Alex Craft Tome 1- Nécromancienne -...

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  • KALAYNA PRICE

  • Alex Craft - 1Ncromancienne

    Je me prsente : Alex Craft, ncromancienne et

    consultante pour la police.Jai la facult dinvoquer les ombres et jen ai fait mon

    mtier du moins jessaie den vivre, mme si parfois jeprfrerais ignorer ce que les morts ont me rvler.

    Question magie noire, je croyais avoir tout vu, mais lemeurtrier que je traque en ce moment est dunemalveillance crasse ! Jai beau tre en bons termes avec lamort, cette fois il nest pas impossible que jy laisse mapeau et peut-tre mme mon me.

    eBook Made By Athame

  • Pour abi, un petit frre tyrannique, mais qui

    m'encourage toujours poursuivre mes rves.

  • Traduit de l'anglais (tats-Unis) par Benjamin Kuntzer

    Titre original : GRAVE WITCH

    Published by Roc, an imprint of New American Library,a division of Penguin Group (USA) Inc.

    Kalayna Price, 2010

    Pour la traduction franaise : ditions J'ai lu, 2012

  • Remerciements

    Le premier jet d'un roman peut tre crit dans le dsertle plus complet, mais le projet dfinitif est loin d tre unprojet solitaire. Ainsi, j'ai une dette envers de nombreusespersonnes. Je leur serai ternellement redevable.

    J'aimerais remercier mon fantastique agent, LucienneDiver, qui a cru en moi et en mon criture, et qui a fait ensorte que les aventures d'Alex atterrissent entre les bonnesmains. Je ne saurais dire toute la gratitude que j'prouve l'gard de ma merveilleuse ditrice, Jessica Wade, qui m'apousse tirer le maximum de cette histoire. Un mercitout particulier Aleta Rafton, qui a cr la magnifiquecouverture de ce livre, ainsi qu' toute l'quipe de Roc, quia contribu raliser cet objet.

    Un merci capital mon fabuleux groupe de critiques,les Modem Myth Makers (Cratrices de mythes modernes),Christy, Nikki, Sarah, Vert, Vikki ; ce roman ne serait pasparu sans leur soutien (et leurs menaces). Je m'en remetstoujours vous pour savoir ce qui fonctionne et ce quivous donne envie de balancer un bouquin par la fentre :j'ai t servie. Merci !

    Un grand merci Meredith, Sabrina, Gail et Matt, qui

    m'ont aide amnager mon emploi du temps afin deconcilier mes plages d'criture et mon travail. Et merci auxCruxshadows, mon inspiration musicale m'ayant tenucompagnie pendant ces longues heures de rdactionsolitaire. Bien entendu, je ne peux pas achever ces

  • remerciements sans saluer le soutien incroyable de mafamille et de mes amis, qui m'encouragent et mesupportent. Vous vous reconnatrez, je n'en serais pas laujourd'hui sans vous.

    Enfin, et surtout, merci vous qui lisez ce livre.J'espre que l'histoire d'Alex vous plaira !

  • Chapitre 1.

    La premire fois que j'ai rencontr mon grand amiLaMort, je lui ai jet la figure le dossier mdical de mamre. On peut dire que j'ai foir ma premire impression,mais j'avais cinq ans l'poque, et il a fini par mepardonner. J'ai parfois regrett sa mansutude... surtoutquand on se croisait pour le boulot.

    Mademoiselle Craft, vous dpassez les bornes. HenryBaker ponctua cette dclaration en agitant un poing poteldevant son visage. LaMort planait derrire lui, menaant.

    Mes dix-huit annes d'entranement me permirentd'ignorer le collecteur d'mes en jean et de me concentrersur mon client, dont le visage vira du rouge cerise aucramoisi. Je caressai la gerbe de chrysanthmes pose ct de moi, craignant le tour que prenait la conversation.

    Notre contrat stipulait que je devais invoquerl'ombre. C'est ce que j'ai fait.

    Baker balaya ma protestation d'un revers de main. Vous m'aviez promis des rsultats. J'ai dit que vous pourriez poser vos questions.Je m'adossai au cercueil de son pre. Ce n'tait pas trs

    respectueux, mais je venais de renvoyer l'ombre de Bakersenior dans son corps, deux heures avant ses funrailles.Le respect n'avait rien voir avec ce boulot. Mais quoi, ilfaut bien gagner sa vie.

    Baker tourna les talons et se mit arpenter l'alle. Jepris mon mal en patience. Je savais quoi m'attendre.Baker tait un coureur d'hritage - rat, par-dessus lemarch -, et j'avais dj travaill avec des gens de sasorte.

    LaMort le suivait comme son ombre. Il exagrait chacunde ses pas lourds, imitant les gestes saccads du

  • rondouillard. Le tout avec un petit sourire en coin et sansme quitter de ses yeux sombres.

    J'espre que c'est une visite de courtoisie. J'attirai sonregard, le suppliant, lui intimant - un peu des deux - delaisser mon client tranquille. Il exhiba alors une range dedents parfaitement blanches, ce qui ne me donna pas lamoindre indication quant ses intentions.

    Baker continuait faire les cent pas.Bon, autant en finir au plus vite. Selon notre contrat, vous pouvez rgler en liquide,

    par chque, ou par mandat postal. Aurez-vous besoind'une facture ?

    Baker s'immobilisa subitement. Il se tourna vers moi,les yeux carquills, les bajoues tremblotantes.

    Je refuse de payer pour a.Nous y voil. Je pris appui sur le cercueil pour me

    redresser. coutez, monsieur, vous vouliez que je fasse

    apparatre son ombre, j'ai fait apparatre son ombre. Sivotre cher vieux papa ne vous a pas dit ce que vousespriez, eh bien, c'est votre problme, pas le mien. Noustions convenus d'un accord, et si...

    Il laissa retomber le poing et me dvisagea, berlu.C'tait plus facile que prvu. Je soupirai pour vacuer lereste de ma diatribe et arborai mon sourire commercial.

    Alors, aurez-vous besoin d'une facture ?Baker porta les mains sa poitrine et respira

    bruyamment. Une fois. Deux fois. Puis, au ralenti, son couse tordit et il regarda par-dessus son paule. Toute traced'amusement disparut du visage de LaMort.

    Oh, merde.L'ange des Tnbres, le collecteur d'mes, la Grande

    Faucheuse... peu importe son nom, les gens ne levoyaient gnralement qu'une seule fois. Baker trbuchaen arrire.

    Merde. Je bondis de l'estrade o tait install lecercueil.

  • Ne fais pas a. Trop tard.LaMort s'enfona dans le torse grassouillet de mon

    client, dont le visage devint livide. Il chancela. LaMortrecula d'un pas, et Baker cligna une dernire fois les yeuxavant de se dcomposer.

    Un cri retentit depuis un coin de la pice, suivi de prspar un fracas de chaises renverses. L'entrepreneur despompes funbres remonta l'alle au pas de course, lafemme de Baker et leur adolescent de fils sur ses talons.Son assistante, dont les pupilles brillaient dj, sortit ttons un tlphone de sa ceinture.

    911, annona-t-elle alors que Baker troisime dunom - et dernier survivant - tentait un massage cardiaque.

    Pauvre garon.Je m'loignai discrtement de la scne. Que pouvais-je

    faire part laisser un peu d'air la famille ? LaMort avaitdj prlev son d, il n'y avait dsormais plus moyen deranimer Henry Baker. Je ne serais toutefois pas celle quil'annoncerait ses proches.

    LaMort s'adossa au mur oppos, ses bras musclscroiss sur la poitrine. Il souriait avec une innocencedmoniaque, dissimul derrire ses longs cheveux noirsqui lui encadraient le menton.

    Je lui lanai un regard furieux et rcuprai mon sac parterre. Je ne pouvais pas lui reprocher d'avoir arrach lamede Baker - aprs tout, c'tait son job -, mais...

    Tu aurais pu attendre qu'il me paie. Il haussa lespaules.

    Il ne semblait pas en avoir l'intention.Exact. Peut-tre. Le petit groupe dsespr qui

    entourait le dfunt tait tout retourn. a ne va pas trebon pour les affaires.

    Je fourrai la main dans mon sac et farfouillai l'intrieur. Je ne m'attardai pas sur mon portefeuille : je lesavais vide. Sous le btonnet de craie qui me servait tracer mes cercles, sous mon atham en cramique, montlphone portable et mon permis, je trouvai trois

  • pennies, une pice de dix cents, un emballaged'aluminium froiss et un trombone.

    LaMort contempla le trsor amass dans ma paume. Tu comptes tacheter un chewing-gum ? Non, un ticket de bus pour rentrer.Nous fronmes tous deux les sourcils. Treize cents ne

    suffiraient jamais. Malheureusement, une urgencevtrinaire m'avait dj force racler les fonds de tiroirs.En attendant mon prochain boulot rmunr, j'taisruine.

    Tu ne travailles pas sur le procs Amanda Hollidayavec le proc ? s'enquit LaMort.

    Je laissai retomber les pices dans mon sac. L'ombre ne vient pas la barre avant demain, et

    aprs, il faudra encore attendre que la ville ou je ne saisqui daigne signer mon chque.

    J'offrais l'accusation le tmoin vedette car, pour unefois, le dcs de la victime n'allait pas l'empcher dedsigner son assassin. Jusque-l, les journaux hsitaiententre la voix des morts et la corruptrice destrpasss , mais dans les deux cas, je faisais les grostitres.

    Plus important encore, tant que la dfense ne m'tripaitpas : je pourrais finir sur la liste des salaris de la ville aulieu de servir uniquement de consultante occasionnelle lapolice de Nekros. Je n'aurais alors plus affaire auxcoureurs d'hritage comme Henry Baker.

    Tu restes pour a ? demanda LaMort en indiquantd'un signe de tte le cadavre encore chaud.

    Si le fils persistait masser la poitrine du dfunt, prt tout pour faire revenir son pre, la jeune veuve avait poursa part perdu espoir. Elle s'agrippa l'entrepreneur despompes funbres, qui la mena alors vers la premirerange de siges. Je ne voyais plus son assistante.

    Ouais, je reste. Je ne voudrais pas qu'on m'accused'avoir fui la scne de crime.

    LaMort haussa lgrement ses paules vtues de noir,

  • puis disparut. Je dtestais quand il faisait a. Il tait l, etvolatilis l'instant suivant. Il allait revenir. Commetoujours.

    Au fond de mon sac, Freddie Mercury se mit chanter We Will Rock You , me faisant sursauter. La veuve metoisa d'un regard noir, accentu au mascara.

    Ce n'tait sans doute pas la sonnerie la plus approprie ce genre de situation.

    Je me retournai et extirpai mon tlphone pourregarder l'cran. Je ne connaissais pas le numro. Faitesque ce soit une offre d'emploi, pas une facture en retard.J'ouvris le clapet.

    Vous tes bien chez La Parole aux Morts, Alex Craft l'appareil.

    Alexis ?Je contemplai de nouveau l'affichage en fronant les

    sourcils. Le numro ne me disait toujours rien. Personnene m'appelle A...

    Alexis ? insista la voix fminine. Tu es l ? J'aibesoin de ton aide.

    Casey ?

    Elle confirma par un sanglot rprim. Ma sur ne metlphonait jamais, qu'tais-je donc cense lui raconter ?

    Qu'est-ce que tu veux ? demandai-je avant degrimacer.

    Dans ma tte, ma question paraissait beaucoup pluscompatissante.

    Tu as vu le journal ? Pas aujourd'hui.Elle dut s'y reprendre deux fois pour murmurer : Ils ont trouv Teddy. Teddy ?Un cliquetis furieux de talons aiguilles traversa la pice

    dans ma direction. Oh, oh. Je couvris le rcepteur de lamain en me retournant. La jeune veuve mesurait une ttede moins que moi, mais elle tait deux fois plus large, etcette diffrence de poids semblait n'tre qu'un condensde colre mesquine.

