“ La prière ”

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Marcel MAUSS (1909) “ La prière ” Un document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi Courriel: [email protected] Site web: http://pages.infinit.net/sociojmt Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales" Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm
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  • Marcel MAUSS (1909)

    La prire

    Un document produit en version numrique par Jean-Marie Tremblay,professeur de sociologie au Cgep de Chicoutimi

    Courriel: [email protected] web: http://pages.infinit.net/sociojmt

    Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales"Site web: http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html

    Une collection dveloppe en collaboration avec la BibliothquePaul-mile-Boulet de l'Universit du Qubec Chicoutimi

    Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm

  • Marcel Mauss (1909), La prire 2

    Cette dition lectronique a t ralise par Jean-Marie Tremblay, bnvole,professeur de sociologie au Cgep de Chicoutimi partir de :

    Marcel Mauss (1909)

    La prire

    Une dition lectronique ralise partir du texte de Marcel Mauss (1909), La prire. Texte extrait de La prire. Paris: Flix Alcan, diteur, 1909, pp. 3 175. Ce texte est la 1re partie inacheve de la thse de Mauss sur la prire.Lauteur retira ce livre de limprimerie de la maison ddition, Flix Alcan, en1909. Texte reproduit in Marcel Mauss, Oeuvres. 1. Les fonctions sociales dusacr (pp. 357 477). Paris: Les ditions de Minuit, 1968, 634 pages. Collection:Le sens commun.

    Polices de caractres utilise :

    Pour le texte: Times, 12 points.Pour les citations : Times 10 points.Pour les notes de bas de page : Times, 10 points.

    dition lectronique ralise avec le traitement de textes MicrosoftWord 2001 pour Macintosh.

    Mise en page sur papier formatLETTRE (US letter), 8.5 x 11)

    dition temporaire du 3 octobre 2002ralise Chicoutimi, Qubec.

  • Marcel Mauss (1909), La prire 3

    Table des matires

    La prire .Livre I

    Chapitre premier. - Introduction gnrale.

    Chapitre second.

    I. Historique de la question.II. La prire, phnomne social.III. Mthode.

    La dfinition.L'observation.Explication

    Chapitre troisime. - Dfinition initiale

    I. Le rite.II. La prire.

    Livre II - Nature des rites oraux lmentaires.

    Chapitre premier. - Historique de la question et dlimitation du sujet.

    I.II.

    Chapitre second. - Y-a-t-il des prires en Australie ?

    I.II. - Les dbuts.

    Chapitre troisime. - Les formules de l'intichiuma.

    I. - Introduction.Il. - Les intichiuma arunta.

  • Marcel Mauss (1909), La prire 4

    La prire (1909)

    Livre IRetour la table des matires

  • Marcel Mauss (1909), La prire 5

    Livre I

    Chapitre IIntroduction gnrale

    Retour la table des matires

    De tous les phnomnes religieux, il en est peu qui, mme ne les considrer quedu dehors, donnent aussi immdiatement que la prire l'impression de la vie, de la ri-chesse et de la complexit. Elle a une merveilleuse histoire : partie de bas, elle s'estleve peu peu jusqu'aux sommets de la vie religieuse. Infiniment souple, elle a re-vtu les formes les plus varies, tour a tour adorative et contraignante, humble etmenaante, sche et abondante en images, immuable et variable, mcanique et men-tale. Elle a rempli les rles les plus divers : ici elle est une demande brutale, l unordre, ailleurs un contrat, un acte de foi, une confession, une supplication, une louan-ge, un hosannah. Parfois une mme sorte de prires a pass successivement par toutesles vicissitudes : presque vide l'origine, l'une se trouve un jour pleine de sens,l'autre, presque sublime au dbut, se rduit peu peu a une psalmodie mcanique.

    On comprend tout l'intrt qu'il peut y avoir tudier et suivre travers toutesses variations une chose aussi complexe et aussi protiforme. Nous avons ici uneoccasion, particulirement favorable, pour montrer comment une mme institution

  • Marcel Mauss (1909), La prire 6

    peut s'acquitter des fonctions les plus diffrentes, comment une mme ralit peutrevtir de multiples formes tout en restant elle-mme et sans changer de nature 1. Orce double aspect des choses religieuses et sociales a t trop souvent mconnu. Tantton ne voit en elles que des notions simples, d'une simplicit abstraite o la raison semeut sans peine. Tantt on leur prte une complexit dsesprante qui les soustraitaux prises de la raison. En ralit tout ce qui est social est la fois simple et com-plexe. C'est sur une matire concrte et pleine de mouvement que l'abstraction dusociologue s'exerce et peut lgitimement s'exercer. Une tude de la prire illustrerautilement ce principe.

    Mais ce n'est pas seulement pour ces raisons extrieures que la prire doit attirerl'attention, c'est avant tout cause de sa trs grande importance intrinsque. Elle esten effet, plusieurs points de vue, un des phnomnes centraux de la vie religieuse.

    En premier lieu la prire est le point de convergence d'un grand nombre de phno-mnes religieux. Plus que tout autre systme de faits, elle participe a la fois de lanature du rite et de la nature de la croyance. Elle est un rite, car elle est une attitudeprise, un acte accompli en face des choses sacres. Elle s'adresse la divinit etl'influence ; elle consiste en des mouvements matriels dont on attend des rsultats.Mais en mme temps, toute prire est toujours, a quelque degr un Credo. Mme lao l'usage l'a vide de sens, elle exprime encore au moins un minimum d'ides et desentiments religieux. Dans la prire le fidle agit et il pense. Et action et pense sontunies troitement, jaillissent dans un mme moment religieux, dans un seul et mmetemps. Cette convergence est d'ailleurs toute naturelle, La prire est une parole. Or lelangage est un mouvement qui a un but et un effet ; il est toujours, au fond, un instru-ment d'action. Mais il agit en exprimant des ides, des sentiments que les mots tradui-sent au dehors et substantifient. Parler, c'est la fois agir et penser : voil pourquoi laprire ressortit la fois a la croyance et au culte.

    Cette nature de la prire en favorise l'tude. On sait combien il est difficile d'ex-pliquer un rite qui n'est qu'un rite, ou un mythe peu prs pur 2. Un rite ne trouve saraison d'tre que lorsqu'on a dcouvert son sens, c'est--dire les notions qui sont et ontt sa base, les croyances auxquelles il correspond. Un mythe n'est vraiment expli-qu que quand on a dit de quels mouvements, de quels rites il est solidaire, quellessont les pratiques qu'il commande. D'une part le mythe n'a gure de ralit s'il ne serattache un usage dtermin du culte ; et, d'autre part, un rite n'a gure de valeur s'iln'est pas la mise en jeu de certaines croyances. Une notion religieuse dtache despratiques o elle fonctionne est chose floue et vague ; et une pratique dont on ne saitpas, de source certaine, le sens n'est, pour la science, qu'une srie mcanique de mou-vements traditionnels, dont le rle ne peut tre dtermin que de faon tout hypoth-tique. - Or ce sont prcisment d'ordinaire, des mythes et des rites peu prs isolsqu'tudient la mythologie et la ritologie compares. On commence peine tudierces faits o reprsentation et action s'appellent intimement, et dont l'analyse peut tresi fructueuse. La prire est prcisment un de ceux-l, le rite y est uni a la croyance.Elle est pleine de sens comme un mythe ; elle est souvent aussi riche en ides et en

    1 Sur ces phnomnes de transmutation, dans l'art et dans ce qu'il appelle le mythe , voir les

    ingnieuses remarques de M. Wundt sur l'Umwandlung der Motive. Vlkerpsychologie, IIr Bd, I,pp. 430, 590.

    2 Sur les rapports du mythe et du rite, voir nos observations, Anne sociologique, 6. Introduction la rubrique Mythes, pp. 242-246, cf. Mauss L'art et le mythe d'aprs M. Wundt , Revue philoso-phique, 1908, p. 17.

  • Marcel Mauss (1909), La prire 7

    images qu'une narration religieuse. Elle est pleine de force et d'efficacit comme unrite ; elle est souvent aussi puissamment cratrice qu'une crmonie sympathique. Aumoins dans le principe, lorsqu'on l'invente, elle n'est rien d'aveugle ; jamais elle n'estquelque chose d'inactif. - Ainsi un rituel de prires est un tout, o sont donns leslments mythiques et rituels, ncessaires pour le comprendre. On peut mme direqu'une seule prire comprend, souvent exprimes nettement, un certain nombre de sespropres raisons. Tandis que, dans les autres rites, le corps d'ides et de sentimentsreste d'ordinaire dans un tat vague ; au contraire, les ncessites du langage font quela prire prcise souvent elle-mme les circonstances, les motifs de son nonciation.L'analyse de la prire est donc plus facile que celle de la plupart des phnomnesreligieux.

    Par cela mme l'tude de la prire nous permettra de jeter quelque lumire sur laquestion si controverse des rapports entre le mythe et le rite. Ce qui a donn nais-sance au dbat, c'est que chacune des deux coles, ritualiste 1 et mythologiste, posaiten axiome que l'un de ces deux lments tait antrieur a l'autre. Par suite tout leproblme se rduisait chercher lequel des deux tait le principe religieux par excel-lence. - Or, en fait, tout rite correspond ncessairement une notion plus ou moinsvague, et toute croyance suscite des mouvements, si faibles qu'ils soient. Mais c'estsurtout dans le cas de la prire que la solidarit de ces deux ordres de faits clate avecvidence. Ici le ct rituel et le cte mythique ne sont, rigoureusement, que les deuxfaces d'un seul et mme acte. Ils apparaissent en mme temps, ils sont insparables.Certes la science peut les abstraire pour mieux les tudier, mais abstraire n'est passparer. Surtout il ne peut tre question d'attribuer l'un ou l'autre une sorte deprimaut.

    En second lieu la prire est un phnomne central en ce sens qu'elle est un desmeilleurs signes par lesquels se dnote l'tat d'avancement d'une religion. Car, danstout le cours de l'volution, ses destines et celles de la religion sont troitementassocies. L'histoire de presque tous les autres rites consiste en une rgression conti-nue. Il y a des ordres de faits qui ont presque totalement disparu : tel le systme desinterdictions alimentaires. Trs dvelopp dans les religions lmentaires, il n'en resteplus gure dans certaines confessions protestantes qu'une mince survivance, de mmele sacrifice qui, pourtant, est caractristique de religions parvenues un certain degrde dveloppement, a fini par perdre toute vie vraiment rituelle. Le bouddhisme, lejudasme, l'islam 2 ne le connaissent plus, dans le christianisme il ne survit plus quesous forme mythique et symbolique. Tout au contraire la prire, dont il n'existe l'ori-gine que des rudiments indcis, formules brves et parses, chants magico-religieuxdont on peut peine dire qu'ils sont des prires, se dveloppe ensuite, sans interrup-tion, et finit par envahir tout le systme des rites. Avec le protestantisme libral elleest devenue presque le tout de la vie religieuse 3. Elle a donc t la plante merveilleu-se qui, aprs s'tre dveloppe a l'ombre des autres, a fini par les touffer sous sesvastes rameaux. L'volution de la prire est en partie l'volution religieuse elle-mme ; les progrs de la prire sont en partie ceux de la religion.

    1 Pour un expos de la thse ritualiste, voir R. Smith, Religion of Semites, 2e dit., p. 16.2 Dans sa forme thorique naturellement Car dans le culte des saints, dans les pratiques du serment,

    dans un bon nombre de ftes plus ou moins populaires, l'islam a gard des sacrifices, la plupartvestiges d'anciens cultes.

