01buisson intro

Click here to load reader

  • date post

    21-Oct-2014
  • Category

    Education

  • view

    1.116
  • download

    0

Embed Size (px)

description

 

Transcript of 01buisson intro

F Buisson - Introduction

1

LIRE CRIRE COMPTER LA PDAGOGIE OUBLIE

Choix darticles du Dictionnaire de pdagogie et dinstruction primaire

de Ferdinand BUISSON

Textes choisis et comments

par Michel DELORD et Guy MOREL

2

Michel Delord est professeur de mathmatiques en collge. lu au conseil

dadministration de la Socit mathmatique de France en 2002 et 2005, et membre de sa commission enseignement, il fait aussi partie aux USA du conseil scientifique du Third Education Group. Sa ptition pour la reconstruction des programmes du primaire, lance en 2002, a recueilli ce jour 2 500 signatures, dont celle de trois titulaires franais de la mdaille Fields et de mathmaticiens trangers de renomme internationale.

Guy Morel est professeur de lettres en lyce. Il a publi avec Daniel Tual-

Loizeau LHorreur pdagogique (Ramsay, 1999), et Le Petit Vocabulaire de la droute scolaire (Ramsay, 2000).

Tous deux sont membres du Groupe de rflexion interdisciplinaire sur les

programmes (GRIP) cr en aot 2003, dont les travaux sont consultables sur le Net http://grip.ujf-grenoble.fr/ Nota Bene : On trouvera dans cet ouvrage un double appareil de notes. Les appels numrots renvoient aux notes de bas de page. Les appels alphabtiques la recension en fin de chapitre des sources et complments regroups sur le site internet de Michel Delord.

3

4

Sommaire

AVANT-PROPOS Une rvolution pdagogique : le Dictionnaire de pdagogie et dinstruction primaire de Ferdinand Buisson, par Michel DELORD et Guy MOREL PREMIRE PARTIE. LES CHEMINS DE LA RAISON : LA METHODE INTUITIVE

Intuition et mthode intuitive Analogie Activit Abstraction Leons de choses Condillac Mmoire

DEUXIME PARTIE. CRIRE-LIRE : LA MTHODE DES MATRES RPUBLICAINS

Abcdaire Lecture criture-lecture Lecture : la mthode Schler Phonomimie Orthographe Dicte Grammaire

TROISIME PARTIE. COMPTER-CALCULER : LA CONNAISSANCE INTIME DU NOMBRE

Numration Boulier Calcul intuitif Calcul Calcul mental (1e partie) Calcul mental (2e partie) Arithmtique Division Problmes

5

Avant-propos

Une rvolution pdagogique oublie : Le Dictionnaire de pdagogie et dinstruction primaire

de Ferdinand Buisson par Michel DELORD et Guy MOREL

Les Franais disposent prsent des meilleures coles du monde.

Friedrich Engels, Lettre du 28 octobre 1885 August Bebel.

358 auteurs, 2 600 articles rpartis en deux fois deux volumes, un trait de pdagogie thorique (Premire partie) et un cours complet dinstruction primaire (Deuxime partie), au total 4 590 pages : le Dictionnaire de pdagogie et dinstruction primaire de Ferdinand Buisson1 achev en fvrier 1887, aprs dix annes de travail, est une somme impressionnante. la mesure de lambition de son matre duvre : doubler la dconfessionnalisation de lcole lmentaire, objectif idologique central des lois Ferry, dune profonde rvolution pdagogique.

Nomm en fvrier 1879 Directeur de lenseignement primaire, Ferdinand Buisson entend en effet fonder le nouvel ordre scolaire, esquiss par le monarchiste Guizot2 et revu par le rpublicain Jules Ferry, sur une conception moderne de linstruction, respectueuse de lenfant, confiante dans les potentialits de sa jeune intelligence , visant armer sa raison pour lui permettre de faire face lexpansion de la socit industrielle.

Le Dictionnaire tmoigne de cette volont de rupture. Il condamne sans appel les mthodes scolastiques et les pratiques coercitives et striles de la vieille cole remises lhonneur au milieu du sicle par Monsieur Thiers , rapporteur de la loi Falloux et porte-parole dun parti ractionnaire que rvulsait lide dun peuple instruit au-dessus de sa condition. Il analyse de manire critique les apports des prcurseurs de la pdagogie moderne, Rabelais, Montaigne, Comenius, 1 Ferdinand Buisson (1841-1932). Directeur de lenseignement primaire de 1879 1896, prsident de la Ligue de lenseignement de 1902 1906, fondateur de la Ligue des droits de lhomme, Prix Nobel de la paix 1927. 2 Ministre libral de lInstruction publique de Louis-Philippe de 1832 1837, Franois Guizot, par la loi du 28 juin 1833, oblige chaque commune ouvrir une cole publique de garons et entretenir un matre. La loi instaure par ailleurs un enseignement primaire suprieur, dispens dans les communes de plus de 6000 habitants et cre, ct du brevet lmentaire, un brevet suprieur. Pour la formation des matres, il est prvu douvrir une cole normale primaire par dpartement.

6

Condillac, Rousseau ou Pestalozzi. Il invite, sans a priori politique, les meilleurs spcialistes de lpoque, en grammaire, mathmatique, histoire, gographie, littrature, sciences naturelles dgager les lments de leur savoir pour les transmettre aux lves de lcole publique. Il dresse linventaire des procds denseignement les plus efficaces et les plus formateurs expriments en Europe et aux Etats-Unis dont les object lessons qui deviendront les clbres leons de choses. Il indique la marche suivre pour faire accder lenfant labstraction et lui ouvrir les portes de la connaissance.3

Conu pour tre linstrument organique de la politique dinstruction publique voulue par les Rpublicains la fin du XIXe sicle, il est livr par fascicules, au rythme de sa rdaction, ceux qui sont chargs de la mettre en uvre, ces premiers instituteurs lacs que Pguy baptisera hussards de la Rpublique . Sadressant eux dans la prface de la Deuxime partie, Buisson leur donne, propos de lenseignement du calcul, le mode demploi de ce viatique :

Veulent-ilsentreprendre tout dune haleine la rvision dun ordre quelconque denseignement, de

larithmtique par exemple ? Ils se reporteront larticle Arithmtique ; cet article contient un

programme ou un plan du cours qui leur indiquera la succession mthodique des leons et le mot

auquel ils trouveront chacune delles : dabord Numration, puis Addition, Soustraction, etc., et ainsi

de suite jusquaux Logarithmes, aux Amortissements, et aux questions de Banque. [...]

Et plus loin, il condense en quelques lignes la philosophie ducative qui doit inspirer leur action : Le Dictionnaire leur donnera ordinairement plus quils nauront eux-mmes enseigner : mais

cest lesprit mme des rformes scolaires contemporaines de ne pas proportionner la culture du

matre aux ncessits troites de son enseignement journalier, mais ce quil doit savoir lui-mme

pour tre en tat de choisir, parmi les connaissances et parmi les mthodes, celles qui rpondent

aux besoins et aux facults de ses lves.4

Libert pdagogique permise par une culture tendue, attention porte llve, objectifs ambitieux et progressions gradues (des quatre oprations aux applications pratiques des suites gomtriques !), tels sont donc sont les lments constitutifs de la rvolution ducative impulse par le Directeur de lenseignement primaire de Jules Ferry.

Quelle traduise sur le plan scolaire un idal de transformation sociale qui excde les vues du ministre fait peu de doute. Les liens de Buisson et de son secrtaire, James Guillaume, avec la premire Internationale et le mouvement ouvrier franais, mme sils restent claircir, sont avrs5. Par ailleurs, si le Dictionnaire est un compromis et en tant que tel reflte invitablement la mentalit des cercles dirigeants du temps de la colonisation et du capitalisme entreprenant, lindpendance [de Buisson] vis--vis des attitudes colonialistes de Ferry-Tonkin 6 est un fait tabli. 3 Nous nous en tenons ici la premire dition du Dictionnaire. Lanalyse des variations entre celle-ci et le Nouveau dictionnaire publi en 1911, ainsi dailleurs que celle de lvolution des positions de Ferdinand Buisson aprs la guerre, nentre pas dans le cadre du prsent ouvrage. 4 Ide apparemment simple mais capitale et nouvelle lpoque. En effet, tant que lenseignement est rduit au rudiment, lenseignant na pas savoir plus que ce quil enseigne. De mme si, comme cest la tendance aujourdhui, lenseignement ne consiste plus qu inculquer des procdures. 5 Martine Brunet, La cration du premier tablissement dducation laque : LOrphelinat des Batignolles http://www.inrp.fr/she/fichiers_rtf_pdf/buisson_brunet.rtf 6 Vous avez dit pdagogie, n 17, novembre 1989, page 16.

7

En tout cas, la russite est incontestable. Dans une France alors majoritairement rurale et largement patoisante, et malgr les rsistances obstines lobligation scolaire7, la langue nationale finit de simposer, et lanalphabtisme, dj en rgression, devient marginal : en 1829, 50 % des conscrits ne savaient ni lire ni crire, en 1905, ce pourcentage tombe 5 %. Les lettres des Poilus de 14-18 tmoignent, pour ce qui est de la langue, de cette rvolution culturelle dont le second aspect tout aussi important est la vulgarisation du calcul et du raisonnement mathmatique.

Lire, crire, compter : la formule est reste dans la mmoire collective comme le symbole de luvre ducative de la Troisime Rpublique. Frappante certes, mais rductrice car ampute dun quatrime terme sans lequel les trois premiers sont vids de leur sens : penser.

Paradoxe : le bilan de lennemi acharn dun enseignement rudimentaire que fut Buisson est ramen par ce fameux triptyque la gnralisation des rudiments de linstruction. Du coup, lobjectif central du patron de Dictionnaire, la dmocratisation de lapprhension rationnelle des choses, passe la trappe. Et avec lui ses thses si novatrices sur le plan pdagogique, et si hardies dun point de vue social.

Cette simplification explique en partie loubli dans lequel est tomb lapport du pdagogue de

lInstruction publique. En partie seulement, car dautres prjugs touchant lcole dite de Jules Ferry , et partags aussi bien par les traditionalistes que par les rformateurs daujourdhui, forment entre Buisson et nous un cran encore plus opaque.

