Alain TESTART - Echange Marchand, Échange Non-marchand

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Article, Revue française de sociologie (2001)

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  • Alain Testart

    change marchand, change non marchandIn: Revue franaise de sociologie. 2001, 42-4. pp. 719-748.

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    Testart Alain. change marchand, change non marchand. In: Revue franaise de sociologie. 2001, 42-4. pp. 719-748.

    http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_2001_num_42_4_5395

  • AbstractAlain Testart : Exchange of commodities and others forms of exchange.

    Following previous works, the present paper starts by offering a clear definition of the category of gift asopposed to that of exchange. It is argued that social anthropology has generally confused the twocategories, describing as gift what is in reality exchange. But in Melanesia as in some traditionalsocieties of Africa or America, the exchanges take specific forms, different from those known in modernsocieties. The particular aim of this article is to define this kind of exchange which is neither anexchange of gifts nor an exchange of commodities.

    Rsum la suite de quelques travaux, l'article commence par proposer un critre de dmarcation non ambigupour diffrencier le don de l'change. Nous soutenons ensuite que l'anthropologie a trs gnralementconu comme don des phnomnes qui relevaient de la catgorie de l'change. Mais l'changeprend en Mlansie et dans certaines socits traditionnelles d'Afrique et d'Amrique des formes trsdiffrentes de celles qui sont connues dans nos socits. C'est ce que nous appelons un changenon marchand .

    ResumenAlain Testart : Intercambio mercantil, intercambio no mercantil.

    A partir y continuado ciertos trabajos, el artculo comienza proponiendo un criterio de demarcacin noambigo para diferenciar el don del intercambio. Sostiene enseguida que la antropologa concibegeneralmente como don aquellos fenmenos que relevan de la categora del intercambio. Aunqueel intercambio toma en Melanesia y en ciertas sociedades tradicionales de Africa y de Amrica formasmuy diferentes de aquellas que son conocidas en nuestras sociedades. Es a ello que el autor llama un intercambio no mercantil .

    ZusammenfassungAlain Testart : Tauschhandel, handelsloser Tausch.

    Einigen Arbeiten zufolge, schlgt der Artikel zunchst ein klares Abgrenzungskriterium vor zurDifferenzierung der einfache Gabe vom Tausch. Wir behaupten anschliessend, dass die Anthropologieallgemein Phnomene, die der Kategorie des Tauschs angehren, als Gabe aufgefasst hat. InMelanesien und in gewissen traditionellen Gesellschaften Afrikas und Amerikas nimmt jedoch derTausch Formen an, die von denen in unseren Gesellschaften bekannten stark abweichen. Dasbezeichnen wir mit dem Begriff des handelslosen Tauschs .

  • R. franc, social. 42-4, 2001, 719-748

    Alain TESTART

    change marchand, change non marchand

    But many things in primitive society have been called presents which in reality are acts of exchange.

    R. Firth (Economics of the New Zealand Maori, 1929, p. 394)

    RSUM la suite de quelques travaux, l'article commence par proposer un critre de dmarcat

    ion non ambigu pour diffrencier le don de l'change. Nous soutenons ensuite que l'anthropologie a trs gnralement conu comme don des phnomnes qui relevaient de la catgorie de l'change. Mais l'change prend en Mlansie et dans certaines socits traditionnelles d'Afrique et d'Amrique des formes trs diffrentes de celles qui sont connues dans nos socits. C'est ce que nous appelons un change non marchand .

    Si vous avez fait un don quelqu'un, peut-tre vous fournira-t-il lui-mme un cadeau plus tard, en guise de remerciement. Mais ce fait n'affecte pas la nature de votre acte : qu'il y ait ou non retour, personne ne niera que vous ayez fait un don. Peut-tre attendiez- vous ce cadeau, peut-tre mme votre geste n'avait-il pour but que de l'obtenir. Il serait dans ce cas dpourvu de cette gnrosit que l'on associe trop souvent au don; mais, que votre acte soit jug intress ou non, personne ne niera pour autant qu'il ft un don. Peut-tre encore, dfaut de retour venu spontanment, allez-vous solliciter le rcipiendaire cette fin, lequel, se sentant redevable votre endroit, accdera peut-tre votre demande. Votre conduite pourra passer pour dtestable, surtout en raison de la pression morale que vous avez fait peser sur celui qui avait cru tre gratifi par votre acte ; personne nanmoins ne niera que vous ayez fait un don. Mais si maintenant vous exigez une chose en retour, arguant de votre droit la recevoir, prtendant que c'est un d et ne laissant pas au rcipiendaire la libert de refuser de la fournir, alors l, on pourra vous dire : Votre soi-disant don, vous prtendez prsent le faire payer, ce n'tait pas un don. La morale de cette histoire est que le don est la cession d'un bien qui implique la renonciation tout droit sur ce bien ainsi qu ' tout droit qui pourrait maner de cette cession, en particulier celui de rclamer quoi que ce soit en contrepartie. La vente, au contraire, implique toujours pour le

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  • Revue franaise de sociologie

    vendeur le droit d'tre pay tant qu'il ne l'a pas t ou l'change, celui pour l'changiste d'obtenir la contrepartie, tant qu'elle n'a pas t fournie.