    3 V. Sabatier, Esquisse d'une philosophie de la religion, d'aprs la psychologie et l'histoire, Paris,1897, p. 24 et suiv.

  • Marcel Mauss (1909), La prire 8

    Aussi peut-on suivre, travers le dveloppement de la prire, tous les grandscourants qui ont agi sur l'ensemble des phnomnes religieux. On sait en effet, aumoins en gnral, que la religion a subi une double volution. - D'abord elle est deve-nue de plus en plus spirituelle. Tandis qu'elle consiste, dans le principe, en ritesmcaniques, matriels et prcis, en croyances troitement formules et faites presqueexclusivement d'images sensibles, elle a tendu, dans son histoire, faire de plus enplus grande la place de la conscience. Les rites sont devenus des attitudes de l'meplutt que des attitudes du corps, ils se sont enrichis d'lments mentaux, de senti-ments et d'ides. Les croyances de leur ct s'intellectualisent et, de moins en moinsmatrielles et dtailles, se rduisent un nombre de jours plus petit de dogmes ausens a la fois riche et variable 1. - En mme temps qu'elle se spiritualise la religiontend de plus en plus s'individualiser. Les rites commencent par tre surtout collec-tifs ; ils ne sont gure accomplis qu'en commun, par le groupe rassembl. La plupartdes croyances n'existent d'abord que sous une forme traditionnelle ; strictement obli-gatoires, ou tout au moins communes, elles taient rpandues dans toute la collectivitavec une uniformit dont nous pouvons difficilement nous reprsenter la rigueur.L'activit des individus en matire de notions et d'actes religieux s'exerait alors dansles limites les plus troites. L'volution a renvers la proportion, et c'est, la fin,l'activit du groupe qui se trouve limite. Les pratiques religieuses sont devenues pourla plupart vraiment individuelles. L'instant, le lieu, les conditions, les formes de tel outel acte dpendent de moins en moins de causes sociales. De mme que chacun agitpresque sa guise, de mme chacun est aussi, dans la mesure du possible, le crateurde sa foi. Mme certaines sectes protestantes, les remonstrants par exemple, recon-naissent tout membre de l'glise une autorit dogmatique. Le dieu intrieur desreligions les plus avances est aussi le dieu des individus.

    Ces deux processus sont particulirement marques dans la prire. Elle a mme tl'un des meilleurs agents de cette double volution. D'abord toute mcanique, n'agis-sant que par les sons profrs, elle a fini par tre toute mentale et toute intrieure.Aprs n'avoir fait qu'une part minime la pense, elle finit par n'tre plus que penseet effusion de l'me. D'abord strictement collective, dite en commun ou tout au moinssuivant des formes rigoureusement fixes par le groupe religieux, quelquefois mmeinterdite 2, elle devient le domaine de la libre conversation de l'individu avec Dieu. -Si elle a pu se plier ainsi cette double transformation, c'est grce sa nature orale.Tandis que les rites manuels tendent naturellement se modeler sur les effets mat-riels a produire beaucoup plus que sur les tats mentaux dont ils procdent, la prire,tant une parole, se trouve, par cela mme, plus proche de la pense. C'est pourquoielle a pu s'abstraire, se spiritualiser, en mme temps que les choses religieuses deve-naient plus immatrielles et transcendantes. Et d'autre part les mots qui la composentjouissent d'une relative mobilit. Plus plastiques que ne peuvent ltre des gestesimpersonnels, elle a pu suivre les variations et les nuances des consciences indivi-duelles, et, par suite, laisser la plus grande libert possible l'initiative prive. C'estainsi que en mme temps qu'elle a profit de 1, volution religieuse, elle en a t l'undes meilleurs agents.

    1 Ces lignes gnrales de l'volution des religions sont, en d'autres termes que nous croyons plus

    exacts, peu prs ceux que dveloppe M. Tiele. Voir Elements of the Science of Religion, 1898, II,p. 130 sq.

    2 Jure pontificum cautum est, ne suis nomnibus du Romani appellarentur, ne exaugurari possent,Servius, ad Aen. II, 35 n. Cf. Pline, N. H. XXVIII, 18; cf. Wissowa, Religion and Kultus derRmer, 1902, p. 333.

  • Marcel Mauss (1909), La prire 9

    On voit tout l'intrt que prsente la question de la prire. Il ne saurait, videm-ment, tre question d'tudier la totalit des manifestations d'une institution aussignrale et aussi complexe, dans son fond et dans son histoire. Il est ncessaire desrier les problmes et les difficults, et de sparer les uns des autres les diversmoments d'un long devenir, les multiples aspects et les nombreuses fonctions d'un riteessentiel.

    De ce que nous venons de dire a propos du double intrt que prsente l'tude desorigines de la prire et de son volution, il rsulte qu'une tude d'ensemble devraitcomprendre au moins trois parties.

    Dans la premire, on chercherait, dans les religions lmentaires, comment laprire s'est forme. On assisterait, sinon sa naissance, du moins a ses premiersvagissements. On chercherait ses origines modestes, qui peuvent fort bien tre desformes de rites oraux plus riches et plus frustes cependant que celles que nous avonsl'habitude d'appeler proprement des prires, c'est--dire des requtes adresses lapersonnalit divine ou spirituelle tout au moins. On atteindrait ainsi, autant qu'il estpossible, les germes mmes dont tout est sorti, germes qui peuvent tre aussi diff-rents des premiers effets, que la graine ressemble peu a l'arbre. - Puis on tudierait lespremires transformations de la prire, les premires formes arrtes, spcifiques,qu'elle revtit. Pour cela on considrerait des religions encore suffisamment prochesdes premires religions tudies et pourtant suffisamment volues pour avoirconstitue un rituel prcatif dtaill. On serait ainsi conduit expliquer ce qui a pufaire sortir la prire de ses rudiments.

    La prire proprement dite une fois donne, avec un certain nombre de ses divi-sions principales, il y aurait ensuite suivre son volution dans les deux directionsque nous avons indiques. Pour dterminer suivant quelles rgles la prire s'est pro-gressivement spiritualise, il faudrait trouver un type de religion longue histoire, ou,en partant de formes quivalentes a celles que nous aurait prsentes la plus voluedes religions primitives tudies d'abord, on s'lverait sans interruption, ni chrono-logique, ni logique, jusqu'aux formes les plus hautes, les plus pures, les plus rduites l'acte en esprit. Pour cette tude, aucune socit ne peut nous fournir un terrain pluspropice que l'Inde ancienne. En effet le rituel vdique est certainement parti d'un tatqui rappelle celui des plus perfectionnes des rituels polynsiens. Et cependant, on saitde combien il dpassa ce niveau. Du simple mantra des coles brahmaniques, desVdas rguliers ou du Vda des magiciens, on passe, sans secousse, sans sortir de lamme littrature vdique, l'hymne mythique, moral, puis philosophique, thoso-phique 1 ; de l on passe la prire mentale, la concentration mystique de la pense,suprieure tout rite, suprieure mme aux dieux ; c'est le dhyna de l'ascte quivient aboutir soit au Nirvna bouddhique, soit l'anantissement de la conscienceindividuelle au sein du brahman suprme dans les coles orthodoxes. Non seulement

    1 Une partie de cette histoire a t dcrite par M. Oldenberg, Le Bouddha, sa vie, sa doctrine, son

    glise, trad. Foucher. 2e dit., pp. 1-80 ; par M. Deussen. Aligemeine Geschichte der Philosophie,t. I et II, Die Philosophie des Veda; Die Philosophie der Upanishads, Berlin, 1896, 1898 ; par M.Oltramare, Histoire de la thosophie hindoue, I. Bibl. d'Et. du Muse Guimet.

  • Marcel Mauss (1909), La prire 10

    ces espces de prires se sont logiquement superposes dans la suite des temps, et ilest possible d'en suivre le rgulier enchanement, mais encore a chaque rvolution desinstitutions religieuses de l'Inde on les voit coexister en proportions varies, dans desliturgies organiques, s'harmoniser les unes avec les autres au sein de la masse com-pacte des croyances et des pratiques.

    Une troisime tude aurait pour objet l'volution qui a fait de la prire un rite deplus en plus individuel. L'exemple typique serait ici, de prfrence, fourni par lesreligions smitiques (de Syrie et de Palestine) et par la religion chrtienne des pre-miers sicles. Alors qu' un moment donn, dans la plupart des sanctuaires, la priredu simple fidle, du laque tait pour ainsi dire interdite, il vint un temps o elle futformellement prescrite 1. La prire dite en commun 2, ou bien au nom soit du peuple,soit du sacrifiant, par le prtre, strictement liturgique et traditionnelle, fut peu peusupplante, dans nombre de cas, par une oraison libre, dont la forme tait choisie parle fidle lui-mme, d'aprs ses sentiments et d'aprs les circonstances. Mme, par uncurieux retour, on vit l'ancienne prire collective, mcanique, nonc immuable, rcitation obligatoire, se rduire n'tre plus, grce aux qualits potiques qu'on luiprtait, qu'un des moyens d'expression de l'me individuelle.

    Mais la prire n'a pas eu seulement une marche ascendante. Elle a eu aussi sesrgressions, dont il est ncessaire de tenir compte si l'on veut retracer la vie de cetteinstitution. Maintes fois, des prires qui taient toutes spirituelles deviennent l'objetd'une simple rcitation, exclusive de toute personnalit 3. Elles tombent au rang d'unrite manuel, on remue les lvres comme ailleurs on remue les membres. Les prirescontinuellement rptes, les prires en langue incomprise, les formules qui ont perdutout sens 4, celles dont les mots sont tellement uss qu'ils sont devenus inconnais-sables sont des exemples clatants de ces reculs. Il y a plus, on voit, dans certains cas,la prire la plus spirituelle, dgnrer jusqu' n'tre plus qu'un simple objet matriel :le chapelet, l'arbre prires, le moulin prires, l'amulette, les phylactres, lesmezuzoth, les mdailles formules, les scapulaires, les ex-voto 5, sont de vritablesprires matrialises. La prire dans des religions dont le dogme s'est dtache de toutftichisme devient elle-mme un ftiche.

    De ces quatre parties, la premire seule est l'objet de cet ouvrage. Car pour com-prendre toute la suite de l'volution, il faut d'abord connatre les formes lmentaires.

    1 Nous faisons allusion surtout la naissance de la synagogue, qui est avant tout une assemble

    de prires : voir Isi. Loeb, La communaut des pauvres , Revue des tudes juives, 1889 ; IsralLvi, Les dix-huit bndictions , ibid., 1896, p. 16 ; ibid., p. 61 ; Schrer, Gescbichte desVolkes Isral im Zeitalter Jesu, 2e dit., II, p. 45 sq.

    Sur les origines de la prire chrtienne, voir Von der Goltz, Das Gebet in der ltestenCbristenheit, 1901, et nos observations, Anne sociologique, 6, p. 216.

    2 On sait maintenant que les psaumes furent, ds l'origine, des compositions liturgiques. Les unsappartiennent au rituel du temple : psaumes alphabtiques des douze et vingt-quatre aptres, cf.Gressmann, Musik und Musikinstrumente im Alten Testament, 1903 ; psaumes du Hallel; cf.Cheyne, the Origin and Religious Content Psalter. Oxford, 1891; les autres proviennent de la communaut des pauvres , cf. Coblentz, Ueber das betende Ich der Psalmen, etc. Francf., 1897.