Lun ressortit une imagerie nostalgique o les chappes buissonnires de La Guerre des boutons8 voisinent avec les photographies de Robert Doisneau montrant des lves rangs par deux ou sappliquant sous la dicte du matre : selon son camp, on clbre ou lon dnonce alors avec une gale navet lautorit de celui-ci et la docilit des premiers. Lautre consiste penser que lcole dautrefois sacquittait de sa tche en dlivrant un enseignement mcanique et de pure nomenclature : on voit alors dans la connaissance parfaite de la liste des sous-prfectures le signe de la toute puissance de telles mthodes. Ou lon sinsurge au contraire contre le dcervelage dont taient victimes les coliers dantan.

Ces prjugs jumeaux triomphent dans la mythification du Certificat dtudes primaires. Passant tort pour avoir t le couronnement du cursus primaire alors que celui-ci se prolongeait et se diversifiait, comme nous le verrons, au-del et ct de la classe de fin dtudes, le Certif est communment reprsent, quon lencense ou quon le dnigre, comme une preuve de rgurgitation, par cur , des tables de multiplication, des conjugaisons, des dates de lhistoire de France etc., preuve assortie qui plus est de dictes tratresses (5 fautes = zro !) et de problmes de robinets faire tourner chvre le plus expert des plombiers. Un tour de force qui ne prjugeait en rien de lintelligence des laurats ! sesclaffent certains ; pendant que dautres, sans contester la

7 Lassiduit scolaire complte, tout au long de la semaine et surtout du dbut la fin du cycle primaire, nest pas obtenue avant les annes vingt. Les programmes concentriques en vigueur jusquen 1923, et qui cdent la place cette date des programmes progressifs, permettaient de compenser les inconvnients dune scolarit irrgulire et souvent raccourcie. 8 Adaptation lcran par Yves Robert du roman de Louis Pergaud

8

qualification, citent les exemples de laurats qui, munis simplement de ces savoirs spartiates, sont alls loin .

Dans un article pntrant consacr aux savoirs du Certificat dtudes dans les annes vingt, Patrick Cabanel, professeur dhistoire contemporaine luniversit de Toulouse-Le Mirail et membre de lInstitut universitaire de France, fait justice de ces visions simplistes. propos de linterrogation dhistoire, il crit :

Quavaient mettre en uvre les candidats pour russir cette preuve ? Moins de dates que la

mmoire collective ne la retenu (60 dates au programme officiel, 43 retenues par les

examinateurs)En outre, ces dates ne sont pas parpilles au hasard, mais font lobjet de

regroupements partiels qui leur donnent une cohrence : histoire religieuse (Saint-Barthlemy, dit

de Nantes, Rvocation), histoire politique (les coups dtat prcdant les deux Empires, les

rvolutions du XIXe sicle). Prs de quatre sujets sur dix ont invit les candidats exposer des

causes et des consquences, formuler des choix et des jugements, voire des comparaisons. Le

psittacisme chronologique ne lemporte pas sur lessai dintelligence des volutions historiques.

(Les savoirs du certificat dtudes , in Sciences Humaines, n142, oct. 2003.)

Des observations homologues pourraient tre faites pour les autres matires, franais, calcul mental et crit ou encore gomtrie.

Suffiraient-elles dissiper le malentendu qui entoure la nature et les objectifs de la formation primaire sanctionne autrefois par le Certificat dtudes primaires ? On peut dautant plus en douter que la technostructure de lducation nationale fait de son mieux pour lentretenir. Ainsi en 1995, la Direction de lvaluation et de la prospective (DEP), alors sous la responsabilit de Claude Thlot, exploite la dcouverte inopine aux archives de la Somme de 9 000 copies de candidats au CEP des annes vingt pour organiser une comparaison avec le niveau, en franais et en mathmatiques, dun chantillon quivalent dlves de 5e9. Le caractre hautement symbolique de cette opration est mis en exergue dans le sous-titre de la brochure de la DEP publie lanne suivante : Comparaison partir des preuves du Certificat dtudes Primaires . Or, en compulsant cette tude, on dcouvre quen mathmatiques ont t exclues du champ de la comparaison deux preuves qui, comme par hasard, sollicitent une forme fine dintelligence et figuraient au programme du CEP : la gomtrie et le calcul mental. La premire - comme on le verra plus loin victime dj en 1850 de la loi Falloux - la t au prtexte que ce domaine est totalement omis du programme du certificat , prtexte videmment fallacieux puisque les comptences en gomtrie des candidats au CEP taient dment vrifies dans une preuve de dessin ou de travail manuel comportant des constructions difficiles10. Quant au calcul mental, son viction est plus discrte : les experts de la DEP nayant prvu pour les lves de 1995 que des exercices crits, ils nont pas la justifier. Que vaut, dans ces conditions, la

9 Connaissances en franais et en calcul des lves des annes 20 et daujourdhui, Comparaison partir des preuves du Certificat dtudes Primaire. Les dossiers dducation et formation n62. http://membres.lycos.fr/reconstrlecole/Lois/certif2095.html 10 Sujet des Vosges 1922 : Une cocotte en papier. Pour le pliage, lobjet excut devra avoir exactement 8 cm de hauteur. Les candidats auront dterminer les dimensions du carr de papier employer.

9

rfrence au Certificat dtudes ? Les services de Claude Thlot, guids par le souci imprieux mais finalement vain de montrer un maintien du niveau entre 1920 et 1995 (voir page ci-contre)11, se sont-ils poss la question ? On en pensera ce quon voudra ; mais leur dmarche tmoigne du srieux avec lequel les organismes officiels consultent lhistoire du systme scolaire et contribuent en rpandre une ide fausse.

Tableau comparatif 1920/1995 pour la rsolution de problmes

- La partie grise claire reprsente les lves qui russissent intgralement les problmes - La partie jaune ceux qui sont en chec complet, - La partie blanche les lves qui ont commenc le problme sans le finir. 50 % de l'effectif 50 % de l'effectif 1920 61% 24% 1995 21% 61%

Lgende : Un exemple de rvision historique

On aura compris que pour redcouvrir luvre de Buisson et le vrai visage de ces coles qui

furent longtemps et juste titre considres, ainsi que lavait annonc Friedrich Engels, comme les meilleures du monde , il faut nous dbarrasser des lunettes dformantes que la vulgate contemporaine nous a places sur le nez.

Pour un lecteur de 2005, la prcision et dinstruction primaire, qui complte le titre du

Dictionnaire pdagogique, prte dj confusion. Cette instruction primaire-l ne sarrte pas en effet, comme celle daujourdhui, au CM2. Du moins pas pour tous. Les enfants des classes privilgies frquentent ds le CP les petites classes lmentaires des lyces puis, aprs la septime , entament en sixime des tudes secondaires. Pour les lves issus des milieux populaires, auxquels la rvolution pdagogique de 1882 est ddie, le Primaire se prolonge au-del du cycle lmentaire tout en se diversifiant : classe du Certificat dtudes pour certains, pour dautres, dont le nombre va croissant jusqu la veille de la seconde guerre, cours complmentaire (CC) rattach certaines coles communales ou cole primaire suprieure (EPS) installe au chef-lieu de canton.

Dans ces collges du peuple 12, ni grec ni latin13, mais un cursus moderne menant au brevet et dont le niveau au moins gal en franais et mathmatiques celui de la voie classique des lyces, permet de prsenter, lissue de trois annes de scolarit, les concours dentre lcole normale

11 Lanalyse rectifie de cette tude montre un effondrement du niveau scolaire. Cf Michel Delord, N comme Niveau , dcembre 2003 ( http://michel.delord.free.fr/propter.pdf ) 12 J.P. Briand et J.M. Chapoulie, Les collges du peuple, INRP/ENS /CNRS, 1992. 13 C'est une des erreurs majeures de l'Instruction publique de n'avoir pas soutenu, la fin du XIXe sicle, la proposition de Michel Bral, inventeur de la smantique, d'enseigner les langues mortes dans les EN.

10

dinstituteurs et aux coles des Arts et mtiers ainsi que les concours administratifs de niveau moyen14.

Pour des raisons historiques et sociologiques videntes, seule une infime minorit peut prtendre un tel parcours la fin du XIXe. Mais au cours de lentre-deux guerres, les effectifs des CC et des EPS augmentent rgulirement, galant puis dpassant ceux du premier cycle du secondaire bourgeois : en 1930, 170 000 lves sont inscrits dans les EPS, autant que dans les lyces classiques, en 1938, CC et EPS comptent 229 000 lves contre 200 000 pour les lyces.

Cette progression sexplique certes par lattrait exerc sur les milieux populaires par une voie de russite moins longue et moins coteuse que celle des lyces, plus proche aussi, en termes de dbouchs, de leurs reprsentations sociales ; elle tient autant au prestige de la formation quon y reoit. En effet, du point de vue du niveau, lenseignement dispens dans ces fleurons de lInstruction publique par un corps spcial dinstituteurs ne le cde en rien celui des lyces. En dcidant, sous le Front populaire, daligner officiellement les programmes du Primaire suprieur sur ceux du secondaire, le ministre Jean Zay15 consacre un tat de fait : les auteurs de manuels destins aux EPS avaient procd deux-mmes depuis longtemps cet ajustement.

Aussi est-il pour le moins inexact dcrire aujourdhui, comme le fait un sociologue de lcole, que selon la filire, primaire ou lycenne, Les mthodes pdagogiques et les programmes taientadapts des publics diffrents : apprentissages lmentaires et pdagogie de la rptition pour les enfants du peuple, enseignement des humanits pour les enfants de la bourgeoisie destins lenseignement suprieur 16

Cest l manifester une trange fascination pour les lites bourgeoises de la Troisime Rpublique et nier totalement la vision mancipatrice qui a prsid la rnovation des contenus du primaire sous la direction de Buisson.

Donner tous galement linstruction quil est possible dtendre sur tous ; mais ne refuser aucune portion des citoyens linstruction plus leve quil est impossible de faire partager la masse entire des individus ; tablir lune, parce quelle est utile ceux qui la reoivent ; et lautre, parce quelle lest ceux-mmes qui ne la reoivent pas. , avait dit Condorcet dans le prambule de son rapport sur linstruction publique prsent lAssemble lgislative le 20 avril 1792.