  • C'est votre faute.Elle m'enfona son doigt dans le bras.Ah, gnial. Elle a trouv un responsable. Moi.Je toussotai avant d'incliner la tte. Je vous prsente mes sincres condolances,

    dclarai-je.Elle poursuivit comme si elle ne m'avait pas entendue. Je lui avais dit de ne pas embaucher une sorcire. Je

    lui avais dit. (Elle partit dans les aigus avant de s'affalercontre le mur.) Je lui avais dit.

    Je me reculai pour laisser l'entrepreneur des pompesfunbres le soin de la calmer et de la faire rasseoir. Onentendit au loin les premires sirnes envahir la rue.

    Le tlphone brailla dans ma main. Alexis, tu es l ? Oui, je suis l. Tu parlais d'un certain Teddy.Le silence se prolongea suffisamment pour que je me

    demande si elle avait raccroch. Elle finit par reprendre. Thodore Coleman ? Tu en as forcment entendu

    parler. La police a trouv son corps hier soir. Je doissavoir qui lui a tir dessus et o il tait durant ces deuxdernires semaines.

    Je faillis laisser tomber l'appareil. Elle plaisantaitforcment. Le gouverneur Thodore Coleman, candidatpotentiel et prometteur la vice-prsidence ? La camrade surveillance d'un restaurant avait film la fusillade,mais Coleman avait depuis disparu. S'ils avaient retrouvson corps, a allait faire du bruit. Compte tenu de sonaffiliation au Premier Parti Humain - et du ddain videntdes dirigeants de celui-ci pour les sorcires -, monintervention ne serait pas perue d'un bon il.

    Casey, je ne crois pas... S'il te plat. (Sa voix drailla de nouveau.) La police

    pense que Papa est dans le coup. Ils sont dj passsplusieurs fois la maison.

    Je levai les yeux au ciel. La police pouvait regarderautant qu'elle voulait, rien ne collait bien longtemps aux

  • basques du vice-gouverneur George Caine. Enfin,j'imagine qu'il est gouverneur maintenant. Notre predisposait de gros moyens et avait le bras long. Aprs tout,il avait si bien enterr mon changement de nom (de Caine Craft) et le fait que je sois une sorcire pratiquante,qu'aucun journaliste n'avait fait ressurgir l'affaire durant sacampagne. En outre, c'tait peine si je lui avais adressla parole depuis mes dix-huit ans. Je le voyais plussouvent la tl ou dans les journaux, militer en faveurdu Premier Parti Humain, qu'en personne. Je n'avaisaucune raison de m'en mler maintenant.

    Casey, ce n'est vraiment pas une... S'il te plat. C'est ton boulot, non ? Tu es une sorte

    d'il magique ?Je serrai les mchoires. il magique tait la

    dsignation argotique d'une sorcire disposant d'unelicence de dtective priv, mais dont le travail d'investigation tait plus que limit. Mme si je ne suivaispas des pistes dans des ruelles sombres et si je mecantonnais interroger les morts pour le bien de mesenqutes, cela ne m'empchait pas d'obtenir des rponsespour mes clients.

    J'inspirai profondment et me forai sourire pourprendre un ton aimable.

    Je suis dsole. Je ne peux pas t'aider. (Les mots meparurent curants de douceur, sauf que je ne parlais pasassez ma sur pour qu'elle s'en rende compte.) Je n'aipas le droit d'intervenir dans une enqute en cours.

    Je te paierai.Je me grattai la tte. Aux dernires nouvelles, Casey

    avait ralli le courant antisorcires du PPH. Pour qu'ellesonge effectivement m'engager, elle devait tresrieusement inquite.

    S'il te plat, A lexis. Je t'en prie. J'ai besoin de toi. D'accord.Merde. Je travaillais dsormais pour ma petite sur, et

    j'allais rflchir l'affaire. Voir ce que je pourrais trouver.

  • Je dbitai en soupirant les habituelles mentions lgales,annonai mes tarifs et prvins Casey qu'elle trouveraitdans ses mails une copie de mon contrat plus tard dans lajourne. Alors que j'nonais ces conditions, j'entendis lessirnes se rapprocher. Je passai mon sac sur l'paule, etavec lui les treize cents, le papier de chewing-gum et letrombone.

    Quand vas-tu parler au fantme ?Au fantme ? Je rprimai un grognement, mais ne pris

    pas la peine de la corriger. Si aprs toutes ces annes ellen'avait toujours pas pig que les fantmes taient desmes errantes et conscientes, alors que les ombresn'taient que des souvenirs, c'est qu'elle ne me prtait pasla moindre attention. Je me contentai donc de rpliquer :

    Si tu veux tre prsente pendant que j'interrogerail'ombre de Coleman, on va devoir attendre que la policedispose du corps et l'inhume. Si tu veux des rponses plusrapides, je peux essayer de le questionner la morgue,seulement tu ne pourras pas assister au rituel.

    Je n'entendis plus son souffle court et irrgulierpendant quelques secondes. Je la laissai rflchir tandisque les sirnes se rapprochaient.

    La morgue. (Elle parla d'une voix plus grave.) Quandest-ce que j'aurai de tes nouvelles ?

    Approcher le cadavre d'une clbrit alors que l'enqutetait en cours ne serait pas un jeu d'enfant, mais mes troisannes la tte de La Parole aux Morts m'avaient permisde me constituer un certain rseau.

    J'ai un ami au poste. Je vais lui passer un coup defil, mais je ne te promets rien. Je te rappelle ce soir sij'arrive faire un crochet par la morgue dans la journe.Sinon, ce sera sans doute demain aprs-midi.

    Je m'empressai de raccrocher, enregistrai le numro deCasey et partis ouvrir la porte aux secours. L'ambulances'arrta brusquement, et un vhicule de police blanc etnoir dboula du virage sa suite. Parfait : ils pourraientpeut-tre me dposer. Le regard glacial de Mme Baker fit

  • courir un frisson le long de mon chine. Je prfraismonter l'avant de la voiture plutt qu' l'arrire, en tatd'arrestation.

    Tandis que les ambulanciers gravissaient l'escalierquatre quatre, je parcourus la liste de mes contacts surmon tlphone jusqu' trouver le numro de mon amiinspecteur, en charge des homicides du quartier. Une voixbourrue m'accueillit la troisime sonnerie.

    Salut, John, lanai-je en laissant passer lesurgentistes. J'ai besoin d'un service.

    Les portes coulissantes du Centre administratif deNekros City s'ouvrirent, laissant filtrer une brise d'airconditionn 15 C. La sueur que cette courte balade surle bitume avait provoque refroidit instantanment. Il tait18 heures, et il faisait encore pas loin de 40 C. Le Sud enplein t... il fallait vraiment aimer a.

    Je rassemblai en une grossire queue-de-cheval lesquelques bouclettes blondes plaques sur mon visage etme retournai pour saluer de la main les deux officiers quim'avaient dpose. Je n'avais pas t arrte pour la mortde Baker, mais la situation avait t lgrement tendue aufunrarium. Par chance, Tamara, le mdecin lgiste, avaitpu constater l'absence d'influence magique sur le cadavrelors de son examen prliminaire, ce qui me permit desuivre John la morgue. Mon inspecteur prfr avaitconsenti me laisser voir le corps de Coleman en changed'une faveur. Une faveur signifiant, dans ce contexte,invoquer une nouvelle ombre pour son compte.

    Les flics quittrent le parking et je franchis les portesautomatiques, direction le contrle de scurit. J'tai monportefeuille et mon atham de mon sac avant de le posersur le tapis roulant. Pendant qu'il disparaissait dans lescanner rayons X, je posai mon couteau dans le panierque le vigile me tendit et lui montrai ma licence dedtective priv ainsi que le certificat de l'OHRM,l'Organisation des Humains Rceptifs la Magie. Il jeta unrapide coup d'il mes papiers, puis, comme je m'y

  • attendais, confisqua mon couteau. Je franchis sans soucile portique, mais le dtecteur de sorts se mit braillerpuissamment.

    Le garde me fit signe de m'arrter et attrapa unebaguette de contrle.

    Tendez les bras, paumes vers le haut.Je m'excutai, frottant impatiemment mon gros orteil

    contre l'intrieur de ma botte tandis qu'il me passait soninstrument rudimentaire le long du corps. La diode mitune lumire verte en survolant ma main droite et la bagueen obsidienne dans laquelle je stockais mes rserves demagie brute. Le vert indiquait la prsence de magie, maispas d'un sort actif. La diode vira en revanche au jaune ensurvolant mon autre poignet et de mon bracelet protecteur- de la magie active, pas un charme malfique. Ceux-ci,mme inactifs, dclenchaient une lumire rouge. Ce quin'arriva pas.

    Le vigile hocha la tte pour m'autoriser baisser lesmains, puis il remit la baguette sur son support. Jercuprai mon sac, mon portefeuille, ainsi que le ticket quime permettrait de reprendre possession de mon athamen partant. Je filai alors vers les ascenseurs.

    L'immeuble austre mais polyvalent tait situ en pleincentre-ville de Nekros, dans ce qu'on appelait le quartierjudiciaire car, outre le Centre administratif, on y retrouvaitgalement le sige de la lgislature et la Cour suprme del'tat. Cela ne se remarquait pas immdiatement quand,comme moi, on entrait par l'arrire du btiment, maisl'tage principal abritait aussi le central de police et lesbureaux du shrif adjoint. Les niveaux suprieurs setarguaient d'accueillir les labos d'analyse criminelle, demme que les locaux du procureur. Pour ma part, je medirigeai plutt vers le sous-sol et les bureauxadministratifs du mdecin lgiste.

    John Matthews, le meilleur inspecteur criminel de toutNekros - de mon point de vue en tout cas, mais c'tait unbon ami -, m'attendait devant la porte principale de la

  • morgue. Son physique d'ours semblait mal adapt lachaise en plastique inconfortable qu'il occupait, mais sonmenton reposait sur sa poitrine et il avait les yeux ferms.Apparemment, pas inconfortable au point de le priver desa sieste. De nouveaux plis venaient froisser davantage saveste marron dj chiffonne, j'en dduisis donc qu'il avaitboss toute la nuit : Maria ne l'aurait jamais laiss sortirainsi dbraill.

    Tout va bien, John ? lui demandai-je en accrochantmon badge visiteur mon dbardeur.

    Je n'avais pas cri - enfin, pas vraiment. Pourtant, mavoix rsonna si fort entre les murs que je ne pus rprimerune grimace.

    John se redressa en sursaut, et les feuilles du dossierpos sur ses genoux s'parpillrent en glissant par terre.

    Alex ? Punaise, tu m'as fait peur !D'accord, avec du recul, peut-tre que j'aurais d le

    rveiller plus doucement.Je m'agenouillai pour rassembler les pages. Plusieurs

    clichs taient tombs en mme temps, et je me saisis decelui qui s'tait planqu sous la chaise. Une paule plecontrastait vivement avec les sacs-poubelle noirs quil'entouraient. Une main mergeait mollement du plastiquesombre ; le poignet tait long et dlicat, fminin.

    Je tendis le tout John. On s'est dbarrass d'un corps ?Il hocha la tte, massant de ses paumes les cernes

    profonds qui marquaient ses yeux. Troisime cadavre de fille ce mois-ci, mme mode

    opratoire.Le troisime ? Les flics avaient d se montrer trs

    discrets pour qu'une srie de trois meurtres ne soit pastale dans la presse. Je crevais d'envie d'en savoir plussur ce dossier - la curiosit morbide tait peut-tre unvilain dfaut, mais je gagnais ma vie en parlant aux morts.Je n'insistai pas ; du moins, pas pour le moment. John neme dirait que ce qu'il voudrait. Je dsignai la fille d'un

  • geste du menton. C'est la faveur en question ? Il acquiesa. Ouais. Ma petite pochette-surprise. Comme l'identit

    de la victime. J'imagine que tu n'as pas la moindre piste pour les

    deux premires victimes. a serait trop facile sinon. (Il avait rpondu d'un ton

    lger, mais ses paules s'affaissrent un peu plus.) Tu asun stylo ?