    3 C'est par exemple le cas des prires entres dans la magie, ex. Dietrich, Eine Mithrasliturgie, 1902.4 On verra plus loin que ces phnomnes d'usure sont loin d'tre incompatibles avec des tats de

    civilisation extrmement primitifs; car nous en trouverons de nombreux exemples en Australie. L.III, 2e partie, chap. III.

    5 Sur l'importance, par exemple, de cette dernire forme de rgression, dans nos pays, on pourraconsulter avec fruit, R. Andree, Ueber Votiv-und Weihegaben, Brunswick, 1906, o on trouverades listes de formules.

  • Marcel Mauss (1909), La prire 11

    Nous voulons procder par ordre, suivant la nature des faits ; comme le biologiste qui,ayant commenc par connatre les organismes monocellulaires, peut passer ensuite l'tude des organismes polycellulaires, sexus, et ainsi de suite. Nous croyons, eneffet, que, pour longtemps, en sociologie, l'tude des formes frustes est plus intres-sante, plus urgente, mme pour la comprhension des faits actuels, que l'tude desformes qui ont prcde immdiatement ceux-ci. Ce ne sont pas toujours les faits lesplus voisins dans le temps qui sont les causes profondes des faits que nous connais-sons. Aussi les systmes de prires de la Grce et de Rome, sur lesquels nous sommesd'ailleurs mal informs 1 et qui semblent, avant ce qu'on appelle le syncrtisme, avoirt trs pauvres, n'ont eu qu'une faible influence sur le systme des glises chr-tiennes. Aussi bien est-il presque impossible de suivre un autre ordre. Les faits queprsentent mme des rituels encore barbares comme le rituel vdique sont si abon-dants, si touffus que l'on ne saurait s'y reconnatre, mme avec l'aide de ces tholo-giens conscients que furent les brahmanes, si l'on ne dispose de quelques hypothsesconductrices que, seule, peut donner l'analyse des formes lmentaires.

    1 Cf. plus bas.

  • Marcel Mauss (1909), La prire 12

    Livre I

    Chapitre II

    I.Historique de la question

    Retour la table des matires

    La pauvret de la littrature scientifique sur une question d'une importance aussiprimordiale, est vraiment remarquable. Les savants, anthropologues et philologues,qui ont fond la science des religions, ne se sont pour ainsi dire pas pos le pro-blme 1. C'est que, pour des raisons diverses, il se trouvait en dehors de leurs champsd'tudes. - Les auteurs de l'cole philologique, de Kuhn 2 et Max Mller 3 V. Henryet Usener, n'ont demand la philologie que ce qu'elle pouvait leur donner. Ils ontanalyse objectivement les noms des dieux, et, soit travers ces noms, soit part, lesmythes qui dcrivent les dieux. Ils cherchaient plutt dterminer le sens des motsque prononce le fidle, plutt qu' en expliquer l'efficacit. Ils ne sont gure sortis du 1 Cf. plus loin, liv. II, chap. I. Voir Farnell, Evolution of Religion, 1906, p. 168, sq.2 Il y a cependant un bel article de Kuhn, sur les formules magiques dans le folklore europen,

    Zeitschrift fr Vlkerpsychologie und Sprachwissenschaft, 1864, XIII, p. 49, sq. ; p. 113, sq.3 Voir plus loin la discussion d'un court travail, de Max Mller, rsum d'ailleurs d'un cours

    l'Universit d'Oxford.

  • Marcel Mauss (1909), La prire 13

    domaine de la croyance 1. La prire, qui est un rite, leur chappait. Quant aux anthro-pologues, ils ont t surtout proccups de rechercher ce qu'il y a de commun dans lavie religieuse de toute l'humanit, ils n'ont gure tudi les civilisations suprieuresque pour y trouver les traces des civilisations les plus primitives 2. De l l'importanceque l'tude des survivances a prise dans leur esprit, dans leurs systmes. Il n'est doncpas surprenant qu'ils aient nglig la prire qui, loin d'tre une survivance, est seloncertains d'entre eux un produit tardif de l'volution de la religion 3.

    Les historiens ne pouvaient s'en dsintresser aussi compltement. Soit dans lesmanuels et dictionnaires d'histoire des religions, soit dans des monographies d'ailleursfort rares, on trouve d'excellents renseignements sur diffrents rituels 4. Mais c'estsurtout dcrire que s'attache l'historien. Il ne recherche ni les principes ni les lois. Ilexpose en quoi consiste le systme de prires dans telle ou telle religion, il n'tudie niune espce de prires, ni la prire en gnral. Les rapports qu'il tablit entre les faitssont essentiellement, sinon exclusivement, d'ordre chronologique. Il dtermine moinsdes causes que des antcdents. - Sans doute ces relations chronologiques peuventtre symptomatiques de relations causales. Parfois mme, quand l'historien se trouveen prsence de faits non dats, c'est par la manire dont ils se conditionnent, hypo-thtiquement, qu'il tablit leur ordre de succession. C'est ce qui est arriv surtout pourle rituel vdique et smitique 5. Ainsi les matriaux de notre recherche sont parfois,dans l'histoire, soumis comme a un commencement d'laboration. Mais ce sont tou-jours des vues fragmentaires, sporadiques, accidentelles. Nous ferons notre profit deces lments d'explication, qui doivent tre retenus. Ils ne constituent pourtant pasune thorie.

    Encore convient-il d'ajouter que les historiens n'ont pas toujours attache a notresujet l'intrt qu'il mrite. Les ethnographes en parlent peine 6. Les historiens desreligions orientales en ont mieux senti l'importance ; mais l'tendue de leurs travauxest peu en rapport avec la place qu'occupe la prire dans les religions dont ils s'occu- 1 Vers la fin de leur vie cependant, Usener, cf. Ueber zwei Rechtsriten, Hessische Bltter fr

    Volkskunde, t. I ; V. Henry, La magie dans lInde antique. 1904, prirent un intrt croissant l'tude des rites en tant que rites.

    2 Cf. encore, J. J. Frazer, On the Scope of Social Anthropology. (Leon d'ouverture, Liverpool,1907.)

    3 Cf. plus loin, liv. II, chap. I et II.4 Pour donner une ide de l'ignorance o nous sommes encore de ces questions, voir en ce qui

    concerne la prire chez les anciens, en Grce et Rome : C. Ausfeld, De graecorumprecationibus quaestiones , Jahrb. f. Klass. Phil. Fleckeisen, XXVIII, Teubner, 1903, p. 305, sq. ; ajouter la bibliographie : Chtelat. De precatione apud poetas graecos et latinos, 1877, L'abbVincent, La prire chez les Grecs et les Latins, 1887; C. Ziegler, De precationum apud Graecosformis, etc. Diss. Bresl. 1905 ; H. Schmidt, Veteres philosophi quomodo judicaverint deprcibus (Religionsgesch. Unters. u. Vorarb. hergg. v. Dietrich. u. R. Wnsch, IV, I, X. 1907).Le vieux travail de E. v. Lasaulx, Die Gebete der Griechen und der Rmer, 1842, est toujoursprcieux consulter. - Mais il n'y a gure en ceci faute des philologues, la littrature classique etmme les monuments sont si pauvres en prires !

    5 Les dbats sur l'anciennet relative du rituel des magiciens Atharva Veda et stra en dpendant, etdes rituels des divers prtres, Rigveda, Yajurveda, etc., sont prcisment domins par des ques-tions de ce genre : les uns maintenant que l'ge des textes n'est point celui des faits et que latradition Atharvanique est aussi ancienne que l'autre ; les autres maintenant implicitement que lesemprunts nombreux de l'Atharva vda aux autres vdas, lui donnent un ge infrieur. Voir unexcellent expos de la question, Bloomfield, The Atharva Veda . Grundriss der indo-arischenPhilologie, II, I, II, 1904.

    6 Nous citerons, presque comme une exception, le beau rituel Pawnee publi par Mrs. A. Fletcher, The Hako. A Pawnee Ceremony , 22nd Ann. Rep. of the Bur. of Amer. Ethno., 1904 (texte,musique, commentaire thologique des prires).

  • Marcel Mauss (1909), La prire 14

    pent. Les Vdas, nous entendons les samhits, les recueils d'hymnes et de formules nesont qu'un vaste missel. Or en dehors des chapitres de Bergaigne sur la question 1, iln'y a peut-tre pas d'tude d'ensemble sur la prire vdique. Les Vdas ont t traits,avec raison, comme un recueil de textes dont il fallait constituer l'histoire avant tout 2.Mais, quant aux faits dont ils sont pleins, on les a surtout traits, autrefois comme unrecueil de mythes, puis, aujourd'hui, comme un catalogue de rites de toutes sortes ; etparmi ces rites, on s'est attach a ceux de la magie, du sacrifice plutt qu'a la prireelle-mme. On ne s'est mis que trs rcemment collationner ce que les commen-taires brahmaniques aux Vdas, les Brhmaas, disaient de la prire 3, a fixer cettefigure curieuse du dieu de la prire, Brahmaaspati, qui joue un si grand rle ds lesVdas et tait, dans l'histoire de l'Inde, destine de si hautes mtamorphoses 4. Pourles autres documents de la liturgie hindoue, l'tude est peine commence. Il en estde mme pour le bouddhisme, pour les religions chinoises, pour les gthas delAvesta, dont on ne s'est servi que pour dater - avec quels carts de dates ! - l'Avesta.Quant aux religions de l'antiquit classique, la littrature historique sur la prire estpauvre, probablement parce que les documents n'abondaient gure. Les religionssmitiques et la religion chrtienne font seules, a quelque degr, exception. Des n-cessits pratiques, d'exgse, des questions de rituel et de thologie, ont suscite destravaux sur l'histoire de la liturgie hbraque, juive, chrtienne, qui sont tout a faitimportants, mais toujours fragmentaires 5. - Il est difficile d'assigner une cause a cetteindiffrence relative, les matriaux ne manquent pas. Ainsi, malgr le nombre d'[engrec dans le texte] que contiennent la littrature et les inscriptions grecques, l'histoirede ce mot n'a pas encore t fixe avec prcision, sauf sur un point : l'attitude desphilosophes vis--vis de la prire 6. On n'a que tout rcemment approfondi la questiondes prires assyro-babylonniennes 7 et des incantations 8. Et pourtant les cylindresliturgiques forment a peu prs le quart de tout ce qui nous est rest crit de cettecivilisation 9. - C'est sans doute que l'histoire se contentait volontiers autrefois d'unetude extrieure des faits. Il n'y a pas longtemps, elle n'tait encore qu'un rcit, plusou moins artistique des vnements politiques, des plus superficiels de la vie sociale.Mais la pression des sciences sociales en voie de formation l'a amene tudier desphnomnes sociaux de plus en plus intimes. Or la prire semble tre prcisment unde ces faits qui ne s'imposent pas a l'attention d'un observateur dont la science estscrupuleuse, mais peu profonde.

    1 Bergaigne, La Religion vdique, II, 2.2 Weber, Indische Studien, X ; Oldenberg, Die Hymnen des Rig Veda, 1888 ; Bergaigne, Histoire

    de la liturgie vdique, jour. As. 1892. On trouvera un bon expos de ces questions et de leurbibliographie, Winternitz, Geschichte der indischen Litteratur, I, 1905, p. 61, sq.

