dans la sienne, et quen portant les yeux sur lui il saperut quil allait svanouir. Au mme instant Athos, qui avait rassembl toutes ses forces pour lutter contre la douleur, vaincu enfin par elle, tomba sur le par-quet comme sil ft mort.

    Un chirurgien ! cria M. de Trville. Le mien, celui du roi, le meilleur ! Un chirurgien ! ou, sangdieu ! mon brave Athos va trpasser.

    Aux cris de M. de Trville, tout le monde se prcipita dans son cabinet sans quil songet en fermer la porte personne, chacun sempressant autour du bless. Mais tout cet empresse-ment et t inutile, si le docteur demand ne se ft trouv dans lhtel mme ; il fendit la foule, sapprocha dAthos toujours vanoui, et, comme tout ce bruit et tout ce mouvement le gnait fort, il demanda comme premire chose et comme la plus ur-gente que le mousquetaire ft emport dans une chambre voi-sine. Aussitt M. de Trville ouvrit une porte et montra le che-min Porthos et Aramis, qui emportrent leur camarade dans leurs bras. Derrire ce groupe marchait le chirurgien, et derrire le chirurgien, la porte se referma.

    Alors le cabinet de M. de Trville, ce lieu ordinairement si respect, devint momentanment une succursale de lantichambre. Chacun discourait, prorait, parlait haut, jurant, sacrant, donnant le cardinal et ses gardes tous les diables.

    Un instant aprs, Porthos et Aramis rentrrent ; le chirur-gien et M. de Trville seuls taient rests prs du bless.

  • 49

    Enfin M. de Trville rentra son tour. Le bless avait repris connaissance ; le chirurgien dclarait que ltat du mousque-taire navait rien qui pt inquiter ses amis, sa faiblesse ayant t purement et simplement occasionne par la perte de son sang.

    Puis M. de Trville fit un signe de la main, et chacun se re-tira, except dArtagnan, qui noubliait point quil avait audience et qui, avec sa tnacit de Gascon, tait demeur la mme place.

    Lorsque tout le monde fut sorti et que la porte fut referme, M. de Trville se retourna et se trouva seul avec le jeune homme. Lvnement qui venait darriver lui avait quelque peu fait perdre le fil de ses ides. Il sinforma de ce que lui voulait lobstin solliciteur. DArtagnan alors se nomma, et M. de Trville, se rappelant dun seul coup tous ses souvenirs du prsent et du pass, se trouva au courant de sa situation.

    Pardon lui dit-il en souriant, pardon, mon cher compa-triote, mais je vous avais parfaitement oubli. Que voulez-vous ! un capitaine nest rien quun pre de famille charg dune plus grande responsabilit quun pre de famille ordinaire. Les sol-dats sont de grands enfants ; mais comme je tiens ce que les ordres du roi, et surtout ceux de M. le cardinal, soient excu-ts

    DArtagnan ne put dissimuler un sourire. ce sourire, M. de Trville jugea quil navait point affaire un sot, et venant droit au fait, tout en changeant de conversation :

    Jai beaucoup aim monsieur votre pre, dit-il. Que puis-je faire pour son fils ? htez-vous, mon temps nest pas moi.

    Monsieur, dit dArtagnan, en quittant Tarbes et en ve-nant ici, je me proposais de vous demander, en souvenir de cette amiti dont vous navez pas perdu mmoire, une casaque de mousquetaire ; mais, aprs tout ce que je vois depuis deux heures, je comprends quune telle faveur serait norme, et je tremble de ne point la mriter.

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    Cest une faveur en effet, jeune homme, rpondit M. de Trville ; mais elle peut ne pas tre si fort au-dessus de vous que vous le croyez ou que vous avez lair de le croire. Tou-tefois une dcision de Sa Majest a prvu ce cas, et je vous an-nonce avec regret quon ne reoit personne mousquetaire avant lpreuve pralable de quelques campagnes, de certaines actions dclat, ou dun service de deux ans dans quelque autre rgiment moins favoris que le ntre.

    DArtagnan sinclina sans rien rpondre. Il se sentait en-core plus avide dendosser luniforme de mousquetaire depuis quil y avait de si grandes difficults lobtenir.

    Mais, continua Trville en fixant sur son compatriote un regard si perant quon et dit quil voulait lire jusquau fond de son cur, mais, en faveur de votre pre, mon ancien compa-gnon, comme je vous lai dit, je veux faire quelque chose pour vous, jeune homme. Nos cadets de Barn ne sont ordinairement pas riches, et je doute que les choses aient fort chang de face depuis mon dpart de la province. Vous ne devez donc pas avoir de trop, pour vivre, de largent que vous avez apport avec vous.

    DArtagnan se redressa dun air fier qui voulait dire quil ne demandait laumne personne.

    Cest bien, jeune homme, cest bien, continua Trville, je connais ces airs-l, je suis venu Paris avec quatre cus dans ma poche, et je me serais battu avec quiconque maurait dit que je ntais pas en tat dacheter le Louvre.