    Je sortis celui que j'avais chapard au gratte-papier quim'avait accueillie au sous-sol. John feuilleta son dossier,triant les diffrents documents. Je signai les accords deconfidentialit habituels et la paperasse officielle. Je biffaimon tarif habituel pour inscrire titre gracieux laplace. Je me mordis la lvre en paraphant prs de lamodification. a me faisait mal de bosser l'il, maisJohn me rendait un sacr service en m'autorisant voir lecorps de Coleman. Travailler sur une affaire officiellelgitimait mon passage la morgue. a ne changeaittoutefois rien mon dcouvert.

    Je rendis les documents John, qui les rangea en hteavant d'ouvrir la porte de la morgue. Le bruit des nonsronronnant au plafond se mlait au crissement de nospieds sur le sol recouvert de lino. Des chariotsd'instruments striliss entouraient les deux postesd'autopsie rests vacants de part et d'autre de la pice. l'arrire se trouvait la chambre froide - ou lacadavrothque, comme je l'appelais. Juste ct, unelumire jaune filtrait par la fentre du bureau du lgiste.

    La porte pivota, et un interne hirsute en blouse blancheen mergea.

    Inspecteur Matthews, mademoiselle Craft. Je peuxvous aider ?

    Ses yeux navigurent de John moi.Mademoiselle Craft ? Je lui lanai un regard

    interrogateur. Tommy Steward tait l'interne du lgistedepuis un an maintenant, et il ne m'avait plus appele par

  • mon nom de famille depuis sa deuxime semaine. Bon,d'accord, on tait alls boire quelques verres un mois plustt, et une chose en entranant une autre... Rien desrieux, toutefois. Du moins, je le pensais.

    Tommy, dit John, si tu allais faire une pause clope ?Il ne s'agissait pas rellement d'une question. Tommy

    fourra les mains dans ses poches et ramena les paules enarrire.

    Vous cherchez un corps en particulier ? On va se dbrouiller. (John attendit quelques

    instants.) Bon, et cette pause ?Tommy secoua la tte. L'inspecteur Andrews a dit... Je me charge d'Andrews, l'interrompit John. Tommy

    pina les lvres, plissa les yeux, et tout ce qu'il rponditfut :

    OK... une pause clope.Il se dirigea vers la sortie mais s'arrta au niveau du

    seuil. Il me fusilla du regard. Mince, j'ai le chic pour foutreen l'air une amiti. Je soupirai alors que le vantail serefermait derrire lui.

    Qui est l'inspecteur Andrews ? m'enquis-je alors queJohn disparaissait dans le conglo.

    Il ne se retourna mme pas. T'inquite.Je me balanai sur les talons en l'attendant. J'aperus

    par l'embrasure de la porte plusieurs lits roulettesrecouverts d'un drap blanc - rude semaine la morgue.Un type translucide se baladait en marmonnant au milieudes cadavres. Son baggy et sa chemise de flanelleincolores miroitaient chacun de ses pas. En abaissantmes dfenses, j'aurais pu distinguer la couleur de sescheveux et entendre ce qu'il racontait, mais cela nem'intriguait pas tant que a. Les fantmes, en tout cas lesvritables mes errantes, taient relativement rares ;heureusement, car dans l'ensemble, ils taient plutt dugenre dtestable. Aprs tout, il fallait tre sacrement

  • opinitre pour rsister la moisson de LaMort.Malheureusement, la plupart des fantmes que j'avais pucroiser jusqu'ici n'taient gure satisfaits de leur sort. Ilstaient juste furieux de ne pas avoir russi rester en vie.

    Je dus faire du bruit, car le fantme dressa la tte et mevit l'observer. Il remonta sur son nez une paire de lunetteschatoyantes avant de m'adresser un doigt d'honneur.Connard. Je lui rendis la pareille, et sa mchoire infrieuresembla se dcrocher. Je ne savais pas lire sur les lvres,mais il articula son Tu me vois ? si distinctement queje ne pus qu'opiner du chef.

    Ses paroles suivantes ne furent pas aussi faciles dcrypter. Ses mains se mirent danser en l'air pouraccentuer son discours silencieux de gestes extravagants.Gnial, un fantme survitamin. Depuis quand estil mort? La plupart d'entre eux mettaient un moment se rendrecompte que personne ne les voyait. Enfin, personned'autre que les ncromanciennes dans mon genre.

    J'aurais pu abaisser un poil mes dfenses pourcomprendre ce qu'il racontait, mais John rapparut cemoment-l. En ralit, le lit qu'il poussait mergea lepremier, traversant la forme chatoyante du fantme. Cedernier referma brutalement la bouche et jeta un coupd'il en biais au brancard qui lui sortait des hanches.

    Je dtournai la tte avant que John transperce sontour mon nouvel ami. Un tel spectacle tait toujoursdrangeant.

    C'est qui ? demandai-je en dsignant du menton letas dissimul sous le drap.

    toi de me le dire. (John s'arrta au milieu de lapice, et sa moustache remua lgrement comme ilesquissait un sourire.) Alors, tu viens dner ce soir ?

    Ah ouais, on est mardi. Je hochai la tte. Tu m'emmnes ? Bien sr.Il alla chercher un deuxime brancard. Cette fois, le

    corps tait encore dans le sac de transport noir. Le

  • fantme avait disparu. John gara le lit roulettes ctdu premier.

    Maria a prvu des ctelettes de porc. Quelques garsdu poste vont se joindre nous.

    Mon ventre se mit gargouiller, et je contractai mesabdos pour le faire taire. Bien jou, mon bidon ; raconte tout le monde que j'ai saut le petit dj. Et le djeuner.

    Je calai mon sac entre mes pieds et sortis le tube derouge lvres noir dans lequel je transportais ma craiegrasse. Je m'accroupis, puis apposai le btonnet cireux surle lino. Je tirai mon trait tout en marchant en canardautour des deux brancards.

    Le temps que je trace mon cercle, John prpara sonmatriel numrique. La camra tait cense servir filmerles autopsies, mais il l'empruntait chaque fois quej'invoquais une ombre pour les besoins d'une enqute.

    J'ai entendu dire que tu tais souponne demeurtre.

    Je lchai ma craie. Quoi ? Non, je... (Le tube roula vers la grille

    d'vacuation de la pice et je m'empressai d'aller lercuprer.) Enfin, la veuve croyait que je... puis Tamaram'a disculpe.

    La moustache de John tressauta vivement, comme ils'efforait de rprimer un sourire. Je fronai les sourcils etil clata d'un rire franc.

    Ce n'tait pas drle.Toutefois, il avait un rire communicatif. J'achevai de

    tracer mon cercle, un rictus aux lvres. Plus srieusement, repris-je, si Tamara n'avait pas

    t la lgiste sur place, je pourrais tre en dtention l'heure qu'il est. En attendant les rsultats de l'autopsie.

    Me retrouver souponne de magie de mort n'entraitclairement pas dans mes priorits actuelles. Les inaptesavaient dj suffisamment de mal comprendre ladiffrence entre la magie de mort et la magie de tombes,mon malheureux domaine de prdilection. Par chance, en

  • plus d'tre la lgiste en chef, Tamara tait une rceptivecertifie. Elle pouvait reprer un sort plus rapidement etplus prcisment que n'importe quel charme, et tait enoutre gnralement capable d'en discerner le but. La seulemagie qu'elle avait pu sentir sur la scne du crime taitcelle du rituel qui m'avait permis de rveiller l'ombre, ainsique celle qui permettait aux fleurs de rester fraches. Lamort de Baker n'avait rien voir avec un sort quelconque.

    Quand j'eus termin mon cercle, je me relevai. Jerebouchai mon tube et le rangeai.

    John pressa un bouton et la camra s'alluma. Prte ?J'acquiesai, fermai les yeux et fis le vide dans mon

    esprit. L'obsidienne ma main droite se mit palpitersous la pression de la puissance brute que j'y avaisaccumule. Je la tapotai mentalement, droulantlentement un fin cordon magique. Il n'y en avait plusbeaucoup. Je n'avais pas eu le temps de recharger labague aprs le rituel pour Henry Baker, mais cela suffirait.Je canalisai l'nergie dans le cercle de craie et elle pritsubitement vie, vrombissant d'une ple lueur bleuederrire mes paupires.

    C'est l que a devenait amusant.Je librai le lien qui m'unissait la magie contenue

    dans la bague et tai le bracelet en argent que je portaisau poignet avant de le glisser dans ma poche. Lesdfenses que m'octroyait son charme s'vaporrent. Lafracheur de tombe vint faire pression sur mes boucliersmentaux, telle une eau glaciale clapotant la surface dema conscience. J'inspirai profondment et m'enfonai dansla transe. L'essence spulcrale qui manait des cadavres l'intrieur de mon cercle continua tonner contre monesprit. Elle m'attirait. Me tentait. Me rclamait. J'abaissaimes dfenses.

    Un vent violent souffla en moi ; le contact moite de latombe glissa contre ma peau, s'immisa sous ma chair.J'ouvris les yeux.

  • Ma vision s'tait trcie, recouvrant le monde d'unepatine grise. Des clats de rouille parsemaient lesbrancards inoxydables entre lesquels je me trouvais. Ledrap dfrachi et lim qui tait tendu sur le cadavre degauche bruissa dans la brise qui manait de mon tre. Lelino tait tout rp sous mes bottes, et mme le ciment endessous s'effritait. l'extrieur du cercle, la veste froissede John semblait ronge aux mites, mais lui-mmeirradiait de lumire, son me tincelant d'un jaune pleblouissant. Je dtournai les yeux.

    Le vent redoubla d'intensit, emplissant mes oreilles deson grondement, repoussant tout autre son. Je fus commefrappe par cette vague de fracheur qui pntrait mapeau, se dissolvait dans mon sang.

    C'tait douloureux.J'tais vivante. Une entit de chaleur et de mouvement,

    loin du froid et de l'immobilit. Loin de la mort. Ma forcevitale brlait contre la fracheur, combattant l'essencespulcrale qui se tortillait au fond de moi. De la sueurperlait sur ma peau alors mme que je grelottais.

    J'avais besoin d'un instant de rpit.L'enveloppe dpourvue d'me l'intrieur de la housse

    mortuaire en appelait moi. Je n'avais mme pas besoinde guider le pouvoir. Je cessai de lutter contre lui, et machaleur interne envahit le corps en attente, remplace parla fracheur de tombeau qui se coula confortablement dansmes membres. Le grondement du vent s'apaisa. Je clignailes paupires. Je ne sentais qu'un seul corps l'intrieurdu cercle, celui de la femme dans le sac noir. trange.

    Je la cherchai mentalement, propulsant ma magieintrieure dans le passage que ma chaleur venait demnager. Mme emplie ainsi de ma force vitale, l'ombreque mon esprit touchait demeurait faible, chtive.Comment une me n'ayant jamais t invoque peut-elles'tioler si rapidement ?

    Ma magie parcourut les larges entailles dans l'ombresouffreteuse. Les incisions profondes et bantes

  • menaaient de la rduire en lambeaux. Je n'avais jamaisrien ressenti de tel.

    Je dversai mon nergie dans le cadavre, comblant depouvoir les trous de l'ombre brise. Elle restait frle,comme un lointain souvenir. Mais doublement soutenuepar ma chaleur et ma puissance, elle avait recouvr assezde vitalit pour s'lever.

    Je pris une longue inspiration et l'encourageai d'unepousse dlicate. Mon pouvoir parvint l'attirer hors deson corps, la mener au travers de l'abme sparant lesvivants des morts.

    Elle mergea en hurlant.

  • Chapitre 2.

    Des plaintes hautes et perantes faisaient tremblerl'atmosphre, et je me bouchai htivement les oreilles.Qu'est-ce que...