    3 Sylvain Lvi, La doctrine du sacrifice dans les Brahmanes, 1898, p. 100.4 Strauss, Brhaspati im Veda, Kiel, Diss., 1905.5 Cf. plus haut, cf. Th. Engert, Der betende Gerechte der Psalmen, Wrzburg, 1902; O. Dibelius,

    Das Vaterunser, etc., Giessen. 1903 (cf. Anne sociologique, 7, p. 304, sq.).6 H. Schmidt, Veteres philosophi, etc., 1907.7 Voir Jastrow, the Religion of Babylonia and Assyria, 1898, p. 292, sq.; Zimmern, Babylonische

    Busspsalmen, Leipzig, 1888 et suiv., voir bibliographie du sujet dans Jastrow, Die assyrisch-babylonische Religion.

    8 King, Babylonian Magic and Sorcery, Londres, 1896, part. I Fossey, La magie assyrienne, 1902,p. 93, sqq.

    9 Sur la prire en gypte nous ne saurions citer aucun travail d'en. semble : la question n'a taborde que de biais, soit dans des travaux philologiques, portant en particulier sur le Livre desMorts, soit dans des tudes de rituels spciaux. Le plus instructif est celui de M. Maspero, Latable d'offrandes dans le rituel funraire , Rev. hist. des relig., 1896, 1897.

  • Marcel Mauss (1909), La prire 15

    Jusqu' prsent les thologiens et les philosophes ont t a peu prs les seulsthoriciens de la prire. Mais quel que soit l'intrt de leurs thories, elles sont loin desatisfaire aux exigences scientifiques.

    Les thologiens ont fait de nombreuses thories de la prire. Ils ont cherch pour-quoi ils priaient, pourquoi ils employaient telle ou telle prire en telle ou telle circons-tance. Ils ont t amens classer et expliquer leurs prires. Souvent leurs expli-cations 1, leurs discussions, leurs classifications sont infiniment prcieuses, car ilsavaient parfois, dans l'Inde par exemple, un sens trs exact des rites qu'ils prati-quaient 2. Mais la manire dont ils les conoivent n'est elle-mme qu'un document surleur tat d'esprit, quelque claire que soit leur conscience religieuse, l'expose qu'ils fontde leurs expriences n'a rien de scientifique. Ils partent de croyances positives, reuesdans la religion qu'ils pratiquent, qu'ils analysent au moment mme o ils crivent, etc'est par rapport a ces croyances qu'ils essaient de construire un systme plus oumoins ordonne de leurs rites, de leurs ides, de leurs sentiments. Aussi voient-ils par-fois les faits a travers des ides religieuses qui n'y correspondent point ou n'y corres-pondent plus. Une pratique ancienne n'est comprise que grce un dogme nouveau 3.Une prire d'un caractre nettement magique, voire thurgique, apparatra, en tholo-gie, l'un des rabbins qui rdigrent les Talmud ou un Pre de lglise, comme uneprire adorative 4. Enfin il ne faut pas perdre de vue que la thologie a, avant tout, unbut pratique ; elle vise surtout tre directrice de la liturgie. Si elle s'efforce de syst-matiser, de comprendre les prires, c'est avant tout pour en propager ou en dirigerl'emploi. Aussi les recherches historiques qu'elle inspire consistent-elles principale-ment a tablir quel est le texte le plus ancien, le plus authentique, le plus canonique,le plus divin. Voil le principe de toutes les spculations thologiques sur la prire,depuis le traite des Berakhth dans la Mischn et le Talmud, depuis la Didach etIrne, jusqu'a la foule innombrable des ouvrages catholiques, orthodoxes, protestantsou juifs. Comme elles nous renseignent sur le sens que les fidles les plus claires, etsouvent l'autorit religieuse elle-mme, attachaient aux rites, ces thories dogmati-ques sont pour nous des documents prcieux. Mais ce sont des faits proprement dits.Ils ne peuvent que nous mettre sur la voie des explications. Ils servent a l'analyse, ilsn'en tiennent pas lieu.

    Les philosophes, eux, ont tente une explication rationnelle de la prire. Ils se sontpropos d'en dterminer les causes humaines. Mais ils ont voulu tout de suite trouverune thorie gnrale qui s'tende a l'ensemble des faits. Ils ont admis comme videntque c'est une unique modalit du sentiment religieux qui s'est panouie partout dans laprire. Pour eux, il y a un tat d'me commun toute l'humanit que la prire ne faitque traduire ; et ils ont entrepris de le dcrire. A cet gard la mthode d'introspectionleur a paru tout indique. Il leur a semble tout naturel d'analyser leurs propres notionsqui leur sont donnes en pleine et claire conscience - ils le croient - pour tre en me-sure de comprendre les ides d'autrui. Il ne leur a pas paru possible de trouver ailleursqu'en eux-mmes ces choses intimes qui, selon eux, sont la racine de tous les faits

    1 Peu de lectures sont plus utiles que celles du De oratione, d'Origne.2 Par exemple la classification des Vedas en vedas des hymnes, psalmodis par le hotar et chants

    par l'udgtar (Rig Veda et Sma Veda); veda des formules murmures ou dites par l'adhvaryu,l'officiant (Yajur Veda); veda des formules magiques, du brahman (Atharva Veda) est, au fond,parfaite.

    3 C'est, en partie, ainsi qu'il faut concevoir l'histoire des dbats dogmatiques sur le canon de lamesse ou les psaumes. On trouvera un bon expos de l'histoire des premiers dbats concernant lavaleur des psaumes dans Engert, op. cit.

    4 Cf. plus loin.

  • Marcel Mauss (1909), La prire 16

    religieux. - Mais il se trouve alors qu'ils ressemblent aux thologiens. Ce qu'ils tu-dient n'est pas la prire, c'est l'ide qu'ils s'en font. Et comme, finalement, les idesd'un homme rflchissent toujours plus ou moins celles de son milieu, c'est la maniredont la prire est comprise par eux et autour d'eux qui devient la matire de leurtude. De ce point de vue, leurs thories comme celles des thologiens n'ont plusqu'une valeur documentaire - elles nous renseignent non plus sur la pratique elle-mme, mais sur la reprsentation que s'en fait le philosophe, et, a la rigueur, que s'enfont ses contemporains. - Aussi toute la marche de ces dissertations est-elle dominepar l'tat mental de ces auteurs. Comme ils ne dfinissent que leur ide, ils ne dli-mitent pas le cercle de faits qu'ils seraient tenus de parcourir tout entier et dont ilss'astreindraient ne jamais sortir, s'ils voulaient soumettre leurs conceptions unsrieux contrle. Rien n'oblige le philosophe tenir compte des faits contraires, etrien ne l'empche de spculer sur des faits plus ou moins voisins de ceux qu'il tudie,mais, en ralit, profondment diffrents. Aussi, mme quand il a t nourri a la sainecole de l'histoire des religions, ne fait-il gure qu'illustrer ses vues gnrales d'exem-ples qui, fussent-ils nombreux et topiques, ne constituent pas des preuves. Pour lamme raison les questions qu'il traite ne sont pas celles qu'imposent les faits maiscelles que lui suggrent ses proccupations personnelles ou celles du public. Lestermes dans lesquels elles sont poses, la faon dont elles sont ranges, ne sont pasirrsistiblement ordonnes par la mthode et par les rapports naturels des choses, maispar des considrations subjectives, souvent mme par des prjuges courants, incon-sciemment partages par l'auteur.

    Pour prciser les observations qui prcdent, appliquons-les aux thories de Tieleet de Sabatier sur la prire. Nous les choisissons la fois parce qu'elles sont les plusrcentes et parce qu'elles ont eu le plus grand succs.

    Dans un livre qui est une philosophie de l'histoire des religions et des institutionsreligieuses, Tiele 1, au milieu d'une foule de questions qui se rapportent au culte, traitede la prire 2. Il y voit une conversation spirituelle avec Dieu, un mouvement vers ladivinit. Admettant, pour ainsi dire a priori, la doctrine chrtienne 3 il va jusqu' direque la rponse de Dieu c'est la prire , que cet acte de l'homme est lui-mme l'effetd'une sorte de raction de Dieu. Nous sommes donc bien en prsence d'une notiontoute subjective. C'est un fait de conscience personnel Tiele et a ses coreligion-naires, qui est l'objet de l'analyse. - Il y a plus, quand l'auteur passe a la philosophiede l'histoire et essaie de reconstituer grands traits l'volution de la prire, c'est de cemme point de vue subjectif qu'il examine et rsout des questions qui sont pourtantdes questions de faits. Voulant rfuter la thorie suivant laquelle la prire aurait eutout d'abord un pouvoir contraignant sur le dieu, aurait t primitivement thur-gique 4 ; il se borne dmontrer dialectiquement, au nom de sa dfinition, qu'elle nepeut venir de l'incantation magique, de mme que la religion ne peut venir de lasuperstition . C'est donc son ide de la prire et de la religion qui domine toute sonargumentation. On voit en mme temps que toute l'tude porte d'emble, sans aucunedlimitation, ni division pralable sur tous les faits, C'est de toute la prire que, tout 1 Elements of the Science of Religion (Gifford Lectures), 2 vol. Edinbourg, 1898 et 1899. M. Tiele

    y a considr d'abord l'volution des religions prises globalement, animisme, polythisme, etc.,puis les principales institutions : prire, sacrifice, glise, etc.

    2 Vol. II, p. 130. Cf. Pfleiderer, Religionsphilosophie, 2e dit. p. 301.3 On pourrait mme dire celle du protestantisme ultra libral, socinienne, remonstrante, car Tiele

    tait remonstrant.4 Tiele ne dit pas contre quels thoriciens il combat. Nous supposons qu'il s'adressait Max Mller,

    cf. plus loin.

  • Marcel Mauss (1909), La prire 17

    de suite, il s'agit. Aussi aucune mthode ne prside la recherche : les questions sontchoisies arbitrairement ; beaucoup et d'essentielles sont laisses dans l'ombre ;d'autres sont rapidement tranches bien qu'elles soient insolubles, par exemple cellede l'universalit de la prire 1.

    Le mme procd, les mmes principes conduisent Sabatier des vues presqueopposes. Tiele faisait de la prire une manifestation importante, mais relative-ment secondaire de la religion . Pour Sabatier, elle en est l'essence. La prire, dit-il, voil la religion en acte 2.