Buisson, fondant lInstruction publique, ne vise pas autre chose, mais prcise la nature de classe du projet :

Linstruction primaire, telle que la dfinit la loi du 28 mars 1882, nest plus cet enseignement

rudimentaire de la lecture, de lcriture et du calcul que la charit des classes privilgies offrait

aux classes dshrites : cest une instruction nationale embrassant lensemble des connaissances

humaines, lducation tout entire, physique, morale et intellectuelle ; cest la large base sur laquelle

14 Sur la question du niveau des tudes primaires et des EPS, consulter Enseignement primaire et primaire suprieur en France entre 1920 et 1940, http://michel.delord.free.fr/eps20-40.pdf 15 Ministre de lducation nationale de Lon Blum assassin en 1944 par des mules franais du nazisme. 16 Franois Dubet, Les nouveaux publics scolaires. Ladaptation des enseignements . Les cahiers franais n285, mars-avril 1998.

11

reposera dsormais ldifice tout entier de la culture humaine. (Article Instruction publique ,

Dictionnaire de pdagogie, Premire partie, t. II.)

Dispenser tous les bases dun vritable savoir et lever par l-mme le niveau culturel de lensemble de la nation, permettre aux enfants des classes dshrites, partir de ces bases, daborder ultrieurement les niveaux plus complexes de la connaissance, tous les programmes du Primaire, en gros stables de 1882 1945, refltent cette ambition originelle et tmoignent de sa permanence. Point capital, car ce sont ces programmes qui vont pendant quatre-vingts ans, servir dossature au maintien dun enseignement de qualit.

Et ce en dpit de la rapparition ds les annes vingt dune tendance au repli de laspect ducatif gnral de lenseignement devant lutilitarisme. Et plus tard, en dpit de leffacement progressif dans les textes pdagogiques officiels des rfrences lInstruction Publique buissonienne comme conception gnrale de lenseignement 17, et du retour en force tout aussi progressif de lapprentissage mcanique qui sensuit.

Preuve que lesprit de la rvolution pdagogique prsent dans les programmes se survit, mme au plus haut niveau de lappareil, jusquau dbut des annes soixante, la raction de linspecteur gnral Jacques Leif regrettant, en 1958, que Les Instructions Officielles de 1938, celles de 1945 surtout, et les textes relatifs l'preuve de calcul au C.E.P.E., (aient) beaucoup insist sur le caractre pratique et utilitaire de l'enseignement du calcul l'Ecole Primaire. 18

Ce qui doit donc prvaloir chacun des degrs de lcole primaire - et a prvalu pendant quatre-vingts annes toutes choses tant gales par ailleurs entre pratiques et recommandations -, ce nest pas le mcanisme pour le mcanisme, comme dans lancienne cole, mais la formation de lintelligence. Conformment au mot dordre de la pdagogie buissonnienne : Substituer lobservation des choses ltude des mots, le jugement la mmoire, l'esprit la lettre, la spontanit la passivit intellectuelle. 19

Lexpos du Calcul intuitif, qui permet denseigner prcocement et simultanment les quatre oprations au CP, est un bon exemple de la mise en uvre de ces prceptes :

Cette mthode consiste faire faire aux enfants, deux-mmes et par intuition, les oprations

essentielles du calcul lmentaire ; elle a pour but de leur faire connatre les nombres : connatre un

objet, ce nest pas savoir son nom, cest pouvoir le comparer avec dautres, le suivre dans ses

transformations, le saisir et le mesurer, le composer et le dcomposer volont.

La parent entre cette dfinition de la familiarit avec lobjet mathmatique et ce que le mathmaticien Ren Thom, mdaille Fields 1958, appelle la connaissance intime du nombre 17 De la rfrence formelle Buisson, on passe progressivement la suppression de toute rfrence aux thses pdagogiques de lInstruction publique. En 1954, le manuel de Pdagogie gnrale par ltude des doctrines pdagogiques de J. Leif et G. Rustin destin la formation des normaliens ne cite plus Ferdinand Buisson dans le chapitre consacr aux mthodes intuitives. 18 J. Leif , R. Dzaly, Pdagogie Spciale, Deuxime fascicule, Lenseignement du calcul, Leons de choses et Sciences appliques, Librairie Delagrave, Paris, 1958 Complments : Michel Delord, Historical movement in public compulsory mathematics curricula, octobre 2005. http://smf.emath.fr/VieSociete/Rencontres/France-Finlande-2005/DelordGB.pdf 19 Cette condamnation de la mmoire ne doit pas induire en contresens. Ce qui est condamn ici est le fait de ne cultiver quune mmoire sans jugement - voir infra p.000 larticle Mmoire dHenri Marion.

12

(Prdire nest pas expliquer, Champs - Flammarion, 1991, p.13) dit assez la modernit de la pdagogie du calcul pratique dans les coles de la Rpublique. Les rsultats en sont clatants.

La qualit de lenseignement de larithmtique dlivr partir de ces bases tait telle quelle permettait aux lves de premire anne dcole primaire suprieure de rsoudre des problmes deux inconnues avant daborder lalgbre en deuxime anne. Mais ds le CM2, on trouve dans les cahiers dlves de lentre-deux-guerres, comme dans ceux des annes cinquante, le calcul - pas seulement lexprimentation - de la pousse dArchimde, et aussi des problmes darithmtique que ne sont pas capables de rsoudre par lalgbre les bacheliers daujourdhui20.

La pousse d'Archimde dans un cahier de Cours Suprieur en 1937 Cahier de Paul Guionie, cole de Larche (19) 21

20 Un problme de ce type relev dans un cahier de CM2 de 1938 nest trait par les tudiants dune classe de BTS industriel en 2003 quavec 30 % de russite. Nous tenons les copies la disposition de sceptiques. 21 Cf. lintgralit du cahier http://membres.lycos.fr/styx/cahier/cahier.htm

13

Lgende : Ce calcul, enseign tous les enfants en 1937, est en 2005 au programme de Terminale S

14

Mme constatation en ce qui concerne lenseignement de la langue avec des analyses

grammaticales et logiques que ne savent plus mener aujourdhui de nombreux candidats au CAPES de Lettres modernes, pourtant titulaires dune licence22. Et les autres matires, histoire, gographie, sciences naturelles ntaient pas en reste : les coliers de la premire moiti du XXe sicle, sans tre des puits de science, disposaient au moins de ces grands repres culturels qui font dfaut, de lavis gnral, beaucoup de nos tudiants de premire anne de Facult.

Trop haut ! trop tt !, dira-t-on au dbut des annes soixante : ces programmes sont dmentiels

et incompatibles avec le dveloppement harmonieux de lenfant ; la preuve en est que placs devant de telles exigences nombre dlves ne peuvent suivre et redoublent.

Il faut sarrter cette thse ne dans les cercles dexperts en management chargs lpoque de trouver les moyens dacclrer les parcours pour rduire le cot de Lexplosion scolaire (titre du livre de Louis Cros publi au Seuil en 1961) conscutive larrive de la vague du baby boom et la prolongation en 1959 de la scolarit obligatoire jusqu 16 ans.

Paravent vertueux de proccupations exclusivement gestionnaires, elle sert en effet justifier, au nom de la lutte contre les redoublements, la liquidation du legs progressiste presque centenaire de Buisson et de lexprience claire de gnrations dinstituteurs. Elle ouvre ainsi la porte la contre-rforme pdagogique de 1970, centre sur les maths dites modernes : enseigner directement labstrait, et la communicative approach du franais de la commission Rouchette23 : enseigner lcole ce quon sait de la langue sans avoir besoin daller lcole24.

Antoine Prost25, qui fut lpoque avec Louis Legrand26 lun des penseurs de la nouvelle politique scolaire, en donne en 1981, dans lHistoire gnrale de lenseignement et de l'ducation en France, une version argumente en trois points.

22 Voir les Rapports du jury de ce concours. 23 Aprs le travail prparatoire men au cours des annes 50 au sein de lOECE, les rformes du primaire furent discutes en France dans les annes soixante au sein de deux commissions, la commission Rouchette pour le franais et la commission Beuleygue pour larithmtique. Celles-ci proposrent des allgements consquents des programmes mais leur travail fut surtout de sorienter vers une refonte totale des instructions en vigueur , c'est--dire de liquider tout ce qui restait encore des IO des annes 1880-1920. Cf. Louis Legrand , Pour une politique dmocratique de lducation, PUF, 1977. 24 Sur ce sujet, nous renvoyons au texte dHenri Poincar sur lenseignement des langues par la mthode directe. Comme dautres innovateurs, linspecteur Rouchette aurait gagn connatre les classiques ; cela lui aurait vit de prsenter une vieille marotte comme le dernier cri de la pdagogie. Henri Poincar, Sciences et Humanits http://michel.delord.free.fr/poincare-sh.pdf 25 Historien, professeur duniversit, membre de la commission de lducation nationale du Ve Plan (1964-1965) puis du 6e Plan (1969-1971) au titre de la CFDT, membre, sous plusieurs ministres, de commissions de rforme de la fonction enseignante. 26 Directeur de recherches lInstitut national de la recherche pdagogique (INRP), membre de la commission Rouchette, responsable en 1982 dune mission pour la rforme des collges. Sa position pdagogique est bien rsume par lobjectif initial de la commission Rouchette pour la grammaire au primaire : proposition d'allgements sur le programme qui, pratiquement, se voyait amput du programme du CM2 . Cf. Louis Legrand , Pour une politique dmocratique de lducation, PUF, 1977. Chapitre VII : Linnovation sur les contenus et les mthodes : lexemple du franais lcole lmentaire.

15

Brocardant la mthode primaire, intuitive, inductive et active de lcole de la Rpublique selon lui balaye par les apports de la psychologie gntique de Piaget dune part et de lautre par Freinet27, il sen prend dabord lexception franaise que constituent les programmes du Primaire.