    DArtagnan se redressa de plus en plus ; grce la vente de son cheval, il commenait sa carrire avec quatre cus de plus que M. de Trville navait commenc la sienne.

    Vous devez donc, disais-je, avoir besoin de conserver ce que vous avez, si forte que soit cette somme ; mais vous devez avoir besoin aussi de vous perfectionner dans les exercices qui conviennent un gentilhomme. Jcrirai ds aujourdhui une lettre au directeur de lacadmie royale, et ds demain il vous

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    recevra sans rtribution aucune. Ne refusez pas cette petite douceur. Nos gentilshommes les mieux ns et les plus riches la sollicitent quelquefois, sans pouvoir lobtenir. Vous apprendrez le mange du cheval, lescrime et la danse ; vous y ferez de bonnes connaissances, et de temps en temps vous reviendrez me voir pour me dire o vous en tes et si je puis faire quelque chose pour vous.

    DArtagnan, tout tranger quil ft encore aux faons de cour, saperut de la froideur de cet accueil.

    Hlas, monsieur, dit-il, je vois combien la lettre de re-commandation que mon pre mavait remise pour vous me fait dfaut aujourdhui !

    En effet, rpondit M. de Trville, je mtonne que vous ayez entrepris un aussi long voyage sans ce viatique oblig, notre seule ressource nous autres Barnais.

    Je lavais, monsieur, et, Dieu merci, en bonne forme, scria dArtagnan ; mais on me la perfidement drob.

    Et il raconta toute la scne de Meung, dpeignit le gentil-homme inconnu dans ses moindres dtails, le tout avec une cha-leur, une vrit qui charmrent M. de Trville.

    Voil qui est trange, dit ce dernier en mditant ; vous aviez donc parl de moi tout haut ?

    Oui, monsieur, sans doute javais commis cette impru-dence ; que voulez-vous, un nom comme le vtre devait me ser-vir de bouclier en route : jugez si je me suis mis souvent cou-vert !

    La flatterie tait fort de mise alors, et M. de Trville aimait lencens comme un roi ou comme un cardinal. Il ne put donc sempcher de sourire avec une visible satisfaction, mais ce sou-rire seffaa bientt, et revenant de lui-mme laventure de Meung :

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    Dites-moi, continua-t-il, ce gentilhomme navait-il pas une lgre cicatrice la tempe ?

    Oui, comme le ferait lraflure dune balle.

    Ntait-ce pas un homme de belle mine ?

    Oui.

    De haute taille ?

    Oui.

    Ple de teint et brun de poil ?

    Oui, oui, cest cela. Comment se fait-il, monsieur, que vous connaissiez cet homme ? Ah ! si jamais je le retrouve, et je le retrouverai, je vous le jure, ft-ce en enfer

    Il attendait une femme ? continua Trville.

    Il est du moins parti aprs avoir caus un instant avec celle quil attendait.

    Vous ne savez pas quel tait le sujet de leur conversa-tion ?

    Il lui remettait une bote, lui disait que cette bote conte-nait ses instructions, et lui recommandait de ne louvrir qu Londres.

    Cette femme tait anglaise ?

    Il lappelait Milady.

    Cest lui ! murmura Trville, cest lui ! je le croyais encore Bruxelles !

    Oh ! monsieur, si vous savez quel est cet homme, scria dArtagnan, indiquez-moi qui il est et do il est, puis je vous tiens quitte de tout, mme de votre promesse de me faire entrer dans les mousquetaires ; car avant toute chose je veux me ven-ger.

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    Gardez-vous-en bien, jeune homme, scria Trville ; si vous le voyez venir, au contraire, dun ct de la rue, passez de lautre ! Ne vous heurtez pas un pareil rocher : il vous briserait comme un verre.

    Cela nempche pas, dit dArtagnan, que si jamais je le re-trouve

    En attendant, reprit Trville, ne le cherchez pas, si jai un conseil vous donner.

    Tout coup Trville sarrta, frapp dun soupon subit. Cette grande haine que manifestait si hautement le jeune voya-geur pour cet homme, qui, chose assez peu vraisemblable, lui avait drob la lettre de son pre, cette haine ne cachait-elle pas quelque perfidie ? ce jeune homme ntait-il pas envoy par Son minence ? ne venait-il pas pour lui tendre quelque pige ? ce prtendu dArtagnan ntait-il pas un missaire du cardinal quon cherchait introduire dans sa maison, et quon avait plac prs de lui pour surprendre sa confiance et pour le perdre plus tard, comme cela stait mille fois pratiqu ? Il regarda dArtagnan plus fixement encore cette seconde fois que la pre-mire. Il fut mdiocrement rassur par laspect de cette physio-nomie ptillante desprit astucieux et dhumilit affecte.

    Je sais bien quil est Gascon, pensa-t-il ; mais il peut ltre aussi bien pour le cardinal que pour moi. Voyons, prou-vons-le.