    Comme si tout rite n'avait pas ce caractre ! comme si l'attouchement d'une chosesacre, comme si tout contact avec la divinit n'tait pas galement un commerce avecDieu. Ainsi, l'lan intrieur de l'me vers le Dieu intrieur , tel qu'il se ralise dansl'oraison mditative

    d'un protestant ultra-libral devient le type gnrique de la prire, l'acte essentielde toute religion. c'est--dire que religion et prire sont dfinies par leurs formes der-nires, les plus subtiles, les plus rares. - Sabatier, il est vrai, est le premier reconna-tre que ses conceptions sont le produit d'une volution, et il entreprend de nous laretracer 3. Il nous montre donc comment, l'origine, la prire n'avait de religieux quela croyance en son efficacit. Contrairement Tiele, il admet qu'elle a primitivementtenu les dieux en servage. Puis, selon lui, le ftichisme et le polythisme auraienttabli une sorte de contrat entre les dieux et l'homme qui, ds lors, aurait prie pourrecevoir. La religion d'Isral aurait ralis un nouveau progrs : la pit et la moraleayant fusionne, il en serait sorti une prire de confiance, d'abandon, de joie. Mais lemonothisme farouche du judasme laissait subsister la crainte d'un dieu tropextrieur l'homme. C'est l'avnement de l'vangile qui achve l'volution : depuisJsus l'homme a pu s'adresser Dieu comme son pre 4. Mais quelque intrt quepuisse avoir cet expos historique, on voit combien les faits sont arbitrairement choi-sis. Sur les origines, le ftichisme (a supposer qu'il en existe un), sur le mosasme, lechristianisme, nous n'avons que des vues cavalires, des raccourcis philosophiquesqui ne sauraient tre considrs comme des preuves. Ce n'est pas en quelques lignes,mme puissamment condenses, qu'on peut dgager l'essence de grandes religions. -D'un autre ct des faits essentiels qui infirment la thorie ne sont pas examins.Ainsi Sabatier admet comme vident que la prire est un fait individuel, alors qu'il y ade nombreuses religions ou il est interdit au lac ou la femme de prier 5. - C'est qu'enralit les rsultats de la discussion sont prdtermins par la foi de l'auteur. Il s'agitbeaucoup moins d'analyser les faits que de dmontrer la supriorit de la religionchrtienne.

    1 El. Sc. Relig., II, p. 133.2 Esquisse d'une philosophie de la religion d'aprs la psychologie et l'histoire, Paris, 1897, p. 24, p.

    14.3 Op. cit., I, chap. IV, 4.4 Op. cit., p. 191.5 Cf. plus loin.

  • Marcel Mauss (1909), La prire 18

    IILa prire, phnomne social

    Retour la table des matires

    Si les thoriciens ne sont pas sortis des gnralits, c'est que, par la manire dontils se posaient le problme, ils se retiraient eux-mmes des donnes ncessaires pourle rsoudre. En effet la prire est essentiellement, pour eux, un phnomne indiv-iduel ; c'est une chose du for intrieur : c'est une uvre de la personne spirituelle, unemanifestation de son tat dme 1. Quant aux formes qu'elle revt, ils y voient unesorte de chute ; c'est, selon eux, quelque chose d'extrieur et d'artificiel, une sorte delangage que l'autorit ecclsiastique ou quelque pote, quelque spcialiste, a inventepour la commodit du fidle, et qui ne prend de sens que par les sentiments person-nels qui viennent s'y exprimer. Dans ces conditions, la prire devient un phnomneinsaisissable, qu'on ne peut plus connatre qu'en s'interrogeant soi-mme, ou eninterrogeant ceux qui prient. Il n'y a plus d'autre mthode possible que l'introspection,avec, tout au plus, le contrle que fournissent d'autres introspections, les exprien-ces religieuses , comme on dit, que la littrature thologique a pu enregistrer. Or,que l'on fasse de l'introspection personnelle ou que l'on recoure ces statistiques psy-chologiques si fort la mode aujourd'hui, on ne peut dterminer ainsi que la maniredont tels et tels, en tel nombre, se figurent qu'ils prient. - Mais il nous arrive sanscesse d'accomplir un acte dont il nous est impossible d'apercevoir les raisons, le sens,la porte, la nature vritable ; souvent nos efforts pour tre conscients n'arrivent qu'nous tromper sur nous-mmes. L'ide que nous pouvons nous faire, mme d'unepratique qui nous est habituelle, n'en est qu'une expression tout fait inadquate.Autre chose est la connaissance empirique d'une langue, mme celle qu'en possdentun pote, un dramaturge, autre chose est la connaissance qu'en possdent le philolo-gue et le linguiste. De mme autre chose est la prire et autre chose est la reprsen-tation que, par ses seuls moyens, peut s'en forger un esprit, mme religieux et cultiv.

    S'il est un fait pour lequel l'observation intrieure est radicalement incomptente,c'est bien la prire. Bien loin qu'elle soit labore tout entire par la conscience indi-viduelle et que, par suite, nous puissions l'apprhender aisment, par un regard int-rieur, elle est grosse d'lments de toutes sortes dont l'origine nous chappe ainsi quela nature. Tout le mythe et tout le rite viennent y converger. Analysons par exempleune des formules religieuses les plus simples 2 qui soient, celles de la bndiction :

    1 Cf. Hffding, Philosophie de la religion, trad. fr. p. 140, sq.2 On pourra voir un bon exemple d'analyse d'une formule importante dans O. Dibelius, Das

    Vaterunser, Giessen, 1902. L'analyse compare des dogmes et formules qui s'y croient, du sens

  • Marcel Mauss (1909), La prire 19

    In nomine patris, etc. Presque toute la dogmatique et presque toute la liturgiechrtiennes s'y trouvent intimement combines. In nomine , vertu attribue auverbe mme de la bndiction, au nom du dieu, et vertu spciale attache la person-ne qui prononce la formule, ce qui implique toute l'organisation sacerdotale quandc'est un prtre qui bnit, l'individualisation de la religion quand c'est un laque quibnit, etc. Patris : nom de pre donn un dieu unique, par suite monothisme, con-ception du dieu intrieur, etc. Filii : dogme du fils, de jsus, messianisme, sacrifice dudieu, etc. Spiritus sancti : dogme de l'Esprit, du Logos, de la Trinit, etc. Enfin surtoutl'ensemble de la prire porte la marque de l'glise organisatrice du dogme et du rite.Et il s'en faut que nous soyons aujourd'hui en tat d'apercevoir tout ce que contient unnonc en apparence aussi simple. Non seulement il est complexe par le nombre deslments qui y entrent, mais encore chacun d'eux rsume toute une longue histoire,que la conscience individuelle ne peut naturellement pas apercevoir. Une interjectioncomme celle qui commence la prire dominicale est le fruit du travail des sicles. Uneprire n'est pas seulement l'effusion d'une me, le cri d'un sentiment. C'est unfragment d'une religion. On y entend retentir l'cho de toute une immense suite deformules ; c'est un morceau d'une littrature, c'est le produit de l'effort accumule deshommes et des gnrations.

    C'est dire qu'elle est avant tout un phnomne social, car le caractre social de lareligion est suffisamment dmontr. Une religion, c'est un systme organique denotions et de pratiques collectives ayant trait aux tres sacres qu'elle reconnat. Alorsmme que la prire est individuelle et libre, mme quand le fidle choisit son gotles termes et le moment, il n'y a rien d'autre en ce qu'il dit que des phrases consacres,et il n'y parle que des choses consacres, c'est--dire sociales. Mme dans l'oraisonmentale o, selon la formule, le chrtien s'abandonne l'esprit, [en grec dans le texte],cet esprit qui le domine c'est celui de l'glise, les ides qu'il agite avec sont celles dela dogmatique de sa secte, les sentiments qui s'y jouent sont ceux de la morale de safaction. Le bouddhiste, dons sa mditation asctique, dans ses exercices, seskarmasthna, dlibrera tout autrement avec soi, parce qu'une autre religion s'expri-me dans sa prire.

    La prire est sociale non seulement par son contenu, mais encore dans sa forme.Ses formes sont d'origine exclusivement sociale. Elle n'existe pas en dehors d'unrituel. Ne parlons pas des primitifs formalismes o nous aurions trop beau jeu pourtablir notre thse. Mais mme dans les plus hautes religions, celles qui appellent toutle monde la mme prire, la masse des fidles ne se sert que des recueils consigns.La tephilah et le mahzor, les surates liturgiques, le paroissien et le brviaire, le bookof common prayer, et les recueils des diverses confessions satisfont amplementaux besoins de l'immense majorit des croyants . Non seulement le texte esttraditionnel, mais il en vient se matrialiser dans un livre, dans le livre. D'un autrect les circonstances, le moment, le lieu o les prires doivent tre dites, l'attitudequ'il faut prendre, sont rigoureusement fixs. Ainsi mme dans les religions qui fontle plus de place l'action individuelle, toute prire est un discours rituel, adopt parune socit religieuse 1. Elle est une srie de mots dont le sens est dtermin et qui

    qu'elles avaient pour la primitive tradition chrtienne et du sens qu'elles avaient pour Luther,montre de faon frappante ces changements de sens, de porte.

    1 Ainsi pour la prire individuelle dans la synagogue, Talm. Babl. Berakhot, 16 a. Schrer,Geschichte des Volkes Isral in der Zeit Jesu. 2e dit. II, p. 25, 45 sqq. ; cf. J. J. Kohler art Prayer Jewish Encyclopaedia.

  • Marcel Mauss (1909), La prire 20

    sont rangs dans l'ordre reconnu comme orthodoxe par le groupe 1. Sa vertu est celleque lui attribue la communaut. Elle est efficace parce que la religion la dclareefficace. Sans doute dans certaines religions, l'individu peut parfois prier pour s'as-treindre a suivre des formes imposes du dehors. Mais le fait est rare, la mditationintrieure n'est pas devenue une pratique courante. De plus, si librement qu'on prie,on observe toujours les principes gnraux des rites, en ce qu'on ne les viole pas.Consciemment ou non, on se conforme certaines prescriptions, on prend uneattitude rpute convenable 2. Et c'est avec les phrases du rituel que l'on compose sondiscours intrieur. L'individu ne fait donc qu'approprier ses sentiments personnelsun langage qu'il n'a point fait. C'est le rituel qui reste la base mme de la prire la plusindividuelle.

    Ce qui montre bien que la prire est essentiellement un phnomne social, c'estqu'il y a des religions o elle n'est dite que par le groupe ou par l'autorit sacerdotale.Il arrive mme qu'une rgle prcise interdit tout autre mode de prier. C'est le cas del'Inde. Il est dfendu quiconque n'est pas brahmane de prier 3. Les brahmanes, lemot l'indique, sont les prieurs 4. Ce sont les hommes du brahman, du mot sacr. Nulne partage avec eux cette fonction. Le fait est d'autant plus remarquable que lesacrifice collectif, et en gnral toutes les crmonies populaires et nationales ouurbaines semblent avoir disparu du brahmanisme proprement dit. C'est toujours pourun individu et non pour la collectivit que s'accomplissent les rites 5. Mais le bn-ficiaire n'est pas l'auteur des rites : il n'a pas le droit de les accomplir, ni par cons-quent de dire les prires s'il n'est prtre lui-mme. Tout au moins, s'il lui arrived'intervenir au cours de l'opration religieuse, c'est seulement sur l'invitation du prtreet dans les formes rigoureusement prescrites. Il ne fait que rpter le mantra, qu'on luifait rciter. Et cela n'est permis qu'aux castes suprieures, aux ksatriyas, aux nobles etaux hommes libres, aux initis, ceux auxquels on confre le cordon brahmanique.Bien qu'eux aussi soient deux fois ns , ils ne prient que par l'intermdiaire decelui auquel la socit religieuse a donn le droit et le pouvoir exclusif de prier. Les

    1 Ce que disait le R. Beka du Shemon Est, des dix-huit bndictions, est juste le contraire de ce

    qui s'est produit dans la synagogue. Mais son dire contient une juste apprciation de la valeur desformules canoniques : Et il faut que tu saches que du temps de Mose, notre matre, jusqu'auxjours de la grande synagogue, la prire en Isral tait sans ordonnance tablie pour nous tous, etque chacun, chaque fidle part, se faisait sa formule (le sens du mot hbreu est proprement :nigme) et priait sa volont, suivant son savoir et sa science, son talent de parole ; c'est alors quevinrent les hommes de la grande synagogue, et ils institurent cette prire qui est le Shemon Esr,de telle sorte qu'il y eut une prire ordonne qui valut pour tout Isral Or hahaiim. 113.