    Dans un prcdent article (1), nous avions explor de faon systmatique la diffrence entre change et don. Pour rsumer notre position au moyen d'une formule lapidaire, nous dirions aujourd'hui que ce qui spare change et don, c'est toujours une question de droit. chaque fois qu'il y a un droit exiger une contrepartie, nous sommes dans le registre de l'change; chaque fois que ce droit fait dfaut, nous sommes dans celui du don. Peu importe que dans certaines socits le don soit rgulirement suivi d'un contre-don, cette rgularit de la pratique n'en fait pas un change si le donateur n'a aucune lgitimit exiger ce contre-don. Peu importe que le donateur attende ce contre- don et qu'il ressemble, par sa mentalit ou ses motivations fort peu altruistes, un changiste : il n'en aura jamais les droits mme s'il en a les mmes bnfices, il n'aura pas de recours contre le donataire ingrat. Notre position est que, par-del la question des flux ou celle des motivations, don et change constituent deux formes sociales compltement distinctes, aussitt qu'on les examine d'un point de vue bien oubli dans l'anthropologie d'aujourd'hui : celui du droit, c'est--dire de la lgitimit pour le cessionnaire exiger et obtenir une contrepartie.

    Cette opposition est une opposition fondamentale, mais ne constitue toutefois que la toute premire cl d'une classification possible (et autrement complexe) des diffrents modes de transferts (2). Nous esprons montrer dans un autre article qu'il y a diffrentes formes de dons, selon le contexte social, les attitudes, les finalits, l'idologie qui l'entoure, etc. Pour l'heure nous ne voulons examiner qu'une dichotomie majeure (ce n'est pas la seule) au sein de l'change : celle entre change marchand et change non marchand.

    Problmatique et premires notions

    Notion d* change non marchand

    Dans l'article prcit, nous avions pris l'exemple d'une personne qui trouvait chez un ami quelque objet passionnment recherch par lui et russissait le dcider de lui cder. Elle lui en payait le prix, mme si c'tait un prix d'ami . C'tait donc un change (de l'objet contre une somme de monnaie), mais un change dont nous sentons bien qu'il n'est pas marchand. Il n'est pas si facile de dire pourquoi. Invoquerons-nous le fait que l'objet tant dsir ne s'est jamais trouv sur un march, en quelque sens que l'on prenne le terme - et nous verrons que le terme de march est susceptible de bien des accep-

    (1) Testait (1997). Plus spcifiquement toute cession d'un bien quelle que soit sa pour la critique de la conception maussienne, nature, indpendamment de savoir s'il s'agit voir Testait (1998). d'un don ou d'un change.

    (2) Nous proposons d'appeler transfert

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  • Alain Testart

    tions. Dirons-nous que l'objet n'a eu aucun moment le statut de marchandise ? Et pourtant, il y a peut-tre eu marchandage. Pas forcment d'ailleurs au mauvais sens du terme : l'ami voulait peut-tre le donner pour rien mais l'autre a insist pour le payer. Rien de tout cela n'est clair si ce n'est ce sentiment encore vague mais insistant selon lequel il s'agit d'un change, mais diffrent de celui que nous pouvons avoir dans le commerce ordinaire. Dirons-nous que c'est un faux change, un don dguis ? Peut-tre, mais pour admettre que si l'ami a au contraire exig un prix exorbitant, demande que nous pouvons juger peu compatible avec sa qualit suppose d'ami, ce serait alors un vrai change ? Il y avait de toute faon quelque chose qui manquait dans cet change : s'il y a bien eu demande, il n'y a pas eu offre. Et le march est, comme disent les conomistes, la rencontre d'une offre et d'une demande. Est-ce l une raison suffisante pour dire que cet change n'est pas marchand ? Ce sont ces ides qu'il s'agit de prciser.

    Le seul point qui soit certain pour le moment est qu'il s'agit bien d'un change. Mme si nous voquions l'instant l'ide qu'il s'agissait peut-tre d'un don dguis, il faut la rcuser l'instant. Peu importe qu'un prix soit petit ou grand, peu importe qu'un bien soit brad ou vendu trop cher, cela ne change pas la nature du transfert. Peu importe galement que la transaction entre nos deux amis se solde par un paiement immdiat ou non : il ne s'agit pas d'un don puisque l'ami qui a cd le bien sera lgitimement en droit de rclamer le prix s'il n'a pas t pay tout de suite. Peut-tre sa qualit d'ami l'empchera-t-elle de recourir des moyens dsagrables, mais tout le monde sent bien que s'il vient rclamer son prix, il sera dans son droit , sa demande sera lgitime, car il ne rclamera que son d, lequel rsulte de l'accord sur lequel les amis taient autrefois tombs.

    En d'autres termes, c'est bien