    Je chancelai en arrire quand l'ombre se libra ducorps. Une tte et des paules nbuleuses mergrent dela housse mortuaire. Le hurlement semblait ne jamaisdevoir s'attnuer. Elle avait le visage tordu de douleur,comme si l'agonie lie sa mort l'avait atteinte outre-tombe.

    Je hoquetai, les mains toujours plaques sur lesoreilles.

    Bethany ?L'ombre ne rpondit pas mon appel. Je scrutai son

    facis. Un menton acr et des pommettes hautes ornaientun visage plus g que dans mon souvenir, mais la beautsvre et presque cruelle de ses traits, cette allureferique, ne laissait gure de place au doute. Il ne pouvaits'agir que d'elle.

    Je me tournai vers John. Je la connais.La moustache de l'inspecteur plongea alors. Tu peux l'identifier ? Qui est-elle ? Elle s'appelle Bethany Lane. On tait au collge

    ensemble. C'est - c'tait - une wyrd.Je fronai les sourcils. Je n'avais encore jamais invoqu

    l'ombre d'une personne que j'avais rencontre dans cettevie. Non que Bethany et moi ayons jamais t proches.Mais mme dans une ville telle que Nekros, les sorciresne reprsentaient qu'une infime proportion de lapopulation, et les wyrds - celles qui, au lieu d'apprendre atteindre le plan thr pour rassembler de l'nergie

  • magique, devaient apprendre ne pas employer la magie- taient encore moins nombreuses.

    Elle avait le don de double vue et pouvait deviner lepass, et parfois l'avenir, d'un objet qu'elle touchait.

    John ouvrit le dossier qu'il avait repris en main etgriffonna quelque chose. Il grimaa quand le gmissementde Bethany monta d'une octave. Bientt, les vitres n'yrsisteraient plus.

    Qu'est-ce qui cloche chez elle ? Demande-lui des'arrter.

    Calme-toi, ordonnai-je l'ombre.Cela n'eut pas le moindre effet. Je grinai des dents. Ma

    magie lui avait donn corps, l'avait rendue visible, audible.Elle aurait d m'obir. Apparemment, personne ne luiavait appris a. Trs bien, il est temps d'envisager uneautre approche.

    Dis-nous ton nom.L'ombre de Bethany continua de crier. Elle porta les

    mains son visage et se les enfona dans les yeux.J'attrapai les poignets vaporeux, la forant les abaisser.Elle se dbattit.

    Alex ?John approcha d'un pas.Le rebord du cercle trembla quand il le franchit, et un

    frisson de pouvoir rampa sur ma peau. Le trait tait censcontenir la magie, pas John, un inapte parfaitementimpermable celle-ci. Il ne sentit probablement rien. Jeperus la perturbation jusque dans mes os. Retenant monsouffle, je commenai douter que le cercle, dj faible,tienne bon.

    J'oscillai lgrement et l'ombre furieuse libra sonpoignet de mon treinte. Elle donna un coup de griffes, etses ongles irrguliers fendirent l'air telle une faux.

    Je reculai d'un bond. Les rsidus de ciment sous mespieds roulrent lgrement, me faisant perdre l'quilibre.John me rattrapa avant que je tombe par terre, et l'assautsuivant le traversa et vint m'corcher l'paule en trois

  • tranches superficielles. Oh, bordel !John pivota pour immobiliser mon adversaire.En vain. Sa main se referma sur le vide.Elle se rua sur moi et je basculai en arrire. a, c'est

    vraiment bizarre. J'interrompis le flux de magie quidonnait corps l'ombre, dont les yeux semblaient vouloirjaillir hors de leurs orbites. Le vent froid se replia en moi,sans qu'elle s'vanouisse. J'envoyai une pousse depouvoir brut. Le cri de Bethany augmenta d'un cran, puiscessa sur une note persistante lorsque l'ombre disparut. Lesilence soudain rsonnait dans mes oreilles.

    Je pris une profonde goule d'air. Quand ai-je cess derespirer ? Les entailles sur mon paule me brlaient, et j'yapposai la main. Humide. Je retirai ma paume etl'observai. Trois fines lignes de sang y taient dessines.

    John poussa un profond soupir. Qu'est-ce qui l'a pousse faire a ? Merde. Je ne sais pas. Les ombres ne sont pas censes se

    dbattre. Elles ne sont pas ce point relles ou...motives. (Je secouai la tte.) Elles ne sont que dessouvenirs. Pas de volont, pas de douleur...

    En tout cas, c'tait ce que l'on m'avait enseign. Jecontemplai le sac noir. Il gisait, parfaitement calme etsilencieux.

    Je m'essuyai la main sur mon jean. Ce soir, j'enverraisquelques e-mails. Peut-tre que quelqu'un sur le forum duClub Mort pourrait m'clairer ; pour ma part, je n'avaisencore jamais entendu parler d'une ombre hurlante. Je metournai vers l'autre cadavre.

    Je pensais en tout cas que c'tait de cela qu'il s'agissait,mme si aucun de mes sens ne paraissait le dtecter. Jelouchai dessus. La forme correspondait. Une goutte desueur roula le long de ma colonne vertbrale. Je sondai lachose en passant les mains au-dessus du drap. Monpouvoir glissait autour du cadavre - ou quoi que ce ft -sans jamais le toucher.

  • C'est carrment bizarre. Je me mordis la lvre et fisappel au sens qui m'attirait vers les morts. Rien.

    Le niveau de pouvoir de mon cercle enfla, ce qui medonna la chair de poule. Je dressai subitement la tte etvis le fantme rebondir contre ma barrire. Il se retournaet vint donner un nouveau coup d'paule mon champ deforce, provoquant de petites ruptions d'tincelles verteset bleues tout autour. Je n'avais vraiment pas besoin de amaintenant.

    Je puisai dans la faible quantit de magie restant dansma bague et dirigeai un fil troit d'nergie dans le cercle.La barrire vacilla, mais rsista lorsque le fantme lapercuta une troisime fois. Il se contracta comme s'ilvenait de recevoir une dcharge et parut plus transparentque jamais.

    Qu'est-ce que c'est ? demanda John en serapprochant du lit roulettes.

    Je me forai dtourner mon attention du fantme. S'iln'avait pas encore russi traverser le cercle, il n'yparviendrait sans doute jamais. J'avais d'autres soucis entte, comme la silhouette couverte d'un drap sur lebrancard.

    Tu es sr qu'il s'agit d'un corps ?John retira le drap, et un frisson me parcourut tout

    entire. Le visage mort de Coleman tait ple et dnud'expression - et ne comportait pas la moindre trace dedcomposition.

    Je clignai les yeux. Des dbris de ciment crissrent sousmes pieds. De la rouille recouvrait le cadre de lit. Mavision d'outre-tombe fonctionnait, mais...

    Il a exactement la mme tte qu' la tl. Johnacquiesa.

    Pas mal, pour un cadavre vieux de deux semaines,hein ?

    Je fronai les sourcils. J'avais dj vu des corps aussivieux. Merde, je les avais mme sentis. Sansembaumement, et alors que la temprature extrieure ne

  • descendait pas en dessous de 40 C les jours les plusfrais, Coleman n'aurait plus d ressembler rien.Toutefois, vu son tat, le cercueil resterait sans douteouvert le temps de la veille funbre.

    Que dit l'autopsie ?John tira un petit calepin de sa poche. L'une des balles lui a perfor la rate. C'est ce qui l'a

    tu. Son organisme s'est infect. Rien n'explique enrevanche pourquoi on ne trouve pas la moindre trace dedcomposition. (Il secoua la tte.) Quand les mdias vonts'emparer de l'affaire, ils vont en faire une sorte de saint.L'incorruptibilit du corps et tout le toutim.

    Gnial, tout ce dont le monde avait besoin : un saintchasseur de sorcires. Je laissai chapper un soupir, quiemporta avec lui mes dernires forces. Entre Baker etBethany, j'avais t suffisamment en contact avec l'au-delpour aujourd'hui. Je devais plier cette affaire, faire parlerColeman et toucher mon chque.

    J'examinai ses traits intacts. Mme s'il n'tait enapparence pas altr, ma vision d'outre-tombe aurait d lepercevoir comme tel. Tout ce que la nature comptait sedcomposait ma vision d'outre-tombe.

    John tira le drap pour recouvrir le visage de Coleman,quand je lui retins la main. Qu'est-ce que c'est que a ?

    Je me penchai en avant et lui fis signe de baisser letissu. D'paisses lignes bleues et vertes s'enroulaientautour des paules de Coleman, emplissant le creux deses clavicules.

    Seraient-ce des tatouages ? Fais voir sa poitrine.John frona les sourcils, mais replia le drap sur leshanches du dfunt. D'tonnants motifs dcoraient les braset le torse du gouverneur, dans des entrelacs de formes etde couleurs. Les courbs ne ressemblaient rien quej'avais pu voir jusqu'ici, comme si un artiste avait prisquelque libert en reproduisant des runes caractristiquesou un art tribal ancestral. Je collai presque le nez dessus.

    Ce n'est pas franchement ce que l'on s'attendrait

  • dcouvrir sur un personnage public.John me dvisageait, moi, pas le corps, et je sentis

    mon estomac se tordre. Tu ne les vois pas ? Il secoua la tte.Et merde. Les motifs n'avaient pas t dtriors par

    l'incision en Y de l'autopsie, alors qu'un tatouage normalaurait t massacr. Je pivotai lgrement la tte afind'observer les marques du coin de l'il. Quand ilsapparaissaient dans ma vision priphrique, j'arrivaispresque trouver un sens ces entremlements, maisquand je les regardais de face, ils semblaient tracs auhasard. Des glyphes magiques ?

    Est-ce que Tamara a recherch des sorts sur cecadavre ? Si c'en est vraiment un...

    John acquiesa. Elle a tout pass au crible. Sans rsultat.Je dglutis et sentis mon estomac se nouer davantage.

    Tamara tait un vritable limier ds qu'il s'agissait dedbusquer un sort. Je n'avais jamais trouv quoi que cesoit qu'elle ait laiss passer, surtout quelque chose decette taille-l. Mme si je n'avais pas la moindre ide dubut de ce sortilge. J'entendis la porte s'ouvrir violemmentdans mon dos.

    Qu'est-ce qu'elle fout avec mon corps ?Je relevai brusquement la tte en faisant volte-face.Un homme en furie entra dans la pice, les bruits de

    ses pas rsonnant tels autant de coups de tonnerre. Avecma vision d'outre-tombe, je le distinguais sous la formed'une simple tache argente aveuglante, sous laquelle sonme chatoyait si fort que sa peau semblait peiner lacontenir.

    Bordel, jura John.Il poussa le brancard de Coleman vers la chambre

    froide, mais le sort qui pesait sur le corps vint heurter leslimites de mon cercle. L'nergie me picota la peau, laboule que j'avais au ventre remonta alors subitement etm'touffa, tandis que ma barrire luttait pour ne pas

  • laisser s'chapper la magie trangre pige l'intrieur. John, non... Trop tard.John poussa de nouveau, et mon cercle se fissura. La

    secousse me dchira comme si des milliers d'pinglesruisselaient dans mes veines. Je sentis la bile m'emplir labouche. Oh, a va mal finir. Mes genoux flanchrent.

    Mes paumes s'corchrent sur les gravillons quand jeme retrouvai hbte et allonge sur le lino dlabr. Johnet moi allions devoir rediscuter des cercles magiques. Jeme relevai en prenant appui sur mes mains.

    Un vent frais souffla tout autour de moi, travers moi.Je frissonnai. Oh non. L'essence spulcrale issue desautres cadavres de la morgue se prcipitait vers moi. Despapiers bruirent dans la bourrasque, et les instrumentsdisposs sur les plateaux s'entrechoqurent.