    Sur l'histoire du Shemon Esr, voir Is. Loeb, Les dix-huit bndictions , Revue des tudesjuives, 1889, p. 17 sqq. ; Is. Lvi, Des dix-huit bndictions et les psaumes de Salomon , Rev.des t. j., 1896 ; Encore un mot , etc., ib., p. 161, etc.

    2 Cf. Matth. VI, 5 et 6. Opposition de la prire individuelle et de la prire en commun de lasynagogue. Mais cette opposition vient de la synagogue elle-mme et n'est pas une inventionchrtienne.

    3 Manu. IX, 19, interdiction absolue aux femmes ; X, 74-80; cf. Visnu , II, 1-7. Vasistha, II, 13-19 ; cf. les textes rassembls dans Weber, Indische Studien, X, p. 4, 17, sq. ; cf. Oldenberg,Religion du Vda, trad. Henry, p. 316, sq.

    4 Cf. Strauss, Brhaspati. Kiel (disser.) 1905, et les textes cits.5 Cf. Hubert et Mauss. Essai sur le sacrifice , Mlanges, cf. Oltramare, Le yajamna, Muson,

    1900.Nous soulignons semblent parce que, notre avis, les textes dans lesquels est consign le

    rituel vdique ont plutt une valeur thorique qu'une relle vracit historique. Ils ne reprsententpas toute la religion hindoue de l'poque antrieure au bouddhisme, mais cette partie dontl'exercice tait confr aux diverses coles brahmaniques.

  • Marcel Mauss (1909), La prire 21

    castes infrieures, elles, ne font qu'horreur aux grands dieux, qui ne les coutentpoint.

    Chez les Hbreux nous ne trouvons pas de prohibition explicite de la prire indi-viduelle. Mais, en fait, les seules prires dont nous possdons le texte son essen-tiellement collectives 1. Ce sont, en premier lieu, des cantiques chantes soit par lepeuple assembl 2, soit par les troupes de plerins qui montaient Jrusalem, soit parla communaut des justes et des pauvres o furent composs bon nombre de ceschants 3 ; on trouve ensuite des psaumes liturgiques, manifestement destins tredits en public 4. La plupart trahissent mme par leur aspect, leur caractre lvitique etsacerdotal : ou bien ils portent une rubrique qui dtermine leur emploi dans le servicedu temple 5, ou bien ils sont rdigs d'une faon qui dmontre qu'ils taient rcits pardes quipes de chantres 6 ; un troisime groupe comprend ou des chants nettementpopulaires, pris, lorsqu'on ne sut plus l'hbreu, et le sens primitif, pour des chantsreligieux 7. Enfin vient un ensemble d'imitations de modles anciens. Mme les textesles plus rcents, comme la prire de Salomon 8, parlent surtout de la prire d'un peu-ple. Enfin l'volution mme du judasme, la longue lutte entre le Temple et la Syna-gogue, la peine qu'eut la prire synagogale se faire reconnatre comme lgitime,bien qu'elle ft encore collective, dmontrent bien que la prire tait au dbut rserveau temple, au peuple qui s'y rassemblait, aux lvites qui le reprsentaient, une quipepar tribu, au fidle qui venait, accompagn par les prtres, aborder Iahv, et accomplirson vu ou excuter son expiation 9.

    Ce ne sont l, il est vrai, que deux cas particuliers, celui d'un temple et celui d'unereligion 10 ; et ils peuvent avoir pour causes la main mise de deux sacerdoces sur descultes. Mais, tout le moins, prouvent-ils que la prire peut n'tre qu'un phnomnesocial, Toutefois, cette volution possible a des causes profondes. Nous aurons l'occa-sion de le voir dans les religions lmentaires ; au principe nous ne trouvons que des

    1 Nous disons Hbreux bien que trs peu de textes bibliques de prire (le cantique de Deborah est

    archasant et non archaque) soient antrieurs l'exil. Voir Cheyne, The Psalter; mais s'il en estainsi de la religion postexilique, nous supposons qu'il en est bien plus forte raison de mme duculte du premier temple avant la destruction.

    2 De ce nombre est cette espce de chanson, de chant populaire magico-religieux qui est, notreavis, le plus ancien, le plus primitif morceau de prire que nous ait conserv la Bible. C'est un vraichur de faiseurs de pluie : Nomb. XXI, 17, 18. A Ber (le puits), Mose a fait monter l'eau etIsral chanta ce cantique :

    Monte ! puits ! (premier hmistiche qui manque dans les LXX, mais qui est prcismentintressant parce qu'il donne un caractre magique tout ce cantique). | Chantez lui (au puits) |. Lepuits ils l'ont sond | les chefs, ils l'ont creus 1 les nobles du peuple |, avec leurs bton. decommandement, avec leurs btons d'appui. | (Les LXX ont une autre version du dernier vers. M.Budde propose d'ajouter cette sorte de ronde les deux mots : ummidbar mattan, mais c'estinutile et le texte est, partir de cet endroit, trop corrompu pour qu'on puisse l'amender.) Noussommes reconnaissant notre lve, M. de Flice, d'avoir rappel ce texte notre attention.

    3 Voir les auteurs cits plus haut.4 Voir Kohler, The Psalms and their Place in the Liturgy (Gratz College Publ., p. 31 sq. cf. Talm.

    Babl., trait Berakhot. 14. a. pour la faon dont la foule rptait le premier vers.5 Ainsi la ddicace au chef des chantres, de 55 psaumes, etc.6 Nous faisons surtout allusion aux psaumes alphabtiques, 34, 37, etc.7 Le Cantique des cantiques.8 I Rois, VIII, 23 sqq. partir de 29 il n'est plus question que du peuple.9 Schrer. Gesch. Volk. Isr, 2e dit. II, p. 447 sq. non obstant : les textes cits par Cheyne, art.

    Prayer , Encyclopaedia biblica, p. 3827.10 Cf. le principe romain, cit plus haut.

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    Prires collectives, ou forme rigoureusement collective 1. Sans doute on ne constatepas que la prire individuelle ait t formellement proscrite. Mais, d'abord, comme lerituel n'y est pas condens en rgles prcises, on ne peut s'attendre rencontrer uneinterdiction de ce genre. De plus, l'absence d'une telle interdiction peut tre trs biendue a ce qu'on n'aurait mme pas l'ide d'une prire individuelle. Au reste, et quoiqu'il en soit sur ce point, par cela seul que dans deux cas, importants et significatifs, laprire nous apparat comme une manifestation essentiellement sociale, nous sommesfonds conclure qu'elle n'est pas un phnomne essentiellement individuel.

    Ce qui achve de dmontrer que la prire est un phnomne collectif, ce sont lesrelations qui la lient d'autres phnomnes collectifs. Il y a notamment tout un ordrede faits videmment sociaux qui soutiennent avec elle d'troits rapports de parent.Ce sont les formules juridiques et morales 2. Une thorie de la prire ne seracertainement pas inutile a qui voudra comprendre le serment, le contrat solennel 3, lestournures de phrases requises par l'tiquette, qu'il s'agisse de chefs, de rois, de coursou de parlements, les appellations de la politesse. Tous ces faits sont si voisins de laprire que nous aurons plus tard a les en distinguer. La formule initiale de la plupartdes prires sacramentaires dans le catholicisme et celle par laquelle s'ouvre le pro-nonce de nos jugements se superposent presque trait pour trait. Aux expressionsrituelles in nomine Patris, etc., correspondent les mots consacres Au nom du peuplefranais, etc. . Les uns et les autres ont une valeur vocatoire et placent la chosequ'ils solennisent sous la protection d'un tre qu'ils nomment et rendent prsent. Etpar les formules, c'est tout le formalisme 4, d'une manire gnrale, que la prire setrouve relie. Par suite elle aide le comprendre. Mme le caractre crateur desformes que la socit impose n'apparat nulle part mieux que dans la prire. Leurvertu sui generis, la marque particulire qu'elles impriment aux actes, y ressort mieuxqu'en nulle autre institution. Car la prire n'agit que par le mot et le mot est ce qu'il ya de plus formel au monde. Jamais donc le pouvoir efficace de la forme n'est aussiapparent. La cration par le verbe est le type de la cration ex nihilo 5.

    Mme il n'y a gure de sphre de la vie sociale o la prire ne joue ou n'aie jouquelque rle. Elle touche l'organisation de la famille lors de l'initiation, du mariage,etc. Elle cimente les alliances, les adoptions. Elle intervient dans toute la vie judiciai-re avec le serment 6. Elle joint la morale dans la confession, la prire expiatoire, lacoulpe. Elle a mme des fonctions conomiques. Les prires en effet sont souvent devritables valeurs 7, elles contribuent faire la richesse des classes sacerdotales. Deplus, il y a des civilisations entires o elles passent pour tre des facteurs de la pro-duction. L'efficacit qu'on leur attribue est analogue celle du travail ou des arts 1 Cf. plus loin.2 Les relations taient particulirement troites dans le trs ancien droit Romain. Huvelin,

    Nexum , in Datemberg et Saglio, Dict. des Antiquits.3 Voir des ex. dans Ziebarth, Der Fluch im griechischen Rechte , Hermes, XXX, 1895.4 Sur le formalisme en gnral, et en particulier dans le droit romain. III, voir Iehring, Esprit du

    droit, p. 156, 255, etc.5 C'est le type de l'ternit, en mme temps que de la causalit, dit Manu, II, 84 ; toutes les autres

    activits prescrites par les Vedas sont prissables (en elles-mmes et par leurs ftes, dit lecommentaire), les libations et les sacrifices, etc. ; imprissable, inaltrable, est au contraire lebrahman (la formule), et c'est Prajpati (le dieu cause, matre des tres). Cf. Visnu, 56, 18, sqq.Vasistha, XXVI, 9, 10.

    6 Voir en particulier, Huvelin, Magie et droit individuel , Anne sociologique, 1907, 10, p. 31,sqq. Westemarck, Origin and Evolution of Moral Ideas, 1906, I, p. 568

    7 Voir le vers Rg Veda, II, 32, 13, cf. Manu. IV, 234.

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    mcaniques. Pour de nombreuses tribus australiennes le meilleur moyen d'assurer lareproduction des espces animales dont elles se nourrissent est d'accomplir certainescrmonies, de prononcer certaines Paroles, de rciter certains chants.