D'aprs les comparaisons internationales faites par R. Dottrens en 1954, les petits Franais apprennent conjuguer les verbes deux ans plus tt que les Allemands ou les

Hollandais ; ils commencent l'analyse logique deux ans avant les Allemands, quatre ans

avant les Italiens ; ils doivent savoir compter jusqu' 1 000 quand leurs voisins les plus

avancs s'arrtent 20 ; ils apprennent la multiplication et la division par des nombres

deux chiffres un an avant les Allemands et les Hollandais, deux ans avant les Belges ou

les Italiens. Quand les Belges et les Hollandais abordent le calcul des pourcentages dans

la 5e anne d'cole, et les autres dans leur 6e, les Franais s'y attaquent ds leur 4e anne

d'tudes. Au vrai, l'une des caractristiques de l'ducation franaise est prcisment

d'inculquer des notions des enfants trop jeunes encore pour les assimiler, ou de leur

demander des comportements qu'ils ne peuvent encore pratiquer physiquement (nous

soulignons en renvoyant l'illustration qu'en donne A. Prost). Les institutrices des

maternelles qui, au dbut du sicle, apprenaient lire des enfants qui ne parlaient pas

encore, ont ici valeur emblmatique : dans ce pays, il n'est jamais trop tt pour

commencer. (Tome IV : L'cole et la famille dans une socit en mutation (1930-1980),

Nouvelle Librairie de France G.-V. Labat-Editeur, Paris 1981.)

27 La rfrence aux travaux de Piaget est une constante chez les contre-rformateurs. La question mritant un long dveloppement, contentons-nous ici de dire que le scientisme ne fait pas bon mnage avec la pdagogie. Quant Freinet, il est pour le moins plaisant de le convoquer contre Buisson. Nen dplaise ses hritiers putatifs, son combat de jeunesse contre la routine et la sgrgation sociale, qui na cependant pas lampleur de celui dun Buisson, linscrit dans la descendance de lauteur du Dictionnaire.

16

Contrairement ce que dit A. Prost, cest en apprenant la division quand on est si petite que lon grandit.

Puis lhistorien de lenseignement dtablir dautorit un lien de causalit direct et exclusif entre

ces rythmes dapprentissage prsents comme contre-nature et les retards scolaires. La frquence des redoublements est un trait assez caractristique de l'enseignement franais pour

que les experts de l'OCDE lui consacrent un dveloppement particulier dans leur Examen des

politiques nationales de l'ducation (1971). En 1956, 22,3 % des lves du cours moyen 2e anne

redoublaient cette classe : prs d'un sur quatre ! Comme d'autres coliers avaient redoubl d'autres

classes, moins de la moiti achevaient leur scolarit lmentaire l'ge normal. Daniel Blot a

calcul qu'en 1966, dans la meilleure des hypothses, 4 coliers sur 10 seulement achevaient leur

scolarit lmentaire sans aucun redoublement (41,6 %) ; un tiers avait redoubl au moins une

classe (33,1 %), un huitime, deux (16,2 % ) et prs d'un dixime (9,3% ) avait connu trois

redoublements ou plus. Le cas normal, c'est de redoubler. Si plus de la moiti des enfants ne

17

peuvent accomplir le parcours lmentaire dans le temps imparti, n'est-ce pas qu'il est trop

dur pour leur ge ?(ibidem)28

Enfin, il achve sur la cration en 1963 des Collges denseignement gnral (CES) dans laquelle il voit loccasion den finir avec un Primaire qui avait laudace de prtendre donner ses lves une formation intellectuelle complte.

Apparemment, cette rforme ne concerne pas l'enseignement lmentaire, et pourtant, elle en modifie radicalement le statut. Dsormais, en effet, l'cole unique pour les enfants du peuple

appartient au pass : pour tous les enfants, lcole moyenne succde l'lmentaire. Au lieu de se

dire : ce que je ne leur aurai pas appris, ils lignoreront toute leur vie , l'instituteur pense : ils

lapprendront au collge . Lenseignement lmentaire n'est plus terminal : un autre vient aprs,

sur qui l'on peut se dcharger. Du fait mme, l'histoire, la gographie, les sciences que l'cole

primaire se croyait tenue d'inculquer, perdent de leur importance : l'essentiel, c'est ce qui est

ncessaire pour la suite, le franais et le calcul. En devenant un premier degr, l'cole

lmentaire change de fonctions, et son centre de gravit se dplace. (ibidem)

Volont de dnigrement, approximations historiques, maquillage de bilan, la partialit et la fragilit de la dmonstration sont patentes.

Valeur emblmatique nous dit-on avec emphase propos de ces institutrices du dbut du XXe sicle forant lire en Maternelle des enfants qui ne savaient pas encore parler. Les instructions de 1881 pour la-dite maternelle sont plus sobres : elles stipulent que le premier apprentissage de la lecture se fait non deux ans, mais en Classe enfantine (5 7 ans) , et pas du tout avant que les enfants sachent parler puisquil consiste en exercices combins de langage, de lecture et dcriture prparant lorthographe . Rien dtonnant puisquelles portent la marque de Pauline Kergomard, inspectrice gnrale de 1879 1917, fondatrice de lcole maternelle moderne et adversaire des apprentissages absurdement prcoces pratiqus dans certaines salles dasile, anctres des maternelles. Voil pour lantienne sur une petite enfance en danger dinstruction.

Et que dire de cette cole unique pour les enfants du peuple sachevant la fin du cycle lmentaire quand on sait la concurrence grandissante faite aux lyces classiques jusqu la seconde guerre par le Primaire suprieur grce lexcellence des programmes compacts et complets quAntoine Prost condamne ? Voil pour la rcriture de lhistoire scolaire.

Le noir bilan dun Primaire essentiellement producteur de redoublements nest pas plus srieux. Les statistiques officielles sur les passages en 6e conduisent en effet une tout autre apprciation des performances de lcole lmentaire pendant la priode incrimine. Elles font apparatre en effet une progression rgulire et une dmocratisation notable de laccs au secondaire de la fin de la guerre aux annes soixante. En 1945, la proportion dlves de la Communale reus lexigeant concours dentre en 6e tait de 20,5 %, elle grimpe 44,3 % en 1957, les admis se rpartissant entre les

28 Justification de ncessits purement managriales, largumentation dA.Prot prend tout son sens quand on la rapproche du paragraphe du communiqu du Conseil des ministres du 16 janvier 1974 intitul Suppression des redoublements : La frquence excessive des redoublements provoque un alourdissement notable des effectifs scolaires et corrlativement des charges supplmentaires importantes.

18

lyces et les Cours Complmentaires, hritiers des EPS. Puis, le concours ayant t amnag et finalement supprim 29, elle atteint 55 % en 1962. Antoine Prost ignorait-il ces chiffres ? coup sr non puisquil les reproduit dans un autre chapitre du mme livre. Mais cela ne lempche pas plus de saligner sans rserves sur la thse des experts de lOCDE concernant les redoublements que dcrire que lcole lmentaire cesse dtre terminale en 1963 alors que lanne prcdente 55 % des lves entraient en 6e. Voil pour lobjectivit dans la prsentation des faits.

Mais naccablons pas davantage cette dmonstration bancale puisque, quelques annes aprs lavoir produite, son auteur a eu le mrite den reconnatre le caractre fallacieux. En 1992, voquant dans un nouvel ouvrage30 les conditions dans lesquelles avait t prise la dcision de crer le collge, il crit en effet ces lignes dautocritique :

Les classes de siximecomptent 12% (denfants douvriers) au sortir du conflitEn 1958-

1959, les enfants douvriers reprsentent 19,4 % des siximes des lyces36,7 % des lves

de CC Les volutions enregistres jusquen 1963-1964 sont mettre au compte du systme

scolaire antrieur aux rformes. Or on constate que la proportion denfants douvriers passe,

entre ces deux dates, de 14,1, 17,3 % dans les secondes denseignement gnral, et de 10,3%

12,7 % dans les terminales. Cest lindice dune incontestable tendance

La dmocratisation est en marche. Cest prcisment le moment o intervient la rforme des

collgesNi les experts gouvernementaux, ni les sociologues, ni les syndicats enseignants ne

percevaient quune dmocratisation effective tait en train de se produire.

Ainsi, nous dit-on, la dmocratisation tait en marche quand les rformes Fouchet, et les

suivantes qui la prolongent, lont stoppe,. Et personne ne se serait aperu de rien ? Pas mme Antoine Prost, membre de la commission de lducation nationale du Ve et du VIe Plan pendant les annes soixante et ardent promoteur de cette rforme dont il vante encore les avantages en 1980 ?

Les faits sont l : alors que le systme scolaire antrieur assurait une dmocratisation, les dcideurs et leurs conseils ont mis en place le leurre de la massification. Avec les consquences que lon connat. Et sans reculer devant une prsentation historiquement fausse du primaire de Jules Ferry comme enseignement terminal ne prparant pas lenseignement secondaire. Ils semaient profond : cette ngation de la vrit historique allait devenir, dater des annes soixante-dix, la justification des rformes aussi bien en mathmatiques quen franais. On la trouve reproduite dans les textes officiels les plus rcents. Par exemple dans le deuxime volume de la srie Quapprend-on lcole o lon peut lire ces lignes rdiges dans le style no-jdanovien en vigueur aujourdhui dans linstitution : Une place essentielle est dsormais faite la matrise de la langue, devenue exigence imprieuse depuis que tous les lves entrent au collge et quils doivent demble y pratiquer un travail intellectuel autonome 31.

29 dater de 1957, le concours ne concerne plus que les lves du public qui nont pas obtenu la moyenne gnrale en CM2 et les lves de lenseignement priv. Il sera supprim en 1959. 30 Prost ducation et politique. Une histoire de lenseignement de 1945 nos jours, Le seuil, 1992. 31 Quapprend-on lcole lmentaire, les nouveaux programmes, Prface de Jack Lang, CNDP/XO ditions, fvrier 2002

19

Comprenons bien : depuis que les programmes du primaire ont t vids des contenus quon croyait pouvoir remettre plus tard, il est devenu en effet imprieux que les coliers entrent collge au moins en sachant lire. On sait ce quil en est.

Retarder ltude de lhistoire, de la gographie et des sciences pour concentrer lenseignement primaire sur lessentiel, ce qui est ncessaire pour la suite, le franais et le calcul , le contre-sens est inexcusable, ses retombes catastrophiques.

Exprime aujourdhui encore dans le Grand dbat sur lcole de 2004-2005 par les partisans dun socle des fondamentaux repouss en fin de collge, de surcrot rduit aux utilitaires et rintroduisant les programmes facultatifs antrieurs lInstruction publique32, cette position mconnat en effet la fonction propdeutique irremplaable dune formation primaire largie, seul gage dune vritable ducation intellectuelle. Qui plus est, elle prsente comme une avance ce quon sait tre, par exprience, un recul majeur du point de vue de la dmocratisation du savoir.