    Qu'est-ce qu'elle fout ? brailla l'inconnu.Je ne lui prtai aucune attention. Je n'avais pas le

    temps de remanier mon cercle. Je fermai les yeux et meconcentrai sur mon bouclier mental le plus extrieur. Jevisualisai un mur de plantes grimpantes poussant toutautour de moi, emprisonnant l'essence spulcrale. Le vents'apaisa, ne fut plus qu'une simple brise, et je pus enfinrespirer de nouveau. La plupart des sorcires formaientdes barrires de pierre ou de mtal, mais j'avais dcouvertdepuis longtemps que les parois vivantes me protgeaientbien mieux des morts. Je me tournai vers le brancardrestant.

    Je tendis une main tremblante pour atteindre, tantphysiquement que mentalement, la force vitale que j'avaisdpose dans le corps. Elle me submergea en un instant,suivant une route rgulirement emprunte. Ma vue seternit, ma vision d'outre-tombe se dissipa, et la fracheurqui m'entourait battit en retraite. J'eus de nouveau la chairde poule. La chaleur que je venais de retrouver contrastaitconsidrablement avec le froid mortuaire qui m'avaithabite.

    Mon paule me picotait et je frottai mes blessures avant

  • d'extraire le bracelet protecteur de ma poche. Je dtestaiscette phase-l. Le charme d'argent se referma dans unclaquement autour de mon poignet, et les derniers rsidusd'essence spulcrale qui cherchaient me rejoindredisparurent. Cette dconnexion psychique me laissaaveugle et grelottante.

    a va vous coter votre plaque, hurla la voixinconnue.

    J'eus un mouvement de recul. Visiblement, nous avionsmis quelqu'un en rogne. Restait dcouvrir qui. J'entendisune roue grincer et je clignai furieusement les paupires.Foutue priode transitoire.

    Je plissai les yeux, sans rien discerner. Ma vue postrituel tait encore plus mauvaise que d'habitude, sansdoute parce que j'avais employ ma vision d'outre-tombepar deux fois le mme jour. Je m'agenouillai avecimpatience et ttonnai la recherche de mon sac. Le linotait de nouveau solide et parfaitement lisse. O est cefichu sac ?

    Les ombres se dissiprent enfin et j'aperus une tacherouge ma droite. Mon sac main. Je l'attrapai d'un gestebrusque et j'en tirai mon tui lunettes.

    Ceci est une enqute en cours !Je me retournai, esprant que mes yeux allaient finir

    par se comporter normalement. L'inconnu tait pench surle lit roulettes de Coleman, comme pour vrifier quenous n'avions pas touch au corps. Une tignasse decheveux platine glissa par-dessus son paule, mais il larepoussa d'un geste de la main. Il leva la tte et seredressa quand John fit entrer le brancard de Bethanydans la chambre froide. Il boutonna brusquement sa vesteet embota le pas John. Son costume bien ajust laissaitdeviner une impressionnante carrure de nageur, tout ensoulignant le fait qu'il se trouvait bien plus haut dans lachane alimentaire policire qu'un simple flic de quartier.Mme si je ne connaissais videmment pas tous lesinspecteurs de la brigade criminelle de Nekros, je pensais

  • avoir dj rencontr tous ceux qui pouvaient tresuffisamment importants pour tre en charge de l'affaireColeman.

    John serrait si fort la barre du lit qu'il s'en faisaitblanchir les jointures. Il ne quittait toutefois pas des yeuxla housse mortuaire. Je passai mon sac sur l'paule,m'apprtant effectuer une sortie discrte. John sedbrouillerait.

    Je me dirigeai vers la porte. Restez o vous tes, sorcire, aboya l'inspecteur

    derrire moi.Je fis volte-face. Grille.Comment s'appelait ce flic au sujet duquel Tommy se

    faisait du mouron ? Andrews ? Il devait s'agir du mme.Je n'avais nullement l'intention de causer des ennuis John.

    L'inspecteur avait les poings plants sur les hanches. Saveste de costume bait, dvoilant une chemise en oxfordimmacule, ainsi que la crosse noire de son flingue.

    Si je dcouvre que votre petit il magique acompromis mon enqute, je...

    il magique ? Hors de question de le laisser s'engagersur ce terrain.

    J'abandonnai l'ide de me fondre dans le dcor etdcidai d'envahir son espace vital.

    Inspecteur Andrews, c'est bien a ?Il me dvisagea, les mchoires serres, mais ne

    rpondit pas. Pas plus qu'il ne recula.J'tais grande, et avec mes bottes de dure cuire

    j'approchais le mtre quatre-vingts, et nanmoins jedevais lever la tte pour voir ses yeux. Des yeuxparticulirement expressifs, d'ailleurs, bleu glacier, maisen l'occurrence brlant de rage. Je relevai le menton,soutenant son regard.

    Inspecteur Andrews ? demandai-je encore.Cette fois, j'obtins un grognement en rponse. Oh, une

    vraie pipelette.

  • Je m'appelle Alex Craft, de La Parole aux Morts.Je tendis la main dans l'espace troit qui nous sparait.

    Nous tions bien plus proches que ncessaire pour unepoigne de main, et je le vis observer ma paume du coinde l'il avant de la saisir.

    Pendant un instant de surprise, le contact me paruttrange. Des gants. Il portait des gants. La poigne demain, d'abord ferme, devint douloureuse quand il mebroya les os.

    Je lui souris. Je ntais pas un garon, ce jeu immaturene m'intressait donc pas. J'avais mes propres ractionspuriles.

    J'amoindris mes dfenses, droulant mentalement lemur de plantes, crant de petites brches entre ma psychet le territoire des morts. Mon bracelet tait toujours l,mais je contournai ses effets bnfiques en allantvolontairement piocher de l'essence spulcrale. Aprsavoir siphonn suffisamment de froid pour sentir les petitscheveux se hrisser sur ma nuque, je dirigeai l'air glac lelong de mon bras et jusqu' ma main, pour le transmettre l'inspecteur.

    Il carquilla ses yeux bleus quand ce contact inattenduremonta jusqu' son paule. Il retira prcipitamment sapogne et recula d'un pas.

    Je redressai mes barrires sans me dpartir de monsourire.

    Puisque je ne suis qu'un pauvre il magique, vouspourriez peut-tre m'expliquer pourquoi le corps deColeman n'a jamais t vivant, non ? Si ?

    Il cligna les yeux, cependant je n'attendis pas qu'ilformule sa repartie. Je tournai les talons et quittai la pice.

    Cette fois-ci, il ne chercha pas m'en empcher.John me rattrapa au niveau de l'ascenseur. Le point

    chauve et lumineux au milieu de son crne avait vir aurouge, mais il contemplait ses pieds.

    Ce n'tait pas trs malin.Son murmure tait rauque, comme s'il cherchait

  • rprimer le fond de sa pense.Je jetai mon badge visiteur sur le comptoir l'entre et

    m'en pris lui. Pourquoi n'es-tu pas sur cette affaire ?Il resta coi. J'entendis un raclement de gorge derrire

    moi. Le crissement d'une chaussure. Merde, je m'taismise gueuler. J'inspirai profondment quand les lourdesportes mtalliques de la cabine s'ouvrirent.

    J'attendis que nous nous trouvions l'intrieur et queles portes se soient refermes pour continuer.

    Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu n'tais pas surcette affaire ?

    Moi aussi, je suis curieux, et tu peux t'estimerheureuse qu'il ne t'ait pas coffre. (John frona les sourcilsen levant les yeux vers moi.) Je constate que tu t'es enfindcide mettre des lunettes.

    Je portai les doigts l'paisse monture noire. J'adore voir clair. J'en ai juste besoin une heure ou

    deux aprs m'tre servie de ma vision d'outre-tombe.Je me tus un instant. Il avait chang de sujet. Deux

    fois. Avais-je vraiment envie d'insister ? Oui. C'est qui, cet Andrews ?John se glissa hors de l'ascenseur avant mme que les

    portes soient compltement ouvertes et il traversa grands pas le hall d'entre du commissariat. Il attenditd'avoir atteint le seuil pour marquer une pause.

    Falin Andrews a rejoint le dpartement il y a unesemaine et demie. Tu veux savoir pourquoi il a hrit decette affaire ? Demande au chef. Et maintenant, tu viensdner ? (Il jeta un coup d'il par-dessus son paule et samoustache tressaillit.) Maria nous autorisera peut-tre picorer un peu de son gteau renvers avant le repas.

    Il m'adressa un clin d'il en se passant la main sur sapanse rebondie.

    Je lui souris malgr moi. John avait le chic pour penseravec son ventre quand il tait en colre. Toutefois, jedevais bien reconnatre que l'histoire du gteau me mettait

  • l'eau la bouche. Je me dirigeai vers la sortie le pas lger.Une petite part pourrait suffire clairer cette fou tuejourne.

    Un seul coup d'il au-dehors anantit mon optimisme.Une horde de journalistes envahissait les marches. Descamionnettes de presse taient gares tout au long dutrottoir.

    On essaie de passer par-derrire ? John secoua latte.

    Ma voiture est juste devant. Tu te souviens des motsmagiques ?

    Ouais. Pas de commentaires. Et depuis que la presse avait eu vent de mon

    implication dans le procs d'Amanda Holliday, je m'taismaintes fois entrane les prononcer. Mais affronter unemeute de micros ? a ne m'amusait qu' moiti. Johnattendait, guettant ma raction. Je fis un dernier effortpour lisser mes boucles blondes et arborer un sourire quej'esprais acceptable pour les camras. Au moins, j'tais peu prs bien habille - je portais mon jean vas prfret un haut rouge en dentelle -, le rsultat ne serait pas sihorrible l'cran.

    Je suis prte.Il ouvrit la porte et les journalistes se rurent sur lui. Inspecteur Matthews, y a-til du nouveau sur l'affaire

    Coleman ?Une rousse pleine d'entrain brandit son micro vers lui.

    John le contourna sans un mot. La police a-t-elle besoin d'un consultant en magie

    pour claircir la mort du gouverneur ?Une perche apparut sous mon nez, et l'homme au teint

    mat qui la tenait me demanda : Avez-vous pu vous entretenir avec le fantme de

    Coleman ?Ils ne faisaient que des suppositions, prchaient le faux

    pour savoir le vrai. Je ne leur lcherais aucune info.J'cartai le micro du revers de la main.

  • Pas de commentaires, aboya John en me guidantvers le bas d'une premire vole de marches.

    Les journalistes ne nous laissrent qu'un troit passage.Les micros nous sparaient sans cesse, nous loignant l'unde l'autre. John me suivait. Je jetai un coup d'il enarrire, mais notre but tait d'arriver en bas. Il merattraperait. De nouvelles questions me parvinrent, tandisqu'appareils photo et camras apparaissaientrgulirement au-dessus de la foule.

    Je me trouvais au milieu de l'escalier quand je sentis uncourant d'air frais dans mon dos ; des doigts aussi froidsque ceux d'un mort se posrent alors sur mon paule. Onme bouscula violemment. Je basculai en avant, tendant lesbras pour amortir ma chute. Entrane par mon lan, jeroulai nanmoins et sentis mon crne percuter la marchesuivante. Mon genou rebondit sur le bitume. Je roulaijusqu'en bas de l'escalier et atterris sur le cul, juste temps pour voir une balle traverser la poitrine intangiblede LaMort.

  • Chapitre 3. Lchez-moi.Je repoussai la main de l'ambulancier et sentis une

    vague de douleur me parcourir le bras. De la salivechaude vint emplir la zone situe sous ma langue,apportant le got brlant de la bile.

    Je me forai la ravaler. Ce n'tait pas le moment devomir, ni d'attendre que la douleur passe. Je devaiscontinuer avancer. Suivre le rythme du brancard.Assurer un flux rgulier au cordon magique. Quelquechose de chaud et collant me dgoulina dans l'il. Jel'essuyai du revers de la main, laissant sur mon avant-brasune trane carlate ; cette trace n'tait rien compare ausang dont j'tais recouverte, qui, pour l'essentiel, n'taitpas le mien.

    Non, pas le mien. Celui de John. cause d'une ballequi m'tait destine.

    Mademoiselle, s'il vous plat, insista l'ambulancier. (Ilme prit par les paules.) Vous devez me suivre...