    Mais lorsque nous disons que la prire est un phnomne social, nous n'entendonspas dire qu'elle n'est a aucun degr un phnomne individuel. Interprter ainsi notrethse serait la mal comprendre. Nous ne pensons pas que la socit, la religion, laprire soient choses extraordinaires, soient concevables sans les individus qui lavivent. Mais nous estimons que, toute en se ralisant dans l'esprit de l'individu, laprire a surtout une existence sociale, au dehors de l'individu, dans la sphre du rituel,de la convention religieuse. En ralit, nous ne faisons que renverser l'ordre danslequel les deux termes sont d'ordinaire tudis, nous n'en nions aucun. Au lieu de voirdans la prire individuelle le principe de la prire collective, nous faisons de la secon-de le principe de la premire. Nous chappons ainsi l'inconvnient de driver lecomplexe du simple, la prire canonique de lglise de la prire spontane de l'indi-vidu. Mais nous ne mconnaissons pas pour cela l'importance du facteur individuel.Que chacun ait pu ou su prier sa faon ds l'origine, c'est ce que nous ne savons pas,mais dont nous ne trouverons aucune preuve et dont on pourrait difficilement entrouver une qui nous satisft. Qu'il y ait eu ds le principe des inventeurs de priresc'est, au contraire, ce que nous aurons nous-mme constater. Mais le rle que l'indi-vidu joue ncessairement dans le fonctionnement des pratiques collectives ne leurenlve pas leur caractre collectif. De mme que chacun a son style, son accent, touten parlant le langage national, chacun peut se crer sa prire, sans que la prire cessed'tre une institution sociale, Quant aux prires qui, composes par les individus,entrent dans les rituels, a partir du moment o elles y sont reues, elles cessent d'treindividuelles. Et d'ailleurs, si elles ont pu se gnraliser et devenir obligatoires c'estd'abord qu'elles satisfaisaient aux exigences du rituel constitue, c'est ensuite qu'ellesrpondaient a des besoins collectifs d'innovation religieuse. Enfin elles doivent aussileur succs a l'autorit que l'opinion confre a leurs auteurs. Ceux-ci ne sont pas despotes quelconques mais des prtres, des prophtes, des voyants, c'est--dire leshommes que la communaut croit en relations avec les dieux 1. Quand ils parlent cesont les dieux qui parlent par leurs bouches. Ils ne sont pas de simples individus, ilssont eux-mmes des forces sociales.

    1 Justement, dans les socits australiennes que nous allons tudier, l'invention des formules est le

    privilge de ces magiciens, bordes, dont nous avons montr qu'ils n'agissent que parce qu'ils sontdous d'une autorit sociale, et sont eux-mmes suggestionns par la socit. L'origine despouvoirs magiques , Mlange d'histoire des religions, II.

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    IIIMthode

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    Il nous reste dterminer la mthode qui convient le mieux notre sujet. Bien quenous pensions qu'il ne faut pas agiter perptuellement les questions de mthodo-logie 1, il nous parat cependant qu'il y a intrt expliquer ici les procds dedfinition, d'observation d'analyse qui seront appliqus au cours de ce travail. Onpourra, ainsi, faire plus facilement la critique de chacune de nos dmarches et encontrler les rsultats.

    Du moment que la prire, partie intgrante du rituel, est une institution sociale,l'tude a une matire, un objet, une chose quoi elle peut et doit s'attacher. En effet,tandis que, pour les philosophes, les thologiens, le rituel est un langage conven-tionnel par lequel s'exprime, imparfaitement, le jeu des images et des sentimentsintimes, il devient, pour nous, la ralit mme. Car il contient tout ce qu'il y a d'actifet de vivant dans la prire : il garde en rserve tout ce qui fut mis de sens dans lesmots, il contient en germe tout ce qu'on en pourra dduire, mme par des synthsesnouvelles : les pratiques et les croyances sociales qui y sont condenses sont lourdesdu passe et du prsent, grosses de l'avenir. Donc, quand on tudie la prire de ce biais,elle cesse d'tre quelque chose d'inexprimable, d'inaccessible. Elle devient une ralitdfinie, une donne concrte, quelque chose de prcis, de rsistant et d'arrte quis'impose l'observateur.

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    Dfinition. - Si nous savons maintenant qu'il existe quelque part un systme defaits appels prires, nous n'en avons encore qu'une apprhension confuse : nous n'enconnaissons pas l'tendue, ni les limites exactes. Il nous faudra donc, avant tout,transformer cette impression indcise et flottante en une notion distincte. C'est lal'objet de la dfinition. Il n'est pas question, bien entendu, de dfinir d'emble lasubstance mme des faits. Une telle dfinition ne peut venir qu'au terme de la science,celle que nous avons a faire au dbut ne peut tre que provisoire. Elle est seulementdestine engager la recherche, a dterminer la chose tudier, sans anticiper sur lesrsultats de l'tude. Il s'agit de savoir quels sont les faits qui mritent d'tre appels

    1 On reconnatra dans ce qui va suivre une application des principes poss par M. Durkheim, Rgles

    de la mthode sociologique, 3e dition, 1907, cf. Mauss et Fauconnet, Art. Sociologie , GrandeEncyclopdie.

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    prires. Mais cette dfinition pour tre provisoire ne saurait tre tablie avec trop desoin, car elle dominera toute la suite du travail. Elle facilite en effet la recherche parcequ'elle limite le champ de l'observation. En mme temps elle rend mthodique lavrification des hypothses. Grce a elle on chappe l'arbitraire, on est oblig deconsidrer tous les faits de prire et de ne considrer qu'eux. La critique peut alors sefaire d'aprs des rgls prcises. Pour discuter une proposition, il faut faire voir : ouque la dfinition tait mauvaise et viciait toute la suite du raisonnement, ou qu'on anglige tel fait qui rentrait dans la dfinition, ou bien enfin qu'on a fait entrer en lignede compte des faits qui n'y rentraient pas.

    Au contraire, quand la nomenclature n'est pas arrte, l'auteur passe insensi-blement d'un ordre de faits l'autre, ou un mme ordre de faits porte diffrents nomschez diffrents auteurs. Les inconvnients qui rsultent de l'absence de dfinition sontparticulirement sensibles dans la science des religions ou l'on s'est peu proccupe dedfinir. C'est ainsi que des ethnographes aptes avoir dit que la prire est inconnue detelle ou telle socit, nous citent des chants religieux , de nombreux textes rituelsqu'ils y ont observs 1. Une dfinition pralable nous pargnera ces dplorables flotte-ments et ces interminables dbats entre auteurs qui, sur le mme sujet, ne parlent pasdes mmes choses.

    Puisque cette dfinition vient au dbut de la recherche, c'est--dire a lin momentou les faits sont seulement connus du dehors, elle ne peut tre faite que d'aprs dessignes extrieurs, Il s'agit exclusivement de dlimiter l'objet de l'tude et parconsquent d'en marquer les contours. Ce qu'il faut trouver c'est quelques caractresapparents, suffisamment sensibles qui permettent de reconnatre, presque premirevue, tout ce qui est prire. Mais d'un autre cot ces mmes caractres doivent treobjectifs. Il ne faut s'en fier ni a nos impressions ni a nos prnotions, ni celles desmilieux observs. Nous ne dirons pas d'un acte religieux qu'il est une prire parce quenous le sentons tel, ni parce que les fidles de telle ou telle religion le nommentainsi 2. De mme que le physicien dfinit la chaleur par la dilatation des corps et nonpar l'impression du chaud, C'est dans les choses elles-mmes que nous irons chercherle caractre en fonction duquel la prire doit tre exprime. Dfinir d'aprs desimpressions revient ne pas dfinir du tout ; car rien n'est plus mobile qu'une impres-sion elle change d'un individu a l'autre, d'un peuple a l'autre elle change, dans unindividu comme dans un peuple suivant l'tat d'esprit ou ils se trouvent. Aussi lors-qu'au lieu de constituer -arbitrairement, mettons, mais avec le souci de la logique et lesens du concret - la notion scientifique de la prire on la compose l'aide d'lmentsaussi inconsistants que le sentiment des individus, on la voit ballotte entre les con-traires, au dtriment du travail. Les choses les plus diffrentes sont appeles priressoit au cours d'un mme travail, par un mme auteur, soit suivant les auteurs quidonnent au mot des sens divers, soit suivant les civilisations tudies 3. De cettemanire on en vient a opposer comme contradictoires des faits qui ressortissent unmme genre, ou confondre des faits qui doivent tre distingus. De mme quel'ancienne physique faisait du chaud et du froid, deux natures diffrentes, de mme,un idaliste, aujourd'hui encore, se refusera admettre qu'il y ait quelque parententre la prire et la grossire incantation magique. Le seul moyen d'chapper des 1 Voir plus loin, II, chap. II.2 Ceci sera pourtant une forte prsomption, mais seulement au cas o les rituels seront bien

    nettement tablis, et des canons imposs.3 Ainsi l'on ne doute pas que l'piclse du canon de la messe ne soit une prire, mais on doute que

    celle des papyrus hellnistiques en soit une. Cabrol, Origines liturgiques, 1906 1re Confrence; La prire antique , 1900, p. 1300.

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    distinctions, aussi arbitraires que certaines confusions, c'est d'carter, une bonne fois,toutes ces pr-notions subjectives pour atteindre l'institution elle-mme. A cettecondition, cette dfinition initiale sera dj un premier gain pour la recherche. Car laproprit qu'elle fait ressortir, tant objective, exprime quelque degr la nature de lachose. Quoiqu'extrieure, elle est solidaire des proprits plus essentielles, dont ladcouverte devient ainsi plus facile. C'est ainsi que la dilatation des corps par laquelleon dfinit la chaleur correspond aux mouvements molculaires qu'a dcouverts lathermodynamique.

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    L'observation. - Une fois les faits dfinis, il faut entrer en contact avec eux, c'est--dire les observer. Mais l'observation en ce qui concerne notre sujet prsente desdifficults particulires et s'exerce dans des conditions spciales. Les faits qui serventde matire une thorie de la prire ne sont pas donns immdiatement comme unorganisme est donn au zoologiste qui en fait la description. Ils sont enregistrs dansdes documents historiques ou ethnographiques travers lesquels il faut aller lesretrouver de manire a dterminer leur vritable nature. Un procde spcial est doncncessaire pour les dgager, et dans une certaine mesure, les construire. C'est ce modeparticulier d'observation que les sciences historiques dsignent sous le nom de criti-que. Partant des mmes donnes que l'histoire, la sociologie doit leur appliquer lesmmes mthodes. Sans doute c'est en dehors d'elle qu'est ne la critique, mais elledoit s'en assimiler les principes essentiels, car elle n'a que faire de faits inauthentiqueset controuvs. C'est ce qu'on a trop souvent oublie en matire d'ethnographie. Il n'estpas de faits qui appellent autant la critique, il n'en est pas auxquels elle soit aussi peuapplique 1. Mme l'cole anthropologique emploie d'ordinaire les matriaux ethno-graphiques dont elle se sert sans les avoir suffisamment critiqus 2.

    Mais ce n'est pas assez dire que la sociologie doit emprunter a l'histoire ses proc-ds. En mme temps qu'elle en gnralise l'emploi elle y apporte un autre esprit. Elleles rend plus clairs, plus conscients, plus rigoureux ; elle tend le cercle de leurapplication tout en les maintenant a leur place. Car il est arriv que les historiens ontfait de la critique presque le but de la recherche. Posant en principe qu'un fait ne peuttre utilis avant d'avoir t dtermin dans tous ses dtails, ils s'attardent sans fin ses discussions dsesprantes et ajournent sans limites l'heure de la systmatisation.Au contraire, du moment qu'on voit dans la critique un simple moyen initial de lascience elle est oriente vers des buts dfinis.

    La premire chose faire en face d'un document est d'en rechercher la valeur 3,c'est--dire d'tablir le coefficient d'erreur qu'il comporte, tant donn l'tat o il setrouve, la faon dont il nous a t transmis, la date, les sources, etc. C'est ce qu'onappelle ordinairement la critique externe. Nous aurons, naturellement nous en servir 1 Nous avons tent de donner un chantillon de ce que nous entendions par ce genre de critique, et

    dans les chapitres que nous publions plus loin, et dans un autre travail : L'origine des pouvoirsmagiques , Mlanges, II.