En revenir lessentiel ou au fondamental , le thme a dj servi en 1850 aux conservateurs opposs la loi Guizot33 dans leur campagne pour le vote de la loi Falloux34. la tte des troupes ractionnaires, Adolphe Thiers. Le rapporteur de ce texte de rgression scolaire na pas lhabitude de mcher ses mots. Sa doctrine ducative se rsume en une formule lapidaire : Il ne faut pas instruire le pauvre . Dans le discours quil tient en mars 1850 devant les dputs de la Seconde Rpublique, il en donne une version dulcore mais pas moins claire. Se dfendant au passage, dans une dngation transparente, de vouloir faire pour cela de lobscurantisme , il enchane les attaques contre une instruction publique en progrs depuis linstitution des coles communales par Guizot. Il faut, dit-il restreindre cette extension dmesure de lenseignement primaire , ramener lenseignement primaire ce quil a dessentiel [], renverser lchafaudage dune fausse science lev en 1833 . Et il fixe les bornes ne pas dpasser ; Lire, crire, compter, voil ce quil faut apprendre, quant au reste, cela est superflu.

Dnonc plus tard par Buisson comme l enseignement rudimentaire de la lecture, de lcriture et du calcul [offert] aux classes dshrites [par] la charit des classes privilgies ce programme se retrouve dans larticle 23 de la loi Falloux qui opre une partition entre l essentiel , les matires obligatoires, et le superflu , les matires facultatives .

Lenseignement primaire comprend : linstruction morale et religieuse, la lecture, lcriture, les

lments de la langue franaise, le calcul et le systme des poids et mesures.

Il peut comprendre en outre (nous soulignons) : larithmtique applique aux oprations

pratiques ; les lments de lhistoire et de la gographie ; des notions des sciences physiques et de

32 propos du pr-rapport de la commission Thlot . Communiqu du GRIP, 27/09/2004. http://michel.delord.free.fr/thelot27092004.pdf 33 Que le trs ractionnaire Falloux et le futur fusilleur des Communards, Thiers, se soient entendus pour revenir sur cette avance na rien dtonnant. Mais que Ferry limprialiste se soit adjoint les services dun Buisson, dont les sympathies communardes taient notoires, pour la remettre sur les rails et ltendre, montre que sur la question scolaire la ligne de partage politique est moins simple quil ny parat. 34 Larticle 51 de cette loi fait obligation aux communes de 800 habitants (Paul Bert en 1866 abaisse ce seuil 500) douvrir une cole pour les filles. Cette mesure apparemment progressiste doit tre juge laune des contenus. Elle tmoigne de la volont dtendre tous les enfants du peuple, quel que soit leur sexe, le mme enseignement rudimentaire.

20

lhistoire naturelle, applicables aux sciences de la vie ; des instructions lmentaires sur

lagriculture, lindustrie et lhygine ; larpentage, le nivellement, le dessin linaire ; le chant et la

gymnastique.

Particulirement vis par Thiers, qui a symboliquement oppos dans son discours les mrites de linstituteur sonneur de cloches aux chimres dangereuses de linstituteur mathmaticien , lenseignement des mathmatiques est mis en pices.

De la gomtrie, il ne reste plus, et encore dans la partie facultative du programme, que les comptences, comme lon dirait aujourdhui, pour larpentage, le nivellement, le dessin linaire . Lapprentissage de la numration est spar de celui des oprations, le calcul ne devant tre abord que dans la deuxime division comme le prcisera le modle de rglement envoy le 17 aot 1851 aux recteurs par le ministre Crouseihles.

De mme, si le systme des poids et mesures est mentionn, son enseignement, de toute faon disjoint de lapprentissage de la numration et du calcul, est rejet en fin de scolarit et a ainsi peu de chances dtre abord. Bref, tous les lments indispensables llaboration dune intelligence mathmatique sont carts.

La fonction idologique de cette mutilation des esprits transparat dans la directive donne aux instituteurs en 1855 de bannir toute forme dabstraction dans lenseignement de larithmtique, celui-ci devant se limiter strictement aux notions utiles dans lexercice dun mtier.

Le matre vitera donc toutes les questions oiseuses qui n'ont d'application dans aucune profession,

ou qui offrent seulement de l'intrt comme prparation des tudes que les lves

n'entreprendront jamais, ou comme curiosit et exercice de l'esprit. [...] L'arithmtique, avons-nous

dit, est, de toutes les branches de l'enseignement primaire, celle qui trouve le plus une application

directe dans les toutes les positions de la vie. Profitons donc du caractre particulier de cette

science, et puisque le sens pratique des populations leur fait ddaigner les recherches et les

spculations purement thoriques dont ils ne comprennent pas la porte, exerons de prfrence

l'esprit de nos lves sur des questions qui touchent des besoins de chaque jour. (De la direction

donner par les instituteurs leur enseignement - fvrier-mars 1855, p. 137)35

Le rejet des lments de lhistoire et de la gographie ; des notions des sciences physiques et de lhistoire naturelle, applicables aux sciences de la vie parmi les matires facultatives participe de la mme logique de sgrgation sociale.

Les conceptions dveloppes dans le Dictionnaire Pdagogique tournent le dos cet obscurantisme dlibr auquel la loi Ferry de 1882 a mis fin en spcifiant dans son article 1 que larticle 23 de la loi Falloux du 15 mars 1850 est abrog .

Elles vont guider la mise en place dun enseignement non rudimentaire et non-utilitariste, cest--dire dun enseignement o les apprentissages, mme pratiques, intgrent une dimension thorique, et

35 Recension par Philippe Nabonnand du livre de Renaud dEnfert, in Gazette des mathmaticiens, Janvier 2005.

http://michel.delord.free.fr/rec-denfert.pdf, Texte complet pages 137 140

21

concourent ainsi ce que les rdacteurs des programmes de 1882 appellent une ducation intellectuelle .

L'ducation intellectuelle, telle que peut la faire l'cole primaire publique [...] ne donne qu'un

nombre limit de connaissances. Mais ces connaissances sont choisies de telle sorte, que non

seulement elles assurent l'enfant tout le savoir pratique dont il aura besoin dans la vie, mais

encore elles agissent sur ses facults, forment son esprit, le cultivent, l'tendent et

constituent vraiment une ducation. (Programmes annexs au rglement dorganisation des

coles primaires publiques, 27 juillet 1882).

Des programmes concentriques de 1882, o chaque cours (CE, CM, CS*) constitue un ensemble complet de connaissances pour pallier les mfaits de labstention scolaire, aux programmes progressifs signs par Paul Lapie en 1923, ceux signs par Jean Zay en 1937, aux programmes de 1945 enfin, lambition fondamentale reste la mme.

Centrs sur le dveloppement des capacits dabstraction et la construction dune culture, les programmes du primaire, denses, riches et progressifs ne distinguent pas matires obligatoires et matires facultatives.

Dans le cadre de la mthode intuitive ( Cf. infra 1e partie), ils prvoient ds le dbut de la scolarit l'apprentissage simultan de lcriture et de la lecture dune part, de la numration, de la mesure et du calcul mental et crit de lautre37 ; puis immdiatement aprs, pour conforter et largir ces premiers acquis, un riche curriculum incluant lhistoire, la gographie et des lments des sciences naturelles, physiques et mathmatiques 38.

Certes, ds la fin des annes vingt, et surtout aprs la seconde guerre, comme nous lavons vu plus haut, la rfrence la conception buissonnienne de lenseignement comme ducation gnrale sefface progressivement, dans les canons de la pdagogie et dans la formation des normalien, et renat le danger tant de fois signal par Buisson, accentu encore par le recrutement denseignants insuffisamment forms, de la rduction de lenseignement la routine et aux recettes. Malgr ces videntes faiblesses, il nen reste pas moins que ce sont ces programmes qui ont permis de porter 55 % dune gnration au collge en 1962, entre 75 % et 90 % selon les dpartements en 1969-7039.

Objectifs intellectuels levs, programmes complets et progressions gradues, il ny a pas dautre moyen de rpondre de manire rationnelle lapptit de connaissance des enfants. Un apptit que lon tue en revanche si, sous prtexte de ne pas les surmener, lon appauvrit le curriculum en dtruisant du mme coup les progressions, si de surcrot les apprentissages premiers, dont la simultanit nest plus mme pense depuis les annes 70, ont t mal assurs au CP.

Quand ce meurtre est consomm, limpuissance de lenseignement entre dans un cercle vicieux. Il ne reste plus qu poser candidement, comme la encore fait en 2003 la Commission du dbat

36 Le cours prparatoire napparat qu la fin du XIXe. 37 Renaud dEnfert, dans Lenseignement mathmatique lcole primaire de la Rvolution nos jours (INRP, 2003) signale cependant que au dbut de la dcennie 1880, la simultanit des apprentissages nest pas encore la rgle et il est des rgions rurales, comme la Bretagne, o les enfants ne commencent le calcul que lorsquil savent dj crire couramment. 38 Voir infra p.000, la reproduction dun livre de gographie de 1950 destin au CE1/CE2. 39 Michel Delord , Note sur la "massification" , sept. 2004 http://michel.delord.free.fr/massif.pdf

22

national sur lavenir de lcole, la lancinante question : Comment motiver et faire travailler efficacement les lves ? 40, laquelle fait invitablement suite, la rationalit des progressions ayant t tue dans luf, la fausse problmatique qui conduit un nouvel amenuisement des contenus : Faut-il enseigner moins pour enseigner mieux ? .

Les rponses sont connues : remde lennui, les sances dveil o lintelligence sendort, les squences de ttonnement exprimental au cours desquelles lenfant est invit dcouvrir ce quil na aucun moyen de comprendre. Remde limpossibilit de construire sur du vide, lallgement continu des programmes, par l-mme rendus de plus en plus incohrents et inoprants, la rduction enfin de lenseignement un rabchage de procdures vides de sens dnommes comptences et le plus souvent comprises comme de plates consignes : lire un tableau double entre, relever et classer des indices, coder correctement, etc.