    D'un geste, je me dgageai de son treinte. Si je relche ce charme, nous aurons droit un

    vritable geyser artriel. A lors, reculez. Vous...Je ne l'coutais dj plus, consacrant toute mon

    attention maintenir mes doigts sur le charme.Heureusement, l'une des journalistes possdait uneamulette de gurison. Grce celle-ci, John avait survcujusqu' l'arrive des secours, mais elle n'tait pas destine rparer une artre. Le visage de John tait ple etinond de sueur. Allez ! Je puisai un peu plus d'nergiedans ma bague presque sec, renforant la puissance ducharme emprunt.

    Le temps s'coulait par saccades irrgulires tandis que

  • Le temps s'coulait par saccades irrgulires tandis queje titubais au rythme du brancard en direction de la rue.Une fois l'ambulance atteinte, John fut hiss l'intrieur.Je me glissai sur le banc de mtal en face du mdecin. Lesportes claqurent et le vhicule se mit en branle, toutessirnes hurlantes.

    Alors que l'ambulancier plaait le masque oxygnesur le visage de John, je siphonnai les dernires gouttesde magie de ma bague. Il ne restait ds lors plus rien.

    Du sang bouillonnait autour de l'amulette circulaire.Merde. Il lui faut un sort de coagulation. Je croyais que... (L'ambulancier regarda le charme

    surcharg, puis attrapa une large bande adhsiveestampille OHRM.) trois. Un... Deux...

    Trois.Je retirai brusquement ma main, emportant le disque

    au passage. La blessure la gorge de John goutta uneseconde, avant que le mdecin place le bandageensorcel.

    Elle n'aurait pas d goutter. Les artres giclaient. Unbruit monotone dchira l'air. Le moniteur cardiaque... plat.Non.

    Le toubib dchira la chemise de John, dnudant sapoitrine. Puis il se retourna pour attraper les deux palettesd'un dfibrillateur. Il les plaqua sur la peau.

    Dgagez.Le corps de John se convulsa. Du sang inonda le

    charme vaporeux sa gorge.J'eus l'impression que ma langue occupait toute ma

    bouche, m'empchant de respirer ou de dglutir. Lesifflement monocorde ne cessa pas. Par piti, non. Jetais la fois incapable de regarder la scne et incapable d'endtourner les yeux. Je saisis la main de John. Elle taitmoite et molle.

    Dgagez !Le mdecin repoussa mon bras, puis plaqua de

    nouveau les lectrodes sur la poitrine de son patient.

  • Le torse se souleva de quelques centimtres. Lesifflement continu s'interrompit, remplac par unesuccession de bips irrguliers. Puis son cur retrouva unrythme normal.

    Je poussai un profond soupir et, comme pour medonner la rplique, le torse de John se gonfla. Le masque oxygne s'embua. Il haletait, sa poitrine s'emplissait par-coups rapides, mais au moins il respirait.

    Cette balle m'tait destine. Quoi ?Le toubib, qui s'affairait ajouter de nouvelles couches

    de gaze, leva les yeux sur moi.Je secouai la tte. Ce n'tait pas lui que je parlais.

    J'avais le regard riv sur la silhouette sombre l'angleoppos de l'ambulance. LaMort tait adoss la porte double battant. Ses bras taient croiss sur sa poitrine.Mme si ses paupires masquaient son regard, je lesentais qui m'piait.

    Ne fais pas a, lui ordonnai-je.Il ne bougea pas. Le docteur se pencha sur le corps de

    John. Il m'observa, puis se tourna vers le coin o setrouvait LaMort - un coin qui lui paraissait sans doutecompltement vide.

    Il sortit une lampe stylo qu'il passa devant mes pupilles. Madame, pouvez-vous suivre mon doigt ? J'obis, un

    instant seulement, avant de me retourner nouveau versLaMort.

    Il ne va pas mourir, dclarai-je. Nous faisons notre possible, m'affirma le toubib tout

    en observant ma blessure au front.Je rivai alors mes yeux dans les siens et attrapai la main

    moite de John. Il ne va pas mourir. J'ai trbuch. Je vous l'ai dj dit. Vous voulez me faire croire que vous avez chapp

    une balle grce un faux pas ?L'officier Hanson tapota son stylo bille sur son carnet.

  • Je m'emmitouflai dans la ple couverture d'hpital.Plusieurs heures plus tt, il s'tait agi d'une couverturechauffante, mais le charme qui agissait alors s'tait tiol,et ce n'tait plus dsormais qu'un morceau de tissuinefficace visant me protger du froid glacial des couloirsde l'hosto. Il demeurait toutefois plus utile que cetteespce de chemise de nuit ouverte dans le dos. Le fait degrelotter n'amliorait en rien mon humeur de chien, et jem'efforai de prendre une profonde inspiration avant derpondre l'officier.

    Je suis tombe. Je ne saurais pas vous l'expliquerautrement.

    Mademoiselle Craft, la moiti des camras de la villetaient braques sur vous quand le coup est parti. J'ai vula vido. Vous avez plong en bas des marches.

    Je redressai brusquement la tte. Vous pensez que je me serais inflig a, demandai-je

    en brandissant mon poignet pltr, ainsi qu'une dizaine depoints de suture au front si j'avais plong , commevous le dites ?

    Il se pencha vers moi, me dominant de toute sahauteur, et continua tapoter frntiquement son stylobon march sur son bloc-notes.

    Je n'tais ni impressionne ni intimide. Juste agace.A vrai dire, j'en avais soupe de son air menaant.

    Je fis basculer mes jambes par-dessus le rebord du litpour me remettre debout. Les muscles de mes cuissesm'lanaient, mon dos protestait. Mme pieds nus, je meretrouvais la mme hauteur que l'officier Hanson.

    Je vous l'ai dit. Je. Suis. Tombe.Il garda un instant son stylo suspendu en l'air, puis

    griffonna une note rapide avant de refermer son carnet. coutez, Alex, nous ne pensons pas que vous ayez

    quoi que ce soit voir avec a. Nous essayons juste decomprendre ce qui s'est pass. Avez-vous entendu le coupde feu ? Avez-vous vu quelque chose ? Une voituresuspecte ? Une ombre sur un toit ? Qu'est-ce qui vous a

  • amene plonger ? Je...Qutais-je cense rpondre ? LaMort m'a pousse ?

    Cela ne faisait pas exactement partie des prrogatives d'uncollecteur d'mes... Nul ne le croirait jamais. Diable,mme moi j'avais du mal m'y faire.

    Je vous ai dit tout ce que je savais.Il pina les lvres, et l'arrive providentielle de mon

    mdecin m'pargna sa rponse. Il contourna le rideau quiisolait mon lit du reste de la salle des urgences et sourit.

    Bonne nouvelle, mademoiselle Craft. La radio n'arien rvl, je vous libre. (Il complta mon dossier.) Jeveux toutefois que vous portiez cette attelle pendant lesquelques semaines venir. Les points de suture sontrsorbables, inutile donc de vous les faire enlever.Contentez-vous de nettoyer rgulirement la plaie. Desquestions ?

    Je lui souris en retour. Pouvez-vous me prescrire une ambulance pour

    rentrer ?Je plaisantais - moiti -, mais Hanson se racla la

    gorge. Le shrif pense que la fusillade a un rapport avec le

    procs d'Amanda Holliday. L'ide d'avoir fait venir uneombre la barre des tmoins est trs controverse. Il s'estdonc arrang pour qu'un officier vous ramne chez vouset qu'une escorte vous conduise au tribunal dans lamatine.

    Euh... Merci ?Il aurait pu le dire plus tt. Par exemple, quand il me

    passait au gril en tant que suspecte. Je frottai ma mainvalide contre mon paule. Les griffures me dmangeaienttoujours, pourtant le mdecin m'avait certifi qu'ellestaient superficielles. Je levai les yeux vers Hanson. Avecun peu de chance, ce n'tait pas lui qui allait me servir dechauffeur.

    Le docteur accrocha mon dossier au pied du lit et sourit

  • de nouveau. Une infirmire viendra vous faire remplir le

    formulaire de sortie bientt. Dormez bien et tchez de neplus vous jeter dans les escaliers.

    Je lui adressai un rictus. D'accord.Est-ce que tout le monde pense que j'ai vraiment

    plong pour chapper cette bastos ? Je doutais d'avoir lecran de me prendre une balle pour quelqu'un d'autre,mais si j'avais su ce qui allait se passer, j'aurais n'en pasdouter prvenu John.

    Le mdecin tira le rideau derrire lui et je me tournai denouveau vers Hanson, qui attendait impatiemment dereprendre l'interrogatoire.

    Il avait l'air aussi las que je l'tais. Si quelque chose vous revient, pensez prvenir le

    commissariat. Sur l'instant, promis-je.Et je tiendrais cet engagement. John tait un ami. Je

    ferais tout mon possible pour dcouvrir l'identit du tireur.En outre, c'tait dans mon intrt de le faire coffrer, sic'tait vraiment moi qu'il visait. J'appellerais ds que jetrouverais le moindre dbut de piste. Je n'avais rien oublide ce qui s'tait pass, mais la prochaine fois que jecroiserais LaMort, j'aurais tout un sac de questions luidballer.

    Hanson se frotta les yeux et rangea son petit carnetdans sa poche de chemise.

    Rentrez chez vous et reposez-vous. Un officier vousattend dans l'entre.

    Ses pas s'loignrent sur le lino et il disparut derrire lerideau.

    Attendez, je peux avoir des vtements ?Les miens avaient t emports comme pices

    conviction. Je me tranai jusqu'au rideau et l'cartai de lamain.

    Et je veux voir John.

  • Hanson n'tait plus l, mais je surpris une infirmire quivenait vers moi. Elle carquilla les yeux, mais elle metendit une pile d'habits sans se dpartir de son sourire.

    Vous pouvez rentrer avec a.Cinq minutes plus tard, j'avais enfil une tenue pois

    violette aussi seyante qu'une taie d'oreiller. Au moins, lapolice m'avait laiss mes bottes. Le cuir noir qui memontait aux genoux dissimulait le fait que mon pantalons'arrtait mi-chemin de mon mollet et de ma cheville.

    Je signai sans les lire les documents de sortie quel'infirmire m'avait remis. Ce petit sjour allait-il me cotercher ? Bien sr. En avais-je les moyens ? Absolument pas.Je gribouillai mon nom ct d'une autre croix rouge.

    Mademoiselle Craft, je suis dsole, votre assurancerefuse de prendre en charge vos soins.

    Je soupirai. a ne me surprenait pas vraiment : j'avaiscess de payer mes traites depuis plusieurs mois. Mais avalait la peine de tenter le coup. Je rcuprai ma carte enplastique obsolte et la balanai dans mon sac.

    Vous pouvez me faire une facture, pas vrai ?Elle me prsenta de nouveaux documents. Une fois ma

    signature officiellement use jusqu' la corde, je lui rendisson critoire. Il ne me restait plus qu'une chose faire.

    Pouvez-vous m'indiquer la chambre de JohnMatthews ?

    Le sourire de l'infirmire s'envola et je sentis monestomac se nouer. Non, il ne peut pas... LaMort n'aurait...Si. C'tait son boulot.

    Je ravalai la boule que j'avais dans la gorge. L'inspecteur John Matthews. Le flic avec lequel je

    suis arrive ici. Celui qui avait une blessure la gorge.Elle hocha la tte, les sourcils toujours froncs. Il a quitt le bloc, mais je crains que les heures de

    visites soient termines.Je soupirai, inconsciente jusque-l d'avoir retenu mon

    souffle. Vous plaisantez.

  • Tout le monde s'en cogne des heures de visites !Apparemment, pas mon infirmire.

    Vous pourrez revenir demain, entre 9 heures et 18heures. Dans l'immdiat, je crois que l'officier a dit quevotre chauffeur vous attendait l'entre.