    Mon ami, lui dit-il lentement, je veux, comme au fils de mon ancien ami, car je tiens pour vraie lhistoire de cette lettre perdue, je veux, dis-je, pour rparer la froideur que vous avez dabord remarque dans mon accueil, vous dcouvrir les secrets de notre politique. Le roi et le cardinal sont les meilleurs amis ; leurs apparents dmls ne sont que pour tromper les sots. Je ne prtends pas quun compatriote, un joli cavalier, un brave garon, fait pour avancer, soit la dupe de toutes ces feintises et donne comme un niais dans le panneau, la suite de tant dautres qui sy sont perdus. Songez bien que je suis dvou

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    ces deux matres tout-puissants, et que jamais mes dmarches srieuses nauront dautre but que le service du roi et celui de M. le cardinal, un des plus illustres gnies que la France ait pro-duits. Maintenant, jeune homme, rglez-vous l-dessus, et si vous avez, soit de famille, soit par relations, soit dinstinct mme, quelquune de ces inimitis contre le cardinal telles que nous les voyons clater chez les gentilshommes, dites-moi adieu, et quittons-nous. Je vous aiderai en mille circonstances, mais sans vous attacher ma personne. Jespre que ma fran-chise, en tout cas, vous fera mon ami ; car vous tes jusqu pr-sent le seul jeune homme qui jaie parl comme je le fais.

    Trville se disait part lui :

    Si le cardinal ma dpch ce jeune renard, il naura certes pas manqu, lui qui sait quel point je lexcre, de dire son espion que le meilleur moyen de me faire la cour est de me dire pis que pendre de lui ; aussi, malgr mes protestations, le rus compre va-t-il me rpondre bien certainement quil a lminence en horreur.

    Il en fut tout autrement que sy attendait Trville ; dArtagnan rpondit avec la plus grande simplicit :

    Monsieur, jarrive Paris avec des intentions toutes sem-blables. Mon pre ma recommand de ne souffrir rien du roi, de M. le cardinal et de vous, quil tient pour les trois premiers de France.

    DArtagnan ajoutait M. de Trville aux deux autres, comme on peut sen apercevoir, mais il pensait que cette adjonction ne devait rien gter.

    Jai donc la plus grande vnration pour M. le cardinal, continua-t-il, et le plus profond respect pour ses actes. Tant mieux pour moi, monsieur, si vous me parlez, comme vous le dites, avec franchise ; car alors vous me ferez lhonneur destimer cette ressemblance de got ; mais si vous avez eu quelque dfiance, bien naturelle dailleurs, je sens que je me perds en disant la vrit ; mais, tant pis, vous ne laisserez pas

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    que de mestimer, et cest quoi je tiens plus qu toute chose au monde.

    M. de Trville fut surpris au dernier point. Tant de pntra-tion, tant de franchise enfin, lui causait de ladmiration, mais ne levait pas entirement ses doutes : plus ce jeune homme tait suprieur aux autres jeunes gens, plus il tait redouter sil se trompait. Nanmoins il serra la main dArtagnan, et lui dit :

    Vous tes un honnte garon, mais dans ce moment je ne puis faire que ce que je vous ai offert tout lheure. Mon htel vous sera toujours ouvert. Plus tard, pouvant me demander toute heure et par consquent saisir toutes les occasions, vous obtiendrez probablement ce que vous dsirez obtenir.

    Cest--dire, monsieur, reprit dArtagnan, que vous at-tendez que je men sois rendu digne. Eh bien, soyez tranquille, ajouta-t-il avec la familiarit du Gascon, vous nattendrez pas longtemps.

    Et il salua pour se retirer, comme si dsormais le reste le regardait.

    Mais attendez donc, dit M. de Trville en larrtant, je vous ai promis une lettre pour le directeur de lacadmie. tes-vous trop fier pour laccepter, mon jeune gentilhomme ?

    Non, monsieur, dit dArtagnan ; je vous rponds quil nen sera pas de celle-ci comme de lautre. Je la garderai si bien quelle arrivera, je vous le jure, son adresse, et malheur celui qui tenterait de me lenlever !

    M. de Trville sourit cette fanfaronnade, et, laissant son jeune compatriote dans lembrasure de la fentre o ils se trou-vaient et o ils avaient caus ensemble, il alla sasseoir une table et se mit crire la lettre de recommandation promise. Pendant ce temps, dArtagnan, qui navait rien de mieux faire, se mit battre une marche contre les carreaux, regardant les mousquetaires qui sen allaient les uns aprs les autres, et les

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    suivant du regard jusqu ce quils eussent disparu au tournant de la rue.

    M. de Trville, aprs avoir crit la lettre, la cacheta et, se le-vant, sapprocha du jeune homme pour la lui donner ; mais au moment mme o dArtagnan tendait la main pour la recevoir, M. de Trville fut bien tonn de voir son protg faire un sou-bresaut, rougir de colre et slancer hors du cabinet en criant :