La crise de transmission traverse depuis trois dcennies par le collge dabord puis par le lyce*, et qui gagne aujourdhui les bancs de luniversit o lon doit donner en premire anne des cours de rattrapage dorthographe et de culture gnrale, est la consquence inluctable du contre-sens pdagogique commis par les rformateurs des annes soixante-dix. Contre-sens sur lequel les moutures successives des programmes du primaire ne sont jamais revenues, au contraire, et la dernire, dite Lang-Ferry, pas plus que les prcdentes. Cette nime resuce de progressions chaotiques empire mme les choses par limposition ds lcole maternelle dune pdagogie comportementaliste des comptences traduite par langlicisme tre capable de (To be able to) qui fait fi de la marche suivre pour assurer le dveloppement intellectuel du jeune colier et induit par l-mme des effets particulirement pervers. Selon les recommandations officielles, en effet, lvaluation des comptences acquises ou non acquises , doit servir de support la dtection prcoce de retards dapprentissage, lorigine de ceux-ci tant recherche chez lcolier lui-mme, dans sa famille, son milieu, dans une pathologie personnelle ou sociale suppose.

Dernier avatar dune drive de quarante annes : lcole qui instruit et prend ses responsabilits, sest substitue insidieusement une cole irresponsable qui met sur le compte des acteurs de base et en premier lieu des lves, les effets ngatifs de ses propres errances. Une cole qui, sous le prtexte denseigner autrement, napprend plus rien, mais observe, prescrit cures et remdiations, alimente en clients psychologues, orthophonistes et.officines de cours particuliers.

Peut-on arrter cette fuite en avant et retrouver llan mancipateur prsent dans le Dictionnaire Pdagogique ?

Pas sans remettre en question deux reprsentations dominantes formalises partir des annes soixante de lhistoire de lcole.

40 Commission du dbat national sur lavenir de lcole, Les Franais et leur cole. Le Miroir du dbat, Paris, Dunod, 2004, p. 16, question 8. 41 En 1989, 40,2 % des lves redoublaient une fois entre la 6e et la terminale, 26,4 % deux fois et plus. Pourquoi cette contre-performance ? Le systme ne sest pas pos la question. Il sest efforc par lorientation et lindividualisation des parcours et par labaissement du niveau des examens de lisser ces statistiques.

23

Venues dhorizons idologiques diffrents, elles ont pour points communs de safficher comme des critiques radicales, drapes dans le manteau du progressisme , de lcole de Jules Ferry et de censurer son noyau rationnel et transfrable, la pdagogie progressiste de Buisson.

La premire apparat ds 1961 dans Linfluence du positivisme dans luvre scolaire de Jules Ferry. Les origines de la lacit (ditions Rivire, 1961) sous la plume de Louis Legrand. Celui-ci procde en deux tapes. Dabord il occulte, et pour cause, et le courant clair reprsent Buisson et les critiques formules fin 19e dbut 20e par des anarcho-syndicalistes comme lise Reclus42 ou Charles-Ange Laisant43 lgard des dfauts du systme scolaire de la Troisime Rpublique. Ayant ainsi dralis le dbat, il prsente ensuite la pense de Ferry comme strictement oppose aux Lumires. Mais, chez Ferry, crit-il, le progrs des Lumires cde le pas au souci dunir la famille et, par-del, dunir la socit en mettant fin l'anarchie moderne . La preuve : Le refus du dogmatisme religieux et de la hirarchie monarchiste nest jamais all jusqu' la mise en cause du savoir scientifique comme modle ni celle du magistre comme intercesseur .

De ce salmigondis o, travers Ferry, lcole rpublicaine est accuse davoir mnag le dogmatisme religieux et la tradition monarchiste et o les hussards noirs sont assimils par le terme magistre ceux qui, vques, papes ou conciles, ont la charge dinterprter la doctrine rvle, ne ressort clairement quune ide : la mise en cause du savoir scientifique . Craignait-il de ne pas avoir t bien compris ?, Louis Legrand revient la charge dans deux ouvrages publis en 1977 et 2001. Dans le premier, en dplorant encore que nait pas eu lieu une remise en causede la prvalence du savoir 44. Dans le second, en faisant mine de se demander sil est justifi de restreindre dans lcole lobjectif de socialisation au seul exercice de la pense intellectuelle (sic) rationnelle (resic) 45. La rponse cette question est connue ; elle a t donne en son temps par Thiers, il est vrai dans une langue plus pure et avec davantage de franchise politique.

Analysant les drives de la politique scolaire, drives auxquelles Louis Legrand nest pas tranger, Jacques Muglioni, doyen de linspection gnrale de philosophie de 1971 1983, avait dnonc dans La gauche et l'cole, le retour des vieilles grues obscurantistes. Il y a, crivait-il deux conceptions de l'cole. La premire lui assigne pour fin dinculquer l'amour de l'ordre, ou plutt d'entretenir des sentiments favorables la conservation de l'ordre existant, aux

42 Elise Reclus (1830 - 1905 ), anarchiste, proscrit Londres aprs la Commune, fut un des fondateurs de la gographie moderne. Larticle Gographie du DP, sil nest pas rdig par lui, reflte les avances quon doit ses travaux. 43 Charles-Ange Laisant ( 1841-1920), mathmaticien et anarchiste, prsident de la Socit Mathmatique de France en 1888, rdacteur en chef en 1899 de la revue internationale Lenseignement mathmatique, sintressa aussi beaucoup lenseignement. Auteur de Linitiation mathmatique, il rdigea les programmes de lcole moderne installe Barcelone en 1901 par lanarchiste et pdagogue espagnol Francisco Ferrer. 44 Louis Legrand, Pour une politique dmocratique de l'ducation, PUF, 1977. Page 212. 45 Quelle cole voulons-nous ?, ESF diteur, 2001. Page16 de cet ouvrage, Louis Legrand sen prend conjointement lapprentissage, dans lcole de Jules Ferry, des chants patriotiques et du dessin norm . La ficelle est grosse qui consiste discrditer le contenu rationnel de lenseignement gomtrique dispens dans cette cole au prtexte que celui-ci a t effectivement utilis comme support de vues chauvines et militaristes. Refusera-t-on lutilisation du couteau pour couper son pain au prtexte quil peut tre larme dun meurtre ?

24

intrts, aux privilges, aux ingalits. loppos, la seconde veut que l'on se tourne rsolument vers le progrs, mouvement qui serait pure agitation sans les Lumires. 46

ses attaques rptes contre le savoir scientifique et la pense rationnelle , son prche en faveur du dcouplage de la rationalit et de la socialisation , on comprend aisment laquelle de ces conceptions se rattache Louis Legrand, et, partant, sa volont de discrditer, par une fausse dfense des Lumires, lcole de Jules Ferry. Il resterait sexpliquer comment ces positions insidieusement mais dlibrment hostiles lInstruction publique lui ont permis doccuper dans lappareil ducatif les responsabilits qui ont t les siennes.

Lautre reprsentation liquidatrice de lInstruction publique dcoule de la problmatique sociologique dveloppe dans Lcole capitaliste en France et dans Lcole primaire divise, livres publis en 1972 et 1975 chez Maspero par Christian Baudelot et Roger Establet.

Mais pour bien comprendre le rle stratgique jou par ces ouvrages dans la rcriture de lhistoire scolaire, il faut revenir sur la question des coles primaires suprieures (EPS) et tout particulirement sur la fonction dmocratique qui, dans lesprit de Buisson et des hommes qui lentouraient, devait tre la leur

Rappel de quelques faits gnralement oublis dans lhistoire de la dmocratisation de lenseignement.

Le 3 mars 1904, le mathmaticien Emile Borel47, sinscrivant dans la logique de la rvolution buissonnienne, dessine les grandes lignes dune stratgie de dmocratisation fonde sur un systme scolaire dual dans lequel le rle moteur reviendrait au Primaire et au Primaire suprieur.

Tout dabord, explique-t-il, je ne ferai aucune difficult pour reconnatre que, sur plusieurs points,

lon constate trop souvent aux examens du baccalaurat, et mme aux examens dentre aux

grandes coles, des ignorances scandaleuses, notamment sur le systme mtrique, qui ne seraient

pas tolres au moindre examen primaire. Lenseignement primaire forme dexcellents esprits, et

le jour o une lgislation plus dmocratique leur ouvrirait les portes de lenseignement suprieur, ils

y feraient une concurrence redoutable aux lves de lenseignement secondaire. (Les exercices

pratiques de mathmatiques dans lEnseignement secondaire, Confrence faite le 3 mars 1904

au Muse Pdagogique)

Loin dtre une vue de lesprit, cette stratgie concurrentielle fera la preuve de son efficacit : la veille de la seconde guerre, nous lavons vu, les EPS accueillent, avec des programmes de trs haut niveau, autant dlves que les lyces.

Et ce nest pas un hasard si, en 1940 et 1941, le Marchal Ptain, dont lattachement la dmocratisation est bien connu, prend deux mesures destines briser ce mouvement : une premire fermeture des coles normales48 qui recrutent alors les matres dans le vivier des EPS, et la suppression de ces dernires transformes par le ministre Jrme Carcopino en collges modernes 46 Jacques Muglioni, La gauche et l'cole, Le Dbat, n 64, mars-avril 1991. http://michel.delord.free.fr/mugli91.pdf 47 mile Borel (1871-1956), mathmaticien, fondateur notamment de la thorie de la mesure avec Baire et Lebesgue. 48 Vichy avait prvu de remplacer les coles normales par des Instituts de formation professionnelle (IFP) dont les premiers instituteurs professionnaliss auraient d sortir en 1944.

25

intgrs au secondaire. Sur les motivations qui ont conduit cette deuxime dcision, aucun doute : il sagit bien lpoque, comme Antoine Prost le reconnat, de mettre fin une concurrence qui a tourn lavantage des EPS, et, pour certains, au cauchemar.

Or les coles normales rouvriront en 194549, mais pas les EPS. Et bien que les collges modernes aient hrit en partie aprs la Libration de leurs qualits notamment en recueillant leurs enseignants, laiguillon de la comptition entre le secondaire et une cole du peuple ne sparant pas hautes conceptions thoriques et enseignement pratique a disparu avec elles. En homme clairvoyant, le trs cultiv et trs conservateur Jrme Carcopino avait vis le cur de la rvolution de lInstruction publique, dj bien affaibli puisquil ne tentera pas de renatre en 1945. Par cette excution, il orientait toute rflexion rformatrice ultrieure sur la voie unanimiste, et moins dangereuse ses yeux pour la hirarchie sociale, de lcole unique

Le spectre dune dmocratisation du savoir ralise dans un systme dual et concurrentiel sur le plan social devait pourtant hanter longtemps encore les dcideurs. Commentant la suppression par la rforme Fouch de 1963 des classes de fin dtudes primaires, cest--dire des derniers vestiges, lpoque bien dlabrs, de lcole buissonnienne, Antoine Prost souligne que cette mesure a t prise pour viter de voir renatre de ses cendres un nouveau primaire suprieur.