    Elle me dsigna une porte double battant.Trs bien. Je feignis un petit sourire avant de tourner

    les talons. Je trouverai les soins intensifs toute seule.Je tranai les pieds jusqu' l'entre, les jambes en

    coton. John tait sorti du bloc. C'tait plutt bon signe. Ilallait s'en tirer.

    Je me mordis la lvre et empoignai l'ourlet amidonnde ma blouse.

    Peut-tre qu'il s'en tirerait. Peut-tre seulement. QuandLaMort laissait une me dans un corps, cela ne signifiaitpas pour autant que la personne cessait de mourir, j'taisbien place pour le savoir.

    Un frisson me parcourut l'chine quand je franchis laporte. Deux ascenseurs brillants attendaient patiemmentd'un ct de la pice. quel tage se trouvait l'USI ? Jepourrais sans doute m'y faufiler sans que personne meremarque. Je pourrais au moins voir Maria, la femme deJohn. Je devais lui parler. Tout lui dire, lui expliquer...Quoi, exactement ? J'ai esquiv une balle, qui a touchvotre mari ma place ? Une seconde vague de froid meremonta cette fois jusqu' la nuque.

    Ce n'tait pas uniquement d aux courants d'air del'hosto.

    Je pivotai, m'attendant dcouvrir la silhouettefamilire de LaMort. Mec, j'ai des questions ... Ce n'taitpas lui.

    Un fantme se tenait juste derrire moi, sa formeincorporelle chatoyant d'une lumire lugubre. Tout bienconsidr, il n'tait pas vraiment tonnant de trouver desfantmes gars dans les hpitaux, mais je reconnus cespaules avachies, cette tignasse de cheveux et ces lunettes large monture. Le fantme de la morgue ? Qu'est-ce

  • qu'il vient foutre ici ?Tout son visage se plissa quand il se rendit compte que

    je l'observais, mme si l'intensit de son regard ne laissaitaucun doute quant au fait qu'il m'piait. Est-ce qu'il m'asuivie ?

    Je n'eus pas le temps de le dcouvrir. Il se volatilisa,s'enfonant plus profondment dans la terre des morts. Sima psych scrutait en permanence le gouffre sparant lesdeux mondes, j'aurais d abaisser mes barriresprotectrices pour le prendre en chasse, or je ne tenais pas exposer mon esprit vulnrable dans un lieu public, etsurtout pas dans un hpital o des centaines d'mess'accrochaient au filin reliant la vie et la mort.

    Mademoiselle Craft ?Je sursautai en entendant la voix grave et bourrue.

    J'oubliai le fantme et me retournai pour dcouvrir moninterlocuteur.

    Oh non. Mon karma ne pouvait pas tre pourri cepoint !

    L'inspecteur Andrews se releva prestement du murcontre lequel il tait adoss. Il parcourut grands pas ladistance qui nous sparait, puis me sourit, ses lvrespleines adoucissant la rudesse de ses traits. Mais ses yeux,eux, ne souriaient pas. Je ne pris pas la peine de luirendre ce geste faussement amical.

    J'imagine que vous tes mon chauffeur, dclarai-jeen tentant de hausser un sourcil provocateur.

    La plaie suture au-dessus de mon arcade m'enempcha.

    Je n'obtins qu'un grognement en rponse tandis qu'il semettait en route. Oh, le voyage promettait d'tre hilarant.Je n'aurais vraiment pas d prier pour que Hanson ne soitpas mon escorte. Je remontai mon sac sur mon paule etembotai le pas Andrews. Depuis quand les inspecteursde la criminelle se chargeaient-ils de la protection destmoins ? Mme si tel n'tait peut-tre pas mon statut. Jevoulais toujours m'entretenir avec Maria et John, mais

  • j'avais la nette impression que si je demandais l'inspecteur de m'attendre ici pendant que je me glissaisdans l'USI hors des heures de visites, il me ferait sortir del'hosto menottes aux poignets.

    Andrews ne franchit pas les portes coulissantes. Oallions-nous ? Il ne va tout de mme pas m'interroger ?Encore. Je jetai un coup d'il vers les portes vitres.

    On ne part pas ?Il ne ralentit mme pas. La dernire personne qui a fendu une foule de

    journalistes en votre compagnie s'est fait tirer dessus.Mes paules se crisprent malgr moi et je fis un effort

    pour me dtendre. Continue remuer le couteau dans laplaie, connard. Il aurait pu se contenter de me dire qu'onvitait la presse. Mais non, il avait fallu qu'il voque John.Je serrai mes bras tout contre moi, faisant bouffer matenue trop ample.

    Andrews poussa une porte menant un couloir malclair. Les murs taient en parpaings et des ombres enrongeaient les angles. J'hsitai. Des annes passes utiliser ma vision d'outre-tombe avaient affaibli ma facult voir dans le noir, et m'aventurer dans des passagesinconnus et entnbrs ne faisait pas partie de mespriorits. Malheureusement, l'inspecteur continua sansralentir, et en quelques secondes ses paules disparurentdans la pnombre. Je m'empressai de le rattraper.

    Alors, pourquoi avez-vous t dsign pour meraccompagner ?

    Je m'en fichais pas mal, mais j'avais besoin de comblerle vide par autre chose que l'cho des bruits de nos passur le sol en ciment.

    Je me suis port volontaire, admit-il d'une voixdnue d'motion. C'est notre porte, annona-til enl'ouvrant.

    Elle dbouchait sur un parking souterrain plusieurstages. Par chance, il tait bien clair. Lorsque le vantailclaqua derrire moi, l'air chaud et humide du garage se

  • mit me picoter.Un sort.Je me glissai sur un ct, et mon paule douloureuse

    vint heurter un corps qui ne s'tait pas trouv l un instantplus tt. En tout cas, qui n'avait pas l'air d'tre l.

    J'allais me jeter dans le sort au lieu de m'en loigner.J'eus un mouvement de recul. Le charme de

    dissimulation se rompit, et la femme toute menue qui secachait derrire - et contre laquelle je venais de me cogner-trcit les yeux avant de passer la main dans ses cheveuxnoirs qui cascadaient sur ses paules sans une mche endsordre. Un sourire de faade illumina son visage quandelle me brandit un micro sous le nez.

    Mademoiselle Craft, pourquoi pensez-vous avoir tprise pour cible tout l'heure ?

    Je clignai btement les yeux face Lusa Duncan, lajournaliste phare de Sorcires sous surveillance. Derrireelle, la lumire rouge de son cameraman clignotait.

    Je commenai par me demander si je l'avais remerciepour l'amulette de gurison qu'elle m'avait donne un peuplus tt. C'tait grce elle que John ne s'tait pas vid deson sang sur les marches du central. Puis le sens de saquestion chemina jusqu' mon esprit et je me renfrognai.J'allais passer dans la plus clbre mission d'informationde tout Nekros, habille d'une horrible tenue violette.

    Je lanai un regard dsespr l'inspecteur Andrews,qui rengaina son flingue et rajusta son manteau. Puis ilvint s'interposer entre Lusa et moi, cartant le micro dubras.

    Pas de commentaires, dclara-til en passant un braspar-dessus mon paule avant de m'emmener loin de lareporter.

    Lusa n'tait pas du genre rendre les armes sifacilement. Ses talons cliquetrent sur le bton tandisqu'elle nous filait le train.

    Allez-vous tout de mme invoquer l'ombred'Amanda Holliday demain matin ?

  • Oui.Je n'allais srement pas laisser un tireur l'esprit

    triqu m'en dissuader. Ma rponse sembla encouragerLusa.

    Pensez-vous que la fusillade ait un rapport avec ceque vous avez dcouvert sur le corps de Coleman ?

    Andrews enfona ses doigts dans mon paule. Unavertissement ? Je m'astreignis avancer sans un regarden arrire. Je n'tais pas idiote. Lusa creusait une piste.Elle n'avait pas la moindre ide de qui j'tais alle voir lamorgue. Seuls John et Andrews savaient avec certitudeque j'avais pu voir le cadavre du gouverneur. John taitaux soins intensifs, et je doutais srieusement qu'Andrewsl'ait dit quiconque, et surtout la presse.

    L'inspecteur sortit d'un coup sec un trousseau de cls desa poche et appuya sur un bouton. Les phares d'unevoiture devant nous clignotrent dans un ppiement. Jetrbuchai. Cela donna Lusa la seconde ncessaire pournous rattraper, mais je n'y pouvais rien. Les nons serflchissaient sur la peinture rouge brillante d'une voituredcapote l'intrieur de cuir noir immacul.

    a n'avait rien d'une bagnole de flic.Malheureusement, je n'avais pas le temps de ber

    d'admiration. Je me glissai sur le sige passager,m'enfonant agrablement dans le cuir tendre. Andrews semit au volant, et le moteur dmarra avec le plus doux desronronnements.

    Jolie voiture.Un bel euphmisme.Andrews passa la marche arrire, et je laissai courir

    mes doigts sur le vernis rouge vif. Elle sort sans doutetout juste de chez le concessionnaire. Contrairement lamienne, assemble en usine durant la dcennie o lessorcires commenaient peine sortir du placard.

    Le bruit des talons de Lusa se rpercuta sur les piliersen bton alors qu'elle contournait la voiture voisine de lantre, micro toujours tendu.

  • Mademoiselle Craft, Coleman a-til dnonc sonassassin ? Pensez-vous qu'il s'agisse de la personne qui aessay de vous tuer ?

    Andrews dbota de sa place de parking d'unmouvement fluide, contraignant Lusa s'carter. Sonmicro tomba terre, et l'inspecteur passa la premire.

    La voiture bondit en avant. Appelez-moi ! hurla Lusa dans notre sillage.Je jetai un coup d'il au rtro juste temps pour la

    voir lancer quelque chose.Impossible que cela nous atteigne.Le petit projectile grossit pourtant dans la glace. Il nous

    rattrapait. La voiture tourna dans une alleperpendiculaire, et l'objet qu'elle nous avait jet seretrouva bientt derrire nous.

    Je pivotai sur mon sige. Une grue en origami rosesurvola le pare-chocs et la banquette arrire. Ses petitesailes triangulaires battaient une allure frntique, maisAndrews acclrait encore, et le pliage retomba. Je tendisla main pour l'attraper.

    Je me rinstallai et dpliai le petit rectangle de papierdans ma paume. Au centre de la carte, en lettres noirestincelantes, apparaissaient le nom et l'employeur de lajournaliste - Lusa Duncan, Sorcires sous surveillance -,ainsi que son numro de tlphone. Une grue ttechercheuse tait un sort plutt coteux pour une simplecarte de visite, mais je supposais qu'elle devait avoirl'habitude de voir ses interlocuteurs lui filer entre lesdoigts. J'ouvris mes sens et analysai la carte en quted'autres sorts. Rien. Un simple morceau de papier. Le faitqu'elle n'ait pas tent de jeter un sortilge-espion sur levhicule et qu'elle soit venue en aide John aprs lafusillade la fit remonter dans mon estime. Je rangeai sescoordonnes dans mon sac.

    J'habite dans le Vallon, annonai-je alors que nousatteignions la sortie du parking.

    Andrews vira gauche sans un mot. Le ciel rougeoyait

  • sous l'effet des lumires de la ville ; toutefois, avec mavue amoindrie, je ne distinguais que des ombress'accrochant aux imposants gratte-ciel qui dominaient lecentre. Je croisai les bras et tournai le dos l'inspecteur.Je ne voyais qu'une seule raison ayant pu le pousser seproposer pour me raccompagner, et je n'tais pasd'humeur rpondre d'autres questions.

    Il ne s'en soucia pas. Qu'avez-vous vu en observant le corps de Coleman ?

    demanda-t-il avant mme que nous rejoignions la voierapide.

    Oh non, il n'allait certainement pas me soutirer desinformations aprs m'avoir jecte de la morgue. Jechangeai de position et contemplai les tnbres traversle pare-brise.

    Vous voyez o se trouve le croisement de ChimneySwift et de Robin ?

    Il me lorgna du coin de l'il. Je sais o vous habitez. Parlez-moi de Coleman. Vous voulez en apprendre plus son sujet ?

