A la recherche du capitalisme Keynes, Commons, action collective, capitalisme raisonnable....

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  • Critique économique n° 23 • Hiver 2009 113

    Résumé

    A l’heure où le capitalisme semble sérieusement ébranlé par une crise financière qu’on pensait restreinte aux marchés immobiliers hypothécaires américains mais qui s’est très vite propagée à toute l’économie mondiale, le plaidoyer de John Maynard Keynes (1883-1946) et John Rogers Commons [1862-1945] pour un capitalisme régulé n’a jamais été autant d’actualité. Cet article sous la forme d’un portrait croisé se penche justement sur la vie, les engagements politiques et le parcours intellectuel de ces deux grands esprits réformistes du XXe siècle. Alors que rien dans leurs origines sociales ne les prédestinait à épouser un horizon commun, ces deux économistes à la forte influence politique voyaient l’économie avant tout comme un moyen pour ouvrir la voie vers un capitalisme raisonnable par le biais de l’action collective aussi bien au niveau national que sur le plan international.

    Mots-clés

    Keynes, Commons, action collective, capitalisme raisonnable.

    Classification JEL : B31, B52, E 12, N10, P11

    Introduction

    L'art du portrait n'est pas aisé. Il est peut-être même le plus difficile à exécuter non parce qu'il doit se soumettre a priori au principe du réalisme qui voudrait qu'on reconnaisse par vraisemblance le modèle à travers sa représentation, mais parce qu'il doit sacrifier à une exigence plus grande qui voudrait qu'à travers le tableau transparaissent malgré tout quelques traits notamment psychologiques de la personnalité, pour ne pas dire de l'esprit, de celui qui est représenté. La question se complique un peu plus lorsqu'il s'agit d'autoportrait. Si le portrait engage un rapport triangulaire qui implique trois protagonistes – l'artiste, le modèle et l'observateur – dans l'autoportrait, il s'agit d'une seule et unique personne, le modèle et l'artiste ne faisant, en effet, qu'un. Le tiers contemplatif, exclu par définition, est privé par conséquent d'avis objectifs. Si dans le cas du portrait on peut effectivement, sur la base de ce que l'on sait ou de ce que l'on croit savoir

    Slim Thabet CRIISEA, Université de Picardie Jules Verne, France (slim.thabet@u-picardie.fr)

    A la recherche du capitalisme raisonnable Keynes sur la route de Madison

  • Slim Thabet

    114 Critique économique n° 23 • Hiver 2009

    du modèle et de l'artiste, ergoter ou spéculer à l'infini sur ce que celui-ci a pu ou n'a pas pu percevoir dans l'âme du modèle, l'autoportrait est un rapport de miroir purement intime qui nous plonge dans l'univers insondable du rapport à soi. Dans ce cas de figure, même la fameuse expression de Rimbaud selon laquelle « je est un autre » n'est d'aucun recours.

    Dans le cas des deux personnages en présence ici, on dispose certes de nombreux portraits aussi bien au sens pictural que biographique du terme (1), mais aussi d'autoportraits : d'un côté, la figure plus ou moins précise que Commons dépeint de lui-même dans « Myself », de l'autre, celle de Keynes, plus floue, beaucoup plus impressionniste, faite de couches successives se fixant quelque peu dans certains textes notamment dans « My early beliefs ». Une différence fondamentale subsiste néanmoins ; alors qu'on ne connaît de Commons que son autoportrait, Keynes, lui, est passé maître dans l'art du portrait. Il fut connu en effet pour sa capacité, en particulier du point de vue psychologique, à dresser des portraits parfois sympathiques, souvent féroces, de certains sujets. Pour s'en convaincre, il suffit de relire les fameuses « Conséquences économiques de la paix » où il formule des points de vue aussi pénétrants que définitifs sur certains acteurs fondamentaux de la Conférence de Paris. Par contre, lorsqu'il ressent une proximité même ambiguë avec le sujet de son portrait, il peut être le plus compréhensif et le plus magnanime des êtres. C'est le cas par exemple de ses rapports avec Carl Melchior qu'il relate dans le Docteur Melchior, un ennemi vaincu (1921) (2). On peut en conséquence lui faire confiance pour sonder les âmes aussi bien de ses ennemis que de ses amis. C'est ce qui explique que le portrait croisé auquel nous visons ici ait pour point de départ, au-delà des matériaux glanés dans les deux autoportraits, les propos tenus par Keynes, d'une part, dans une lettre à Commons et dans laquelle il dresse déjà, nous semble-t-il, les contours de ce portait croisé, de l'autre, dans un passage de Suis-je libéral ? où il cite Commons à la troisième personne du singulier.