Ces faits tant tablis, revenons maintenant MM. Baudelot et Establet et leur lecture des mcanismes de slection sociale dans lcole. Selon ces auteurs, lcole nest pas une, mais divise en deux rseaux de scolarisation : le rseau primaire professionnel - rseau PP - et le rseau secondaire suprieur - rseau SS - tanches, htrognes par leurs contenus denseignement et leurs recrutements sociaux. . En accusation, lcole primaire qui assure, sous les dehors de lunit et de la dmocratie, lessentiel de la DISLOCATION (sic) dune gnration scolarise par le jeu des redoublements, et ses programmes qui privilgient les modes dexpression et dnonciation des intellectuels , confrontant par exemple lenfant dOS un livre de lecture qui ne parle ni de lui, ni comme lui et est en outre rdig selon une orthographe qui na jamais t conue pour un enseignement populaire de masse .

Cette analyse binaire a apport de leau au moulin des rcriveurs de programmes des annes soixante-dix et fait obstacle toute rflexion de fond sur le systme scolaire.

On note en effet que, bien quils gratignent au passage les rformes priodiquement entreprises qui concernent lcole primaire , en lespce le projet Haby 50, M.M. Baudelot et Establet convergent avec les auteurs desdites rformes sur les redoublements et la nocivit, cet gard, des programmes du primaire. Certes les seconds les trouvent inutilement chargs, les premiers bourgeois , mais les uns et les autres marquent au fond la mme indiffrence la qualit des

49 Lhistoire des coles normales reste faire. Avant leur remplacement en 1989 par les IUFM, elles ont connu une longue phase de dchance dabord lente puis accentue partir des annes soixante. Loubli progressif des thses pdagogiques de Buisson ayant entre autres abouti la suppression totale des cours classiques de pdagogie (pdagogie spciale et histoire des doctrines pdagogiques) et leur remplacement par des cours de psycho-pdagogie. 50 La focalisation sur la rforme Haby, intresse ou simple preuve de mconnaissance historique, est un leurre qui sert occulter la question des modifications de programmes et le tournant managrial justification psycho-pdagogique des annes soixante.

26

contenus rellement enseigns51. Les uns comme les autres, quelles que soient leurs justifications, sont prts jeter par-dessus bord ces contenus, et sen remettre pour dmocratiser des rformes de structure qui consistent ouvrir les vannes de laccs au rseau SS - galit des chances oblige -, une fois revus la baisse les programmes du primaire, des lves dpourvus du bagage lmentaire indispensable la poursuite dtudes secondaires.52

Mais la thse de MM. Baudelot et Establet sur les deux rseaux tanches na pas seulement servi sur le moment renouveler la caution idologique de gauche au dlitement des programmes historiques du primaire dont la fondation du Collge bientt unique avait donn le signal. Elle est devenue la grille de lecture universelle que les socio-penseurs et les experts rgulirement commandits ou consults par la techno-structure Ed-Nat. plaquent sans se lasser sur la priode de lInstruction publique.

Jacques Muglioni navait-il pas raison dcrire ce sujet que la plupart des critiques visant lcole dautrefois trahit le plus souvent une ignorance complte de lhistoire relle. Il aurait d ajouter que loin dtre une faiblesse, sur le sujet de lcole comme sur dautres, loubli de lhistoire est une force en marche.

Le trs rcent livre L'Ecole en France Crises, pratiques, perspectives53 crit sous la direction de Jean-Pierre Terrail en administre une nouvelle preuve. Comme il se doit, ce sociologue y reprend le schma historiquement contestable du cloisonnement trs largement tanche entre deux rseaux de scolarisation , et comme il se doit, il prend le parti de la dmocratisation , et salue comme un progrs la disparition de l'cole de Jules Ferry . Aux oubliettes donc ce qui prcisment a t la base de la plus grande ralisation historique de la dmocratisation : la qualit de lenseignement dlivr par cette cole ; et bien sr lexprience des EPS qui cadre mal, il est vrai, avec le schma des deux rseaux spars .

Le terrain ainsi dgag, il peut, contre toute vrit, prsenter le Primaire dautrefois comme un cycle terminal la fois dun point de vue sociologique - ce qui est faux, nous lavons vu -, et du point de vue des contenus selon lui rduits aux rudiments et donc ne permettant pas d'tudes secondaires - ce qui lest tout autant.

En France, crit-il, l'cole de la troisime Rpublique reprsente une forme particulirement

aboutie [d'] un second rgime de scolarisation [qui] merge dans l'antiquit grecque et romaine,

mais ne connatra son plein dveloppement qu'au cours des derniers sicles en Europe occidentale

51 Cette indiffrence la qualit des contenus et son corollaire, la rsignation non-dite un recul ducatif de masse, sont partags par tous les rformateurs depuis quarante ans. Leur seul souci est den masquer les consquences sur le plan social. Xavier Darcos la dit un jour : Le cur du problme est celui-ci : cette rgression serait plus acceptable si elle ne s'accompagnait pas d'un accroissement des ingalits . Lcole en faute, Le Figaro-Magazine, Samedi 7 dcembre 2002. http://michel.delord.free.fr/fer-darc.pdf 52 Quinze ans aprs, en 1989, MM. Baudelot et Establet faisaient paratre Le niveau monte. On avait sans doute chang, entre temps, sans que lon sen apert, et dcole et de socit. Cependant, tandis que le niveau montait, le pourcentage denfants de milieu modeste accdant aux classes prparatoires et aux grandes coles amorait une baisse historique qui na cess depuis de saccentuer. 53 Jean Pierre Terrail, L'Ecole en France Crises, pratiques, perspectives . La Dispute, octobre 2005.

27

... il assure l'alphabtisation de masse de la plus grande partie de la population tout en continuant

l'carter des formes plus labores des savoirs lettrs.

Dans le mme livre, Stella Baruk, professeur de mathmatiques et auteur de plusieurs best-sellers dont le fameux ge du capitaine54, fait cho ces propos ineptes par une docte condamnation des tares supposes de lenseignement des mathmatiques dans lcole de Jules Ferry.

Dans cette cole du pass, dite cole primaire, crit-elle, les mathmatiques, en tant que corps de

savoirs aux contenus et mthodes spcifiques, n'ont jamais figur. Les programmes menant au

certificat d'tudes primaires s'en tenaient un bagage volontairement limit, comportant l'criture

des nombres, le maniement des quatre rgles ou quatre oprations, une gomtrie qui n'tait

que mesures et calculs de tous ordres - primtres ou aires de champs, volumes de contenants de

forme courante -, l'ensemble mis au service d'une comptabilit domestique ou bancaire, et illustr

par les problmes en dpendant, de prix d'achat, de vente, de pertes ou bnfices.

Pareils contenus ne pouvaient gure prparer au secondaire et n'y prtendaient pas. Ils taient un

tout, ferm sur lui-mme, formant et formatant les esprits et les destins55, sauf exceptions notoires.

Conclusion : il convient de rcuser cette cassure entre primaire et secondaire dont on imagine

qu'ils se succdent alors qu'ils sont diffrents d'essence non de degr en fondant une cole

premire destine remplacer l'cole primaire .

On retrouve l, lidentique, le discours des rformateurs des annes soixante sur les

programmes de lcole de Jules Ferry.

la fois coups des savoirs savants , les contenus du primaire doivent tre purs de tous

ces exercices vulgaires : les quatre rgles , les calculs daires et de volumes ; ils doivent tre

investis par les savoirs lettrs . Surtout, puisque lcole primaire nest plus un cycle terminal , ils

doivent souvrir la mathmatique, la linguistique et mille autres trsors dont nagure taient

tenus lcart les enfants du peuple .

54 Stella Baruk Lge du capitaine, le Seuil, 1998. 55 Stella Baruk sest-elle soucie de vrifier ce quelle avance ? On peut en douter. Donnons aujourdhui les problmes suivants des lves de troisime dont le destin nest pas format puisque presque tous passent en seconde. Exercice 355 dans Arithmtique Brevet lmentaire, Armand Millet, Hachette , 1923 : Une banquise ayant la forme dun cylindre droit vertical merge de 5m hors de la mer. Quelle est la hauteur immerge de cette banquise ? Densit de la glace 0,92 ; densit de leau de mer 1,027. Brevet 1924 ; sujet de gomtrie donn Paris : Une pice dacier parfaitement adapte a la forme dune pyramide rgulire de 0 m 16 de hauteur. Sa base est un carr inscrit dans un cercle dont un arc de 11636 mesure 58 mm, 3. Lacier employ a pour densit 7,84 ; on demande de dterminer le poids de la pice pyramidale. ( Prendre Pi = 3,14 ).

28

Voil maintenant cinquante ans que ces rformes ont t lances ; plutt que de dterrer le

cadavre de lcole de Jules Ferry pour le poignarder nouveau, leurs initiateurs ne seraientils bien

inspirs de faire le bilan de leur mise en uvre ?

Ils prfrent agiter lpouvantail du cycle terminal et, faisant comme si le demi-sicle coul

depuis les annes 1960 navait pas exist, systmatiser les errements de leurs prdcesseurs dans le

domaine de la pdagogie.

Stella Baruk voque la rforme des mathmatiques modernes en des termes logieux : Le

littrature produite par la belle ide, intrinsquement fconde, de ldification dun savoir qui

se constituerait continment jusqu luniversit . Or la seule continuit dont peut se rclamer

la rforme des maths modernes est la continuit, de la maternelle luniversit, dun enseignement

qui va de labstrait au concret56, c'est--dire qui part de lenseignement du concept pour le remplir

ensuite de ses dterminations relles. Ctait bien le rle de lenseignement initial de la thorie des

ensembles, tout objet mathmatique pouvant ensuite - ce qui est vrai dun point de vue

mathmatique - tre effectivement considr comme lment dun ensemble57. Mais cette

progression est par essence inenseignable ; pire, elle devient dans la pratique lenseignement de

lillusion langagire58, nime resuce de la leon de mots rejete par F. Buisson au profit de la

leon de choses.