    2 Nous faisons exception pour les travaux de M. N. W. Thomas.3 Sur la critique historique, voir Seignobos et Langlois, Introduction aux tudes historiques, Paris,

    1898, 1re partie. Nous ne suivons pas, naturellement, les opinions exposes par M. Seignobos dansla seconde partie de l'ouvrage.

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    de manires diffrentes suivant qu'il s'agira de textes ou bien d'informations indirectesconcernant la prire. Prenons nos exemples dans le domaine de l'ethnographie,puisque c'est ce domaine que nous aurons tout particulirement parcourir dans lasuite de ce premier travail. Si, jusqu' prsent, les renseignements des ethnographesont t trop ddaigns par certains sociologues, c'est tout simplement parce qu'ils neles avaient pas soumis a la critique ncessaire. Il est en ralit trs possible de dter-miner la part d'interprtation personnelle que contient une observation. Ainsi quandun anthropologue, mme aussi avis que Curr, dit qu'il n'y a pas de prires chez lesAustraliens, nous n'accorderons aucune crance son affirmation. D'abord parce qu'ilest coutumier de ces ngations prcipites. Ensuite parce qu'il nous rapporte lui-mmeun certain nombre de rites qui mritent certainement le nom de prires 1. Quand noussommes en prsence de vritables textes de prires nous sommes plus voisins desfaits originaux, mais encore faut-il tenir compte de tout ce qui nous en spare. Laplupart du temps nous ne possdons que des traductions, dont il nous faut dterminerla valeur d'aprs la comptence, la conscience de l'auteur, etc. Puis il nous fautmesurer l'authenticit du document rapport, suivant les conditions dans lesquelles ila t recueilli, l'informateur qui l'a dict, etc. Ainsi Ellis, dans ses PolynesianResearches 2, nous donne un long texte d'hymne sans mentionner dans quelle partiede Tahiti il l'a observ, quelle poque, quelle est sa source. Nous savons d'autre partque si Ellis connaissait fort bien la langue de l'le, il tait fort dvot. Nous ne devronsdonc nous servir de ce texte qu'avec les prcautions que rendent ncessaires et l'tatd'indcision o sa lecture nous laisse, et les prjugs de son traducteur.

    Mais la critique du document doit s'ajouter la critique du fait rapport dans ledocument. La premire ne peut dispenser de la seconde mme quand le document estdate. Car, par exemple, un document rcent peut enregistrer des faits anciens, et, dedeux documents de date diffrente ce n'est pas toujours dans le moins ancien que setrouvent les faits les plus rcents. C'est ainsi qu'on trouve dans la Bible des ritesvidemment postrieurs a certains rites magiques que le Talmud seul nous a con-servs. Cette seconde sorte de critique a reu le nom de critique interne. Elle a pourobjet d'tablir le fait lui-mme, en le situant dans son milieu, et en le dcomposant enses lments. Pour cela on en dtermine la date, c'est--dire, au fond, la priode reli-gieuse laquelle il appartient, le systme rituel auquel il se rattache, la significationqu'il a dans son ensemble et dans chacune de ses parties. Pour procder a cesdterminations, les historiens emploient divers procds qui tous nous paraissentreposer sur un mme principe de nature videmment sociologique, c'est le principe del'interdpendance des phnomnes sociaux. Par exemple on date une prire d'aprsl'antiquit des formes verbales et syntactiques qui y sont employes, ce qui revient mettre en rapport cette institution sociale qu'est la prire avec cette autre institutionsociale qu'est le langage 3. Ou bien on fait voir que tel texte mentionne ou impliquedes vnements qui n'ont pu se produire qu' tel moment de l'volution. Ou bienencore on classe chronologiquement une srie d'hymnes, partant de ce principe queles formes pures dpendent des formes impures , et par consquent leur sontpostrieures ou inversement. D'ailleurs, d'une manire gnrale, il est ais de com- 1 Voir plus loin, liv. II, chap. II.2 Ve dit., vol. II, p. 1501, sq.3 Tel est le cas de la plus grande partie des travaux philologiques sur les Gthas de l'Avesta ou les

    diffrentes parties des divers Vedas. Voir Bloomfield, On the Relative Chronology of the VedicHymns , Journ. Amer. Or. Soc., 1900, XXI. Le critre de la langue est un des meilleurs, maisn'est pas des plus srs : les rituels font en effet abus de langages archaques, mme en Australie(cf. plus loin, II, chap. III), et la langue artificielle d'un rite rcent peut contenir des formes plusanciennes que celle d'un rite ancien.

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    prendre comment la base de tous ces raisonnements il y a le mme axiome fonda-mental : car comment relier un fait un milieu, sinon en faisant voir comment cemilieu a agi sur ce fait.

    Tel tant le postulat de la critique interne, les historiens qui s'en servent font donc,consciemment ou non, oeuvre de sociologue 1. Or l'application d'une mthode estd'autant plus rgulire et plus sre qu'elle est plus consciente. Le sociologue enfaisant siens les procds de la critique ne peut donc manquer d'en rendre l'emploiplus fructueux.

    Une fois que le principe sur lequel ils reposent est ainsi devenu clair, on est enmeilleure situation pour l'appliquer conformment sa vritable nature.

    Notamment on est moins expos lui substituer d'autres principes qui en ralitn'ont ni le mme sens ni la mme valeur. Ainsi la critique, et surtout la critique bibli-que, a fait un usage parfois abusif du principe de contradiction. On admet comme vi-dent que deux faits contradictoires ou simplement contraires sont ncessairement dedates ou d'origines diffrentes. Par exemple, selon la plupart des auteurs 2, lesdnastti (glorifications et bndictions appeles sur le sacrifiant) qui terminent ungrand nombre d'hymnes vdiques, seraient interpoles, tout simplement parce qu'ellesne se raccordent pas immdiatement au reste du texte. Mais il n'a jamais t nces-saire qu'elles s'y relient intimement. Prjuger que les prires sont toutes ncessaire-ment bien faites c'est mconnatre la vraie nature des liens qui unissent entre eux lesphnomnes sociaux. S'il est un point que la science des religions a mis en lumire,c'est qu'une mme notion ou une mme action religieuse peut avoir les sens les plusdiffrents, les plus contradictoires. Une mme institution sociale peut avoir lesfonctions les plus varies, produire les effets les plus opposs. Une mme prire quicommence par un acte de dsintressement peut finir par un acte intress. Il s'en fautqu'une simple contradiction logique soit le signe d'une incompatibilit relle entre lesfaits.

    En mme temps on est dbarrass d'un certain nombre de questions plus ou moinsoiseuses que la critique agite volontiers, et l'on est amen s'en poser d'autres plusessentielles. On suppose souvent que chaque prire a eu un auteur, et pour en tablirle texte et le sens, on recherche quel fut cet auteur ? quelles furent ses expressions ?quelles furent ses ides ? Or, pose dans ces termes, la question est la plupart dutemps insoluble. En effet, d'ordinaire, les religions attribuent a des auteurs mythiques,dieux, hros ou voyants, la composition des prires. Mais mme l o il y a eu devritables inventions de prires, comme dans les religions rcentes, il y a eu commeune tendance du rituel faire disparatre toute trace de particularits individuelles.Tout autre est la vritable question critique si l'on voit dans la prire une institutionsociale 3. Ds lors en effet, la question essentielle n'est plus de se demander quelauteur a imagin telle prire, mais quelle collectivit l'a employe, dans quelles con-ditions, quel stade de l'volution religieuse. On ne recherche plus le texte original,mais le texte reu, traditionnel et canonique ; ce ne sont plus les ides d'un hommequ'on essaie de retrouver sous les mots, mais celles d'un groupe.

    1 Cf. Bougl. Qu'est-ce que la sociologie. La sociologie inconsciente, Paris, F. Alcan, 1907.2 Max Mller, Sanskrit Literature, p. 49 ; Macdonnel, Sanskrit Literature, p 127.3 M. Loisy a appliqu rcemment des principes de ce genre l'exgse des vangiles, qui furent

    avant tout, d'aprs lui, la proprit des diverses glises, Les vangiles synoptiques. Introduction.

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    De ce mme point de vue le problme de la date perd de sa prpondrance. Sansdoute les questions de chronologie ne sauraient tre ngliges. Mais, sous cette rser-ve, la valeur d'un fait pour une thorie systmatique de la prire, dpend beaucoupmoins de son ge approximatif que de la place qu'il occupe dans l'ensemble du rituel.C'est moins dans le temps que dans la liturgie qu'il importe avant tout de le situer.Voici par exemple la collection des psaumes connue sous le nom de Hallel. La dateen est imprcise, mais l'emploi rituel en est Plus facilement dterminable. On peuttablir qu'ils taient chants lors des sacrifices des trois grandes ftes et de laNomnie, mais non l'occasion du sabbat, de Roch Hachanah, ou de Kippour 1.D'o il suit qu'ils faisaient partie du rituel des anciens sacrifices solennels. Ils pren-nent ainsi tout leur sens et peuvent entrer plus facilement dans une thorie soit de laprire juive, soit de la prire en gnral. Et par surcrot, la question de la date setrouve dans une certaine mesure claircie. Car le Hallel est ainsi rattach a la plusancienne des liturgies du temple, celle des ftes agraires et astronomiques, par oppo-sition celle du sabbat et des ftes mosaques. Nous hsiterons par suite dire qu'iln'existait pas de psaumes de ce genre lors du premier temple, sans pouvoir affirmerpourtant que c'est la rdaction actuelle qui y tait en usage.

    Le sociologue n'a donc pas de moindres exigences que le plus scrupuleux histo-rien. Lui aussi s'efforce d'apercevoir tout le dtail des faits, et se fait une rgle de lesrattacher un milieu bien dcrit. Mais la fixation du dtail n'est pas pour lui le tout dela science. Et le milieu sur lequel se porte son attention c'est avant tout l'ensembled'institutions sociales, dont le fait est solidaire. Conduite dans cet esprit, la critique nerisque pas de se perdre en commentaires, en discussions de simple curiosit. Elleprpare les voies a l'explication.

    Retour la table des matires

    L'explication. - Expliquer c'est tablir, entre les faits une fois dtermines, un ordrerationnel. Le sociologue qui traite de la prire ne doit pas en effet se borner a dcrirela manire dont on prie dans telles ou telles socits, il doit rechercher les rapports quiunissent les faits de prires les uns aux autres et aux autres faits qui les conditionnent.Il s'agit de construire une hirarchie de notions qui s'clairent mutuellement, et dontl'ensemble constitue une thorie de la prire.

    Mais une telle systmatisation peut s'oprer de deux manires diffrentes. En pre-mier lieu, par l'analyse de phnomnes plus ou moins nombreux, mais suffisammentchoisis, on constitue une notion gnrique. On l'exprime en une formule qui donnecomme le schme du fait expliquer, qu'il s'agisse de la prire ou du sacrifice, de lapeine ou de la famille. On peut alors chercher rendre compte des caractres trsgnraux des faits dont l'analyse a cette notion. Cela fait on examine comment cetteformule schmatique varie, lorsqu'on fait intervenir telle ou telle cause en fonction delaquelle l'institution doit varier. On a ainsi un systme de concepts allant du plusgnral au plus particulier, o l'on peut voir comment et pourquoi le genre, en

    1 V. Kohler, op. cit. : cf. plus haut; cf. Encyclopaedia Biblica, s. v. Hallel.

  • Marcel Mauss (1909), La prire 30

    s'enrichissant de diffrences spcifiques, donne naissance la diversit des espces.C'