    Dans sa lettre, Keynes s'adresse, en effet, à Commons dans les termes suivants : « Je suis tout à fait d’accord avec vos propositions pratiques… J’aimerais beaucoup avoir quelques conversations avec vous sur cela (la question de la monnaie et de la stabilisation, ndt) et d’autres sujets. […] Il me semble qu’il n’y a pas d’autre économiste avec lequel je me sente dans un tel authentique accord avec la façon de penser (lettre de Keynes à Commons datée du 29 avril 1927, c'est nous qui soulignons). » Alors que dans Suis- je libéral ? il écrit : « Un éminent économiste américain, le professeur Commons, qui a été l’un des premiers à identifier la nature de la transition économique dont nous vivons les premières phases, distingue trois époques, trois ordres économiques, dans la troisième desquelles nous sommes en train de nous engager (1925, IX, p. 303). » Or, on sait que sous la plume de Keynes, le qualificatif d'éminent n'a rien de fortuit. Il faut y entrevoir la marque de la vision du groupe de Bloomsbury dans la mesure où Lytton Strachey avait consacré un essai aux « Eminents victoriens » (1980).

    (1) En ce qui concerne Commons, outre Myself, les sources biographiques sont relativement abondantes. On pourra consulter Pirou (1936), Harter (1962), Gruchy (1967), Mitchell (1969), et Ramstad (1992). Pour Keynes, on a l’embarras du choix. Citons d’abord la somme monumentale de Skidelsky (1983, 1992, 2000) et le travail non moins intéressant de Moggrdige (1992). La biographie « officielle » de Roy Harrod, au ton parfois un peu trop hagiographique, est également une source sûre car elle émane d’un proche collaborateur de Keynes. Viennent ensuite les travaux de Hession (1984), Mini (1984) ainsi que Felix (1999). Une mention spéciale pour l’ouvrage de Gilles Dostaler, Keynes et ses combats (2005), très appréciable, donnant l'envie et le plaisir de se plonger dans la vie d'un des économistes les plus influents du XXe siècle.

    (2) Keynes (p. 389-429). Comme le veut l’usage, nous citerons désormais les ouvrages de cette collection en faisant suivre le nom de l’auteur du numéro du volume en chiffres romains, puis des numéros de page.

  • A la recherche du capitalisme raisonnable

    Critique économique n° 23 • Hiver 2009 115

    Munis de ces éléments, certes relativement disparates, nous nous estimons malgré tout suffisamment armés pour donner quelques éclairages relativement nouveaux sur les itinéraires parallèles et le destin croisé des deux grands économistes en se fixant comme objectif de montrer que, pour peu que l'on veuille s'en donner la peine, on parviendra à retrouver certainement le spectre de Keynes à Madison, chez Commons, et à apercevoir probablement, même furtivement, l'ombre de Commons à Cambridge.

    1. Une figure réformiste de jeunesse déterminante : la mère

    Keynes et Commons ont vu le jour dans des milieux sociaux forts différents. A priori, rien ne les disposait à épouser un horizon commun si l’on en croit leurs origines sociales différentes. Pourtant, les points qui les rapprochent sont beaucoup plus nombreux que ceux qui les séparent. D’un côté, John Maynard Keynes (1883-1946), rejeton de la bourgeoisie anglaise, est élevé dans la plus pure tradition britannique des écoles prestigieuses, de l’autre, John Rogers Commons (1862-1945), issu d’un milieu modeste, a connu très tôt des difficultés, notamment scolaires, et la nécessité de retrousser les manches.

    Pourtant, une figure commune s’impose d’emblée dans le parcours des deux personnages. En effet, on peut s’accorder sur le fait que, tant pour Commons que pour Keynes, la mère a joué un rôle beaucoup plus important que celui du père dans leurs parcours et leurs orientations sociales et politiques. Commons est né à Hollansburg, dans l’Etat de l’Ohio, le 13 octobre 1862, dans une famille de la classe moyenne. Son père exerça toutes sortes d’activités au premier rang desquelles le métier d’imprimeur. Le regard de Commons vis-à-vis de son père est souvent plutôt dur. Il le dépeint comme un homme quelque peu dépassé par les évènements ; il en serait resté à l’âge du troc, si bien que l’économie monétaire et de crédit lui demeurait étrangère, lui qui pourtant travaillait dans le commerce et l’artisanat.

    Quant à sa mère, presbytérienne, il semble qu’elle ait eu beaucoup plus d'influence sur l’éducation de son fils. Elle fut professeur et diplômée d’Oberlin College. Elle envoya plus tard son fils dans cette même institution pour parfaire son éducation qu’elle jugeait insuffisante. Mais son influence ne s’arrête pas là. Militante de la première heure, elle joua un rôle non négligeable dans l’abolition de l’esclavage et la lutte contre l’alcoolisme. C’est assurément sa mère qui lui transmit la fibre “réformiste” et le poussa à s’impliquer dans la vie sociale, dans la mesure où la logique des presbytériens voulait que l’obtention de la grâce divine fût tributaire de l’engagement dans l’accomplissement des bonnes actions. D’ailleurs, accompagnée de