Il nest pas inutile de rappeler ici que la caractristique de la dmarche dinstruction nest pas de supprimer les solutions de continuit dans les progressions ; elle au contraire de les reconnatre pour que llve puisse les dpasser. En effet, la connaissance est, par essence, un processus non linaire.

Ainsi, les lves apprennent tout dabord ce quest un nombre entier ; ce stade, pour eux, tout nombre est un nombre entier, et deux ne divise pas cinq. Puis, premire discontinuit, ils apprendront les nombres dcimaux dans lesquels deux divise cinq mais trois ne divise pas sept. Puis, nouvelle discontinuit, ils apprendront les nombres rationnels dans lesquels trois divise sept.

Et non seulement il ny a aucun moyen dviter ces discontinuits - sauf se rfugier dans lillusion langagire par des dfinitions habiles et striles - mais il faut surtout ne pas le faire, car cest au travers de ces sauts qualitatifs que non seulement llve apprend mais quil apprend apprendre.

En somme, ce que Stella Baruk prsente, cest une version des mathmatiques modernes pure des dfauts les plus grossiers de loriginal. Elle converge ainsi avec le courant de la didactique des

56 Nous anticipons ici sur lintroduction des textes du Dictionnaire Pdagogique sur la mthode intuitive et le calcul (Parties I et III infra). 57 Certains, considrant probablement que lenseignement de la thorie des ensembles tait trop concret, proposeront lenseignement des catgories car lintrt essentiel de cette thorie tient son grand degr de gnralit ! Cf. Jacqueline Fourasti dans le N 297 du Bulletin de lAPMEP ( avril 1975), proposition qui suscite une excellente raction dAlain Bouvier dans le N 302 de cette mme revue. 58 Notion introduite par R. Bkouche dans L'enseignement scientifique entre l'illusion langagire et l'activisme pdagogique. http://michel.delord.free.fr/rb/rb-illu_activism.pdf

29

mathmatiques que nous rencontrerons plus loin, et qui, comme elle, prserve lessentiel du dogme - et les positions acquises dans lappareil - en faisant porter la responsabilit de lchec de la rforme des maths modernes non sur ceux qui lont mise en place et sur ses dfauts intrinsques, mais sur le lampiste : les enseignants insuffisamment forms. 59

Quant Jean- Pierre Terrail, il garde la ligne du parti de 1970 mais, limpossible nul nest tenu,

il innove comme il peut . Remettre en question, crit-il, la base de toutes les thories

pdagogiques qui pensent laction scolaire comme le passage du concret labstrait

(Rousseau, Pestalozzi, les instructions de 1923 qui recommandaient de ne pas faire appel trop

tt au raisonnement dductif, Piaget et la thorie des stades, etc.) Il rend un fier service la

dfense de l'instruction publique en rappelant le souvenir de Buisson et de la mthode intuitive

comme systmatisation des pdagogies progressistes du XIXeme sicle, souvenir qui avait disparu

de la mmoire des enseignants. Les rformateurs des annes 70, continuant de plus se rclamer

des Rousseau et autres Pestalozzi, n'en faisaient qu'une critique implicite, floue et donc difficile

contrer. La proposition de JP Terrail, gnralisation de celle de Stella Baruk de ngation du Calcul

Intuitif cher Buisson, fait disparatre ce flou dissimulateur : le dbat fondamental est bien

l'opposition entre les partisans de la mthode intuitive et ses adversaires.

Est-il exagr de parler, propos de ces nouveaux rformistes, comme de tous ceux qui depuis un demi-sicle proposent en quelque sorte de secondariser le primaire , dimposture dmocratique ?

Rejet explicite de la mthode intuitive, cest--dire de la voie daccs labstraction, suppression de lcole lmentaire, cest--dire dune cole o lon enseigne les lments des savoirs, au fond, ces propositions sont-elles autre chose que la finalisation pdagogique des mesures politiques de prcaution prises lencontre du dveloppement du primaire suprieur par le Marchal Ptain ?

Il nest pas inintressant de comparer ces thses construites sur la valorisation du secondaire et le dnigrement du primaire avec le diagnostic port en 1910 sur le systme scolaire dalors par le mathmaticien Charles-Ange Laisant, lun des leaders incontests son poque dun progressisme pdagogique partag par les premires organisations syndicales enseignantes.

59 En ce qui concerne plus proprement la gomtrie, une analyse assez grossire permet de repartir les raisons de lchec de la reforme des mathmatiques modernes en trois catgories : La premire raison tient limprparation du corps enseignant, malgr toute la bonne volont dont il a fait preuve. Peut-tre mme ce facteur est-il suffisant pour expliquer lchec de la rforme. Commission Kahane ; Rapport sur la gomtrie. http://smf.emath.fr/Enseignements/CommissionKahane/RapportEnseignementGeometrie.pdf

30

Notre enseignement primaire est passable ; lenseignement primaire suprieur serait le moins

mauvais de tous si beaucoup de familles ne restaient hypnotises par lattrait des carrires

librales et du fonctionnarisme.

Quant lenseignement secondaire, pour ne pas m'tendre outre mesure, je me bornerai citer

un trs court passage dune tude de M. Ascoli ; on pourrait y voir la plus charmante des

ironies, et peut-tre ne se tromperait-on gure :

Ce que l'on s'est propos en augmentant l'importance des sciences dans

l'enseignement secondaire, c'est de leur attribuer la large part qui doit leur

revenir dans la formation des esprits. Jusqu'ici, ce rle tait dvolu aux

lettres, tandis que les sciences taient surtout des matires d'examen, dnues

de tout caractre ducateur.

Traduisez : jusqu'ici, notre enseignement secondaire a eu pour mission d'abrutir la jeunesse,

tandis que dans l'avenir, il en sera de mme. ( Initiation Mathmatique, 1910)

Faut-il insister davantage ?

* * * Revenons donc enfin aux sources, avec les textes tonnamment modernes crits lore du XXe

sicle par les pionniers de ce qui reste ce jour une aventure unique dans lhistoire de la dmocratisation du savoir

Nous avons retenu ici les articles du Dictionnaire qui forment le cur de la pdagogie de Buisson : Intuition , mthode intuitive , Leons de choses , Calcul intuitif , Lecture et criture-lecture , Analogie , Abstraction . Ils dcoulent dune mme conviction : lintelligence est chez lenfant, sous la forme de lintuition, la chose du monde la mieux partage. Au matre den tirer parti, dabord par la mthode intuitive, toute concrte, calque sur la dmarche primesautire du jeune esprit, puis, ce premier stade pass, en introduisant graduellement, par lexercice, des notions plus abstraites. Nous avons galement reproduit des articles - Abcdaire , Numration , Boulier , Arithmtique , grammaire, Dicte , Mmoire - qui entrent en rsonance avec les dbats, rcurrents ces dernires annes, concernant les mthodes de lecture, lutilit de la dicte ou celle du calcul mental, la formation prcoce de lesprit mathmatique, lusage des machines calculer, lenseignement systmatique de la langue ou encore le rle de la mmoire.

La lecture du Dictionnaire de pdagogie et dinstruction primaire permet en effet de prendre du champ par rapport ces querelles, car on les voit rapparatre sur la longue dure. On saperoit ainsi que les Sciences de lducation, en position hgmonique depuis trois dcennies dans le systme ducatif et notamment dans les Instituts de formation des matres (IUFM), proposent

31

souvent comme des solutions innovantes des mthodes que la rvolution pdagogique de 1887 avait rejetes et dont linefficacit et parfois larriration ne faisaient alors de doute pour personne.

Cest flagrant pour lapprentissage de la lecture, dans lequel lcriture nest plus conue comme la voie daccs la lecture, mais o, ds la maternelle, la reconnaissance des lettres sur des tiquettes-

mots mmorises force de rptition rappelle la pratique des Croix-de-par-Dieu dantan. (voir

illustration ci-contre) Cela lest aussi en maths avec la sparation, en CP, des apprentissages de la numration d'avec

ceux de la mesure et des quatre oprations et la rduction du calcul des formes primitives de comptage nomms prtentieusement procdures personnelles . Cela ne lest pas moins pour la thorie du ttonnement proche des thses de Condillac critiques par Buisson et en contradiction grossire avec les leons de choses dont elle se rclame parfois. (On trouvera ces points dvelopps en tte des parties de cette anthologie)

On comprend pourquoi lducation nationale, qui a valid tous ces reculs, sest garde, dans le demi-sicle qui vient de scouler, de publier un recueil des textes pdagogiques fondateurs de lInstruction Publique.

Puissent ceux rassembls ici nourrir la rflexion des jeunes gens qui se prparent au mtier de professeur des coles .

Cest eux que nous voulons nous adresser en dernier pour les mettre en garde contre les dformations vhicules de nos jours par les diffrents clans pdagogiques. Divergeant en apparence, ils saccordent pour donner de l'cole de Jules Ferry une image fausse et dangereuse.

La question, si sensible aujourdhui, de la discipline l'cole est un bon exemple de leurs dbats convenus sur fond de fantasmagorie. Ainsi pour les Rpublicains comme pour les pdagogistes est-il assur que lcole dantan sappuyait sur une discipline quasi militaire, dtestable pour les uns, restaurer durgence pour les autres.

32

Le mieux serait peut-tre de voir ce qu'en disait Ferdinand Buisson : Avant tout, il faudrait ruiner dans lesprit de nos matres une certaine ide de la discipline, ide

fausse et qui les gare : cest lassimilation quelque degr de la discipline scolaire la discipline

militaireLes prescriptions des rglements scolaires, luniformit dexercices et de mouvements,

la loi du silence et de limmobilit et toutes les autres obligations que nous imposons dans nos

coles, ne viennent pas de la nature des choses ou des principes de la pdagogie, ne sont pas des

devoirs moraux proprement parler, mais seulement des ncessits rsultant du fait matriel de la

runion dun grand nombre denfants dans un mme local, sous un mme matre qui doit suffire

tous. Ce sont autant de gnes et de limites la libert, la spontanit, la gaiet de lenfance,

quil nous est impossible dviter, mais quil serait absurde driger en axiomes ou de prendre

srieusement comme points essentiels de la discipline. Ils ne constituent pas la discipline, ils en font

plutt lembarras et la complication. ( Article Discipline du Dictionnaire Pdagogique)

5 mai 2006 - Les auteurs