    Regardez l'enregistrement.La lumire d'un rverbre vint clairer sa mchoire

    crispe. Je l'ai vu. Vous avez perdu le contrle d'une ombre

    et prtendu que le corps de Coleman tait enchant endpit du fait qu'une rceptive assermente n'ait pasdtect le moindre sort. Et pour couronner le tout, vousavez prtendu que le cadavre n'en tait peut-tre pas un.

    Je grinai des dents, mais tentai de le dissimuler par unhaussement d'paules.

    Vous avez raison. Je dois n'tre qu'un pauvre ilmagique. Alors pourquoi continuer avec vos pauvresquestions ?

    Il appuya violemment sur le frein, et la voitures'immobilisa en quelques instants. Ma ceinture de scuritse bloqua, mais pas avant que je me cogne contre letableau de bord. Une vague de douleur remonta dans

  • mon bras pltr. Andrews se gara alors doucement le longdu bas-ct.

    Nous nous trouvions entre deux rverbres et lesbtiments alentour taient plongs dans les tnbres, desorte que je ne distinguais les traits de mon voisin quegrce la lueur bleute des commandes du vhicule. Jedglutis douloureusement.

    Andrews me scruta de ses yeux de fouine qui brillaientd'un clat sinistre dans la faible luminosit.

    Soit vous tes une sorte d'artiste qui apprcie un peutrop les feux de la rampe, soit vous avez trouv un truc ct duquel tout le monde est pass.

    Je croisai son regard. Le soutins. Est-ce moi de deviner quelle solution vous

    privilgiez ?Il frona les sourcils mais demeura muet, et le silence

    s'tendit. Il emplit tout l'espace entre nos deux siges,devint presque tangible. Un vhicule nous dpassa viveallure, et je grimaai quand la lumire de ses pharesm'aveugla. Lorsque je pus de nouveau voir clair,l'inspecteur avait tourn la tte.

    Reprenons tout depuis le dbut. (Le sige de cuirgrina quand il pivota vers moi.) Je suis l'inspecteur FalinAndrews, en charge de l'affaire Coleman.

    Les contours ombrags de ses doigts apparurent entrenous. Notre premire poigne de main ne s'tait pas trsbien droule. Je saisis nanmoins sa paluche gante -dans une voiture aussi classe, des gants de conduites'imposaient. Il me serra la main de faon ferme etprofessionnelle.

    Falin, rptai-je maintenant qu'il m'avait rvl sonprnom.

    Ses doigts s'enroulrent autour des miens. Alex. (Il me lcha.) prsent, que pouvez-vous me

    dire au sujet du cadavre de Coleman ? Dsole. Une poigne de main ne suffit pas vous

    faire entrer dans mes petits papiers.

  • Alors qu'une phrase prononce sous le coup de lacolre - une colre justifie par le fait que quelqu'un taiten train de toucher des preuves, dans m o n affaire -suffit m'en exclure ?

    Je lui souris. La premire impression est toujours trs importante.Il redressa les paules. Vous tes en possession d'informations pertinentes

    relatives mon enqute. Je pourrais vous arrter pourobstruction la justice.

    Et maintenant, des menaces...Je soupirai et regardai l'horloge affichage numrique

    du tableau de bord. Tard n'tait dj plus appropri. Iltait dsormais vident que je ne pourrais pas contacterCasey ce soir. J'allais devoir attendre avant de luirapporter ce que j'avais dcouvert. Dans l'immdiat, jen'aspirais qu' rentrer chez moi, nourrir le chien, poster un message sur le forum du Club Mort pour voir siquelqu'un avait dj rencontr une ombre aussi violenteque celle de Bethany, ou un cadavre aussi trange quecelui de Coleman. Sans parler du fait que je devaisrecharger ma bague avant le procs, qui - si mes calculstaient bons - aurait lieu dans sept heures.

    Eh bien, autant en finir au plus vite. Je rprimai unsoupir et frottai les griffures douloureuses que m'avaitinfliges l'ombre de Bethany. Puis je pris une profondeinspiration et j'essayai d'expliquer la nature du sort quej'avais dcel sur le corps du gouverneur, dcrivant aumieux les glyphes alambiqus et la faon dont ma magiespulcrale avait gliss autour de lui. Tout en m'coutantparler, Falin reprit la route.

    Et vous n'avez pas la moindre ide de l'effet de cesort ? demanda-t-il.

    J'ai t grossirement interrompue. Il ne releva pas. Est-ce que l'inspecteur Matthews vous a recrute

    pour examiner le corps de Coleman ?Je me mordis la lvre. John auraitil plus ou moins

  • d'ennuis si l'ide d'invoquer l'ombre du gouverneur venaitde lui ? Je dus y rflchir trop longtemps, car Falin finitpar se tourner vers moi.

    Je regardai droit devant. Il m'a rendu service pour Coleman. La seule ombre

    qu'il m'a demand d'invoquer tait celle de Bethany. La victime rituelle.Rituelle ? Parlait-il de la proie d'un tueur en srie

    particulirement mthodique, ou voulait-il dire qu'elleavait t sacrifie par une sorcire au cours d'uncrmonial ? John n'avait mentionn aucun rapport avecla magie ; pourtant, quelque chose avait sacrementendommag l'ombre de Bethany, ce n'tait donc pas sitordu que a. Je mmorisai l'information pour plus tard.Cela pourrait m'aider comprendre comment j'avais pu perdre le contrle , comme l'avait dit Andrews.

    Nous roulmes en silence pendant un long moment.Alors que les gratte-ciel disparaissaient derrire nous, lebourdonnement sourd de la magie vint lentement envahirl'air autour du vhicule. Pas une magie active, seulementla sensation du Vallon.

    Le Vallon, ou Vallon des Sorcires, ainsi qu'on lenommait dans certains cercles, tait une extension de labanlieue entourant le Quartier Magique. Le Quartier n'taitpas seulement le meilleur endroit pour acheter des sorts etdes fournitures en tout genre : c'tait aussi l que setrouvait le seul collge priv de sorcellerie, ainsi qu'un barfa et le quartier gnral de l'Organisation des HumainsRceptifs la Magie.

    La dcapotable dboula sur le pont traversant laSionan, et le grsillement magique s'intensifia. La riviresparait le centre-ville de Nekros du Quartier et du Vallon.Si vous alliez sur la rive ouest de la Sionan sans sortir dela ville, vous tiez forcment dou de magie, ou enaffaires avec la magie. l'origine, les sorcires avaientpeut-tre cr le Vallon du fait des rsonances desenvirons, moins que les lieux vibrent de magie cause

  • de dcennies de pratique intensive sur un primtre sirestreint ; en tout cas, il n'existait pas d'endroitcomparable dans tout Nekros. Je me dtendis enapprochant de notre destination.

    Qui vous a engage ? demanda Falin en entrant dansmon lotissement.

    Un client. Son nom ?Je ne rpondis pas. Habituellement, je ne trahissais

    jamais l'identit de mes employeurs. Et je n'allaiscertainement pas divulguer le nom de Casey Andrews.Non seulement elle tait de ma famille, mais si as'apprenait... Mon pre et moi n'tions peut-tre pasd'accord sur grand-chose, pour autant, je n'allais pasdlibrment provoquer un scandale qui ne manqueraitpas de l'clabousser.

    Falin remonta mon alle et j'ouvris la portire avantmme qu'il arrte la voiture. Je n'eus toutefois pas letemps de poser le pied dehors qu'il m'agrippa par lepoignet de sa main gante.

    Qui vous a engage pour examiner le corps deColeman ?

    C'est confidentiel. Qui savait que vous vous intressiez ce cadavre ? part vous ?Son froncement de sourcils assombrit tout son visage,

    accentuant les ombres sous ses pommettes. Mademoiselle Craft, en dpit de votre personnalit

    charmante qui, j'en suis sr, a d vous permettre degagner l'affection de nombreuses personnes, auriez-vousla moindre ide de l'identit de quelqu'un souhaitant votremort ?

    Un frisson glac me parcourut le dos. Le shrif pense que la fusillade a un rapport avec le

    procs Holliday. C'est une possibilit. Qui est votre client ? Qui savait

    que vous alliez examiner l'un ou l'autre corps aujourd'hui

  • ?Je me librai d'une secousse et sortis du vhicule. La

    liste des personnes informes de ma prsence la morguetait relativement restreinte et se limitait aux flics quim'avaient dpose, John, Tommy, Falin et,videmment, Casey. Et peut-tre mon pre, si elle luien avait parl. Aucun d'entre eux n'tait du genre fairefeu au beau milieu d'une foule devant le central de police.La fusillade tait forcment lie au procs Holliday. Untar refusant qu'une ombre puisse tmoigner.

    Merci de m'avoir ramene, inspecteur, dclarai-je enclaquant la portire.

    Malheureusement, cela ne l'empcha pas d'ouvrir lasienne. Il s'extirpa du vhicule.

    Qui vous a engage ? Ne me forcez pas demanderun mandat pour voir votre liste de clients.

    Encore des menaces ? Bon, d'accord, j'avaiseffectivement mis le nez dans ses affaires. Mais quandmme !

    Je fis volte-face, prte lui servir un sermon juridiquesur la vie prive des clients, mais les mots moururent dansma bouche quand je sentis un air glacial me soulever lescheveux du cou. La temprature avoisinait toujours les 35C, et il n'y avait pas le moindre souffle de vent pourrafrachir la nuit. Cette bourrasque subite n'avait rien denaturel.

    Je me retournai temps pour apercevoir deux paulesvotes et chatoyantes couvertes d'un plaid, ainsi qu'unepaire de lunettes paisses, avant la disparition du fantme.Ce fantme. Le mme qu' la morgue et qu' l'hpital. Ici.Dans mon jardin. Je baissai faiblement la garde de mesboucliers mentaux, afin que ma vision d'outre-tomberecouvre le monde sans le remplacer. Alors que cettepatine de dcrpitude envahissait les alentours, l'herbetait la fois verdoyante et marron et rabougrie ; enrevanche, il n'y avait nulle trace du fantme. Il s'est retirprofondment.

  • Je rtablis mes dfenses et fronai les sourcils endirection de l'endroit o mon nouvel ami s'tait trouv.J'avais vaguement conscience qu'Andrews me parlait, maisje lui fis un signe de la main et me dirigeai vers lesmarches menant mon loft.

    Mademoiselle Craft ! Bonne nuit, inspecteur, rpondis-je en m'loignant

    au pas de course.Par bonheur, il ne me suivit pas.Je dpassai la porte principale - locataire du studio situ

    au-dessus du garage, je bnficiais donc de ma propreentre. Des pierres disposes intervalles rgulierss'loignaient du trottoir pour contourner la maison. Unsort jet sur les dalles les faisait lgrement scintiller.Quand je posai le pied sur la premire, la suivantes'illumina. Un cadeau d'anniversaire que mes colocsm'avaient fait l'anne dernire quand ils avaient compriscombien ma vision d'outre-tombe avait amoindri mavision nocturne. Je leur en tais bien plus reconnaissanteque je n'en avais l'air.

    Les lampadaires de la rue n'clairaient pas les pignonsde la maison et, comme je n'avais pas prvu de rentrer sitard, je n'avais pas allum le porche. Le scintillement despierres tait donc ma seule source de lumire. Aprs avoirdpass de deux pas le coin de la maison, jem'immobilisai. Je ne devais plus tre bien loin desescaliers menant mon appart, mais la pierre suivanten'tait que trs lgrement argente. Je plissai les yeux.Une chose assez sombre pour absorber le sort deluminescence recouvrait la dalle. Le peu de luminositsuffisait nanmoins mettre en vidence deux largespattes munies de griffes dangereusement longues.

    Je t'ai dj demand de ne pas bloquer le passage,lanai-je en descendant de ma pierre.

    Le sentier s'assombrit, me laissant seule avec ma vuepourrie au milieu des tnbres. Je tendis les mains et finisp